‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 55 sur 292 · DE LA MÉDISANCE · texte numérisé non relu

DE LA MÉDISANCE

La médisance est le plus infâme de tous les vices. Il est d'autant plus à craindre que quiconque tombe

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dans ce défaut donne sourent un coup mortel à un homme qui ne connolt pas la main qui le tue ; et Ton peut assurer que tous les mëdisans sont des lâches , des traîtres et des assassins.

J'appelle médisans tous ceux qui parlent mal des autres , soit que ce qu'ils en disent soit vrai , soit qn il ne le soit pas ; la raison est qu'ils font un égal préjudice , et que Ton reçoit également tout ce que Ton apprend de ces deux manières. En effet , la coutume est que Ton ne suspend pas son jugement dans ces rencontres i on se persuade que le bruit commun est garant de la vérité de la chose , et pour la croire on ne se tient pas obligé de l'examiner de plus près.

Nous ne recouvrons pas notre réputation perdue par une médisai^ce , comme nous recouvrons notre santé perdue par un etcès que nous avons fait, ou par un accident qui nous est arrivé. L'un dépend de notre constitution , de notre tempérament et de notre régime de vie; l'autre ne dépend point de nous. Nous sommes entre les mains du pdblic, qui ne £ait grâce à personne , et qui , quand il est prévenu^ ne revient presque jamais sur les impressions qu'on lui a données.

Il est étrange que nous soyons si éclairés sur les actions de nos parens et de nos amis, et que nous soyons aveugles sur les nôtres. Il est surprenant que nos yeux grossissent toi\jours les objets pour les autres, et qu'ils les rapetissent sans cesse dans tout ce qui nous regarde. Nos fautes nous paroissent des fourmis et des moucherons, lorsque celles des autres

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se prësenlent \ nous comme des chameaux et des éléphaos. Si nous avons tant de laroières pour porter un prompt jugement sorce que Ton dit et snr ce que l'on ùàt partout , d'où vient que nous demeurons dans les ténèbres pour ce que nous disons et ponr ce que nous faisons ?

11 a quelque temps que M... me vint dire : Savez*^ vous que M... a fait une mëdiante action? Je lui répondis : JHon, je ne le sais pas. Il est bon , me dit-il , que tout le monde le sache. Sur quoi je lui repartis qu'au contraire il étoit bon que personue ne le sût , el que Fhonnétetë que Ton se devoit les uns aux autres, et la charité obligeoient à taire de pareiUes actions. J'ajoutai' qu'il ne falloit pas qu'il fût du nombre de ceux qui croient faire leur éloge quand ils condamnent la conduite des autres.

* Trois jours après , M... m'anréta dans une rue pour me faire une confidence , qu'apparemment il avoit faite à plusieurs autres avant moi ^ et cetèe confidence se terminoit à me dire que M... avoit eu une afiaire qui lui faisoit tort. Je lui dis ({ue j'avois peine à croire ce qu'il me rapportoit , parce que celui dont il me parloit étoit homme prudent et sage , et qu'il l'avait bien fait voir depuis peu dans une occasion où il avoit paru avoir infiniment cTesprit et de conduite. Je conjurai ensuite mon médisant de' faire plntôt valoir les bonnes actions que de publier celles qu'il croyoit mauvaises. Je remarquai que ce que je lut disois le toncfaoit \ cela fut cause que je n'en demeurai pas lii , et que je le fis convenir qu'il étoit bien cnxel

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qae ce que Ton faisoit quelquefois de mal par surprise fut relevé avec tant de rigueur, et que ce que Ton faisoit de bien avec application fût enseveli dans un ëternel oubli , et que Ton n'en parlât jamais.

