‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 54 sur 292 · DES DÉVOTS · texte numérisé non relu

DES DÉVOTS

Il y a bien plus de gens qui veulent paroltre dë- ^vots qu'il n'y en a qui désirent de l'être. On se fait souvent honneur de la dévotion , on la fait servir à ses vues et à ses desseins , et on en f»t peu profes*sion, que L'intérêt ou l'ambition n'en soit la véritable cause.

n y a une grande différence entre un homme de bien et un dévot. Celui-là aime la vertu, travaille saa» cesse à l'acquérir, et en fait mille actes en secret : celui-ci ne cherche que les apparences de la vertu ^ ce qui se fak sans éclat n'est pas à son gré , et il est content pourvu qu'il passe pour dévot.

Un homme véritablement touché parle peu et va à la pratique -, celui qui ne l'est pas «et qui le veut paroitre parle beaucoup et ne songe point à faire ce qu'il dit ; l'un se mortifie en tout ce qu'il peut , l'autre cherche ses aises et ses commodités en toutes rencontres 5 l'un est doux et modeste , l'autre brusque et impatient ; l'un se hait , pour ainsi dire , et l'autre s'aime.

Un faax dévot souhaite d'étce considéré et honoré

partout ; il devient rennemi irrëcoticiliàUe de celui qui ne lai rend pas tout l'honneur qu'il crort lui être dû ; il est si attache à ses sentimens qu il les sou-' tient toujours avec opiniâtreté 5 il ne connoît de raison que celle qu'il se donne ; et il pense qu'on ne la peut trouver que dans sa tête , dans ses paroles et dans ses écrits.

Un homme de bien est toujours égal et honnête à tout le monde -, un dévot est tantôt gai , tantôt chagrin \ il s'oQense de tout et ne ménage personne ; Tun est bon à ses domestiques , en prend un trèsgrand soin dans leurs maladies , et les récompense de leur service ; l'autre , chaud et prompt , n'en peut rien souffrir , et la moindre faute est un légitime prétexte pour les renvoyer.

Un homme de probité n'est point difficile pour le boire et pour le manger -, il n'y a rien de trop bon ni de trop bien apprêté pour le dévot : l'un se cache avec soin dans ses aumônes et dans ses bonnes œuvres, l'autre les fait à grand bruit et aux yeux de tout le monde; l'un est humble, et l'autre est vain: l'un ne pense qu'à plaire à Dieu, l'autre qu'à plaire au monde.

Un homme qui ne peut plus faire de figure dans le siècle prend souvent le parti de s^ériger en dévot. Cela est bientôt fait : il n'a qu'^à réformer un peu son extérieur , qu'à faire le sévère ,' qu'à trouver à redire à tout et qu'à hanter des gens de bien.

Une femme que Fou a vue aimer beaucoup le monde , et que l'on y remarquoit à cause de sa vanité et de sa dépense^ n'a pas plutôt atteint l'âge à

ne pouvoir plus conlînuer sou genre de vie sans se faire moquer d'elle , <|u'on la voit tout d'un coup parler, sur le ton de dévote, et cela, parce qu'elle ne met plus de rouge ni de mouches , qu'elle ne va plus au bal, au cours, ni à la comédie, et qu'elle est devenue modeste dans sa coifibre et dans ses habits.

De même une joueuse qui a beaucoup perdu , .qui n'a plus de crédit , et sur la parole de laquelle on ne peut plus jouer , passe dans tm moment d'une extrémité k Fautr^ , et parle plus haut, dans une assemblée faite pour le secours des pauvres , que toutes celles qui y vont depuis dix ans , et qu'un zèle qui a continué depuis tant de temps fait passer pour les plus charitables de la paroisse.

On me dira peut-être , il n'y a donc point de véritable retour pour ceux et celles qui ont beaucoup été dans le monde ? Dieu me garde d'avoir une telle pensée ! il y a un retour assurément , mais il n'est pas facile, et on ne trouve pas Dieu si aisément après l'avoir si peu cherché.

Nos plus grandes peines viennent de nos mauvaises habitudes et de nos passions déréglées. Pour trouver du soulagement dans ces peines , nous n'en devons pas chercher dans nos maisons de campagne, dans les charges ou dans la confidence de nos amis; ces remèdes sont toujours, foibles pour de si grands maux.. Si nous rentrons dans nops- mêmes pour y chercher ce que nous n'avons pu rencontrer ailleurs , nous n'y trouvons souvent qu'une séditieuse révolte et qu'une

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guerre domestique ; tout nous y parott eu trouble et eu armes , et nous reconnoissons que nous n'ayons point de plus grand ennemi que nous-mêmes. Cesl un ennemi que nous avons toujours sur les bras , qui nous fait front partout, et qui ne nous donne jamais un moment de repos.

Que faut-il donc faire dans ces rencontres ? Il faut repourir à Dieu, il doit être seul notre refuge; mais, pour nous le rendre favorable, il faut recourir à lui avec autant de ferveur et d'empressement que d'amour et de foi.

Recourir à Dieu de cette manière n^est pas se faire dëvot d'habitude et de profession. Recourir à Dieu de cette manière n'est pa3 regarder la dëvoliou comme un asile dans ses pertes et dans ses disgcâcesl Recourir à Dieu de cette manière n'est pas se faire dévot par intérêt ou par vanité.

