‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 61 sur 292 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

BTT COMMERCE AVEC LBS FEMMES*

Dsvs hommes d^une vertu ccnsommëe , et qai ea ont donné des preuves authentiques, 8*entretenant , il y a quelques jours, sur le commerce avec les femmes^ Fun dit qu'il étoit résolu de n'en plus voir ; que sous prétexte de piété elles faisoient perdre beaucoup de temps dont les momens sont précieux ; Tàutre soutint au contraire qu'il étoit bon de les voir , et qu'il ne sortoit jamais d'avec elles que beaucoup édifié.

Ib pottvoient tous deux avoir raison. Il y a aujour* d'hui tant de dames distinguées par leur vie exem-« plait^ qu'un peu de conversation avec elles fait plus d'effet qu'un sermon d'une heure. Il est beau de voir une personne qui a dç la naissance et du bien mourir toute vivante au monde et à soi'-même, et faire régiier la vertu sur le trône de la beauté , de la noblesse et de la vanité.

CenW plus un prodige, dans nos jours, de voit une dame se rendre plus considérable par son zèle et par son détachement que par l'ancienneté de* sa maison , et par les traits de son visage ; ce n'est plus une nouveauté de voir une personne du premier rang être la première et la dernière à l'église ; ce n'est plus une chose qui surprenne de voir une dame sortir de son hâlel dans un équipage proportionné à sa qualité

âga RÉFLEXIONS

pour aller visiter les honteux de sa paroisse, ou servir les pauvres de THôtel-Dieu. Nous avons des princesses qui font de ces pieux exercices les occupations ordinaires de leur vie.

Le moyen de voir de tels exemples sans être touche? Le moyen qu un commerce si saint ne soit utile à ceux qui Tentretiennent? La vertu est .belle d'eUe-méne, je Ta voue ; elle a des ci^armes qui plaisent, et qui des yeux passent aisément au cœur ^ mais , lorsqu'elle se trouve dans une personne bien faite, et de naissanoe, eile paroit avec de nouveaux attraits , et elle brille avec éclat.

Plusieurs autres dames se font remarquer par leur mérite et par leur esprit. Ces dames , réglées dans leurs mœurs et établies dans une piété solide , sans en faire néanmoins si hautement profession , méprisent les bagatelles du siècle , et ne s'attachent qu'à ce qui peut contenter Tesprit et l'élever de plus en plus. On en voit quelques-unes parmi elles avoir le goût aussi bon , aussi délicat que ceux qui ont beaucoup d'étude , et que les entretiens avec les savans ont rendus habiles et amateurs des belles choses.

Le moyen de ne se pas plaire avec les dames de cette distinction ? Le moyen de n'en pas aimer la conversation et la compagnie ? 11 n'y a rien à craindre pour le cœur dans ces sortes de commerce. Tout y est pour l'esprit ^ l'esprit en est le doux et l'agréable li^.

Qui voudroit se priver du cominerce des dames considérées! de Tune ou de l'autre; de ce$ manjlètes

SUR LES CARACTÈRES BES HOMMES. ioj

se priveroit d'une part d'qn véritable bien, et de Tau tre d'un plaisir innocent, honnête et qui produit mille bons effets.

Il y a on autre commerce de femmes qu'il est quelquefois dangereux d'avoir. Je ne parle pas de ces femmes qui n'ont ni probité ni honneur^ un commerce avec elles n'est pas seulement dangereux, il est absolument criminel et honteux. Je parle de celles qui sont sans reproches, mais qui aiment le 'monde ^ qui ne sont pas encore revenues de la bagatelle ; qui n'ont point de résolution fixe sur. leur genre de vie, et qui consultent souvent les gens de bi^i sans en devenir meilleures -, et c'est cette sorte de femmes» qu'un de ces messieurs ne vouloit plus voir, l'expérience lui faisant oonnoitre que l'on les ramène peu , et que l'on a beaucoup de peine à les gagner.

Cependant, si les gens de retraite ou d'une vie toute spirituelle rompent avec les femmes de ce caractèjre , ceux qui sont dans les charges , dans la société civile, et ce qu'on appelle dans le monde, ne sont . pas obligés de se faire aussi une loi de ne les voir plus ; mais ils doivent se prescrire des manières de les bien voir, c'est-à-dire, de les voir avec plaisir et avec honneur.

Toute joiieuse de profession mérite d'être regardée avec des yeux de mépris ou d'indifférence ^ on ne doit jamais lier aucune société avec elle , il y a toujours plus à perdre qu'à gagner.

Un esprit de paresse et 'd'oisiveté règne dans les habitudes de cette nature. Un homme devient inca*-

pable de tout, et je le tiens bien malheureur de ne penser jamais qu'à perdre le temps. Cette vie molle et eflëminëe est souvent plus dangereuse qu'une vie absolument dërëglëe, parce qu'il est plus aise de changer Tune que l'autre ; qu'il y a des moraens que l'on se reconnoit sur le crime, et qu'ii y en a peu que l'on emploie à faire réflexion sur cette vie languissante , ou , pour mieux dire , sur cette vie toute morte et si peu chrétienne.

Je ne condamne pas le jeu quand on le considère comme jeu ; mais , dès qu'il fait toute l'occupation d'un homme ou d'une femme , rien n'est si contraire ^ux lois de la police , rien n'est plus capable de perdre la jeunesse et de ruiner les familles.

