‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 68 sur 292 · A M. LE OUG DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

A M. LE OUG DE MONTAUSIER

Je sois surpris , monsieur, aussi ÏÀen que* vous , que M. Jurieu, avec totft son esprit et tout son savoir, feuille encore croire aux visions et aux prophéties du Vîvarais. Il n*a pas tenu à vous qu'il n'en ait été désabusé. D a reconnu de la raison et du bon sens dans vos réflexions -, mais cette raison ne Ta pas convaincu, et sa théologie n'a pu s'accommoder de ce bon sens. Ils- ont résolu , lui et son conseil , après avoir épuisé lisurs raisonnemens , de soutenir enfin leur refigion par des aventures miraculeuses. Il leur semble que les prodiges et les dons de Dieu ne sont que peur eux. Les révélations de tant de saints personnages , qui ont passé leur vie^dans la prière e^ dans les pratiques de la pénitence , sont des fraudes et.des impostures de dévotion f et celles de quelques pay-* sans ramassés ou de quelques femmes débauchées , qui ont vécu dans le crime et dans l'ignorance, soat des grâces et des inspirations du Saint-Esprit.

C'e^ ainsi qu'en jugent ces messieurs ; ils s'imaginent qu'A n'y a qu'eux qui aient la loi et les prophètes. Ils font de leur créance ce qu'il leur plaît, U

y a (les temps où ils ne croient rien ; il y a des temps où ils croient tovt ; et , eeloQ qu'il convient à leur parti , ils traitent la yëritë de mensonge ou le mensonge de vérité ; et cela sur quels témoignages? Ik récusent les juges ; les ecclésiastiques leur 9ont suspects ; ils n'écoutent pas même la Voix publique. Une femme ou un artisan leur semblent propres à discerner les prophéties y et ils jugent souveraioenient une affaire de religion sur l'attestation d'un médecin et d'un médecin de village.

Il faut pourtant rendre cette justice à M. Jorieu^ il demande qu on examine les faits , et il désire d'être éclairci. Il seroit à souhaiter qu'il voulût l'être sia^ cèrement. Il verroit que ces gens de Ueu , q«'il ho^ nore tant , ne sont que des furieux et des rebelles ; qu'il s'amuse à défendre une religion qui ne doit p9» être la sienne ^ et que , sous prétexte de charité , il favorise, sans y penser, la sédition et la révolte. Hais , puisqu'il ne vous reste plus , monsieur , d'espérance de le détromper, je vous envoie pour vous et pour' vos amis une relation exacte de ces assemblées tumultueuses, où Ton ne parioit que du Saint-Cspcit> et où le Saint-Esprit ne présidoit pas.

Il n*y a qu'à représenter cette forme de reiigioa prophétique telle qu'elle étoil, pour faire voir qu'elle ne tient aucunement du prodige, et. qu'elle n^ rien d'extraordinaire que l'imagination de ceux qui l'oet inventée ^ la crédulité des peuples qui l'ont suivie j et l'aveuglement ou la passion des personnes qui Tautorisent. Je n'avance rien dans ce récit qui n&

soit vrai et fondé ou sur des actes juridiques , ou sur des dépositions et des recherches faites sur les lieux par Un grand nombre de personnes dignes de foi^ dont la plupart disent a^oir vu. J'aurois quelque honte d'avoir recueilli tant d extravagances , si vous n*avtez voulu en être informée II étoit juste, monsieur, de vous satisfaire ^ et d'ailleurs il fie sera peut- 8tre pas inutile de faire copnoitre à M. Jurieu et à ses confrères quels sont ces prophètes qu ils ont admirés , et ces -martyrs dont ils grossiront apparemment Jeurs chroniques.

Quoique Forigine de ces mouvemens prophétiques, qui commencèrent dans le Vi-varais vers le i5 du mois de janvier de cette année , n'ait pas été précisément connue, on ne doute pas qu^ils n'aient été. inspirés et concertés à Genève. Le sieur du Ferre , gentilhomme Verrier de Dieu-le-Fils en Dauphiné , étant de fôtour de cette ville , où il avoit fait quelque séjour, apporta ce don de prophétie à sa famille , qui étoit assez nombreuse-, et, après avoir donné le Saint- Esprit , comme il le prétendoit , & sa femme et à sc;^ enfans, il assembla, autant qu'il put, de jeunes garçons et de jeunes filles, qu'il envoya depuis en divers lieux , sous le nom de prophètes et de pro-^ phétesses , pour prêcher en dormant contre la messe et contre les prêtres. Il leur apprit une manière de sommeil extatique. Il les dressa h toutes les postures qui pouvoient attirer le respect et Fadmiration da peuple 9 et leur donna surtout certaines formules de prêche qui contenoient quelques exhortations évan-»

géJiques et beaucoup d'invectives contre TÉglise catholique romaine.

On fit plusieurs essais de cette nouveUe méthode de sermon. On perfectionna le geste et Taction des personnages. Le succès en fut pfus heureux qu'on ne pensoit. Le peuple applaudit et prit sérieusement ce badinage. La dame du Bays , veuve d'un conseiller au parlement de Grenoble , prit goût à ce^tte espèce de controverse pathétique , et prit elle-même le soin de former et de produire des prédicaqs. On résolut alors de faire passer quelques-uns de ces prophètes dans les provinces voisines , pour y assembler les simples et lesignorans;^et, de la part du Saint-Esprit , dont ils se disoient les évangélistes et les apôtres , les irriter contre la religion qu'ils ont embrassée , et les porter enfin à la rébellion contre leur prince. Le Yivarais leur parut propre e^ commode pour leur dessein. On y vivpit en repos depuis long- temps ^ mais il y avoit lieu d'espérer qu'on séduiroit facilement un peuple qui se trouve éloigné des gouverneurs et des intendans , qui se confie en ses montagnes , et qui n'a pas encore peut-être perdu toutes les impres^ sions de désobéissance et de révolte que ses minb<^ très lui avoient autrefois données.

Gabriel Âstier entreprit cet ouvrage. C'étoit un laboureur de Cliou en Dauphiné , voisin du Bays , où s'étoient concertés ces nouveaux mystères. Il étoit connu dans le Vivarais au lieu de Bressac , où il avoit entretenu un commerce scandaleux avec une fille. Ce fut là qu'il alla s'établir prophète environ le 1 5 do

janvier. U ouvrit incontinent la scène par des assemblées nocturnes qu'il convoqua. Tout le voi^uage accourut pour ouïr cet homme , qu'on disoit envoyé du Saint-Esprit. On oublia toutes ses débauches, et Ton ne parla plus que de ses relations et de ses merveilles. Quand l'auditoire fut formé , Astier se leva pour parler , et tomba tout d'un coup comme évanoui. Les assistans le prirent avec respect et le portèrent Sûr un lit , où , étant étendu , il s'agitoit de temps en temps comme sll eût souffert des douleurs et des convulsions ; ensuite il demeuroit sans mouvement , après quoi il parloit, et toute l'assemblée à genoux rëvéroit sa personne et recueilloit avidement ses oracles. Sa harangue étoit toujours la même en sub^ stance : Mes frères, approchez-voqs de moi ; amendezvous , faites pénitence. Si vous ne vous repentez , vous serez tous perdus; criez à Dieu miséricorde. Le jugement de Dieu viendra dans trois mois, heê méchans hurleront comme des loups. Us crieront à Dieu, faites «nous miséricorde*, mais il ne les entendra pas, et il leur dira : Allez, maudits, servir votre maître. Il redisoit ces choses ou d'autres semblables, à discours interrompus. Quelquefois il s'écrioit : Gar« dez- vous d'aller à la messe y car elle est abominable devant Dieu. Quelque temps après : Si quelqu'un doute que je dorme, qu'il me relève... Quand la cérémonie étoit finie : Éveillez- moi, leiir disoit-il ; et, priant lé plus fidèle de la compagnie de le celeyer.doucement , il faisoit chanter quelque psaume , et congédioit tous les assistans , après les avoir embrassés et baisés à la

boucha Tun après Fautre en leur disant dévotement : Allez, mon frère , allez , ma sœnri je vous donne le Sainl*£spfrit.

