DE LA RAILLERIE
Il y a peu de railleries qui ne soient offensantes ; il y en a peu, par conséquent, qui n'aient de fâcheuses suites ; mais , de tontes les railleries , celles que Ton peut faire des princes et des souverains se doivent éviter avec le plus de soin. On se repent toujours d'avoir pris de pareilles libertés , et d'avoir perdu le respect qu'on leur doit.
L'histoire nous apprend que Tempereur Domitien , qui vivoit à la fin du premier siècle , mena une vie si molle et si oisive que, quand il se retiroit dans son cabinet , il s'amnsoit à prendre des mouches et à les percer avec un poinçon fort aigu , comme les enfans font les hannetons. C'est ce qui donna lieu à la réponse que fit un certain Yibius-Crispus. Un homme de la cour lui ayant demandé si personne n'étoit avec l'empereur, il lui dit qu'il n'y avoit pas seulement une mouche. Ce bon mot lui coûta cher.
Pour peu que l'on ait de prudence et de charité, on se donne bien de garde de railler des défauts d'autrui. Dès qu'un homme sage en peut remarquer quelqu'un , il défend à ses yeux de le voir , et à sa bouche d'en parler.
Tout homme qui raille est ennemi de sa réputation
et de son repos ; il met les armes à la main de ceux qu'il nialtraite , et souvent il en reçoit plus de coups qu'il n'en a donné.
Un homme qui a raille dans une compagnie n'en est pas plutôt sorti qu'on l'examine depuis les pieds jusqu'à la tête , et tel qui n'avoit rien dit de lui pendant qn'il ëtoit présent le déchire à belles dents en son absence. Cependant personne ne prend son parti, personne ne l'excuse, personne ne le plaint; et, quelque retenu que Ton soit , chacun par son silence semble lui reprocher sa conduite et approuver ce que Ton en dit.
Un railleur doit être regardé comme perturbateur du repos public^ et en effet personne ne trouble plus que ces sortes de gens qui trouvent à redire à tout, qui plaisantent de tout, et qui n^épargnent ni magistrats, ni parens , ni amis.
On peut dire de celui qui entend raillerie que c'est un homme d'esprit \ et on peut dire le contraire de celui qui la fait. L'un se fait une afl&ire de galté de cœur et sans raison ; l'autre se tire bien de cette afiâire par sa conduite et par sa prudence ; l'on est blâmé de tout ^le monde , et l'autre en est loué.
Celui qui n'est pas écouté dans son air goguenard et railleur ressemble à une femme pleine de mouches et de fard. Loin de plaire, on Icméprise, et l'on en évite avec soin la compagnie.
J'avoiie que souvent le ton et la manière dont on lait une raillerie est cause qu'on l'excuse et qu'on
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ne s'en offense pas^ mais il faut eu même temps demeurer d'accord que quelquefois ceux de qui on fait cette raillerie , ou ceux en présence de qui on la fait, n'ont pas le discernement juste sur ce ton y et qu'ils s'attachent plus à ce que l'on dit qu'à la manière dont on le dit.
Rien à mon sens ne fait plus de tort à un homme que de se mettre sur le pied de railleur ; dès qu'on s'est donné cette réputation, ou perd la confiance de ses amis , et l'estime des gens d'honneur. On ne peut faire de cas d'un homme qui borne ses vues et ses soins à passer pour plaisant , et à divertir aux dépens d'autrui . Rien ne paroît solide , rien d'honnête , rien de louable dans cette conduite.
Celui qui raille avec esprit se fait des ennemis avec esprit , et donne à connoître qu'il est peu capable de quelque chose de meilleur. U fait croire que toute la vivacité , la force et la pénétration de son esprit ne s'étendent qu'à une fade ou injurieuse plaisanterie , et qu'elles ne passent pas la bagatelle.
