‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 57 sur 292 · CHAPITRE XllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XllI

DE LA YAmTÉ.

Le prophète royal assare que nous sommes tous menteurs ; il pouvoit ajouter que nous sommes aussi tous vains , et qu'il nY a de la différence entre nous que dans la manière de Tétre. C'est se faire gr/ce, c'est se méconnoître y et c'est vouloir se distinguer sans raison que de ne pas convenir de cette vërité«

La bonne mine , la bravoure , les emplois, l'esprit et la naissance semblent autoriser la bonne opinion que chacun a de soi , et nous ne croyons pas faire injustice à ceux à qui nous nous préférons , quand nous sommes persuadés que ces avantages nous élèvent au-dessus d'eux.

On m'a souvent voulu faire croire que M étoit

fier et glorieux ; jamais homme ne l'a moins été. Ses belles livrées , son magnifique équipage , le nombre de ses domestiques et son grand air lui font tort. A le pratiquer, on le trouve en toutes rencontres civil , familier et obligeant ^ une demi-heure de sa conversation dément toutes les apparences et détruit toutes les préventions que l'on avoit contre lui.

On ne doit pas .croire qu'un homme est vain à cause qu'il paroît l'être. Il ne doit passer pour tel que quand ses paroles ou ses actions font connoitre qu'il l'est en effet.

11 y a une si -grande liaison entre la douccnr et Thumilitë qu'elles sont presque inséparables. Saint Bernard dit que ce sont deux sœurs. L'une se cache autant qu'elle peut \ toujours retirée dans le fond du cœur, elle ne cherche ni à paroître ni à se produire^ Tantre , an contraire , se fait connoltre en tous temps , et donne indifféremment à tout le monde des preuves de ce qu'elle est.

On peut dire qu'il en est de même de la vanité et de la fierté ^ elles vont rarement l'une sans l'autre ^ et, si Tune se cache en toutes rencontres , l'autre se fait voir à tous momens.

On ne veut jamais passer pour vain , c'est un défaut qu'on prend soin de se cacher à soi-même -, mais on oese fait point une honte de passer pour fier, et pour homme qui prétend qu'on le distingue , et qui croit bien mériter qu'on fasse attention à ce qu'il est.

Voulez -vous savoir si un homme est vain, ne lui rendez pas tous les honneurs qu'il pense lui être dus. Sa fierté offensée fera bientôt paroître sa vanité , et l'une viendra au secours de l'autre , pour vous donner une parfaite idée de celui que vous désirez connoître.

J'étpis , il y a fort peu de /ours , dans une compagnie où je vis deux hommes d'un caractère bien différent. L'un avoit du mérite , et l'autre croyoit en avoir. On donna beaucoup d'applaudissemens au premier , et il étoit juste qu'on les lui donnât. Le second , qui remarquoit avec impatience qu'on ne pensoit point à le louer comme il le souhaitoit , interrompoit souvent le discours, afin de donner pcca-

sion de parler de lai ; mais la longae persévérance n ne pas prendre le change poussa sa patience à-bout , et fut cause qu'il s'en alla. Une si brusque sortie surprit) mais; comme on n'avoît pas eu la complaisance de Je louer tandis qu'il étpit prt'sent , on n'eut pas aussi h foiblesse de le condamner lorsqu'il fut parti. Le motif qui Tavoit obligé à prendre une si prompte résolution fut d'abord connu de toute la compagnie, et un petit sourire fut la seule peine que son chagrin et sa vanité lui attirèrent.

Si nous n'étions pas prévenus injustement de notre mérite , nous découvririons à toute heure , dans les autres , quelque vertu qui nous manque , et nous trouverions toujours des raisons .pour nous mettre au-dessous d'eux \ mais nous sommes si délicats ama* teurs de tout ce qui part de nous que nous croyons quand on loue quelqu'un , que l'on nous dérobe les louanges qu'on lui donne.

C'est un abus de s'imaginer qu'on ne puisse faire une action d'éclat sans y être poussé par la vanité. Chacun peut se distinguer selon ses emplois, sans penser à s'attirer des louanges. La joie de bien faire son devoir est une récompense assez glorieuse pour celui qui cherche à s'en acquitter avec honneur, sans qu'il porte ses vues plus loin.

Il en est des bonnes actions k Fégaixl de la vanité , comme de la patience k l'égard de la paix du cœur. Quand on s'est acccoutumé à soufirir sans se plaindre, on se possède dans les douleurs et dans les ainictions , et le repos de l'esprit n'en est point troublé. De

même, à force défaire de bonnes actions sans vanité , on s'en forme une habitude. La droiture et la probité se naturalisent en nous , et , se tournant en notre snb* slance , elles deviennent la règle de tout ce que nous faisons.

Un prince suce la gi*andeur avec le lait ; Tair qu'il respire est un air plein de respect qui lui est dû. Tout lui apprend qu'il est prince , et rien ne lui dit qu'il est homme , et homme sujet à mille foiblesses comme tous les autres. Il ne faut donc pas être sur^ pris s'il se regarde sans cesse comme prince , dont le nombre est fort petit dans chaque état , et s'il ne regarde ceux qui l'approchent que comme des hommes dont toute la terre est couverte.

