‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 63 sur 292 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

DE l'iIÏTÉRÉT.

Le poëte , pour exprimer, ce que l'intérêt a de poc^ voir sur nos cœurs et. sur nos esprits, dit que la. faim des mortels pour l'or est si grande et si presr santé qu'il n'y a rien qu'ils n^ fassent quand ils la. ressentent.

Lies présena font ouvrir les yeux et les oreilles à, ceux qui ne veulent ni voir ni entendre , et ils font faire tout ce que l'on veut à ceux qui n'ont pas U crainte de Dieu. Que dis-je I ils la font même perdre; souvent à ceux qui l'ont. C'est ce qui a fait, dire K

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saint Am))roise que nous iloùs laissons aisément prendre dans les filets, quand ceux qni nous sont tendus sont fait» d'or on d'argent.

C*est ce qui a fait aussi penser à saint Augustin qu'il n'y aToit point de poison plus dangereux qtte celui que l'on prépare et que l'on présente dans ane coupe d'or. C'est , dit-il , le plus efficace des poisons ; il va d'abord gagner le cœur , et donne là mott k l'âme en un moment.

Combien d'injustices faites dans le jugement l combien d'innocentes vierges corrompues ! combien ^e meurtres et dliomicides commis ! Enfin que de déte»^ tablée actions faites pour avoir de ce riche métal que Ton va chercher dans les entrailles de la terre !

On ne sauroit trop gémi;* sur le nombre de ces âmes mercenaires y lâches et criminelles, qui sacrifieut a leur intérêt la gloire de Dieu et le repos de leur conscience. Mais aussi on ne peut trop se réjouir du grand nombre de ces généreux chrétiens sur lesquels l'intérêt n'a aucun pouvoir; que la droiture, la justice et la loi de Dieu gouvernent; et qui regardent avec des yeux de mëpris et de haine tout ce qui pourroit flatter leur cupidité et leur ambition.

11 me souvient d'une action d'une dame de qualité qui fait bien voir la grandeur de son âme et la solidité de sa vertu. Il ne lui manquoit que du bien , parce qu'elle étoit autant distinguée par sa beauté que par le rang qu*elle tenoit dans le monde. Un homme extrêmement riche, et à qui rien ne coûtoit, lui fit faire déis propositions pour mériter l'honneur

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de ses bonnes gpàces* Ces ^oposiliona paroissoieiit awalageases au-delà de tout ce que Ton en pguvoît croire , et elles éloient proportionnées d'uiie pani à la naissance et à la beauté de celles à qiu elles ëtoîent faites 9 et de Tautre , aux richesses «t à la 'paasion de celui qui les foisoît faire.

La dame coupa court , et lui fit dire qu*il étoit vrai qu elle ressentait plus que pensonne le oudbeur de n'être pas à son aise , mais que , quelque haine et quelque afveraion qu'elle ,eût pour l'état du elle «e^ trqavoit , elle en avoit eneore plus mille fois pout; le péehé •, et sa bonté Tempécha de 4'emporter et de. penlre celui qui av«>it été assez aveuglé piour oublia le respect qu'il lui devoit*

U me souvient d'une autre action qui n'est pâSv véritablement d'un si grand éclat ^ mais qui est plus extraordinaîlhe ; elle est d'un confesseur d'une maisom religietlse. Une dame le vint trouver, et, lui apportant deux cents pistoles , le pria de les vouloir em«> ployer à quelque parement d'autel , ou à quelque autre UMige et profit de sa maison, tel cpi'il le juge-^ roit à propos. Le oonfesseur la remercia, et lui dit : II y a^ madamie, dans notre v<»sinage des nécessités plus pressantes que celles de notre maison^ elle n'es^ pas riche, k la vérité, mais elle n'est pas dans le besoin , et vous devez regarder les pauvres de voitre paroisse pour les dignes objets de vos aumdnes et de vos charités ! Et, sur ce que cette dame luiiit entendffe que l'un n'empécheroit pas l'autre , il kû répondit que ces honleux , ces affligés et ces niaibe^^

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reux màritoient bien qo^elle employât le tout à leur - secours. Je u'ajoute rien, je sais le nom du confessear et de la dame.

