DE LA CONSCIENCE
Il n'y a point d'homme qui ne veuille passer pour être délicat sur le fait de la conscience ; mais deux choses font que souvent cet homme n'en vit pas mieux : la première est que sa délicatesse est imaginaire ; la seconde, qu'il se fait une conscience à sa mode.
Sa délicatesse est imaginaire , parce qu'il se forme
une îdëe'4'une délicatesse qu*il n'a point. Cette délicatesse qu'il se donne n'est que pour des crimes énormes, ou que pour des vices auxquels il ne se sent pas porté par humeur ou par inclination.
Il se fait une conscience à sa mode , parce qu*il ne fait point scrupule de mille choses qui regardent ses intérêts, son ambition ou ses plaisirs \ ainsi il se croit fort délicat sur les devoirs de sa conscience , parce qu'il ne fait pas conscience de tout ce qu'il veut faire , et que sa délicatesse ne tombe que sur ce qu^il ne veut pas faire.
Un homme de conscience de cette manière ne doit guère vivre en repos. 11 ressemble à un malade qui se défend le vin et les fruits, et qui, mangeant par excès de toutes sortes de viandes, est à toute heure en danger de mourir.
Tout le monde sait que nous nous devons soumettre à la loi de Dieu , et c'est notre conscience qui nous fait connoitre à quoi cette loi s'étend , et les reproches que nous avons à nous faire sur ce sujet.
Notre conscience est un miroir dans lequel nous nous reconnoissons pour ce que nous sommes. C'est dans ce miroir que notre âme voit à découvert le bien qu'elle^ fait ou qu'elle néglige , le mal qu'elle commet ou qu'elle évite , les tentations auxquelles elle résiste ou auxquelles elle succombe. Nous avons beau nous flatter, ce miroir est toujours fidèle et nous représente toujours notre intérieur tel qu'il est.
Notre conscience est encore comme un grand livre
dans lequel nos pensées , nos paroles et nos actions sont écrites; c'est un registre qui tient compte de tout. Ce livre on ce registre Vx^nvre quelquefois de lui-même, et c'est lorsque nos peines d'esprit et les reproches que noos nous faisons nous portent à changer de vie ; mais ce livre se referme presque aussitôt, parce que nous ne nous appliquons pas assez à profiter des bons mouvemens que nous ressentons ^ et que ces bons mouvemens durent peu, manque d'y être fidèles.
J'ose dire de plus , après saint Bernard , que notre conscience est comme un égout où toutes les ordures de notre vie vont se décharger, et cet égout est quelquefois si plein qu'il regorge; mais, de peur que la mauvaise odeur qui en sort ne nous incommode et ne nous fasse peine , nous le rebouchons incontinent et nous le eouvrons de fleurs , c'est-à-dire, de vains projets de conversion et de fausses espérances d'un véritable détachement. Pour peu que nous le rebouchions ainsi , nous reprenons le train ordinaire de notre vie , et nous nous endurcissons plus que jamais dans le mal.
Quand un bomme meurt dans la grâce de Dieu , et que sa conscience n'a rien à lui reprocher,, dès que son âme est séparée du corps , il voit dans Dieu tout ce qu'il a fait et souffert pour lui. Quelle joie et quelle consolation !
Quand un homme meurt dans le péché , il reçoit une lumière bien différente , une lumière funeste qui se répand sur toutes les ordures et sur toutes les abo-
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minations de sa vie , lui fait connoître sans confu* sion et sans succession de temps tout le mal qu'il a commis; et, pour lors , quel sujet d*affliction et de
désespoir !
Tant que Ton jouit d^une santé parfaite , on se pardonne aisément ses mauvaises habitudes. Le prétexte en est facile et favorable. On se représente la foiblesse humaine et les occasions journalières et pressantes du péché; il n'en faut pas davantage pour les excuser.
Souvent même nous tirons de l'impunité de nos désordres passés une pernicieuse assurance pour l'avenir ; et, après avoir long-temps ctouflFé les justes remords de notre conscience , nous nous procurons une tranquillité d'esprit qui doit nous faire trembler.
Le péché ressemble à une racine d'épine. Quoique nous manions cette racine, et que nous la pressions dans nos mains , elle ne nous fait point de mal , et souvent elle nous paroît moins rude que ne le sont les racines des autres plantes ; mais , à mesure qu'elle pousse, elle s'arme de pointes, et quelquefois elle pique de telle sorte que les blessures qu'elle fait sont mortelles.
Il en est de même du péché. Nous ne remarquons pas d'abord tout le mal qu'il nous fait , mais dans la suite nous le ressentons vivement, et il devient quelquefois si grand que l'on n'en guérit jamais.
Qu'importe k un homme de n'être pas heureux sur la terre , pourvu qu'il le soit dans le ciel ! qu'im-
son LES GARilGTÈRES DES HOMMES. 38l
porte qu'il soit mort au mondé, aux honneurs, aux plaisirs , à lui-même , pourvu que par la puretë de sa conscience il demeure écrit sur le livre de vie !
Celui qui vit dans la retraite jouit d'une paix d'esprit et d'une joie intérieure que la pureté de sa conscience lui donne , et que ]a corruption du monde ne lui peut ôter.
Celui qui vit dans l'embarras du siècle et dans les plaisirs se livre lui-même à ^e pressans remords, et l'on peut assurer que les ténèbres des cachots les plus noirs , et de l'enfer même , n'approchent pas de l'horreur et des ténèbres qui régnent dans sa con* science.