11 y a des gens qui , pour se donner la liberté de railler sans qu'on la leur puisse disputer, commencent par eux-mêmes, et se tournent les premiers en ridicule ^ c'est acheter bien cher cette liberté.
. Un homme de ma connoissance , fort porté par inclination et par habitude à railler, se preooit à partie dès qu'il entroit dans une compagnie , et disoit cent plaisantes' choses de son nez et des autres traits de son visage^ après cela il se croyoit tout
SUR LES GAHAC^iRES DES HOBTMES.'* 4^1
permis , et peraonM ne lui échappoft ; mais , en vérité, il y a voit encore, plus à redire, à Thumeur et à respiit;de cet homoie qu'à son nez , à ses yeux , et au tour de son visage. Ildonnoit aine prise sur lui à tout ce qu'il y avoit de gêna raisonnables et 'qui savoient vivre.
On ne croit pas qu'un homme qui plaisante «et qm raille sonvent soit capable de secret w d'affaire \ on a peur qu'il ne tourne en plaisanterie tout ce qu*on hii pourroit dire de conséquence. On ne prie jamais cet homme de donner son avis sur un mariage ou sur un emploi ,qui^e présente ; oa est. persuadé que le sérieux et le solide n^sont pas du tour de: son esprit.
Dans une république bien policée op deyroit chasser tous les railleurs ; c'est une peste qiâ infecte et qui corrompt mille gens qui pourroieat regidre de bons services au public et à l'Élat. . Cetjte pesle esjt d'autant plus dangereuse , et se communique d'autant plus aiséinent , qu'elle paroît toujours plaisante et agréable.
Un des hommes du monde qui railloit le plus spirituellement m'a avoué «que dans une rencontre il s^étoit servi de ce malheureux talent contre un magistrat qui ne l'avoit jamais désobligé ; qu'il s'en fit après tant de reproches à lui-même qu'il résolut de s'interdire et de se défendre toutes, sortes de paroles qui auroient l'air de plaisanterie et de raillerie. U m^a av4;>ué de plus qu'il avoit eu honte d'avoir pris à partie des gens qui valoient mieux que lui , et que
ces traits de jeunesse lui avoienl paru si dignes de haine et de mépris qu'il ne lui étoit point arrivddepoîs de tomber dans de pareille» fautes, ce dont il avoit une joie sensible.
Les railleries ne sont bonnes ni à faire ni à entendre. On ne peut être trop délicat ni trop scrupuleux sur cette matière : en effet, la oharité a^est pas moins offensée daas celui qui écoute une raillerie avec plaisir^ que dans celui qui la fait avec esprit« Si on n'applaudissoit po)nt aux railleurs , cette race de fainéans et d'esprits mal tournés seroit bientôt exterminée, et les conversations en seroient partout plus honnêtes , plus douces et plus agréables.
A force de nous accoutumer à railler, nous perdons l'estime et l'amitié que nous devons tous avoir pour ceux avec qui nous vivons , et nons nous formons une fausse idée de notre mérite et de nos perfection^; Tunest contre Thonnéteté, Tautre, contre la justice et la vérité- ti
Railler un bprame sur un malheur qui lui est arrivé, c'est Tinsulter^ le railler sur une bonne. action qu'il a. faite, c'est vouloir passer pour libertin. Le- railler sur un vice que l'on reinarque en lui , c'est prendre avantage sur celui qui ne se défend pas ; le railler sor un défaut de nature , sur un œil , sur un pied , $ur un bras qu'il n'a pas comme les autres , c'est s'élever sans respect contre la divine providence , ei ne la pas adorer dans tout ce qu'il lui plait d'ordonner. En un mot , railler purement pour se divertir et pour divertir les siutres , c'est perdre le temps dans une
SUR LES CARACTÈRES DES HOMMES. 4o$
criminelle oisiveté , et Ton doit rechercher des plaisirs pi us honnétçs et pli^ innocens.