L'un fit voir dans cette rencontre avec quel désiutëressement il dwinoit conseil à sa pénitente ^ Tautre fit connoître avec quelle soumission elle récevoit ses avis, et avec quelle fidélité elle tâchott d'en profiter. Cependant on veut tous les jours faire passer cet ordre pour très-intéressé. S'il est permis d'en juger par l'action de ce particulier, on lui fait grande injustice.

Ce que je viens de rapporter doit être d'autant moins suspect que je n'ai jamais eu aucune étroite liaison avec ces bons pèrés^ que je n'ai point étudié chez eux ^ que je suis fort homme de paroisse ; et que je ne leur ai jamais confié le secret de ma con- ' science.

Les gens du siècle font tout par intérêt ; ceux qui n en sont point de cœur et d'affection , et qui sont à Dieu, n'y ont aucun égard. Je connôis deux communautés de bons prêtres à Paris qu'on ne p«at assez louer sur ce chapitre -, jamais prêtres n'ont moins en* visage le bien , et jamais prêtres n'ont travaillé plus utilement pour l'Église. Aussi on peut assurer que leurs communautés sont devenues le modèle de toutes celles qui se sont depuis établies dans ce diocèse , et par tout le royaume.

A bien examiner tout ce qui se passe' dans le monde , on reconnoit que l'intérêt seul est cause de tous les soins que l'on y prend , et de tous les pas

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que Ton y fait* On s'attache à un prince ou à un grand s^gnear. Pourquoi ? parce qu'ils peuvent faire du bien , et il seroit contre la prudence et le bon sens de s'y attacher autrement.

' Le lierre s'attache à un mur , parce qu'il est son appui , et qu'il*- lui sert à s'élever. U en est de même du gentilhonune à l'égard d'un prince ou d'un grand seigneur. II faut être soutenu^dans sa profession -, par le moyen d*un puissant appui on s'élève^ et tout réussit.

Un seigneur n'est pas fâché que l'on s'attache à lui par intérêt ^ cela marque sa grandeur et sa puissance *, mais il est fâdié que Ton fasse trop paroitre cet intérêt , et que Ton ne se repose pas assez sur sa bonté et sur sa générosité , pour prendre soin de ceux qui le servent.

Un prince ne souffriroit pas un gentilhomme auprès de lui, s'il savoit que ce gentilhomme n'en espérât rien. La raison est qu'il se trouveroit redevable à ce gentilhomme de tous ses soins , et cela le chagrineroit. L'avantage que l'un auroit de servir pour rien rendroit à l'autre son service désagréable. Nous ne voulons point avoir obligation à celui qui nous en devroit avoir ; on est si délicat sur ce point que l'on n'en peat revenir.

Un domestique qui nous serviroit sans gages ne seroit pas celui qui nous plairoit le plus ; nous ne serions pas en drait de lui rien dire ou de lui rien demander qui pût lui donner de la peine, et il seroit en droit de se plaindre du peu de considération

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qu'en quelques rencontres nous poumons avoir pour loi. Il iroit trop du nôtre qu'un domestique pét nous reprocher notre conduite , quand nous ne pourrions blâmer la sienne. Les noms de maître et de dômes* tique ne mettroient pas seuls assez de diffërence entre eux \ il faut d*une part qu'il se trouve de la dépendance et de la reconnoissance de Tautre ; il faut que d'un côté on serve pouc dtre récompensé , et que de l'autre on récompense après avoir été servi.