La dévotion est un voile qui cache bieades défauts. Dès qu'on s'est mis sur le pied de dévot , on se permet bien des choses que l'on refuse à ceux qui ne passent pas pour tels. On se voit dans la pratique des bonnes œuvres, on est toujours en commerce avec des gens de bien , on n'entend parler que de charités, on se forme sur cela une idée de son mérite et de sa probité ; et ce dévot , qui se regarde comme n'étant plus sujet aux faiblesses ordinaires des hommes, tombe souvent dans le péché des anges.

La première chose que fait un dévot ou une dé* vote , c'est de chercher un directeur qui ne soit pas si sévère, et qui s'accommode un peu à ses infirmités.

Ua dévot se croit une personne publique, qui mérite qn'on ait pour lui des égards qu'on n'auroit pas pour d'autres ; il est £brt entêté des services qu'il rend aux pauvres et à FÉglise y il en persuade le directeur, qui , dans cette vue, le ménage en toutes rencontres. Ainsi, la nature ne pâtit point , et elle se trouve à son aise avec cet homme de détachement et de grâce.

Il en est du dévot comme du bel-esprit : on est Fun et l'autre à juste prix ; mais ou ne peut passer pour bomme d'esprit ou pour homme* de probité, si 4>n n'ai)eaucoup de l'un ou de l'autre.

Dès qu'on souhaite passer pour dévot, on fait con« noître qu'on ne l'est pas. L'humilité est le sceau ou la preuve essentielle de la véritable piété. La dévotion dans les hypocrites ressemble à la poussière que le vent emporte à toute heure ; et dans les gens de bien elle est comme un arbre qui a pris de bonnes racines, et que les vents ouïes orages ne peuvent abattre.

Si je parle des dévots d'une manière à ne pas faire désirer d'en augmenter le nombre, on ne doit pas s'en prendre à la dévotion , mais au caractère et à l'esprit des faux dévots. Ma pensée n'est pas de dé^ crier la véritable piété , on n'en sauroit parler en trop bons termes , il n'y a pas même assez de langues pour en faire l'éloge \ mon dessein est seulement de faire connoitre la dévotion mondaine et intéressée , afin que Ton ne s'y trompe pas.

Rien ne préjudicie plus à la véritable piété que le faux zèle et le mélier de ces dévots du siècle. Ce

qu'ils ont de vanité, d'avarice ou de mauvaise foi , fait que l'on impute injustement les mêmes défauts à ceux qui sont humbles et pleins de droiture et de charité.

La différence qu'il y a entre un véritable et un faux dévot est la même qui se trouve entre une beauté naturelle et une beauté fardée. L'une paroit toujours ce qu elle est sans soins et sans artifice ; l'autre n'est plus rien , dès que le Blanc et le rouge lui manquent , ou qu'elle a a pas eu le temps de les employer pour se maintenir dans le rang qu'elle avoit obtenu par leurs secours.

La véritable piété e»t toujours reconnue pour ce qu'elle est, sans que celui qui en fait profession s'étudie à la faire paroitre ; au contraire , la fausse piété a besoin que celui qui s'en fait honneur veille sans cesse à garder des mesures et à se contraindre, afin qu'il passe pour ce qu'il n'est pas.

Les vrais et les faux dévots se trouvent souvent ensemble, et leurs pareils emplois font lier une étroite société entre eux. On peut même dire qu'ils se plaisent à être les uns avec les autres, parce que les premiers ont bonne opinion de ceux qu'ils croient leurs semblables, et que les derniers veulent faire passer cette bonne opinion que l'on a d'eux dans l'esprit de leurs parens et de leurs amis. La charité est le motif qui unit les uns ; la vanité ou l'intérêt est le motif ^ui unit les autres.

Un faux dévot est souvent un avare ou un ambitieux masqué, qui ne s'attribue ce beau nom que pour

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mieux cacher son avarice ou son ambition. Il fant bien du discernement pour ne s'y pas méprendre.

Qn'un faux et qu'un véritable dévot soient en con* currence pour un emploi ou ponr un bénéfice , il arrive peu que le véritable dévot soit préféré. La raison est qu'il demeure tranquille ^ laisse à la di^ crétion de celui qui doit nommer à faire le choix qu'il trouvera à propos ] et que le faux dévot use de toutes les adresses, de toutes les intrigues et de toutes les souplesse^ que son esprit lui fournit pour parvejair à ses fins. Il n'y a que le temps qui fasse connoitre que Pou a été surpris , et que l'on n'a pas choisi celui qui méritoit de l'être.

Un faux dévot pacoit presque toujours ce qu'il n'est pas , et ne paroit presque jamais ce qu'il est ; il &e donne h lui-même, pour tromper le monde , le con«» seit que Jéroboam donna à sa femme pour tromper le prophète Âhias. It change son extérieur, mais le cœur ne change pas; et, au lieu que Rébecca donna à Jacob les habits d'Ésaii pour surprendre Isaac , il se donne les habits de Jacob pour surprendre l'estime de tous ceux qui le voient.

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