‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 69 sur 292 · A M. LE DUC DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE MONTAUSIER

Monsieur Jurieu devoit être satisfait , monsieur , des éclaircissemens que vous lui donniez au sujet des fanatiques du Yivarais. 11 s'étoit adressé à vous comme à l'oracle de la vérité. Il reconnoit ce fonds d'honneur , d'équité et de bonne foi , que tout le

DES FANATIQUES. 4^f

monde révère en voas -, et , par malheur , il edt le seul qui ne vous croit pas. Il a pris goût aux révélations et aux miracles. Que le ciel veuille ou ne veuille pas , il lui en faut. Son imagination va par la France , recueillant toutes les parties de cet çsprit prophétique qu il croit que Dieu a répandu dans son parti. Sa crédulité stir ce sujet n'a point de bornes , et c*é^t toute la consolation qui lui reste , après avoir usé son esprit par ses études et par ses veilles, de le nouriîr de visions et de prophéties.

Entre toutes ces bonnes âmes à qui le Saint- Esprit s'est communiqué, la bergère de Grest est «son héroïne. Le doigt de Dieu lui a paru visiblement en elle. Il n'est entré ni art ni fiction dans Fâme de cette fille innocente ; et c'est .là la dernière convict^â des catholiques. Il faut la désabuser, s'il est possible , et lui faire du moins connoître la vérité qu'on lui cache ou qu'il se cache à lui-même.

Cette fille , connue depuis quelque temps sous le nom de la bergère de Crest , s'appelle Isabeau Vincent. Son père étoit cardeur de laine dans le lieu de Saou du diocèse de Die , dans les montagnes du Dauphiné. Elle fit abjuration de la R. P. R. comme les autres , et sembla d'abord profiter du soin qu'on avoit pris de Tiostruire. Mais, la misère l'ayant réduite à sortir de sa maison, elle se réfugia chez un laboureur, son parrain, qui lui donna ses moutons à garder. Ce fut là qu'elle fut séduite , et qu'un inconnu , dont elle a retenu les traits et la figure, lui apprit le métier de prophétesse qu'elle a fait depuis.

48a BBLATION

Comme on reconnoîssoit en elle quelque vivacilë d^espét , et que d'ailleurs elle passoit sa vie à la campagne avec son troupeau , on la crut propre à bien jouer son personnage , et Ton eut le moyen de l'instruire secrètement* Elle fit ses plumiers . essais dans des maisons obscure^^ où, le voisinage étant assemblé, eUe se jetoit sur un lit, et, dans un sommeil contrefiait , elle préchoit et prophétisoit à son aise. Tout son discours ne con^istoit d'abord qu'eu quelques paVoles mal arrangées, où il n'y avoit ni suite ni liaison : Repentez^vous , mes frères , sortez de Babylone; c'est une idolâtrie d'aller à la messe, etc. Cependant on crioit partout au miracle. Ceux qui l'entendoieot , l'admiroient ^ ceux qui ne l'a voient pas eptendue, l'admiroient encore davantage. Les relations coururent parmi les nouveaux convertis , et passèrent jusqu'à M. Jurieu , où se rendent, comme à leur centre, les illusions de cette nature. Cette fille , quoiqu'elle n'^ût qu'environ seize ans , aûimée par sa réputation , enfla son style , et joignit à quelques textes de l'Écriture qu'on lui avoit inspirés d^s lambeaux de sermons et des railleries froides contre l'Église romaine , sur lesquelles tous les assistans battoient des mains et se récrioient.

On donnoit ce spectacle aux personnes les plus apparentes de la contrée. On y appeloit les amis. Les uns y venbient par curiosité et les autres par dévotion. Je ne veux employer ici aucun témoignage suspect; je me contente de celui d'un avocat du Dauphiné , nommé Gerlan , dans la relation qu'il a faite

des grâces que Dieu a répandues sur la personne de eette jeune bergère. Cet homme, très -zélé pour la gloire de cette fille , après atoir protesté qu'il ne dira que ce que ses yeux ont vu et ses oreilles entendu ^ nous la représente la taille petite , les traits du visage irréguliers , les joues plates , la tête grosse , le teint brun et basané; mais de la douceur, un front large; des yeux grands ^t à fleur de téjte.

