‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 56 sur 292 · DE CEUX QHI VIVENT ENSEMBLE · texte numérisé non relu

DE CEUX QHI VIVENT ENSEMBLE

Le prophète royal s'écrie que c'est une bonne et agréable chose que les frères demeurent, ensemble , et* qu'ils soient unis. Cette exclamation doit servir à nous faire faire une sét^euse réflexion sur la douceur que nous trouvons à être les uns avec les autres^ mais il faut que ceux qui sont unis de cette manière le soient plus par l'honnêteté et la charité qner par une demeure extérieure et locale.

Rien ne contribue plus à faire goûter la douceur de demeurer ensemble que la paix et l'union-, et le premier pas qu'il faut faire pour avoir cette paix avec les autres^ c'est de l'avoir avec soi-même. Un homme sans passion , et qui vit dans la règle , s'accommode aisément à toutes sortes d'humeurs et d'esprits, et il est difficile de trouver cette paix avec les autres, quand elle ne règne pas dans notre cœur.

Le moyen qu'un homme chagrin , inquiet , inégal et inconstant puisse plaire? Le moyen qu'un homme, qui n'est jamais content de lui , le puisse être des autres ? Le moyen qu'un homme s'accommode à ce que les autres veulent , quand il ne sait pas ce qu'il veut lui-même ?

La source et la cause ordinaire de la peine que l'on a à vivre ensemble vient de ce que l'on ne se

inënage pas assez j et de ce que Ton n'a pas assez de complaisance les uns pour les autres. Nous voulons que rpa entre aveuglément dans nos intérêts , quand nous n'avons pas les mêmes égards pour ceux avec qui nous vivons ^ nous ne pouvons souiTrir lem* humeur, lorsque nous voulons hautemenl qu'ils s'accommodent à la nôtre ^ en un mot, on ne nous aime pas, parce que nous n avons pas Tesprit de nous faire aimer.

C'est pour ^ cela que le Sage assure que la douceur dans les paroles et dans la manière de vivre multiplie les amis « et qu'il appelle cette douceur l'arbre de vie , parce qu'elle procure .partout la paix , le repos et l'union.

Nous nous faisons tous honneur de notre opinion. Contredire à toute heure celle des autres , c'est les chagriner dans ce qui les touche le plus*^ vouloir toujours l'emporter sur eux , c'est vouloir sans cesse s'élever et se distinguer, et cela n'est pas agréable à ceux qui sont de notre commerce et de notre société.

On n'aime pas qu'un homme domine dans ses opinions , et qu'il s'érige un empire sur les sentimens de tous ceux qu'il voit. Cet ascendant qu'il veut prendre et cet air décisif ne se souffrent qu'avec impatience. Il a beau croire que les lumières des autres ne sont que des ténèbres auprès des siennes ., on n'en convient pas , et on ne reconnoît pas en lui tout l'esprit et toute la raison qu'il se donne.

Quand un homme soutient ses opinions avec chaleur , on croit que c'est la passion et non la raison

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qui le fait agir ^ on regar^de celte passion comme une injuste violence à laquelle on s'oppose avec obstination y et cette obstination à combattre ce que Ton soutient avec chaleur altère leur esprit , et trouble la paix de ces deu;£ partis si opposes et si différens.

Celui qui croit qu'on lui doit déférer en tout se trompe; il n'a pas tant de science ni tant d'esprit que les autres ne prétendent en avoir autant , et chacun en cela se tient sur le qui-vive.

Le privilège de décider qu'un bel-esprit ou qu'un savant s'attribue, n'est reconnu et reçu qu'autant qu'il plaît à ceux qui ne lui disputent pas ; il ne dépend pas de lui seul ] et se le donner ainsi avec hauteur, c'est le moyen de n'en pas jouir paisiblement.

Pour conserver la paix dans une société bien établie, ce n'est pas assez de ne contredire personne , ou par coutume , ou par une autorité que l'on se donne mal à propos ; il faut de plus avoir une réciproque indulgence , et se pardonner tous beaucoup de choses.

Nous ne devons pas agir comme si tout nous étoit dû , et comme si nous ne devions rien aux autres \ nous sommes tous foibles et pleins de défauts.

Il faut nous prendre et nous considérer sur ce pied , et quiconque veut profiter des agrémens que l'on trouve dans une honnête société doit volontairement s'accommoder à tout ce que l'on en doit aussi souffrir.