Je reprocbois un jour à une religieuse que sa corn'* munauté étoit trop intéressée. Elle me dit en riant : Vous avez bien fait , monsieulr, de ne vous pas raarieri vous n'auriez pas pris le soin d'amasser du bien ii vos enfans -, et elle ajouta qu'elle pardonnoit aux pères et aux mères, quand ils ne témoignoient pas tant d'empressement pour faire leurs enfans riches, pui»^ qu'ils nesavoient pas s'ils méritoientde l'être; mais que les communautés savent bien que leurs enfans vivront toujours d'une manière à faire un bon usage de ce qu'elles leur amasseront. Cette distinction ne seroit pas tombée par terre si j'eusse eu le temps de kl relever ^ et si le lieu ou j'étois ne m'eût pas empé* , ché de faire une repartie telle que je l'imaginois.

Un directeur trop sévère, qui ne pardonne rien pour les autres , qui invective lé plus contre les cohhmodités de la vie , et qui ne prêche que mortification et pénitence , devient souvent fort traitable sm tout cela pour celles qui se mettent sous sa conduite. Son intérêt le fait éhanger de langage; ses poulettes prennent un soin particulier de liii , leup lable-«n est

SVR LES GARA0TÈRB8 DCS HOMMES. 4^'

meilleQre , le» booiHoDs ne lui manquent pas , ni les confitures dès qa'ii est un peu indisposé. Ainsi sa sévëritë ne tombe {>lus que sor celles qui iie4ui rendent ancnn service ^ et qui n'entrent pas dans les vues et dans les intérêts de sa réputation et de sa santé.

Il me souvient qu'une bonne veuve , qui passoit soixante ans, me conta un jour qu'étant allée diner chez une de ses amies à deux Heiies de Paris, elle y trouva un de ces sortes de directeurs inquiets et zélés qui outrent la dévotion en toutes rencontres^ et qui portent tout à rextrémité* Cette dame ne fut pas plutôt 'descendue de carrosse que le directeur l'entreprit^ et lui dit qu'elle feroit bien mieux de donner aux pauvres ce qu'elle employoit pont nourriv ses chevauit 3 que ce seroit devant Dieu une action héroïque, et qu'elle ne pouvoit ainsi se dépouiller pour revêtir les pauvres sans mériter le paradis.

La dame ne goûta en aucune manière son conseil ^ donné sans raison et si fort à contre-temps.^ mais elle étoit cbe^ une amie , et elle avoit afikire à un prêtre estimé et respecté dans la maison. Elle se contenta de changer do discours. II fallut s'en revenir le soir ; le directeur ne manqua pas de lui demander une {dace dans son carrosse. Elle la lui refusa de bonne grâce , et le pria de se souvenir du conseil qu il lui avoit donné le matin , et que tout homme qui parloit ainsi de voit toujours aller à pied. On eut beau s'entremettre , on ne put jamais ménager une place pour ce prêtre directeur , et la dame revint sans lui avec une petite joie intérieure dont elle ne se pouvoit taire.

4l2 RÉFLEXIOnS

Le plus intéressé des hommes est celui, qui lâche à le paroitre moins. L'intérêt le mieux caché est tou* jours cdui qui est le plus véritable. C'est souvent agir contre ses intérêts que de les faire connoitre , et c'est quelquefois travailler, pour ses intérêts que de porter oeux des autres.

Les intérêts sont de différente nature : il y en a qui paroissent d'abord ^ les autres ne sont pas si aisés k reconnoltre ; il faut de l'esprit et de la délicatesse pour en bien juger ^ mais le temps et la manière d'agir font enfin démêler le faux et Tapparent d'avec le vrai , et l'on ne s'y trompe plus.

Une pistole ou deux font faire à un soldat ce qu'il ne feroit pas pour son capitaine , ses parons et ses amis. Un avocat se prépare à plaider une cause avec un soin extrême , il y passe les jours et les nuits , et pourquoi ? Afin de passer pour habile homme , et de se mettre en état de mener une vie douce et agréable.

Un homm^ intéressé a toujours les yeux, ouverts ; il voit de loin et de près tout ce qui peut nuire ou contribuer à sa fortune ; tous les soins qu'il se donne le mènent au chemin qu'il veut prendre ; et tous les pas qu'il y fait le conduisent droit où il veut aller. S'il arrête quelquefois dans ce chemin , c'est pour prendre haleine et arriver plus tôt.

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