Ce pauvre homme rejona ses pièces taiit de fois qu'on avoit retenu loos ses gestes et toutes ses paroles. Cependant , aux heures de son loisif , il ins^ truîsoit ses amis el ses amies de débauche à pro{4ftétiser comme lui. II dressoit même quelques enfans, et leur montroit comment il falloit tomber à terre , remuer jambes et bras, crier : Mes. frères, miséricorde, le jugement approche, amendez-vous. U fit faire cet exercice k un jeune enfarit de Bressac, qui s'essayoit en secret toute la journée. Son père, Tayant découvert, le châtia, et lui défetklit de faire sAxih le prédicant et le prophète^ mais Âstief Tobligea de continuer ; et ses exhortations , jointe aux applandiésemeiis que tout le village donnoit en faveur du maître au disciple, le perdirent entièrement, . CpmnW il se formoit tous les jours de nonvèanx docteurs, il se faisoii aussi plusieurs assemblées dans Ift paroisse de Saint-Léger; dont Bresiac est une d^ pendance» Le curé et la seigneur, avertis de ces dé^ sordres, voulurent y remédier. Ils se rendirent près d!une maitoa où le Saint-^Esprit, à ce qtt on disoit , devdit opérer de grandes merveilles. Ils s'arrêtèrent à la porte^ ét^ aprè^ avoir oaï ^elque t^mps la voix d*une femme qui prêchoit , ils entrèrent subitement pour Ja surprendre. Cette nouvejUke proi^étesse parut devant eux avec confiance. Elle »e tomba pas à terre, sniivant la métfiede d'Astier, mais elle demeura de-

DES FAVATIQUES. 44?

hmd'ittj hUWvà des matiu» sur m tête, elle crîoit de tooie^a foFce*: AJlbéricQrde » faîtes péniteace, le jugentent àd Dlea viendra dand trois mois. Le, Qorë Touliit «ni • peit. calmer soa esprit , mais elle s'agita daTianiage,:ltti teprochanl qu'il, lepr avoit fait faire un gcand pëohë, et qa'il seroit damné comme le di^tUe*. Ses agitations Tayaut enfin mise hors d'haleine ,. aUe die^-jeta sur. up lit ^ où « se débattant encore, et reaoMyektnt.ses cris de jniséricprde , quelles sottise9 W 4it-:6lle pas ! Qu'elle avoit reçu le Saint-£s" prk gros, eoiame nfk gi?aip de droment ^ qu'elle fer,QÎt et diréit biej^ d^^i^es choses, quand elle Tauroit toat entiet ; que qui ne croiroit pas c^k seroit damné ^ et qn*^nfin elle sentoit bien qu'elle étôit le Saint* Esprit. Après tant de fureur et d'extravagances, Ja pro|rfiélÇ9se s'apaisa 7 se leva-^ prit- sa quenouille ^ et oonniença à filer aupsès du. feit, dj3soen4ant de la luiuteiir de sa prétendue divinité aux plq^ vils office^ de son ménage.

A deux cents pas de cette maison se fit un autre atlceapement , qui commença pac le chant des psau* mee. Le sermon qoi suivit fut à. peu près du style des antres^ et fut si court qu'il n'ennuya point. Quel-: qocs cris de miséricorde, suivis de deux ou trpis amendez*-'vomsr, en fir^it l'afiaire ^ mais le spectacle, en rëoUhopense, fut agréable. Deux ûll^, qui faisoienjt daii^ <:ette4évote assemblée l'office de prophétesses, tombèi^eDl d'abord comme en. pâmoison « selpn les règles orditiaiDes. Deux hoduiies charitables les rele* vèreM } et ^ s^étant assis à leu^ aise , les len<»ent sur

leurs genoux eatre leurs bras. Le peuple dont la maison ëtoit remplie ëtoit à geaoux tout autc(ur , et trouvoit des marques visibles de l'esprit de XMeu-daos cette posture. Quelques, catholiques étant vemis, et n'ayant pas tout le respect qu'on désiroit pQur c^Qe sorte de cërémouie , ceux qui tenoient les prophëtesses embrassées leur pressèrent la poitrine y et les avertirent tout bas de rasrivëë de ces proSanes. Alors elles crièrent misericorde.de toutes leurs forces , battirent des mains et se tourmentèrent ridiculement. Toute la compagnie -ea &it troublée , et une vieille JBille se levant de la part du peuple fidèle : Catholiques , leur dit-elle , votre présence gâte tout , le fea brûle le cœur de ces filles $ à genoux , ou retirer vous.

Jusque-là il seroit assez difficile à M. Jurien de trouver quelqye exemple de vertu chrétienne qu'il osât proposer à ses auditeurs quand il prêche ; mais ce n'étott encore qu'un apprentissage de cette secte de fanatiques. La psuroîsse de saint Vincent, à une lieue de Bressac, ne fut pas long-temps en repos. La fermière du châtelain , exhortant son mari à ne plus penser aux choses du monde, à faire pénitence et à prévenir le jugemept qui devoit arriver dans trois mois , l'assurant que tous les fidèles'prophétiseroient, s'érigea tout d'un coup en prqphétesse. Le bruit se répand , le voisinage accourt ; on appelle secrètement frères et sœurs, qui viennent de tous oôt^ à la métairie. Le mari fut surpris de cet accident; et, soit qu'il craignit un détachement de dragons qui battoit

Mors ta cainpague , ftdit qtfil cotinM déjà l^umeuret la folie de m femme , i\ ferma la porte i la multitude et fit ddnner avis au diâlelain de ce qui se passoit ehez Un. U vint incontinent et fut tëmoin des actions et des discours de la nouvelle prëdicante. Elle se eoocbasur du foin , tout de son long, à k renversé, battit de^ pieds et des moins , cria miséricorde , an*' noAça le jugement dans trois mois ; puis , s'agitant comnie pour eiceiter l'ôsprA prophétique ^ elle prédit qu'à h fin du mots de février tomberoit partout une glisse grék ', que les incrédules iroient erracis swv les montugae») qu'une éloile tombet^ du ciel sur ttome, et que les fidèles règneroiént airec Jésus^Clhrist Tespace de mille ans sur la terre. Le dfkéglement dé son esprit la porta plus loin. Elle se mit k parcourir leÀ fairf)iteits de là potoiise de Tnn et dé l'autre sexe, la

demoiselle n'a jamais &it autne'pécbé q«e de se

fiûre caikoKqœ. Sa Taisine.«.a bien fiiit d'autres pé-'

ehÀ que eélai d'aller à ta messe. Tel sera sauvé

Tel' sera damné.... Tel se convertira... décidant ainsi sMirerasnement dQ «ort des mis et des autres selon son oiprice, et déclarant que c*étoient là âts oracles da'Saint-Esprk qu'elle avcit reçu , non pas tout entier, mais de la grosseur d'un grain de froment.

Le dkàMêhia , apjpès avfnr essayé de la ramener k h raison , perdit patience et Imsss ce soin b sa sœur; qni I» fit si bien voir sa folie qu'elle en eut hohtc' et s'en accasa. On eut be^u la $ollicv(er de ne pâ^ étonffer le Saint-^Esprit qui étoit -oa eHe , elle crut qtt'il faMoit renencer ao r»élîer, et déclara qne la 9- ^

45o RELATION

veille de Saint- Vincent , ayant passé la nuit dans les assemblées , Astier les embrassa et les baisa tontes en leur disant je vous donne le Saint - Esprit ^ que soa imagination en fut frappée , et qu'elle croit que ce baiser , au lieu du Saint-Esprit,- lui donna le diable.

Chacun se donnant ainsi la licence de prophétiser, un laboureur de Bressac, ayant vu faire le prophète k un enfant qu'A&tier avoit élevé, voulut aussi faire parler de lui à son tour, et , criant d'une voix d^ taureau , miséricorde, il alarma tout son quartier. Quelque facilité qu'il y eût à se faire écouter en ce tempslà , soit malheur , soit prévention , ce prédicateur ne fut pas suivi. Aussi revint -il bientôt de son égarement , et disoit que ce qui l'avoit touché c'étoit de voir ce petit enfant tomber dans l'assemblée , se débattre si joliment des pieds et des mains îsur un Kt oit on l'avoit mis , et dire quelque temps après , tout endormi et comme mort, amendez^vous . Ce fut ce mot qui lui percale cœur, et fit de si fortes impressions sur son e3prit qu'il ne pensa plus qu'à s'amender et à jeûner. Il fut en effet trois jours sans manger, et s'affoiblit si fort qu'on eut beaucoup de peine à rétablir ses forces, et plus encore à lui remettre l'esprit.