Si nous passons des palais des princes dans les maisons de ces favoris de la fortune , dont les riche»* ses et les grandes charges font tant de jaloux , nous n'y trouverons que des gens qui s'estiment et qui s'aiment , que des gens tout remplis de la magnificence de leurs meubles et de leurs équipages. Enivrës comme ils sont de tout ce qui flatte la chair et les sens , le m(^en qu'ils ne s'applaudissent pas sur leur apparent boliheur ? le moyen qu'ils se fassent des leçons chrétiennes dans cette abondance.^ le moyen qu'ils ne s'élèvent pas quand tout les élève ? et le moyen qu'ils ne se distinguent pas eux-mêmes quand tout les distingue ?

Ce n'est pas toujours dans les grands trains et dans les dépenses excessives que la vanité se trouve ^ elle est souvent le vice des pauvres et des malheureux.

Lorsqu'elle paroit avec éclat , elle fait des envieux et des ennemis ; mais , quand elle ne se montre qu'avec des habits déchires et pleins de pièces^ elle trouve des flatteurs et des amis \ cependant elle est pour lors d'autant plus à craindre qu'elle est moins connue ; et, si on ne la regarde de bien près déguisée comme elle est 9 on s'y laisse tromper, et on lui donne des louanges qu'elle ne mérite pas.

11 ne faut pas se persuader qu'un homme est humble et sans vanité , parce qu'il est pauvre. 11 ne faut pas croire aussi pour être vain que ce soit assez d'être riche -, on peut être riche et considéré sans être vain , comme on peut être humilié et pauvre sans être humble.

La vanité est de tout pays , il n'est point pour elle de terre étrangère, elle a été et sera de tous les siècles. Elle se trouve dans toutes sortes d'états, et elle se trouvera encore à la fin du monde dans toutes sortes de professions \ il n'y a que la manière d'être riches ou pauvres qui nous rende humbles ou vains. Quoiqu'on doive dire, à la louange de ceux qui vivent dans la retraite et hors du commerce du monde, qu'en se cachant, comme ils font,' ils renoncent de cœur et. d'esprit à la vanité, ils ne sont pas néanmoins les seuls qu'on puisse croire véritablement humbles. On en trouve dans les grands emplois du siècle , et même à la cour ; et leur humilité est d'autant plus grande qu'elle trouve partout des obstacles, que tout la combat et qu elle sait triompher de tout. La plupart des gens d'épée parlent avec tant de

SUR LES CiKAGTÈRES DES HOMMES. $69

retenue de ce qa'ils ont fait , que cela doit donner de la confusion à un poëte^ à un avocat, k un prédicateur , quand il veut qu'on fasse Tëloge d'un ouvrage auquel il à travaillé beaucoup da temps, et qui ne lui a coûte ni bras ni jambes.

On n'a pas sujet d'être content de soi, quand on n'a fait une bonne action que dans la vue d'en recevoir de l'applaudissement. La louange doit être regardée comme l'ombre d'une bonne. action; elle la suit et ne la précède pas. Ainsi celui qui se porte à la faire dans le dessein d'en être, loué renverse Tordre des choses , puisqu'il fait marcher devant lui ce qui doit le suivre.

L'homme a pour la vanité im si grand penchant que souvent il se fait honneur du bien d'autrui. Je connois un officier qui, ne croyant pas parler devant on homme de sa profession et officier comme lui , nous faisoit croire qu'il avoit monté le premier à ]a brèdie d'une ville qui avoit été assiégée. Ce second officier, l'ayant écouté paisiblement sans l'interrompre et sans le contredire , lui repartit : Tout ce que vous avancez , monsieur, touchant ce qui se passa dans cette occasion me surprend , et de la manière que vous parlez , il y a long-temps que vous devriez être mort , parce que je n'ai monté que le septième à cette même brèche, et je suis sûr que ceux qui r étoient montés avant moi ont tous été tués. L'un fut plus cru que l'autre , et il parut que ce dernier ne rapportoit cette action que pour apprendre à celui qui s'étoit vanté si mal à propos à conter toujours 9. q4

les choses comme elles se sont passées , et à ne se pas faire un mérite d'une bravoure qu'il s'attribuoit faussement.

Oti se fait encore quelquefœs honneur d'une chanson ou d'un sonnet qu'on n'a point fait , et ceux que l'on trompe, a'en connoissant point l'auteur, ne sont point d'humeur à s'inscrire en faux sur une bagatelle de cette nature. Ainsi il arrive assez souvent que celui qui ne peut se faire un mérite de ce qui sort de 5on fonds tâche de s'en faire un du vol qu'il a fait k son voisin.

Il faut que nous soyons bien peu raisonnables pour rechercher avec autant d'empressement ce que nous ne pouvons posséder qu'avec beaucoup d'inquiétudes. Les superbes équipages, les honnettr& et les grands emplois ont sans doute de l'éclat; mais c'est un éclat qui trompe ceux qui en sont éblouis. Ces mar* ques de grandeur et de puissance entretienaenl noire vanité, et nous empêchent de reponnoitre que le monde est pour nous plus à craindre, quand il nous engage à l'aimer, que lorsqu'il nous oblige k le mé-* priser. Persuadons-nous donc tme boiuie fois que plus les biens temporels ont d'attraits pour flatter nos sens, plus les biens éternels ont de charmes ponr fortifier nos espérances et purifier notre amour.

CHAtlTRE XIV.

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