Une coquette n'est guère moîfis à craindre qu'une joueuse^ elle engage à la dépense et elle inspire un esprit de roman. Toute la société que l'on peut avoir avec elle se termine à la louer sans cesse sur sa beauté, sur sa coifiiire et sur ses habits. Un honme capable de quelque chose de bon , un honnête homme peut-il se résoudre à faire ainsi toute sa vie le métier de comédien , et à se faire honneur d'un attachement si peu raisonnable ?

Il y a une certaine manière ^e vivre avec les femmes que l'on peut voir, qui en rend le commerce agi-éable. Et quelle est cette manière, sinon celle de l'honnêteté et de la bienséance ? Qii va souvent voir une dame , parce qu'il y a toujours compagnie chez elle y que c'est un réduit de gens d'esprit et de qualité ; qu'on y parle toujours de bonnes choses , ou au moîn&

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d'indifférentes ; que Ton se fait connoitre , et que Ton se met sur un pied à pouvoir se passer de jeu et de comédie, qui sont les plus ordinaires occupations des gens du siècle qui n'ont rien de meilleur à faire. C'est une bonne école pour un jeune homme que la maison d'une dame de ce caractère. Il y prend l'esprit d'un honnête homme,. d'un homme qui ne pense qu'à se faire de louables habitudes , d'un homme enfin qui veut ressembler aux gens de mérite et de distinction qu'il y trouve.

Dans les sociétés que l'on a avec les dames, tantôt c'est la beauté de leur esprit qui engage , tantôt c'est la douceur et l'égalité de leur humeur, et tantôt c^est leur manière de recevoir le mondf ^ Il y a tou- JMUs quelqu'une de ces bonnes qualités qui fait que Ton souhaite d'en avoir la connoissance et d'être de leoFS amis; lorsque plus d'une de ces qualités se trouvent en elles , la société en est plus forte , plus constante et plus agréable.

Madame.... me demanda un jour pourquoi madame. . . . avoît toujours si bonne compagnie chez elle , va que Ton n'y donnoit pas à jouer ? Je lui dis qu'il y avoit pour cela trois puissantes raisons. La première, parce qu'elle avoit beaucoup d'esprit , mais 4'ua tour aisé et agréable; la seconde , parce que son huioeur étoit fort égale, et que sa modestie et sa vertu ne l'empéchoient pas d'être fort gaie , et de dire les choses d'une manière à beaucoup plaire 3 et la troisième, qu'elle étoit civile et obligeante en un p^iat qu'on ne pouvoit l'être davantage.

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Cette r<iponse ne plut pas toat-à-fait à la dame qui m'avoit interroge^ elle croyoit avoir d'aussi bonnes qualités , et pour le moins autant de mérite que j*en reconnoissois dans celle que je venois de louer, et elle se persuadoit que la complaisance qu'elle avoit pour jouer quelquefois devoit lui donner sur l'autre quelque avantage; mais je ne me crus pas obligé d'entrer dans ses sentimens. Tout le monde n'est pas d^bumenr à flatter ceux et celles qui désirent plus de l'être.

Je fis le soir le récit à un de mes amis de la conversation que j'avois eue avec cette dame; il me surprit quand il m'assura que les trois raisons que j'àvois apportées n'étoientpas les meilleures, et qu'il en savoit une plus forte. Je le priai dans ce moment de me l'apprendre : C'est, dit-il^ que Madame... est beaucoup estimée , et qu'elle n'est point aimée. Si l'amour se joignoit à tant de belles qualités et qu'il fût de la partie , soit du côté de ceux qui rendent des visites , soit du côté de celle qui les reçoit , il y auroit long*-temps que ce commerce avec les mêmes personnes seroit rompu , et tous les jours il s'en feroit de nouveaux.

Mon ami raisonnoit juste , et j'ai fait depuis réflexion que la sagesse et la vertu d'une femme faisoient souvent rompre de telles sociétés sans que l'on en sût la véritable cause. L'amour a beau se déguiser , il se trahit quelquefois lui - même ; une parole qui lui échappe gâte tout , et le fait connoitre pour ce qu'il est ; et il n'est p^ plutôt connu

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qu'on le hait , qu'on le chasse et qu'on ne le veut plus voir.

U faut , pour lors , que celui qui a le déplaisir de n'oser plus aller où il alloit s'en prenne à son imprudence ; il devoit être le maître de sa passion , et connoitre que la vertu de celle qu'il aimoit Temportoit de beaucoup sur toutes les bonnes qualités qui la lui faisoient paroi tre si aimable.

Le congé qu'on lui a fait donner , sous quelque spécieux prétexte , n'augmentera pas son amour, mais il augmentera son estime. On ne peut aimer et haïr en même temps , mais on peut estimer et haïr. On hait la personne qu'on aimoit, parce qu'elle n'aime pas; et parce qu'elie n'aime pas, on l'estime.

Rien n'est plus capable de rendre un homme sage qu'une femme sage ; et on peut maintenant dire , à la ^ouange des dames , qu'elles apprennent à vivre à cenx qui les voient. A parler de bonne foi , elles ont plus de vertu que les hommes; et, si elles sont un peu plus dans la bagatelle, Tinnocence s'y conserve toujours , et la pureté des mœurs n'en souffre aucune atteinte.

Un peu de jeunesse et un peu d'amour -propre leur font aimer ce qu'elles mépriseront un jour, mais elles aiment déjà ce qu'elles aimeront un jour davantage.

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