Après en avoir fait cette peinture et composé de tout cet assemblage une physionomie heureuse , il raconte qu'un samedi , trentième dç mai , se trouvant à la campagne , il ouït f^ire le récit des merveilles de cette fille par des personnes qui Tavoient vue et entendue parler en dormant. Il lui prit un violeni désir d'aller voir la sainte , et le lendemain il entreprit ce bienheureux pèlerinage. Il se rendit, par des chemins afireux , suivi de quinze ou vingt personnes , à la maison où demeuroit la prophétesse. Cinq lienes qu'il avoit faites ce jour-là l'avoient tellement fatigué, qu'en arrivant il ne songea qu'à se rafraîchir, et ses besoins lui firent pour un temps oublier sa religion. Biais sou aèle se réveilla quand il vit que cetle fille qu'il bonoroit tant lui donnoit à boire. Il la considéra attentivement ; et , après quelques complimeas faits de part et d'autre , il lui dit qu'elle étdit le sujet de son voyage ; qu'il remercioit Dieu par avance de la grâce qu'il lui faisoit de pouvoir l'entendre -, que ce n'étoit pas un esprit de curiosité qui l'amenait ^ qu'il^^ venoit seulement se confirmer dans sa foi , et recevoir les consolations que doivent chercher le^ servi-

leurs de Dieu. Elle lui répondit en langage du pays, qui est le seul qu'elle parle en veillant , qu elle en ëtoit bien aise , pourvu qu'ils fussent tous de véritables fidèles.

Cette conversation fut interrompue par la maîtresse du logis qui , voyant grossir la compagnie , et craignant que ces nombreuses visites ne fussent prises pour des assemblées, leur dit assez rudement qu'ils n'avoieut qu'à se retirer ; qu'elle avoit quelque bien à conserver; qu'on les avoit déjà menacés; qu'elle n'avoit déjà que trop souffert; et que , si sa servante leur faisoit quelque honneur, à elle et à son mari , elle étoit capable de leur attirer bien des affaires.... L'avocat prit la parole pour tous, et représenta à

- cette femme, qui parloit d'assez bon sens, qu'elle avoit tort ; qu'il ne falloit rien craindre , puisque Dieu les visitoit d'une manière si extraordinaire; que, si Dieu étoit pour eux et avec eux , personne ne leur pouvoit nuire ; qu'au reste ils dévoient bien garder le trésor que le ciel leur avoit confié, et reconnoitre qu'une si grande grâce ne leur avoit pas été donnée pour eux seulement , mais encore pour tous leurs frères.

. A peine avoit-il achevé ce discours que la bergère l'envoya prier de venir hors de la maison , et lui dit qu'une demoiselle du voisinage avoit envie de l'entendre prophétiser; que le chemin n'étoit pas long,

^et qu'il robligeroît s'il vouloit la suivre. Il accepta Ja proposition et prit cette peine pour une grande faveur. Us partirent incontinent. La bergère marchoit

la première , sautant avec une agilité qui marquoit la joie qu'elle. avoit de se voir ainsi rechercliéje; Deux filles qui raccompagnolent marchoient après avec le sieur Gerlan et environ quinze ou vingt paysans. La nuit étoit obscure, le chemin rude. La jeune fille alloit fort vite et ne mënageoit pas les forces de ces bonnes gens qui n*avoient eu qu'un moment pour se refaire des fatigues de la journée ^ et , pour comble de maU heur , le gentilhomme chez qui la comédie alloit se jouer déclara qu'il ne vouloit point d-assemblée, et que pour cette fois la représentation n'étoit que pour lui.