Cependant les ecclésiastiques ne négligeoiènt rien. Le grand-vicaire de Viviers, homme prudeût et zélé, courut à Bressac et aux environs , soutenu de quelque détachement de dragons, plus pour dissiper que pour charger les assemblées. Mais , dans le temps qu'on travailloit à pacifier ces quartiers-là, Astier étoit passé

DES FANATIQUES. ^Sl

▼ers les Boutières, et gâtoit secrètement la paroi^e de Samt-Cierge*Ia-Set:re et aatresdu voisinage, et, dans des assemblées' noctui nés, inBlruisoit ceux qu'il jugeoit capables de servir sons lui , ou de passer dans les Gévennea.

11 résolut donc de faire une grande assemblée dans la paroisse de Saint-Cierge. On ohoi»t Tendrott^ on convoqua le peuple -, op duessa un théâtre où Ton fit monter Alexandre Astier et Pierre Reynaud , âgés d'environ vingt à vingt*un ans, .pour être les présidens , on , comme ils disoient , les prophètes de cette populace abusée. On entonne les psaumes, on f^it la prière , on crie miséricorde. Les prophètes examinent les assistans-, et, pour preuve de leur mission , prononcent contre les absens une terrible sentence et les damnent à toute éternité de leur autorité pri-^ yée. Il faisoit beau voir Taction et la contenance de ces deux hommes sur ce théâtre. Astier étoit assis, et tourné du côté du peuple ^ son compagnon étoit prosterné devant lui et la face sur ses genoux. Il se faisoit une espèce d'accusation et de recherche contre tous ceux qu'ils n aimoient pas. Astier le nommoit tout bas à son cofppagnon , et lui disoit ensuite : Mon frère , qui est-ce qui vous fait de la peine ? L'autre répliquoit : C'est un tel.... grand pécheur, c'est une telle. •• grande pécheresse. Us accusoient des femmes de diverses impuretés^ et, pour les consoler, ils leur représentoient que ce péché étoit pardonnable , mais que le crime sans rémission c'étoit d'avoir été à la messe, qu'ils appeloient la mère du diable.

C^Ue confté^ fut usw loagu^ ; oa accuseit Vm 4Voir pria de 1 argeiA^'ua prétra, laulredatoùr diér^bé de rbuik. Qa r^véloit aoY marb b maavaise ¥ie da leiur$ femjoçâ et le «caodale de leurs familles. Ce beaa dialogue fut termine par le chaat despsaiH me&et pdr la prière* Y a^-tril riea de plua édifiant et de pliii3 év<angéli<{Oie ? i^ou indiqua pour la nuil sui- Tanie une autre asseinbl.ée qui fut inierrompue par Hue bizarre aventure «

Une vieille femme, qu on avoit accu^éele jour précédent d*une impureté dbnU son âge de . près de quatre^-vingts ao^ la. rendoîl incapable y avertie par ses enfana de Tinjustice qu'o& lui avoit faite , a'ea alla cherobeff Astîer df ns une maiaon où le peuple avoit étiécoDToqpë ] elle arriva cornue il conunenooit là prière, Tinterroinpit et lui demanda s'il âoit vrai qu'elle eût été séduite par son valet? Astier ayant' répondu que oui , elle se jeta sur lui comme Qne furie , le yntii par les cheveux , le citant devant le juge de la Youte. Sa. fille se joignit k. elle et ne faisoit pas moine de bruit. Tons les assistans, ëtona^ du peu de respect qu'pn avoit pour leur pn^phàle , demeurèrent quelque temps sans Ta^sister, et larra*^ chèi^nt enfin des mains de ces femmes, que leur honneup et leur propre sagesse rendoient furieuses. Cet accident troubla rassemblée , e( quelques dra-* gons survenus achevèrent de faire cesser le tamulte.

Il s'éleva le lendemain dans la paroisse de Saint-; Julien iNi nouveau prophète qui , pour son coup d'essai , eonvia ses parons et aea amia , et ieur ofirit

DES FAIVATIQUES. 4^3

de les associer à la prophétie ; omhs ^ comme il ^ut

connu qu'ils avoiént de la reiéuuâ et qu'ils n'ëtôietit

pas résolus de devenir fous, il les traita de tnalheU'-

reux , de diables , de réprouvés , ei leur dit toutes

les injures que le zèle de Dieu , à te qui! croyôit ,

lui put inspirer4 Le bruil de tel emportement s'étàht

répandu, le curé se rendit dans la maisôu du per<^

soimage avec le maître d'école portant un fusil « Il

Jui Remontra charitablement qu'il falloit obéir an

roi qui leur déSend de s'assembler ^ qu'il s'erpose à

être puni s'il contrevient ta^x ordonnancés ; qu'il

pense à lui et à sa famille. Il répondît insolemment

qu'il ne craignoit rien et qu'il avoit le Saint-Esprit.

11 découvrit son estomac » et^ faisant deui pas en ar*

rière : Tirez-moi ce fusil, disoit-^il au maître d'école,

vous ne sauriez me faire de jtMil. Il ajouta qu'en

quinze jours il seroit confirmé en grâce , et qu'il iroit

à Paris convertir le roi. Là femme , par contagion ,

devint aussi folle que le mari ; elle s'imagina que

l'enfant qu'elle portoit dans son ventre ptK^phétiseroit

dès qu'il seroit né , et $e feroit entendre à tout le

monde. Des soldai l'ayaht depuis arrêtée avec 6à

sœur, et i«s conduisant à là Youte , eurent, pendant

tout le chemin , le divertissement de les entendre ,

l'une penchée vers sôti côt-é leur disant : Écoutez

mon enfant qui prophétise dans mon Ventre -, l'antre

lenr répétant de temp^ en temps : Ne voyefc-^tous pH

le Saint-^Esprit qni saute et danse ^r mes maips ^

Quoiqu'il ne plârât dans tons ces mouvement qud de rentétement &. de la folie , oti tie laîssoit pas de

voir' les impressions» secrètes qu'on donnoît à ces bonnes gens. Ces faux prophètes cômœençoient à se mettre au-dessus de ]a crainte des lois et des ordonnanoes , et leur zèle séditieux portoit le peuple visiblement au mëpris de la religion et de raùtorité da prince. Cette fureur fanla tiqué s'étoit répandue si subitement , et Ton étoit 'si résolu d'épargner les innocens et les coupables , et de les ramener avec douceur, qu'on s'étoit ' contenté d'envoyer quelques soldats en divers endroits pour leur inspirer , par la vue des armes et par l'appréhension du châtiment, le respect et l'obéissance. M. de FoUevilIe , colouel du régiment de Flandres, qui cooiimandoit les troupes de ce quartier-là , s'avança pourtant vers la montagne de Saint-Cierge -la -Serre, où toutes les paroisses voisines avoient été mandées pour une célèbre assemblée.

Alexandre Âstier et Pierre Reynaud y présidèrent, et voulurent bien associer à l'empire deux prophétesses également folles et décriées par leurs débauches : Tune étoit sœur Marie , autrefois servante de madame de Saint-Jean de Bays ; elle avoit eu de grandes fragilités pour des hommes de son village; et , quoique mal convertie , elle n'avoit ni craint ni haï les dragons du roi. L'autre étoit encore une sœur Marie , débauchée depuis quelque temps par un jeune homme , et portant encore les marques de son libertinage Qt de la perte de son honneur. La compagnie fut très-nombreuse, et sous de tels acteurs on s'attendoiti voir jouer de beaux personnages.

M. de FoUeville jugea à propos de les avertir de se {séparer , et de les menacer s'ils n'obëissoient à ses ordres. Il leur envoya pour cela le siear de Combles du Poussin, capable de cette négociati€»n , tant parce qu'il étoit connu dans tout le voisinage qxVh cause dé son esprit adroit et insinuant. Cet homme , ayant vu grossie l'assemblée , prit he chemin de la montagne ; et , comme il fut prociie de la hauteur , les prophètes et les prophétesses se détachèrent pour venir au devant de lui et se réjouir de son arrivée. Ils l'assurèrent qu'il étoit destiné de Dieu pour être un des principaui: instrumens de sa gloi);e , puisqu'il venoit ainsi joindre ses frères; qu'il résolût de s'a* mender et criât miséricorde, et qu'on lui soufHeroit bientôt le Saint - Esprit s'il étoit véritablement fidèle. On le conduisit au milieu du peuple ; on lui ôta sou chapeau , et on L'obligea de- lever les yeux et la tête au ciel. Les prophètes et une troupe des principaux se rangèrent autour de lui , l'exhortoient , l'embrassoient successivement et le. baisoient en lui soufflant dans la bouche le Saint-Esprit avec le don de prophétie. Cette cérémonie lui parut fade et ennuyeuse, et souvent il ouvrit la bouche pour s'ac« quitter de sa commission ; mais on ne cessoit de crier miséricorde , et il falloit essuyer , après tant de caresses, cette fatigue jusqu'au bout. H y eut cependant quelques momens de silence. On fit la prière à ge-noux ; on chanta des psaumes, et tout d'un coup un prophète et une prophétesse se jetèrent à terre pour prophétiser. Ils furent relevés et soutenus , et d'une

456 HELATION

voix édaUDte : Me» frères^ direiit^ils^ afoetidèz-Vous et n'allez plus b la Hiease. . Jo vois lea deux ouvert»! Oh que les anges sont.charmansw. vêtus deblaoc^». campés autour de noua pour nous défendre I Qodrqite leur discours fui court et coupé » lea termes leur manquoient souvent ^ et sans s'embarrasser, ils atrp^ pléeient d'un cri de miséricorde qu'ils abrégeaient ou allongeoient selon leur besoin.