Plus. nous somm^ au-dessus des autres par la naissance , les emplois et le bien, plus nous devpns être circonspects à ne leur rien dire qui ies puisse chagriner, ie rang qui nous ^lève ne nous donne pas droit de Ie& mépriser et de les bnisqper ; ibi n'osent nous railler, parce qu'ils nous cfn^ignent ; nç les raiUons pas , afin qu'ils nous aiment;
Heureux celoi qui n'a point de défauts potable;» sur lesquels on le puisse railler ! mais encore mille fois plus heureux celui qui regarde les autres comme s'ils n'en avoient pas \ et qui y saps avoir égard à la différence qui se trouve entre eux et lui i les traita comme il en est traité, c'est^-à^^dire , qui, , agit «vec euK avec la même parudence et la n^éme faonnètçté qulls font paroitre pour son mérite et pour sa personne !
Quand on veut vivre doucement les uns avec les autres, il iaut tousse ptirdonuer quelque chose, et tous- 0e faire grâoe en quelques rencontres. Il faut sans cesse avoir en main des lunettes qui éloignent les objets et qui rapetissent si bien les défauts des autres qu'ils ne nous paroissept plus.
Celoi qui, di^ht uu bon mot y Çroik s'ériger en homnae d'esprit: se trompe 3 il en aura toujours assez s*il passe pour honnête hommo, et s'il sait se copserver ses amis.
H..:, est content quand il 9^ fait upe raillerie gpe et d'un tour adroit et spirituel. M.... dit qu'il Test
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encore plus qaand il s'est empêche d'en faire , et qa'il a sacrifie quelques paroles qui lui auroient fait honneur à la réputation des autres, et au repos de sa conscience.
La raillerie est encore plus messëante an beau sexe« C'est une tache à une personne bien faite de n'avoir pas l'esprit de même ; ce n'est pas assez qu'on dise d'elle qu'elle est belle , il faut qu'on dise aussi qu'elle est bonne. Son humeur obligeante plaira toujours plus que ses charmes; et rien ne lui attirera plus l'estime de tout le monde que son honnêteté et sa modestie ; ainsi, elle doit toujours s'abstenir de railler, et ison principal soin doit être de dire du bien de toutes celles qui sont de sa société et de ses plaisirs.
Tout le monde estime et aime Madame... , parce qu'elle n'a de sa vie parlé mal de personne , et qu'elle prend à tout moment le parti des absens. Railler quelqu'un ou la chasser de la compagnie ou elle est, c'est la même chose ; on ne la peut assez louer sur ce chapitre : ainsi , on se fait un plaisir de l'avoir, soit à la ville, soit à la cour; et l'on peut assurer qu'elle a poni; amis et pour amies tous ceux et toutes celles qui la connoissent.
M... de qui on faisoit un jour cent railleries en sa présence , et que l'on traitoit d'homme sans cervelle et sans jugement , surprit tous ceux avec qui il étoit, lorsqu'ils remarquèrent qu'il ne s'en offensoit pas ; mais, pour faire cesser cette surprise , il leur apprit que Sénèque avoit coutume de dire qu'il falloit naître roi ou fou -, que, n'étant pas né roi , il s'étoit trouvé
oblige de s'accommoder de Tautre titre -, et qu'aian. celui qui Favoit traité de fou n'avoit pas tant de. tort qu'ils pensoient. Cette réponse fit rougir ceox quii se Fétoient attirée , et donna une haute idée de la modération et de la vertu de celui qui Tavoit faite. La réponse du Tasse , dans une pareille rencontre y ne fut pas moins spirituelle ni moins estimée. Un homme l'ayant raillé d'une manière fort désobli^ géante , il demeura dans un silence qui étonnoit le railleur. Un autre de la compagnie dit d'un ton assez h^ut pour être entendu qu'il i^Uoit être fou pour ne pas. parler dans de semblables occasions. Vous TOUS trompez, répondit le Tasse, nn fou ne#ait pas se taire.