Il ferma la porte de sa maison ^ mais le sieur Gerlan, s'étant fait connoitre, trouva grâce auprès de lui : la bergère d'ailleurs , ne voulant pas perdre ub auditeur si favorable , le recommanda , et il fut û^ro* duit dans le t^mps qu'elle se mettoit au lit. La scène avoit été bien préparée. 11 n'y avoit que des- gens choisis et en petit nombre , et tous bien résolus d^pplaudir à la prophétesse. Un honnête, homme qui Tavoit ouïe plusieurs fois, et qui paroisMit avoir part à sa confidence, prenoit soin [que tout réu3sît, et setenoit toujours auprès d'elle. Enfin elle se coucha à la renverse , ses yeux se fermèrent , et , contre toute sorte de vraisemblance, elle . dordiit dans le moment. Elle chanta les comman^iten^ens de Dieu, pais un psaume d'une voix basse et languissante; après quoi s'étant un peu reposée , cpi^me les ministres en chaire avant qu'ils comméhcent leur prêche , elle prononça d'une voix forte ces paroles deTÉvaur

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gile : Si qadqu'an vous dit, voici le Christ, il est ici, ou voici, il est là, ne le croyez point. Elle contint» en ces termes :

Mes très-chers frères , Dieu vous a donné sa loi et ses cotnmandemens, il faut les suivre. Dieu est notre père, il ne veut pas que nous soyons serviteurs et enfans inutiles. Il faut suivre la volonté de notre père. Mais prenez gard^ dé ne pas suivre les commandémens des hommes et la tradition des méchans. Il faut suivre les commandemens de notre père. Cherchez la parole de Dieu et vous la trouverez. Suivez le Sauveur de nos âmes. Dieu est un bon père. Il ne veut point la mort du pécheur, mais sa conversion.

Le sieur Gerlao recueilloit ce discours et le gravoit profondément dans sa* mémoire , pour en faire part dans la suite à tous les serviteurs de Dieu , de vive voix et pœrr écrit. Quoiqu'il y trouve de la pureté du langage et de la justesse dan$ les liaisons, il avoue pourtant que le françois n^étoit pas toujours correct, qu*elle le prononçoit assez mal , comme h'y étant pas accoutuihée ; qu'elle parloit quelquefois si vite qu'il étoit impossible de comprendre ou de retenir ce qu'elle disoit ; que quatre bouches pouvoient à peine suffire à débiter tant de paroles ; que sur la fin des périedes elle bégayoit et cherchoit le ftl de sou discours, coinnxe ài^ la mémoire lui eût manqué; et autres choses pareilles , qui font regretter à eét avocat que le Saint<«Esprit n*éût pas mieut inatttiît cette fiUe , et qa'en lui donnant le langage U ne lui eAt pas donné l'accent françois.

DES FAlfATIQUES. 4^^

Cependant il ne laîssoit pas d'admirer tout ce qa il entendoit et tout ce qu'il voyoît -, au5»i c^ëtoit uiie chose admirable que l'adresse de cette fille. Elle pr&r noit le ton et imitok les gestes d'un ministre en chaire. Elle tonssoit quelquefois et ne cradioit jamais. Tantôt elle élevoit sa voix et ses mains; tantdt eHe s*appuyoit d'un bras sur le chevet et gesticuloit de Tantre. De temps en temps elle s'agitoit en par^^ lant; et, comme elle devenoit un peu rouge ^ tous les assistons s'ëcrioient : Qu'elle est belle dans son ettase! Quel courage et quelle confiance n'inspire pas à une fille cette espèce d'approbation etde louanges! Souvent elle kaussoit le drap dont elle étoit couverte, de peur qu'il ne se passât rien contre la décence et la modestie ; surtout elle n'ouvroit jamais, les yeux, et, malgré tous ces mouvemens, elle contre* faîsoit bien l'endormie.