Après ôeftte légère exhortation, il leur prît «n enthousiasme de prophétie médbaotO) Mona.é.»..

sera damné, Mous est réprouvé. lU faisoient

ainsi une espèce de litanie de damnés^ des catholiques du Poussin , qui n'approuvoient pas letir folie. Le sieur de Combles f les interrompant sur Cela , leur dit : Mes frères, ne jugez pas , et vous ne seresl pas jugés ; alors les deux autres prophète et prophétease ^ prenant la place des premiers, dirent avec un peu d'émotion : M. de ConU)les a raison, il ne faut juger personne , rÉcriture le dit : vous n'avefc pas bien reçu le Sainir Esprit , laissesï-nous faire. Ces paroles furent suivies de leurs exclamations accotiUimées , après, quoi ils virent comme les autres lea cieux ouverts et les anges vêtus de blano, et, se tournant vers le steur de Combles 4 ils Texhortèrent â se repentir et 4 orier miséricorde. «.. A oe mot, qui totnboit de çà, qui tomboit de là , tous à la renverse , et demeurant comme morts ^ sans action et sans mouvement* Gomme lui seul ne tomboit pas^ le prophète disoit et redîaoit; Cœur endurci, malheureux réprouvé ^ que tu me tourmentes ! tu résistes au Saint-Esprit ? Il fallut donc

^ DES PABTAtlQUES. 4%

èe UiftMr tomber pour ëvitef ks iiiites ftchea^es t{m en pônvoietil arriver. Aa ménïe temps tonte Yt$^ semblée se rëjoait ) ou »efit là prière , psnomes encore, cris de rëjôUissance ^ prooession autour de cet homme ëtetidn. Il femna les lètres, et chacun cotfmt prêter roreille pour l*otiIr prophétiser. Il tendit les mains ^ et tous à Tenvi le rdevèrent , rembrassaut, le baisant tendrement et le regardant comme Forgane du * Saint-Esprit.

Cette scène fut suivie de plusieurs autres. Un jeune garçon monté sur un rocher fit crier plusieurs fois miséricorde , et tout son prêche fut : Bienheureux qui sera ftdèle. Une fille , à quelques pas de là , se jeta par terre, se démenant , frappant sa poitrine , et criant, àvee des agitations effroyables, que le Saint- Esprit la tourmentoit. La cause de cette affliction étoit qirune femme du Poussin alloit k la messe. Le sieur de Combles , pour la consoler , lui dit en souriant : Tàise^^vous , en voilà asse7. , je ramènerai amt assemblées ; cette bonne fille nesouffbit plus et fut satisfaite. Les prophétesses, pouf finir, eihortè^ rent femmes et filles de faire comme elles , et leur prêchèrent que celles qui jefineroient davantage au*» roîent un plus grand Saint-Esprit. Cette eihorlatîon, qnoique courte , eut tout son eflet sur^le-chhmp ; l^îine assura qu'elle avolt le Saint-Esprit au bout du doigt j L'autm prédit qu'avant la fêle de Pâque un feti blott , rouge et noir , tomberait sur la ville de la Vowte.

U n'y a pas lieu de s'étonner de cette muItîpHca-

lion de prophètes et prophëtesses. -Ces pauvres gens n'eûtendoient parler que de ces sortes de dévotions « leur imagination en ëipit remplie ; ils voyoient dans les assemblées ces représentations , dont ils s'entretenoient sans cesse en eux-mêmes* On leur ordonnoit de jeûner plusieurs jours , ce qui leur affoiblissoit le cerveau et les rendoit plus susceptibles de ces visions creuses et de ces vaines créances. Les courses qu'ils faisoient de paroisse en paroisse , de montagne en montagne , pour y passer les jours et les nuits , sans prendre d'autre nourriture que quelques pommes ou quelques noix ; les spectacles et les exhortations continuelles de tout quitter pour se trquver dans rassemblée des élus et des fidèles, et d'y faire, comme les autres , des prédictions imagins^ires \ la petite gloire d'être élevé sur un théâtre , d'être écopté comme un oracle, dé faire tomber d'un seul mot mille personnes à la renverse , de consacrer , pour ainsi dire , ses extravagances et rendre sa folie véné* rable par le mélange de quelques textes mal appliqués de l'Écriture, c'étoit autant de causes de cette corruption presque générale. Les ignorans sont disposés* à suivre et à imiter. On leur souffloit Terreur et dans le, cœur et dans la bouche ; il se faisoit une génération spirituelle de \)rophètes et de prophéties par les yeux et par les oreilles plutôt que par l'esprit et par la foi ; en sorte qu'ils devenoient tous ou trompeurs ou trompés par contagion. Voilà ces communications de l'esprit de Dieu , et ce prodige dont on a voula faire tant de bruit ^ il n'y a rien de si naturel que

Tignorance et la vanité, et la suite du mauvais exem* pie •, mais revenons à notre histoire.

Dans la dernière séance, on étoit convenu de se trouver k Plots le lendemain ^ car tous les jours étoient devenus jours dé fête , et si ces bonnes gens ne mangeoient pas / du moins ne travailloient-ils pas aussi. €e jour-là deux nouveaux prophètes parurent. On leur dressa un grand théâtre où ils montèrent avec Astier. On y reçut aussi les prophétesses , et principalement la sœur Marie. Cette femme avoit été unanimement appelée pour présider aux assemblées par préférence même aux hommes , parce qu'ayant déjà perdu toute sorte de retenue et de pudeur elle leur paroissoit plus propre à jouer tous les personnages. Elle s'accompagna de deux autres Maries, dont Tune avoit à peine quinze à seize ans , qu'elle avoit eu soin de former, digne élève d'une si grande maîtresse.

Le nombre et la qualité des acteurs faisoient atten* dre une grande pièce ^ mais cette assemblée tourna mal, et la prophétie fut confondue par une fâcheuse rencontre. .Astier, connoissant un de ses voisins d'une humeur brusque et insolente, le trouva propre à prophétiser, et voulut l'instruire au métier. Cet homme , au lieu de recevoir comme les autres le Saint-Esprit qu' Astier s'ofTroit de lui donner, le rejeta comme un imposteur, et lui dit en grondant : Tu te vantesd'être prophète, je voudrois bien l'éprouver. Astier ne lui répondit autre chose , sinon qu'il rattendoit à l'assemblée et qu'il le lui feroit bien voir. Il marche pour y aller ^ le voisin s'habille et

46o RELATION

ly suit* Us arrivent ^ les prophètes outrent ki scène , la prière se fait, les psaumes de Marot se chantent^ oo cria promptemetit deux ou trois fois foisértootde ; enfin on vint an plus pressé. Â^tier prit k parole ^ et «'adressant à ses confrères t Mes frères , leur di(41 , ne voyez-vous personne ici qui vous trouble et qui vous tourmente P Un de ses campagnons à qui il avoit confié son secret , faisant semblant de regarder de tous c^tés .-Oui, répondit w il ^ je vois Làuiagner qui me fait grand mal : c'étoit aina que s'appeloit lé voisin d*Âstier. Cet homme s entendant nommer , fend la presse, et, s approchant du thé&tre tout échauffé, lui dit : Hé bi^ , quel mal te fais^je ? C'est, répliqua le prophète , que tu es un grand pécheur et que tu as pris de l'argent pour changer de religion* Puisque tu sais tout , reprit Fautre , devine combien j'en ai pris ? Le prophète, s'arrétant et fermant les yeux comme pour consulter le Saint-Esprit, Taccnsa d'avoir pris cent francs. Le brutal ne marchanda point et lui dit qu'il avoit mend. Le prophète ne s'ofieilsa pbint de ce démenti ; mais , d'un air humble et modeste , si j'ai mal deviné, répliqua** t -il, voici mon îtètt Astier qui le dira mieux que moi* Tous les assistans étonnés attendirent l'oracle qu'alloit prononcer h grand Astier , président de tant d'assemblée^ , et dont le Saint-Esprit pa^oit, dans la pensée de cette multitude ignorante, pour plus savant que top^ les autres. Astier se leva donc et prophétisa atec confiance que c'étoit cinquante écus qu'il avoit reçus. Cet homme irrité lui dit encore qu'il avoit menti *,

DES WKhkTiqVES. 4^1

puis» imml^m mx iin9 et aux aaire^, «ffirençs» Ufompeur» , 2ÛQiita*<t*U y que c'^t quamote-quatra ëqu$ que j'ai reçus.