Un mois après , Texpérience acheva de me convaincre sur le grand nombre de mëdisans , et voici comment cela arriva. Etant en compagnie , M..\ me tira à part pour me dire qu'un de mes amis avoit bien manque de jugement dans une rencontre ; qu'il ne raccommoderoit jamais ce qu'il avoit gâté , et qu'il me vouloit apprendre le détail de cette fâcheuse affaire. Comme il se mettoit en état de me la conter, je lui fis un compliment qui le surprit et qui ne lui plut guère. Je lui dis que je m^étois mis en possession, il y avoit déjà du temps, de n'entendre jamais parler mal de personne ^ que , s'il avoit quelque chose de' bon à me dire de mon ami , je Técouterois avec plaisir; sinon, que je le priois de me dispenser d'une audience qui n^ feroit delà peine et qui me donneroit du chagrin. Un p^u de rougeur parut sur son visage , soit de honte , soit de dépit. Je ne fis pas semblant de la remarquer , et pris congé de lui sans pousser les choses plus loin. Nous nous séparâmes, lui peu content de moi , comme je crois , et moi fort satisfait d'avoir ainsi reçu ce médisant. J'en ai toujours usé depuis de cette manière , dont je me suis très-bien trouvé*

Nous sommes tous si malheureusement nés que le mal nous touche plus que le bien , cela se voit

par expérience. Que Tod nous rapporte une douzaine de bonnes actions , elles feront moin» d'impression sur nous qu une mauvaise que Ton nous aura apprise. Nous avons à choisir parmi ces douze belles actions celle qui nous plait le plus pour la publier, c'est à quoi nous ne pensons pas^ mais nous n'avons pas assez de langues pour faire savoir la mauvaise à tout le monde. Rendons-nous justice sur ce procédé. D'une part il marque un grand fond de corruption dans notre cœur et dans notre esprit ^ et, de l'autre , il fait bien connoitre le peu d*honnéteté et de charité que nous avons les uns pour les autres.

Que Ton apprenne à un homme du monde une action extraordinaire et d'éclat , il a peine à la croire ; il en veut des preuves et des témoins , et croit que ce seroit foiblesse de s'en rapporter légèrement à ce que l'on en dit ; que la médisance lui en forge une honteuse et détestable , il ajoute foi au premier récit qu'on lui en fait. Demandez-lui la raison de cette différence , il vous répondra que les dévots se donnent les uns aux autres mille bonnes actions auxquelles ils n'ont jamais pensé, et n'aura pas l'équité de dire aussi que l'on attribue plusieurs méchantes actions à des gens qui n'ont jamais eu le dessein ni la volonté de les commettre. Il est prudent et circonspect pour se rendre sur ce que l'on dit de Tune , et il ne trouve aucune difficulté à croire l'autre. Dans une de ces rencontres il faut qu'il soit convaincu , puisque c'est une bonne action 5 dans l'autre

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il est persuadé d'abord , parce que c'en est une mauvaise.

Après une bataille gagnée , on dit , il y a quelque temps, dans un lien où j'ëtois , que M... avoit reçu un coup de mousquet dans le dos. Un homme de la compagnie ne manqua pas de dire que cette blessure ne lui étoit pas fort glorieuse , puisqu'il ne pouvoit ravoir reçue qu'en fuyant. Je pris la parole et dis à cet homme que les plus braves s'exposoient souvent à de semblables blessures, parce qu'ils s'engageoient trop parmi les ennemis , et qu'étant enveloppés ils reçoivent des coups de toutes parts, et qu'ils étofent ainsi tués ou blessés. J'ajoutai que ce fut de cette manière que Judas, ce grand et illustre Machabée , finit glorieusement ses jours en gagnant la victoire.

Je ne sais si mon avis l'emporta sur le sien -, mais je sais bien qu'il n'en falloit pas davantage à un esprit malfait et grand parleur pour aller conter la chose comme il l'avoit pensée.

Si un gentilhomme , un officier de mérite et de distinction , blessé à la vue d'une armée , n'est pas ainsi à couvert d'une médisance, comment un particulier , un homme sans nom, sans crédit et sans autorité, s'en pourra-t-ii défendre ?

Bien souvent un homme parle mal d'un autre, parce que , s'il s'étoit trouvé en sa place , il auroit commis le mal dont il l'accuse -, sa foiblesse lui donne une idée de celle de l'autre , et le reproche de sa conscience appuie sa médisance , et en est tout le fon-

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dément. Il est persuadé qu'il auroit succombé à la tentation ; il ne lui en faut pas davantage pour publier que l'autre n'y a pu résister. Voilà comment la plupart des choses se p^i^sent en ce monde , de quelle manière on décide sur les actions d'autrui , et sur quel pied on. s'en rend les arbitres et les juges.