Les défauts des autres doivent être regardés avec des yeux de complaisance et de compassion , et non

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avec des yeux de chagrin et d'impatience ; loi^sque nous les regarderons ainsi , nous n'aurons pas peine à nous y accoutumer.

La bizarrerie d'un homme doit - elle faire impression sur. un esprit bien fait ? Non , certes *, il la doit regarder comme une bizarrerie , et la recevoir pour telle. Un homme sage doit-il changer sa conduite , parce que celui avec qui il demeure en change à tout moment ?

Il seroit ridicule qu'un homme s'impatientât et se mit en colère, parce que tout d'un coup la pluie survient et succède au beau temps. Il n'est pas moins impossible de changer l'humeur et l'esprit des gens que d'empêcher le changement des saisons , et de les accommoder à nos. vues, à nos desseins et à nos souhaits.

La grande habitude que l'on a les uns avec les autres fait qu'on se connoit trop bien , et que , ne se pouvant rien cacher, on s'en estime et on s'en aime beaucoup moins. Pour vivre dans une parfaite intelligence , il faut ne pas se voir si souvent ; on se brûle quand on s'approche trop du feu , et on se brouille quand on se voit de si près et si souvent.

Lorsqu'on commence à se voir, on se déguise et on se contraint aisément ^ mais à la longue on se fait connoitre pour ce que l'on est. On ne voit les gens qu'en perspective et de loin dans les premières visites , mais celles qui suivent les font Yoir de plus près et au naturel.

On me dit , il y a quelque temps , que trois hom-

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mes demeuroient ensemble depuis dix ans , el qu'il n'y avoit point d'autre engagement entre eux que celui de la civilité et de l'amitié. Je repartis que Ton pouvoit conclure qu'il étoient tous trois fort honnêtes gens , et qu'ils avoient l'esprit bien fait.

Ne se plaire qu'avec les grands , c'est s'élever au-dessus de ce que Ton est , et faire voir une ambition peu réglée. Nç se plaire qu'avec ses inférieurs , c'est s'abaisser lâchement et n'avoir pas le cœur bieu placé. Se plaire avec ses semblables , et tâcher de s'en faire aimer, c'est avoir des sentimens d'un galant homme , qui se soutient dans sa condition avec honneur.

Quand on est toujours avec les grands , on se captive et on s^impose une loi de respect dont on ne peut se dispenser. Quand on est toujours avec ses inférieurs , on se fait une habitude de vivre d'une manière peu proportionnée à sa naissance. Quand on est toujours avec ses semblables , on n'ose se démentir et se rendre indigne du rang et de la famille dont on est. .

On voulut mettre , il y a quelque temps y un gentilhomme auprès d'un prince. Ceux qui s'employèrent pour cela en dirent tous les biens possibles , et parlèrent de son esprit et de son mérite comme de quelque chose de fort extraordinaire ; il n en fallut pas davantage pour ne Ty pas faire recevoir. Les grands et ceux qui les approchent, ou qui sont de leur confidence , ne veulent pas de ces geas si distingués ] ils les craignent et ne les aiment pas.

Avec ses semblables il faut souvent cacher une partie de ce que l'on vaut , poiir se rendre plus familier. On gagne plus à se faire aimer qu'à se faire passer pour habile ou pour bel- esprit. Rien n'est plus incommode à une société que celui qui veut toujours s'en rendre le chef.

Pour goûter la douceur qui se trouve à vivre dans une sociëtë , il ne faut ni manquer d'esprit , ni en avoir trop ^ ces deux extrémités sont également nuisibles. On peut même assurer que pour l'ordinaire on a plus de complaisance pour celui qui a peu d'esprit que pour celui qui en a beaucoup ; ou a de la bonté pour l'un, et de la jalousie pour Fautre.

Un secret infaillible pour vivre bien dans une société , c'est de ne se mêler des intérêts des autres qu'autant qu'ils le veulent et qu'ils nous témoignent le désirer. Sous prétexte de vouloir être utile, on fait souvent remarquer plus de curiosité que d'affection , et plus d'empressement pour savoir les choses que de passion pour rendre service.

Donnez à tout le monde des marques de votre civUitë et de votre honnêteté , et tout le monde vous en donnera. Louez ceux qui le méritent, excusez ceux qui en sont dignes , ne blâmez jamais personne^ et vous gagnerez le cœur de tout le monde. Obligez tous ceux avec qui vous avez commerce , rendez-leur de bons offices en toutes rencontres ; en un mot , aimes^les , et i)s vous aimeront.

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