II s'éleva ua ifiurmure d'indignation dans Ta^^em-r blée qui fit un peu écarter eiet iusuleut» mais il pQU$s^ sa hardiesse encore plus loin ) car» \m prophètes ayant ordonné à tous les assistana det tomber par terre, lui seul se tint debout malgré los avis et les menaces des tout le uionde» et déshonora depuiis ce jaur4à et prophètes et prépbétesses. C'est ainsi que se passaient ces belles heures de prières , à se jouer du Saint* Esprit et de ses dons, à rompre l'union et la charité,, et à précipiter quelques louanges de Dieu , pour trai-i ter à loisir les différends et les querelles ridicul^a des hommes. C'est à ces sortes de représentationâ comiques que ce pauvre peuple aceouroit aux dépena même dô sa vie.

Comme la licence augmente toujours, et. que les pécheurs que Dieu abandonne à Terreur n'ont plus de bornes, un des propliètes nouvellement reconnu pour tel , s'étant avancé pour parler, après une dé* clamation indigeste contre les prdires qt contre la messe, tomba enfin sur le baptême des catholiques, déqlara que, seion la science qui lui éipit inspiré^ de Dieu, ce baptême ne valoit rien, et que lesen-fans qui Favoient reçu dans l'Église ravoient reçu att nom du diable. Sur ces raisons il décida qu'il (aJloît les rebaptiser, et fit avancer la femme d'un tisserand , portant un petit ^ihnt de den*! ou trois mois. Les prophètes et les prophétesses descendirent

46a ftELATIOU

du théâtre poor assister k ce ministère. La mère ne voulut pas d'autre parrain ni d'autre marraine qu'eux, et le docteur , qui venoit de prêcher cette nouvelle doctrine, fit la cérémonie et rebaptisa cet enfant selon la forme des ministres. On peot bien croire que M. Jurieu n'approuvera pas cette décision théolo* gique , et qu'il efikcera du moins cet endroit de l'histoire des saintes assemblées de son Église. Après que ce baptême fut achevé , les prophètes et les prophétesses remontèrent tous sur le théâtre, et, pour finir avec honneur , prédirent hautement qu'en peu de jours le lieu du Poussin seroit abîmé , et que de là jusqu'à Privas, au lieu de maisons et d'églises, ce ue seroit plus qu'un grand lac. Une nouvelle prophétesse qui s'étoit fait bander les yeux , voulant enchérir d'abord sur les autres, annonça de la part du Saint-Esprit qu'un ange étoit déjà dépêché du ciel pour aller prendre le prince d'Orange et le porter en France par les cheveux, avec une armée de cent mille hommes. Cette nouvelle fut fort agréable à la compagnie , et cette jeune devineresse s'acquit beaucoup de réputation.

Il se forma encore dans cette assemblée une pro« phétesse, âgée d'euvirou vingt-deux ans, accompagnée d'un petit garçon d'environ quatorze ans. Ils n'avoient pu réciter à Plots les leçons qu'ils avoient apprises , et ils allèrent à Saint- Vincent les débiter. Cette nouvelle actrice passa tout le jour à se parer, et la nuit elle fit savoir qu'elle étoit prête à Jouer son rôle. Toute le nu)nde se rendit chez elle. Le curé et

quelques anciens catholiques voulurent savoir ce qui se passoit dans cette maison ; ils s'arrêtèrent à la porte pour ne pas interrompre les mystères ; ils écoutèrent , c'étoit un dialogue assez curieux dont tous les auditeurs éloient touchés jusqu'aux larmes. La fille sou-* piroit en disant : Hélas ! il y a quelque chose qui me tourmente. Qu'est-ce que c'est , ma sœur , disoit le garçon? Mon frère , réporfdoit la fille en s'agitant , ce sont les- papistes. Après quoi, joignant leurs voix, ils rcdisoient tous deux : Que les mille diables, que les cinq cent mille diables les emportent ! Le garçon se radoucissant : Courage , disoit-il , ma sœur , nous serons bienheureux dans le ciel •, je le vois ouvert. Loué soit Dieu ! répliquoit-elle. L'ecclésiastique entra là-dessus avec ceux qui l'accompagnoient , et furent surpris du spectacle qui s'offrit à leurs yeux. La prophétesse Isabeau, c'est ainsi qu'elle s'appeloit, étoit couchée à la renverse dans une cuisine , les jambes nues et l'estomac tout-à-fait découvert. Tous les assistans à genoux autour d'elle étoient attentifs à ces pieuses nudités, et contemploient ce corps où résidoit le Saint-Esprit. Cette folle , remuant les pieds et faisant des postures extravagantes, et battant des mains, s'écrioit : Je brûle, je n'en* puis plus, cç diable., ce Satan me brûle. Le prêtre voulut faire quelque remontrance à la fille , mais la mère indignée lui dit : Quoi! malheureux que vous êtes, vous ne respectez pas ma fille qui a le Saint-Esprit dans son estomac. Toutes les femmes mutiAées se mirent à

crier : Arrière de moi , Salan , et enlevèreni le ci|ré hora de la maison»

Pendant qu'on amusoit ain» la paroisse de Saini^ Vincent, deux ou troi» mille personnes s'atiroMpoient sur un coteau qn on nomme le Chier^la-Fare* Auaaitôt prière, chant des psaumes accoutumé, cris réii^ës de miséricorde, exhortations, amende^rvous, faites pénitence, le dernier jugement appvoebe^La scçur Blarie, principale présidente, fit merveilles, et devina combien de fois un tel. • • combien de fois une telle... avoient communié à Tidole^ c'est-à-dire, reçu la sainte eucharistie. Mais le prophète Vallette se surpassa* H se vanta que, depMÎs qu'il avoit reçu le $aint-£sprit, il étoit devenu tont un autre homme ^ qu'il se sentoit plus fort que les Alexandre , les Sam* son , les Mars 5 c'tîtoient ses termes j qu'avec une parole, quand il voudroit, il renverseroSt toute l'assemblée. Pour en faire l'épreuve, il fit crier miséricorde -, pjois il dit : Laissez-vous tomber tous à la renverse sans vous faire du mal : ce qui fut fait. Le peuple, saisi d'admiration, disoit : Quel pouvoir! avec une parole, il en a jeté deux mille cinq cent* parterre. Lés prophéties, selon la coutume, s'échauP fèrènt sur la fin : que les églises duPoussin et de Saint- Vincent le lendemain setoient abîmées; que les curés ou se convertiroient, oli tomberoient à la renverse dans leurs églises, et qu'un feu rouge, violet, vert et noir, consumer'oit les autels, et autres pareilles aventures qui ne dévoient pas arriver. Mais ih ne surent pas prévoir que M. de Foïlevîlle les cliarge-

roil, ce qui fat véritable. Us forent dissipés, et il y en eut sept ou huit de tués.

Après tant d'avertissemens et de menaces inutiles, on reconnut la nécessité qu'il y avoit d'arrêter le mal, et d'y employer les derniers remèdes. On s'aperçut que les peuples perdoient insensiblement la soumission et Tobéissance ; que l'impunité les rendoit plus fiers *, qu'ils commençoient à se flatter du secours des puissances étrangères ; que ces prédictions qu'ils faisoient du massacre des prêtres et de la démolition des églises n'étoient pas tant des inspirations de ce qui devoit arriver que des désirs et des volontés, et comme le signal doice qu'on avoit résolu d'exécuter ', qu'à la faveur des cris de miséricorde et de ces grimaces , qui passoient pour mystérieuses , on insinuoit un dangereux libertinage ^ et qu'enfin on changeoit tous les jours de lieu d'assemblée , on formoit partout de nouveaux prophètes, afin que le temps de la révolte étant venu il y eût dans chaque vUiage quelque séditieux accrédité , sous qui le peuple se ralliât , et que , par la correspondance qu'ils auroient les uns avec les autres , ils se trouvassent tout d'un coup réunis ponr troubler l'État , sous prétexte de rétablir leur religion.