Après qu'elle eut fait le discours que nous avons, rapporté , elle demeura quelque temps en repos. Le sieur Gerlan ne veut pas que nous ignorions que dans cet intervalle il lui prit le bras qu'elle tenoit hors du lit et le trouva frais , et qu'ensuite il lui tâla le pouls , qu'il trouva tranquille. Toute la compagnie avoit les yeux arrêtés sur die , loraqia'on s'aperçut qu'elle montroit un peu les dents qu'elle a assez Manches, et qu'elle sourioit. Cette grimace fit redoubler l'attention. Alors un des spectateurs qui faisoit les lionnenrs de cette fête, et qui savoit d'un bout à. Pautre tout le cours de ce badinage , dit indiscrète* ment qu'elle alloit parler contre l'Église romaine».

En eilet, elle prit un air et un ton moqueur, et, après uit petit éclat, ellechanta le P^z^^r d'une voix claire et mélodieuse , comme on le chante à une grand'messe , sans manquer une note ou une syllal^e.

Elle s'arrêta quelque temps , puis elle dit fort vite : Mes très-chers frères , vous n'avez rien entendu , Dieu ne nous a pas donné diverses laqgues, il ne nous a donné qu'une langue pour le servir. Elle parla des méchans, et prononça contre eux le jugement : Allez maudits au feu éternel. Elle prophétisa qu'ils ne dureroient pas, qu'ils avoient bien encore quelque courage , mais que leur force étoit diminuée \ que bientôt arriveroit la délivrance que Dieu avoit promise ; que là ou il y auroit deux ou trois assemblées en son nom il seroit au milieu d'eux;: mai$ que les méchans sècheroient comme l'herbe d'un pré fauché , ce qu'elle redisoit incessamment à la fin de ses périodes. Après s'être un peu reposée , elle chanta le psaume 4^ » et continua son jargon comme auparavant : Venez à ikioi , vous tous qui êtes chargés. Le Sauveur de nos ûmes nous appelle, il le faut suivre; le Sauveur de nos âmes a tant souffert! Il est notre bon maître et le Sauveur de nos âmes. Elle eut peine à sortir de ce galimatias, et se jeta dans un autre contre les pécheurs en ces termes : Us ont fait comme Judas à Notre-Seigneur,... ils ont tricoté , ils ont fait le tricotage. Ils sécheront comme l'herbe d'un pré4auché.

Le sieur Gerlan a ramassé toutes ces fleurs d'éloquence.de sa bergère. Il convient qu'etle usgit de termes si i>eu communs, et qu'elle avoit une manière

de parler si extraordinaire ^ qu'il éloit impossible d'en retenir les paroles ni même le sens. Mais il atoure qu'il y avoit des périodes bien tournées et des endroits inimitables, dont il n'a jamais pu se souvenir. 11 a bien à se plaindre des bons et des mauvais oflB^ces que sa mémoire lui a rendus en cette occasion , et je l'estime aussi malheureux en ce qu'il a retenu qu'en ce qu'il croit avoir oc|blié;

Quoi qu'il eh soit , cette pauvre fille , s'étant beaucoup agitée «'arrêta tout d'un coup et cessa de parler, tranquille comme une personne qui dort* On la poussa pour l'éveiller, mais ce fut en vain. On lui levoitles bras bien haut, et ils tomboient comme s'ils n'eussent aucun sentiment. Elle demeura en cet état près de demi*heure ; mais un accident imprévu a fait découvrir l'imposture. Cet homme , dont nous avons déjà parlé, qui s'intéressoit si fort à la réputation de la bergère ,- avoit demeuré constamment au chevet de son lit pour l'animer par ses exclamations et par ses louanges ; maisqnelqu'un s'étant trouvé mal dans une chambre voisine , il y alla doucement , et le sieur'Gerlan prit sa place* Quelques autres sortirent aussi et firent assez de bruit pour faire deviner à la prophétesse qu'il y avoit du monde qui s'en alloit. Alors, interrompant uh peu son extase , elle prit un air plus chagrin, et murmura tout bas quelques paroles qu'elle ne jttgeoit pas nécessaire de faire entendre à la compagnie. Le sieur Gerlan , glorieux de la place qu'il occupoit, et ne voulant rien perdre de ce qui sortoit de cette belle bouche , s'approcha tout près.