Nous n'avons qu'à ouvrir les yeux et à regarder le ciel pour entendre sa voix , pour apprendre les merveilles de celui qui Ta créé -, nous n'avons de taême qu'à jeter les yeux sur notre conscience pour entendre sa voix , qui nous reproche sans cesse l'abus que nous faisons de nos lumières et de notre santé.
Malheureux est celui qui ne la veut pas écouter, ou qui la fait parler selon qu'il le désire , puisque , quelque injustice qu'elle lui conseille , ou quelque plaisir qu'elle lui permette , il est toujours celui qui perd le plus et qui en sera le plus puni.
Celai qui a le moins de conscience est quelquefois celui qui en parle le plus , et qui veut le plus que l'on croie qu'il en a.
On ne peut suivre une meilleure règle que celle de la conscience -, mais il ne la faut pas corrompre ,
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afin qu'elle s'accommode à nos humeurs et à nos foi* )3lesses«
Pourquoi voyons-nous des pêcheurs se convertir vërîtablement et de bonne foi y et pourquoi en voyons-nous qui ne se convertissent qu'en apparence et pour quelques jours , si ce n'est parce qoe les uns font une sérieuse réflexion sur ce que leur conscience leur dit , et que les antres n'en font qu'une légère ; que les uns l'écoutent attentivement, et que les autres ne l'écoutent que dans le tumulte du monde, et encore tout pleins de leurs passions ?
Un homme qui ne veut pas payer ce qu'il doit ne veut ni voir ni entendre ses créanciers ; il les fuit et se cache dès qu'ils paroissent. 11 en est de même du pécheur à l'égard de sa conscience ; il. ne vent ni jeter les yeux sur elle , ni l'entendre. Dès qn'^e se présente à lui, cent faux prétextes lui serveol de voile pour se cacher -, il se dérobe à elle , et la perd de vue.
Que la conscience d'un homme de bien est différente de celle d'un mondain , d'an avare et d'un voluptueux ! Le premier examine sans cesse ce que sa conscience demande de lui , et il ne Ta pas plntât connu qu'il court et qu'il vole à l'exécution -, l'autre n'a jamais le temps ni la volonté de la consulter, et encore moins d'exécuter ce qu^eUe lui con* seilleroit.
Un homme qui aime le jeu et la comédie ne fait pas conscience de donner presque tout son temps à l'un, et de perdre souvent plusieurs heures à l'autre.
Celui qui veut vivre en vrai chrétien fait conscience que le jea soit sa plus ordinaire occupation y et ne regarde pas la comédie comme un divertissement digne de ses soins et de son attachement.
Le jeu et la comédie sont deux choses bien diffé^ rentes k Tégard de Tun et de Tautre. Et pourquoi ? C'est que la conscience de Tun est plus timorée et plus délicate que celle de l'autre ; que Tnn s'applique continuellement à écouter sa conscience , et que l'autre n'y pense jamais; c'est que l'un préfère les devoirs et même les conseils de sa conscience à tous )es plaisirs de la vie, et que l'autre ne les préfère pas.
L'un et l'autre ont les mêmes commandemens de Dieu et de l'Église à observer *, mais la conscience de l'un les lui fait regarder d'un autre œil que celle de l'autre.
11 y a beaucoup de différence entre un seigneur et un paysan , entre une dame de qualité et sa servante y mais je suis persuadé que la conscience de la servante et du paysan est presque toujours meilleure que celle de la dame et du seigneur. La noblesse, la cour, les emplois, font croire ayx gens du siècle que leur conscience a des privilèges que le menu peuple ne connoit pas ; cela est cause qu'ils se croient dispensés de beaucoup de choses que les autres observent fort exactement.
Tous les chrétiens sont également obligés à de certains devoirs. Si les grands seigneurs ne s'en ac-
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quittent, il est à craindre, lorsqu'ils en seront punis comme chrétiens, qu'ils ne soient pas épargnés comme grands seigneurs.
Il ne faut pas se faire une conscience trop délicate , ni s'en faire une qui ne la soit pas assez ; la prudence et le conseil doivent là-dessus régler notre conduite.
Nous ne sommes pas tous appelés au mém,e genre de vie,; ainsi la conscience ne doit pas être la même dans tout le monde. Il y a des devoirs attachés à chaque état dont on ne peut se dispenser^ ces devoirs sont différens, selon la diversité des professions ; aussi c'est ce qui met de la différence dans les consciences.
Tout le monde doit avoir la même délicatesse sur les devoirs généraux des chrétiens ; mais cette délicatesse peut être plus ou moins grande selon les devoirs des particuliers.
Il ne faut pas avoir de la délicatesse de conscience pour un commandement de Dieu plutôt que pour un autre; elle doit être la même pour tous. Tel va jusqu'au conseil dans des choses particulières, qui viole impunément un commandement dans les autres.
On voit souvent des gens jeûner les vendredis ou les samedis, qui ne peuvent se réconcilier avec leurs ennemis. D'autres donnent largement l'aumône, mais ils ont un attachement criminel, et d'autres enfin font scrupule d^ toutes choses , à l'exception de celle qui fait leur passion.
La dëlicatesse de consciéiiee de toutes ces sortes de personnes ne doit passer que pour fausse et imaginaire. Que dis-je ! on peut assurer qu'ils n'ont point du tout de conscience , ou que , s'ils en ont une , elle est prête à s'ëlever contre eux devant le tribunal du souverain juge de tous les hommes.
»4ito4