La plupart de ces fanatiques n'alloient peut-être pas si avant \ mais il y avoit des gens choisis qui , par de secrets ressorts, faisoient mouvoir toute la machine. On sait que depuis plus de dix-huit mois les émissaires de Genève et d'ailleurs les entretenoient dans des espérances frivoles. On lenr redisoit

466 SELATIOH

sans cesse la prophétie de do Ifoslin , qa^on lear faisoit yoit en ce dernier temps presque accomplie. On leor a?oit inculqué certains passages de l'Écrilare qnt leor Atoient la crainte des puissances temporelles. Il faut obéir 4 Dieu plutôt qu'aux hommes.... Ne craignez pas ceux qui font mourir le corps.... On leur a voit persuadé que le jugement général de voit arriver dans trois mois. Alors on verra s'âever nation contre nation, royaume contre royaume.... , et Ton ajnstoit les trois mois aux progrès qu'on espéroit que dévoient faire les ennemis de la France. On leor faisoit lire le chapitre 1 1 de F Apocalypse, où il est parlé des deux prophètes que la bete fera mi^urir, mais en qui Dieu

fera rentrer Tesprit de vie après trois jours et demi

On leur lisoit partout le chapitre aS des actes. A la fin des temps , dit le Seigneur , je répandrai mon esprit sur toute chair \ vos fils et vos filles prophétie seront^ vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards des songes... Ces bonnes gens croyoient que tout cela étoit dit pour eux , ei s'imaginoient voir tout ce qu'ils lisoient ou se faisoient lire. Les Nouveaux- Testamens qu'on a trouvés chez ces fanatiques étoient tous marqués en ces endrôits-là, et l'on avoit eu soin de leur en faire de fort amples et fort spécieux com* meutaires. Tout cela formoit une obstination presque invincible.

Quoiqu'on en eût tué quelqoes^ns à Saint-Yinceot, ils se rassemblèrent dans la paroisse de Serres en aussi grand nombre qu'auparavant. Quelques gentilshommes catholiques y allèrent par curiosité , et

ils y forest reçus avec donneur. On iwx pi;omit qo'ils verroient de grandes merveilles. Après Jfi prière et le chant des psaumes , ceux et celles qoi présidoieut proph^tisèreot saccessivemeot* Cette prophétie étoit; Mes frères, amendez* vous, et làissez^voos tomber k la renverse. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ces gentilshommes demeuroient debout, et les prophètes le^ appelèrent cœurs endurcis, Satans, réprouvés. Il fallut sou0râr là colère de ces hommes et de ce9 femmes qui , pendant que tout le reste étoit ëtendn comme mort, tenoieut'des discours qui ne convenoient £uère à Tameudement ni à la pénîience qu'ils prêchoient.

Marie, la grande prophétesse, Inrilla beaucoup entre les autres, redisant avec emphase quoJes pfâ«- Ire3 étaient des diables \ qu'il n^ falloit pl^s all^r à la messe *, que la petite messe étoit. la femme du diable^ et la grand'ines^e la m^ère du dii^ble -, et qo^il va^ loit mieux aller en enfer qu'à Téglise. Les autre» prophètes ajoutèrent quelque broderie à ce jargon , et ce furent là les gentillesses qu'ils avoient promises. Aprè^ cela ils virent les cieux ouverts, et des linges, les uns blancs, les autres rouges, tenant di^ns leurs mains les fioles de la colère de Dieu. Us finirent en cepass^nt les gentilshommes 4u voisinage ., et disant

un teâ est blessé w tel est mprt..., toai^t sutisi et

blessant daiû lenr imagination ceux qui, n^^ré eux , vivoient et sq portoient bien. Avec tout c^Ia trouverart-on peut-être ^core qu'on a eu tpr^ ,de troubler le repos H isL dévotion de ce3 assemblée*

Mais voici qui marque encore bien Tesprit de Dieu. Gomme tous ces mystères furent finis , les prophètes et les prophétesses allèrent loger au lieu de Graux chez un nouveau converti, qui fit gloire de recevoir chez lui ces serviteurs et ces servantes de Dieu -, mais comme il n'avoit ni chambre ni lits à donner , ils se tiontentèrent du grenier à foin , oii, se jetant prophètes et proffliétesses péle-méle , et oubliant la pénitence quf^ils préchoient tant , ils égayèrent un peu la nuit raustéritë de la journée ; et le bonhomme , venant le matin pour s'édifier et donner le bonjour à ses hôtes , les trouva qu ib se rouloient et folâtroient les uns avec les autres, et jugea qu'il eût été bon de les réparer, et que le don de prophétie n'étoit pas joint, éû ces gens-là , à celui de la chasteté.

La même nuit produisit une autre aventure. 11 "sortôit du débris de ces assemblées un certain nombre d'émissaires pour convoquer celle du lendemain. Une troupe de vingt personnes se chargea de cette commission , et passa par Saint-Pierre- Vil le vers le midi. Le châtelain les fit arrêter. Geux qu'on connut furent incontinent ^s en liberté-, les inconnus furent conduits dans le château de la Tour , au nombre de douze, quatre filles et huit garçons. Le châtelain les interrogea , et ils répondirent qu'ils étoient des passans que le hasard avoit assemblés, et qu'ils n'alloient pas de compagnie ; mais lorsqu'on voulut , par bienséance , séparer les filles d'avec les garçons , elles ne purent retenir leur tendresse, et firent assez voir combien ils se connoissoient. Elles prièrent qu'on les

mil ensemble. On eut beau leur reprësentep que ce mëlauge n'ëtoit. pas honnête , elles ne voulurent pas reconnoltre Tbonnétetë ; elles crièrent toujours qu'ils étoient tous frères et sœurs , et il fallut par force les séparer. Voilà une espèce de charité et de fraternité qui n'est pas tout-à-fait de Tesprit de Dieu.

Mais comme les ténèbres croissent quand on s*est éloigné de Dieu , remprisoimement de ces misérables donna lieu, à l'assemblée du lendemain , d'écrire une lettre au curé de Saint-Pierre-^VUle, dont la substance est : Que les saints-esprits assemUés à Taiiznc ordocH noient au prieur de cette paroisse et à AL delà Tour de relâcher les prisonniers qu'ils cetenoient avant que l'assemblée , qui* est de plus de huit mille personnes , ait recours à Dieu pour ce sujet,, et lui demande qu'il fasse un miracle pour leur punition et pour la délivrance de leurs frètes.. «. Ces. messieurs approuveront-ils cette liberté, et mettront-ils un. jour cette lettre au nombre de leurs épitres canoniques? Ce fut dans cette même asseoiblée qu'une jeune prophét^sse,, •la mieux faite et la mieux parée de toutes,, aprè^ avoir récité' quelques amendez^vous à sa mode, alls^ se jeter entre lesbras et les jambes d'un des prophètes^ qui l'embrassôit fort tendrement , et penqhoit sa tête sur elle. Ils demeurèrent assez, long^temps dans cette agréable posture , et toute la compagnie en fut édifié^ et touchée.

Enfin ils s'attroupèrent à Tauzuc , au nombre d#r plus de trois mille, le 1 4 de février, et Ton connut mieux qu'auparavant l'importance qu'il y avqit d'ar-

4^0 RELATIOir

réter le cours de ces assemblées. En celle-cî on rebaptisa dent enfans. Plusieurs même ont assuré que le prophète ayant jeté de Teau sur le visage du premier , et disant : Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit , une prophétesse l'arrêta , et lui dit qu'il n*y entendoit rien , qu'il ne falloit baptiser qu'au nom du Saint-Esprit ; mais parce qu'ils aTOÎetit pris goût aux cérémonies, et .qu'ils s'ennuy oient de n'avoir qu*un sacrement à administrer, ils ordonnèrent à un homme de la paroisse de Saint- Sauveur, qui étoit fiancé, d'amener sa fiancée, afin qu*on béntt solennellement son mariage ; ce qui poortant ne s'exécuta pas dans la suite. Yallette , un des présidens principaux, se signala, ce jour^^là, en prophétisant quil y avoit dans la compagnie une femme qui vivoit depuis long-temps mal avec son mari el ses enfans du premier lit. Outre qu*en un si grand nombre de femmes et d'hommes on pouvoit deviner sans prophétie non-seulement un , mais encore plasieurs mauvais ménages , il déstgnoit une de ses voisines dont tout le monde aussi bien que lui con-« noissoit la conduite depuis long-temps. Cette femme s'avança , avouant son péché , et protestant de s'en repentir. Le peuple donna gloire à Dieti et à son prophète. Il n'eut plus qu'à parler, tout tomba k terre à la renverse.