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et il ouït qu'elle disoit en langage du pays , et du ton dont elle parloil en veillant : Ou vont-ils si vite ? ils sont bien presses ; que n*attiBndent-ils que j'aie achevé ? Elle répéta : Ne vous en allez pas si tôt , croyant parler à son confident.

Voilà ce que porte en termes exprès la relation qui m'a été 'remise; entre les main», que Tauteor a signée et reconnue en justice dans toutes les formes. Je iie doute pas que M. Jurieu ne lui sache mauvais gré d'avoir été si sincère; il lui faut des historiens moins lidèies ; et , quoique celui-ci soit actuellement en prison pour des affaires de religion, il n'aura jamais le secret de ses prophéties. Quoi qu'il en soit, il n'a pas voulu trahir la vérité , et il a cru qu'il pouvoit publier un mystère qu'on croyoit avoir révélé à un autre que lui*

Quoique l'auditoire fût un peu diminué , et qu'on commençât à s'ennuyer d'une si longue séante , la fille voulut jouer son roJe jusqu'au bout. Elle reprit f on ton moqueur et se prit à crier : Nous vous prions pour notre saint- père le pape , pour nos seigneurs les cardinaux, archevêques, évéques, pour monseigneur dq Valence et Die, et pour tous les bienfaiteurs de cette église. Cela fut suivi d'un éclat de rire , et d'un discours court et confus, où l'on n'entend oit que quelques mots : la ville à sept coteaux , les idoles , les lumières de l'Église, et surtout le faux sacrifice. Après quoi elle s'écria : La messe , la messe , que croyez-vous, mes très-chers frères, que soit la messe? ie la compare à imc belle assiette d'argent qui esi

fort blanche par le dehors et noire au dedans. Elle finit enfin par ane prière. Toute la nuit se passa à entendre ces pauvretés , et il n'y eut personne de bon sens de la compagnie qui ne dut regretter le temps et le sommeil qu'il avoit perdus.

M. Bouchu , intendant de la province , étant à Crest peu de temps après , eut avis qu'aux environs de Saou il se faisoit des assemblées nocturnes, et qoe le peuple accouroit de plusieurs endroits pour voir la bergère qui prophétisoit. Il donna ordre qu'on lui amenât cette fille ; et , après plusieurs ques-^ tions auxquelles elle satisfit, étant interrogée sut les discours qu'elle tenoit , elle répondit avec les apparences d'une grande simplicité qui ne laissoit pas d'être afièctée t qu'à la vérité elle avoit ouï dire qu'elle prophétisoit en dormant, mais qu'elle ne le croyoil pas et ne le pouvoit pas savoir , puisqu'on ignore ce qu'on fait eu dormant. Quelque soin qu'on prk de s^édaircir sur ce point, on ne put tirer d'autre réponse d'elle ) et comme le maître chez qui elle de* meuroit , et sur qui tomboit le pripcipal soupçon de cette friponnerie , s'étoit enfui , et que d'ailleurs cette fille , qui est fort jeune , le paroît encore plus qu'elle ne l'est par la foiblesse de sa constitution, on ne put suivre cette affaire plus loin par les formalités de justice, et l'intendant prft le parti de la faire traduire dans l'hôpital général de Grenoble , avec ordre de la laisser voir à tout le monde indifféremment. Il n'y a point de nouveaux convertis de la ville et de quelque pays que ce soit, qui aient passé , qui ne se soient

servisde cette permission. Les plus qualifies » et entre autres, madame de Périssol , femme du président de la. chambre de Tédit du parlement de cette province* là, ont passé des nuits entières au chevet du lit de cette fille; et, quoique depuis plus d'un an qu'elle est dans cet hôpital , on ne lui ait rien ouï dire , et qu'elle leur ait même avoué qu'elle avoit été dressée à ce badinage par un homme dont elle fait le portrait, qui ne ressemble à aucun habitant de Saou ni des environs , on n'a pas laissé de publier d'elle tout ce qu'on a cru propre à éblouir des âmes foibles ou prévenues. 11 est certain que cette fille donne chaque jour lieu d'être satisfait de la conduite qu'elle tient dans cet hôpital , où elle paroît très-bien convertie et fort repentante de toutes les sottises qu'elle a faites.

