DES AMIS
Il y a tant de belles et de bonnes qualités requises à un homme pour en vouloir faire son ami que je suis surpris d entendre dire à des gens qu'ils en ont quantité^ dès-lors que le nombre est grand, on peut
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assurer que ce sont de .faax amis^ ou que ce ne sont des amis que de nom. .
Hettre9x est celui qui a un bon et véritable ami ! c'est un trésor -qu'il doit conserver avec soin, et il doit s'estimer assez ricbe de l'avoir trouvé et de le posséder , sans p«Bser à en chercher et à s'en faire un second.
On doit la même fidélité à son ami qu à sa femme , quoique ce soit d'une autre manière ; et y comme un hqmme qui est content de sa femme et qui l'aime n'en peut prendre une. autre sans passer pour un scélérat, de même un homme qui a un ami dont il se loue ne peut songer à en faire un nouveau , sans se faire son procès , et sans se rendre indigne de passer pour honnête homme.
La plupart des amis du monde tiennent à peu. Ils ont été faits dans le jeu , dans les diverlissemens , dans le bal , dans la promenade , ou dans des visites rendues il la même personne. Cessez de jouer, n'allez plus au bal , à la comédie , à la promenade , et ne soyez plus assidu à vos visites , adieu vos amis ; vous les perdez avec la même facilité que vous les avez faits. Étant à Rome, un ami de cette trempe qui m'avoit quelquefois vu chez M. le duc de Ghaunes, pour^ lors ambassadeur de France , .et chez M. l'ambassadeur de Malte , me viot un jour emprunter trente pistoles y sous prétexte qu'une lettre de change de pareille somme qu'il attendoit et dont il avoit avis n'étoitpas encore arrivée. Son compliment me surprit. J^avoueque je ne m'attendois pas à en recevoir
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im de sa pairt de cette nature » et il me semble qa'ii n'ëtoit pas avec moi sur un pied ii prendre cette li^ berté , ou au moins je ne le croyois pas ; mais comme il étoit persuade qu'il ëtoit mon ami , et que j'ëtois le sien , je le traitai comme il m'avoit traité. Je lui ûs entendre que la loi entre amis est ëgale pour la demande et pour le refus , et que j'ëtois aussi bien fondé pour lun qu'il pensoit Tétrepour l'autre.
J'eus néanmoins beaucoup de peine à le convaincre sur cette liberté réciproque de l'amitié. Je yis biea qu'il ne la goûtoit pas , et je pris de là occasion de lui dire qu'il u'ëtoit pas tant de mes amis qu'il le pensoit être, puisqu'il ignoroit cette maxime, qui estime des fondamentales de l'amitié, qui permet également d'emprunter et de ne pas prêter, selon le besoin dans lequel on est.
Comme nous ne convenions pas sur nos principes , il ne faut, pas s'ëtonner si notre amitié reçut ce jour-là une mortelle atteinte. Il me quitta fort chagrin , et j'eus quelque joie d avoir ^gnë trente pistoles par la manière dont j 'a vois reçu son compliment ; c'étoit en effet les gagner q ue de ne les pas perdre en les lui prêtant. 11 n'avoit pas la réputation d'être fort exact à payer ses* dettes, et il s'ëtoit même fait des lois toutes particulières sur l'amitié , dont je n avois jamais ouï parler. Il tenoit pour certain que les prêts faits de cette manière entre deux amis changeoient de nature , et qu'ils devenoient des dons et des présens. Quand on ne lui vouloit pas passer cette maxime, il disoit que la cQuiHme l'établissoit et la confimioit.
A entendre parler cet bomofie , il ëtoit uo des a^illeurs et plus chauds amis qu'on put avoir ^ il le faisoît en effet assez connoitre à ceux qui le recevoieot sur ce pied-là ; il ne les quittoit point , toujours à leur table et toujours dans leurs plaisirs^ mais, comme je ne m'accommodois pas de ces sortes d'amis, je ne fus pas fâche qu'il ne me comptât pas pour un des siens , et qu'il fut persuade qu'il ne seroit jamais de3]miens.