Ce qui fit encore plus de bruit , c'est que l'envoyé d'une paroisse voisine lui ayant porté la nouvelle que le sieur de Tirbon , capitaine dans le régiment de Flandre, étoit descendu avec un détachement de

vingt soldats jusqu'à Saint'-Sauyeur , qui n*étoitpa$ làïTi de là , il aunouça celte nouvelle comme yeoant de loi être rëvélëe par le Saint-Esprit; et, voyant quelque ëmoiion sur le visage des assistans , il consulta quelque temps avec des grimaces extraordinaires son Saint-Esprit; puis, ëleyâot sa voix , il les pria de ne rien craindre , les assurant que rien ne pouvoit nuire aux élus de Dieu ; que les armes des soldats, à sa vue, leur .iombei^oient des mains incontinent et serviroient pour les tuer eux-mêmes. Il ajouta, lavec une fierté burlesque , battant du pied et . enfonçant son chapeau , que Dieu avoît enchaîné le diable pour mille aos et Tavoit jeté dans l'abîme , et qu'ainn il ne craignoit rien. Il n'y eut personne qui n'applaucSit àce discours. L'impradeâce du sieur deTirbon donna grand crédit à cette vanité prophétique.

Pour aller à Saint-Cierge , 6ù ëtoit le rendez-vous po«r le lendemain , il falloit passer nécessairement par Saint-Sauveur. On vit descendre à grosses troupes dojla montagne ceux qui composoient l'assemblée. Le sieur de Tirbon s'avance vers eux à deux cents pas du village ; il leur parle, leur remontre leur devoir , leur ordonne de se retirer. On passe sans l'écouter ; on le méprise , on l'investit. Trois de ses soldats armés de fusils font leur dédiarge. Ces gens de bien , devenus alors furieux , assomment ce capitaine et neuf de ses soldats à coups de pierre. Comme il n'avoit pas cru trouver de la résistance, et que d'ailleurs il n'avmt pas dessein de faire grand mal à ces misérables , il n'avoit pas fait allumer la mèebe à ses gens

pour tirer. Ceax qui échappèrent se jetèrent dans la maison d'un ancien catholique , où ces mutins les auroient brûlés ^ si quelques personnes d'autorité ne les en eussent détournés. Us dépouillèrent ce pauvre officier ; et , pour satisfaire leur rage , ils écrasèrent son corps inhumainement ; cependant ils ne s'assembloient que pour prier Dieu et pour implorer sa miséricorde.

Après cette expédition si charitable et si sainte , le peuple fidèle alla gaiment sur les ruines d'im temple voisin chanter le cantique de sa victoire. L'esprit prophétique ne fut plus que Fesprit de rébellion. €omme ils eurent une fois versé le sang , et reconnu d'ailleurs quïls n'étoient pas invulnérables, quelques-uns prirent des armes et commencèrent à se défier de la protection de Dieu. Ils choiâreut par précaution des lieux où les cailloux pussent soutenir leur révolte ; ce qui n'étoit pas difficile dans un pays rude et pierreux ^ et , au lieu qu'on lapidoit autrefois les prophètes , les prophètes lapidoient aujourd'hui les troupes. Les femmes et les hommes s'exercèrent à ce métier, et lejour suivant cette pécheresse, qu'on avoit censurée le jour précédent pour sa mésintelligence avec son mari , ayant rencontré quelques soldats un peu écartés , eut l'insolence de les attaquer à coups de pierre , et les força de la tuer et de délivrer ce malheureux mari de la plus. méchante femme du monde.

On reconnut alors la nécessité qu'il y avoit de recourir à l'autorité et d'appeler les puissances. On

dëpécba un courrier à M. le comte de Broglie, et à M. de Basville , l'un lieutenant gënëral et comman^ dant en chef dans le Languedoc , Tautre intendant de la province , qui mandèrent qu'ils alloient partir pour le Vivarais^ t[u'en attendant .on rassemblât les troupes et les milices , et qu'on arrêtât cette fureur par des punitions exemplaires.

La nouvelle assemblée de Sainl-^Cierge se forma sur la hauteur malgré tout cela. M. de Folleville, allant de la Voûte aux Boutières , la rencontra sur son chemin ; et, quoiqu'il n'eût pas de troupes suffisamment , il s'approcha d'eux , et tâcha de leur faire comprendre ce qu'ib dévoient aux ordres du roi , et le danger où ils s'exposoient. Il les pria de se séparer sans bruit, et leur fit espérer de la clémence du roi le pardon pour tout le passé. Mais on cria sur lui Tcartara, arrière de moi , Satan ! formule d'impréca* tion et d'exorcisme que le prophète Astier avoit établie contre les tentations de la sujétion et du devoir. Ces cris furent incontinent suivis d'une grêle de pierres dont iL eut peine à se sauver. Il détacha le sieur de Combles pour aller parier aux principaux , en attendant qu'une compagnie , qui étoit logée dans le voisinage , arrivât. Elle arriva, et M. de FoUeville» s'étant mis à la tête , fit mine de les attaquer \ mais la négociation de Combles , appuyée de la crainte des troupes, les détermina à se retirer.

Cependant on apprenoit de tous côtés qu'ils ne laissoient pas de s'attrouper 5 qu'il s'élevoit de jeunes et de vieux prophètes en plusieurs endroits j et que

474 RELATIOIT

la messe en lear jargon étoit partent la mère du diable. Enfin le mal pressant, on en vint au châti* ment. On jugea qu'il falloit assembler un corps de troupes pour empêcher une révolte générale de ces rebelles déclarés. M. deFoUeville fit venir du côté de Saint-Cierge quatre compagniesde dragons , et quatre ou cinq d'infanterie de son régiment de Flandre, et les milices des environs au nombre de trois cents hommes. Onsesaisitd'abordd'ukieprophétesse, quon fit conduire à la Tôrrette, redisant mille ibis en chemin : coupez-moi les bras, coupez^mol les jambes, vous ne me ferez point de mal , et refusant de manger de peur d'oflenser le Saint «Esprit qui la nourrissoit. . . Le frère de cette folle n'étoit pas moins fou qu'elle. Il préchoit qu'il voyoit le diable , dont il faisoit des peintures fort bizarres; que le Saint-E^rit parloit par sa bouche *, qu'il étoit plus grand prophète que Moïse-, qu'il changeroit quand il voudroit la pierre en pain ; et qu'enfin il représentoit la personne de Jésus-Christ, et qu'il étoit lui-même le fils du Père Éternel ; que c'étoit là un Évangile qu'il falloit croire sons peine de damnation.

Pendant ces merveilleux discours, M. de FoUeville faisoit marcher ses troupes vers une assemblée de près de quatre cents personnes, qu'on voyoit sur la montagne , à une hauteur appelée le^br^ de Gïuyras. Il s'avança le soir , et le massacre du sieur de Tirbon l'obligeant à prendre toutes les précautions nécessaires, il alla doucement à eux. Sa présence n'avoît pn empêcher deux filles de son hôte d'aller propfaé-

DES FÂNA.T1QUES. 4?^

tiser. Comme elles étoieot encore notices, la plus jeune ^ entre les braa d'un garçon , ne fit que dire , miséricorde , les distractions que ce garçon lui donnoit loi ayant sans doute fait oublier son sermon. L'autre prophétisa des sottises assez longuement , jusqu'à ce qu'un prophète ^interrompant , et selon la méthode ordinaire tombant à terre à la renverse y s'écria qu'il voyoit les cieux ouverts, et Jésus-Christ vêtu de blanc se promenant avec le ministre Bronier.