Un homme de ma counoiasance me dit un jour, qu'il avoit eu dans sa jeunesse la malheureuse habi* tude de, parler mal de tout le monde; que présentement , pour réparer ce qu'il avoit gâté , i| disoit du bien de toutes sortes de personnes 3 qu'il en disoit même qui n'étoit pas , mais qu'il aimoit mieux em« ployer des faussetés à l'avantage des autres que des vérités à leur désavantage. Sa fin et son motif étoient bons^ c'est ce qui me donna lieu de lui dire ce que saint Augustin a autrefois pensé touchant les deux sages-femmes des Égyptiens, Zéphora et Phua, qui firent un mensonge officieux pour sauver la vie à plusieui^ innocens ; que Dieu récompenseroit assurément ses vues et la pureté det ses intentions; et je lui conseillai de continuer, sans jtiéânmoinsr blesser la vérité, à établir la réputatioi/^dè tout le monde , à en dire partout du bien , et à n'en perdre jamais les occasions. h<

Il y a , ce me semble , plu3 de l^heté à médire de quelqu'un qu'à lui dire des injures. La raisoq est cpie celui qui fait une médisance attaque un absent ; il n'a personne en tête qui Jui résiste , et cette manière d'agir ne peut être que d un homme sans

cœar et sans honneur, qui ne risque rien et qui prend toutes ses sûretés. Celui qui dit des injures ne les dît pas en secret et à Toreille d'autrui ; .il ne les confie pas à un étranger sur la religion d'un serment ; il attaque son ennemi en face *, il ne lui cèle et ne lui déguise rien ; et, sans craindre de s'attirer sa colère , il le combat à forces égales. Ainsi je n'ai pas de peine à conclure que, si celui qui dit des injures est le plus emporté , l'autre est le plus dangereux , mais que l'action de l'un est plus excusable que celle de l'antre.

Il me semble que l'on peut , avec raison , comparer les médisans aux vautours et aux corbeaux , qui ne cherchent jamais les fleurs ni les fruits, mais seulement les charognes sur lesquelles ils se jettent pour se repaître. Les n^édisans en usent de même ; ils n'ont jamais d'égard aux bonnes actions , ils ne sont curieux que des mauvaises , et ne s'arrêtent qu'à celles qu'ils peuvent censurer et critiquer.

On peut aussi comparer les médisans à la mer, et cette comparaison me paroît encore plus juste et plus belle que l'autre. Gomme la mer ensevelit dans ses abîmes l'or , l'argent , les pierreries et tout ce qu'il y a de précieux dans le vaisseau qu'elle engloutit, et qu'elle né pousse sur les rivages que quelque puans cadavres et d'inutiles restes d'un fâcheux naufrage \ de même les médisans cachent les bonnes qualités de ceux qu'ils veulent perdre ; ils ne parlent jamais de tout ce qui leur altireroit des louanges ; ils représentent sans cesse leurs défauts ,

sans se ressouvenir jamais de leurs vertus *, ils sup* priment leurs belles actions, et ne font mention que de ce qui leur est dchappë par surprise, par f oiblesse , çn par imprudence.

Ce n'est pas assez à un homme de n'être pas auteur d'une médisance , il faut de plus qu'il n'en soit pas complice, c'est-à-dire, que ce n'est pas assez de ne Tavoir pas inventée ; il faut encore qu'il ne la débite et qu'il ne la répande pas. Je ne sais si celui qui entre le premier dans une ville pour la piller y fait plus de tort que ceux qui le suivent, qui ruinent, qui saccagent et qui mettent le feu partout. »

Je finis ce chapitre par la réponse du Tasse , cet illustre auteur de la Jérusalem. On lui rapporta qu'un homme , qui s'étoit déclaré son ennemi , médisoit de lui en tous lieux. Laissez-le faire , repartit le Tasse ; il vaut mieux qu'il dise du mal de moi à tout le monde, que si tout le monde lui ep disoit de moi. Diogène avoit coutume d'assurer que de toutes les morsures de bétes sauvages la plus dangereuse étoit celle du médisant, et des domestiques, celle, du flatteur, .

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