Il n'est pas surprenant que Ton prête des sommes considérables à des amis , puisque Ton en donne par honnêteté , générosité et charité à des gens qui ne le sont pas \ mais il est d'un galant homme de ne pas se laisser surprendre par de faux amis, et de faire paroitre aux gens , qui sans raison prennent le litre et le nom d'amis , qu'on ne les reçoit point pour tels.
Je ne conseillerai jamais à un homme de se marier ; je ne lui conseillerai aussi jamais de se faire un ami. Il n'y a guère moins d^engagement avec l'un qu'avec l'autre \ et l'obligation de partager les peines , les disgrâces et les afflictions avec tous les deux est égale. On a assez de ses chagrins , sans en chercher ailleurs et de nouveaux.
Que Ton mette dans une balance les agrémens et les avantages d'atoir un ami, et que l'on mette dans une autre ceux de n'«n avoir pas , je crois que cette dernière l'empoilera toujours sur la première; mais qnand le poids de l'une et de l'autre seroit juste, la liberté e^ mi assez grand bien pour se dédarer en faveur de cdui qui n'est pas obligé de révéler son secret ^a'6 Ininnême.
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Qaand un ami en use avec nous comme nous le souhaitons, il fait son devoir-, quand il n'en use pas comme nous le désirons, nous en avons du déplaisir; mais je ne sais si nous ne sommes pas beaucoup plus Sjensibles à Tun qu'à Tautre. Je ne sais si trois confidences qu'il nous a faites nous ontëté aussi agréables, qu'un secret qu'il nous a caché nous a donné du chagrin. Trois services rendus sont bientôt oubliés par le refus d'une bagatelle.
Ce n'est pas une action glorieuse de garder le secret d'un ami ; Tobligation que nous avons sur ce sujet est si étroite et si naturelle qu'il ne faut qu'un peu de raison ou de bon sens pour ne s'en vouloir jamais dispenser; mais c'est une action infâme que de le violer. Comme la confiance est le gage le plus essentiel de la sincère amitié , c'est une lâcheté qu'on ne sauroit pardonner que d'abuser d'un secret, et de trahir, en le révélant, celui qui nous Ta confié.
Il arrive assez souvent qu'un homme qui nous a donné cent preuves de son amitié, qui a été l'espace de six ans le fidèle dépositaire de nos pensées les plus cachées, se brouille avec nous pour un intérêt de peu de conséquence , pour une jalousie , pour un point d'honneur, en un mot, pour une parole qui nous est échappée; et cet homme discret, qui ne parloit jamais, devient tout d'un coup un valet de Térence , qui , semblable à un tonneau percé, ne peut rien retenir. Cet homme si secret devient un écho qui se fait entendre partout. Faites après fonds sur votre ami , et
publies^ en tous lieux que c'est la consolatioa chin hoQDéte homme d*avoir un ami.
Les amis sont obligés de garder le même silence, et d avoir la même discrétion que les confesseurs ; mais la différence qui s'y trouve est que les uns sont toujours hommes , *.t qu'ils agissent toujours naturellement; et que les autres n'agissent pas purement en hommes , mais en hommes fortifiés par la grâce du sacrement de Tordre qu'ils ont reçu; ce qui fait que les premiers n'oublient pas ce qu'ils ont su \ et que , par imprudence ou par vengeance , ils peuvent quelquefois en parler ; que les autres oublient ce qu'on leur dit , ou que , s'ils ne l'oublient pas , la grâce du sacrement les fait agir comme s'ils l'avoient oublié, et comme s'ils ne l'avoient jamais su.
Si on se fait une loi et un plaisir d'avoir un ami , au moins que l'on n'en ait qu'un. Gomme on n'a pour les secrets de sa conscience qu'un confesseur , il faut aossi pour le secret de ses affaires , de son domestique et de ses intérêts temporels, n'avoir qu'un ami. Quand ou change de confesseur ou de directeur, on ne s'en trouve pas mieux, et cette diversité de direction apporte toujours de l'inégalité dans notre condnite. Il ne se peut aussi que le changement d'amis ne préjudicie notablement à nos affaires et à nos intérêts.