M. deFoUeville ayant paru, d'abord ils ne branlèrent pas. De nouveaux pelotons allèrent vite se joindre au gros. Mais, dès qu'ils se virent attaqués , ils prirent la fuite. Il en resta près de quarante sur la place en cette occasion. On eut avis au même temps qu'il y avoit assez près delà cinq à six cents personnes ensemble. Ce colonel fit filer les troupes de ce côté ^ et , pour lep eÛrayer et leur, donner lieu de se retirer ou de venir demander grâce , il alloit lentement à eux et par les chemins les plus découverts. Ils tinrent une espèce de conseil tumultueux ; plusieurs furent d'avis de se sauver. Mais les prophètes et les prophétesses les regardèrent comme des réprouvés, et leur dirent qu'ayant tous le Saint-Esprit, et se trouvant sons la protection des saints anges , ils n'avoient rien à craindre 5 que les gens de guerre ne pouvoient nuire à ceux qui avoient la foi , et qu'en tout cas le paradis étoit ouvert. Les uns disoient que les anges tomboient sur eux comme des troupes de moucherons , et les environnoient ; les autres que les anges voltigeoient autour d'eu^ , blancs comme neige et petits comme le

doigt; quelques-uns, qu'ils voyoient le ministre Homel se promenant dans le ciel tout vêtu de blanc. Oit raconte qu'on y fit une espèce de cène extraordinaire d'un morceau de pomme et d'un grain de raisin. Oii vit paroitre un homme en chemise , ceint d'une corde j qui , jetant ses mains sur les épaules de ceux qui ve* noient avec des postures ridicules et messëantes , leur vouloit, disoit-il, donner le don de prophétie. Des femmes ont depuis suivi cet exemple, et leur impudence et leurs nudités ont fait horreur à tous ceux à qui il restoit non-seulement quelque religion, mais encore quelque pudeur et quelque raison.

Il se fit plusieurs détachemens pour entourer la petite montagne de la Palle, au sommet de laquelle ces fanatiques étoient postés. M. de Folleville leur envoya le prévôt Raymond pour tâcher de les ramener à leur devoir i mais il fut mal reçu. On lui cria d'abord Tartara, arrière de moi, Satan! tu ne me tenteras point. Il s'élança un homme de l'assemblée , qui essuya son coup de pistolet, et le poursuivit à coups de pierre. On leur envoya encore un officier pour leur offirir grâce ; un homme accompagné de sept ou huit fem* mes le chassa comme le premier. Un des leurs s'étant venu présenter à la mort , on lui persuada aisémait de vouloir vivre , et on l'obligea d'aller exhorter ses frères à recevoir le pardon de leur opiniâtreté ; mais il ne put rien gagner. On résolut donc de donner sur cette multitude de fous. Ils s'ébranlèrent, se divisèrent en plusieurs pelotons, s'embrassèrent les uns les autres , s'entresoufflèrent à la bouche pour se commu*

iliquer le Saint-Esprit , puis ils vinrent hatxliment au devant des troupes dans la pensée qu^ils ëtoient de* venus immortels et invulnérables, ou que du moins ils ressusciteroient peu de jpurs après. Mais ils furent investis , et c'est Topinion commune qu'il y en eut trois à quatre cents de tués ou de blessés.

En ce temps , M. le comte de Broglie et M. de Basville , sur la nouvelle quHIs avoient eue de ces mouveraens , étoient accourus en diligence au Vivarais. Us étoient arrivés à Privas le 21 de février, et là ils avoient appris , en arrivant , qu'à la paroisse de Porchères il se tenoit actuellement une assemblée peu nombreuse, à la vérité, mais prête à grossir, et dans la conjoncture présente , très-dangereuse. Ils avoient eu des avis certains qu'il s'en préparoit une de plus de quatre mille personnes sur les ruines du temple de Privas. Us allèrent incontinent à Porchères , et trouvèrent les misérables habîtans de ce lieu dans la maison du nommé Béraud.

Cet homme étoit âgé de soixante ans, laboureur de profession , fort et robuste pour son âge. 11 avoit paru jusqu'alors d'assez bon sens ; il ne s'étoit jamais trouvé aux assemblées -, il avoit même souvent repris ses enfans d'y avoir assisté , et témoigné beaucoup de regret des malheurs que cela causoit. Mais ses enfans lui faisoient tous les jours des récits si merveilleux de ce qu'ils avoient vu du pouvoir des prophètes , des grimaces etjt des cérémonies étonnantes qu'ils faisoient^ des cieux ouverts et des anges qu'on voyoit , que ce bon homme , s'estimant pour le moins autant

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que ces prophètes dont on lui parloit, $e prît tout d'un coup à faire comiDe eus* U étoit couche, et se levant en sursaut, il enleva le ciel de son lit , quoique fort pesant, et le jeta à tfois pas de la, en criant et marniotant je ne sais quoi , que personne ne pouvoit comprendre. Aussitôt il convoqua tout le village, et ses enfans, tout glorieux de cette aventure, alloient de maison en maison, disant : Venes voir mon père qui a reçu le Saint-Esprit et qui prophétise. Pour premier essai , il se fit appder saint Paul , et , se frottant par tout le corps, il faîsoit entendre , en son langage confus , qu'il voy oit des anges blancs qui descendoient par la cheminée. Il se fit apporter un siège, et commençant à chanter tout seul le ton d'un psaume , car il n'en avoit jamais appris les paroles, etnesavoit ni lire ni écrire , il remuoit les assistans et les faiscMt passer les uns à la droite et les autres à la gauche , comme s'il eût entendu quelque finesse à ce déplace* ment. II voulu t prêcher, et bredouilla une demiiheûre , sans articuler dans tout son discours que les mots de miséricorde et de repenlance. Tantôt il croyoit voir des anges qui se battoient en l'air, tantôt Jësns^Cbriat qui descendoit le long de la cheminée. Il hii prit une tendre amitié pour une fille , à laquelle il faisoit mille caresses , sous prétexte qu'elle étoit bien repentante, il s'agitoit à perte d'haleine, et disoît qu'il n'en pouvoit plus^ et que sén Saint Esprit le bruloit. 11 se couchoit k la renverse , et faisoit mille extravagances que les assistans à genoux admirotent. Un&de %es filles qu'il veneît de faire ppophétesse n'en Ëiisoit pasmoins.

08 ëtoient dans cet exercice lorsqu'ils apprirent que M. le comte de Broglie arrivoit. QuelquiSHins de ceux qui s'ëtoient avancés furent reçus à coups de pierre, avec des cris de Ttirtara,, SAiàn ^ arrière de nous ! Pour lui , étant monté par des cheminis affreux , il s approcha de la maison , força ces rebelles qui se défendoient à coup$ de pistolets et de pierres. Il 7 en eut douze de tuéç , et ja Biaàspn de Béraud fut brûlée.

C'est ainsi que cçtte folie, qui avoit gagné d'un lieu à un autre , avec une promptitude incroyable , fut arrêtée par les grands exemples que la nécessité obligea de faire. Âstier, qui avoit excité. ces désordres, pour éviter le supplice qu'il avoit méiité , s'étoit en*rôlé dans la compagnie colonelle du régiment de Laré , mais il fut arrêté à Perpignan , et conduit peu de temps après à Nimes, pour y être jugé par le présidial. On reconnut , en l'interrogeant, qu'il ne sa voit pas les premiers élémens de la religion chrétienne. Il confessa qu'il avoit eu tort d'émouvoir le peuple, mais qu'il . avoit suivi sa prévention \ et que , lorsque la maladie de prophétiser lui prenoit et lui montoit du bout des pieds jusqu'à la tête , ce sont ces termes, il n'ëtoit pas en son pouvoir de se retenir. 11 fut condamné à être pendu et brûlé. Heureux d'avoir donné dans ses derniers momens des marques de son repentir et d'une conversion sincère à la religion catholique !

La prudence et la vigilance de M. le comte dç Broglie et de M. de Basville ont calmé tout ce pays-là , et rétabli l'ordre parmi ces peuples , qui seront rai-

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sonnables par remontrances , et sages dn moins par nëceMtë.

Noos avons eu cette satisfaction que la fonrbe a été déconrerte par ceux - là mêmes qui avoient plus intérêt de la dissimuler et plus d'envie de la faire valoir ; et que dans le temps qu'on crioit au miracle en Hollande Genève crioit au mensonge et à Tim* posture. Quelques - uns de ces faux prophètes s'étant réfugiés dans cette ville assez bien intentionnée, comme tout le monde sait , à croire et à souffrir tout ce qui peut être contraire à la communion romaine , les magistrats les en chassèrent publiquement, et crurent qu'il y avoit trop de honte à garder chez eux des gens assez'grossiers pour laisser voir leur artifice , et assez malheureux pour n'avoir pu réussir dans le dessein qu'on leur avoit inspiré.

MÉMOIRE

TOUCBAlfT LA BEBGÊaE DE GREST, ET DEUX AUTRES FILICS

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