D'un ami que nous avions nous nous en faisons pour l'ordinaire un ennemi , si nous rompons avec lui sans raison et sans qu'il nous ait donné lieu à ce changement; ainsi, quand nous nous sommes trompés dans notre choix^ il vaut mieux soufirir un peu de notre
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imprudence que de^nous exposer à la vengeance d'an homme qui se croit méprise et oÛTensë \ il faot feîre bonne mine , se soutenir au^nt qu'on le peut , et ne pas démentir dans un moment et à la Tue de tout le monde tout ce que nous avons dit et fait depuis dix ans.
En matière d'amitié , il ne faut pas aller plus vite que celui >ty.ec qui nous la voulons lier. H nous platt, il revient à notre humeur , s'il nous parott avoir toutes les qualités nécessaires à un bon et prudent ami, Ddais il n'en est peut-être pas de même de nous à son égard. 11 n'a peut-être pas pour nous les mêmes sentimens que nous avons pour lui. Ne faisons pas toutes les avances, attendons au moins qu'il fasse une partie du chemin. Ne nous jetons point à la tête des gens ^ il faut se connoître avant que de s'estimer, et il faut s'estimer avant que de s'aimer.
Il vaut mieux que l'on nous accuse d'indifférence , quand nous n'avons point d'amis , que d'inconstance et d'ingratitude quand nous les quittons et que nous les trahissons. L'indifférence que l'on nous reproche, en ce cas, nous procure une tranquillité d'esprit dont on s'accommode assez ^ mais l'inconstance et l'ingratitude dont on nous charge , nous perdent de réputation •, et, quand on l'a une fois perdue, il n'y a plus de joie dans la vie.
' Nous sommes tous si foibles et sujets à tant 4*imperfections que , si nous n'avons de l'indulgence pour nos amis , et s^ils n'en ont aussi pour nous , notre amitié ne durera qu'autant que nos intérêts l'entre-
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tiendront, ettpi^ils nous y feront trouverootrô compte^ «t) quand nous romprons avec eux, noire bouche fera sedement connoitre ce qui s'est passe il y a longtemps dans notre cœur.
Un homme qui se dit notre ami ne doit pas être cru sur sa parole , coihme il\ie doit pas se fier à ce que ndus lui en disons ^ il faut s'en donner des preuves de part et d'autre avant que de se le dire , et rien ne fait mieux croire qu'en effet on est amis que quand Texpërience le fait réciproquement connottrè.
Avant que de se déterminer à faire un ami d'un homme que Ton estime, il faut y penser long-^emps-; on ne peut après s'y méprendre , et je ne blâmerois pas celui qui y penseroit toute sa vie.
Nous avons tous tant d'adresse pour nous déguiser, et notre indjMrfe nous fournit tant de moyens de paroitre ce que nous ne sommes pas , qu'une hab?tude de quelques semaines ou de quelques mois ne donne guère une idée juste et certaine de ce que l'on est. On se laisse prévenir ; une parole obligeante , un petit service qui ne coûte guère , mais rendu de bonne grâce, nous mène souvent trop loin , et l'on ne s'en râpent, pour l'ordinaire, que quand il n'en est plus temps.
On dit du Tasse qu'un homme voulant lui faire croire qu'il étoit de ses amis, contre l'opinion de tout le monde, demeura le dernier dans un bateau avec lai pour lui donner la main et l'aider à descendre ; et que le Tasse , plein d'esprit, connoissant son dessein , lui dit : Ce n'est pas pour descendre ,
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monsieur, que je voudrois être aidé, c'«st poar monter, lis étoient tous deux à la cour d' Alphonse, dernier duc de Feroare, et le Tasse savoit cpieFaiitre, jaloux de sa fortune , lui nuisoit en (ottles reneoilKes autant qu'il le pouvoit.
Les véritables amis sont ceux que la piëtë a faits amis-, ils ont mêmes vues, même fin , mêmes motifs; et , comme la charitë en est la liaison , on peut assurer qu'ils ressemblent aux premiers chrétiens, qui n'avoient tous qu'un cœur et qu'une âme.
C'est à ce sujet qu une dame de mes amies a dit fort à propos : <
Les vulgaires «mis aiment par politiqae. Selon leurs intérêts, ils changent tous les jours ^
La marque dVtne âme héroïque Est de n'aimer jamais que pour aimer toujours.
DËSSEmS