M. .Turieu a beaii citer des témoins et faire des relations à sa mode , la vérité triomphera du mensonge. Il ne changera pas la nature des choses , et ne fera pas un mystère de religion de ce qui n'est qu'une intrigue de parti. Il faut qu'il cesse de. suivre le malheureux penchant qu'il a de croire tout ce qui convient à son humeur ou à ses desseins , et qu'il ne donne pas légèrement aux autres les grâces de Dieu , qu'il croit témérairement avoir reçues lui-même.

MÉMOIRE

StTR LES visions DE LA FILLE DU DIOCÈSE DE CiSTEES.

Monsieur Juriea ne sera guère plus satisfait des vîsious de cette fille que des prophéties de la bergère de Crest. Il est persuadé qu'elle a vu des anges , et qu'elle a prédît les choses qui lui dévoient arriver, aussi bien qu'à son père et à sa mère. Il demande pourquoi on Fa reléguée à Sommières ? Il faut lui apprendre encore la vérité de cette histoire , et lui donner au moins quelque défiance des révélations et des Visions de ces derniers temps.

Cette fille étoit de la paroisse de la Capelle, âgée de douze à treize ans, de peu d'esprit , et d'une grande simplicité. Elle demeurôit d'ordinaire à la campagne, où elle gardoit le bétail. Tels sont les héroïnes de M. Jurieu, et c'est sur de tels sujets qu'il triomphe et qu'il fonde aujourd'hui sa religion. Eli e conta , sansy penser , quelques songesqu'elle avoit eus, et on lui fit accroire que c'étoient de véritables visions. Le bruit s'en répandit dans le voisinage; et, comme en ce malheureux temps une adroite malignité cherche à se prévaloir de tout pour séduire les âmes foibles, ou publia comme une merveille ce qui n'étoit qu'une illusion. Ceux qui commandent dans la province auroient méprisé ces folies, mais la circonstance des cabales et des mauvaises intentions reconnues leur a

fait ^ prendre des précautions, pénibles à la vérité, mais absolument nécessaires.

On arrêta cette fîUe plus pour la désabuser que pour la punir ^ et , quelque pitié qu'elle ait fait à M. Jurieu , elle n*a jamais été plus à son aise que dans ses prisons. Ou jugea à propos de Téloigner de son pays où elle avoit ses inspirateurs et ses partisans , et M. le duc de Noailles la fit conduire dans le châ* teau de Sommières , au commencement du mois de novembre de Tannée quatre-vingt-huit. Nous la (unes examiner par des gens sages et fidèles , qui ne trouvèrent en elle que Tesprit d'un enfant assez ingénu , et une imagination encore fort tendre et très-susceptible par elle-mdme de ces impressions et de ces foi* blesses , qui convenoient d'ailleurs à son âge ël à sa condition champêtre.

Elle fit l'histoire de ses prétendues apparitions , et raconta que, gardant un jour son bétail avec quelques* unes de ses compagnes, eUe vit une grande doche. Elle s'enquit si elles ne la voy oient pas aussi ^ elles répondirent que non , et à l'instant elle disparut à ses yeux. Peu de temps après, comme elle marchoit, elle sentit qu'on la tiroit par sa robe ; et, se tournant, elle crut voir un petit enfant qui luiditamiablemeot: Prie Dieu. Elle obéit, et récita le plus dévotement qu'elle put Notre Père, jusqu'à la fin. L'enfant reprit la parole , et l'avertit que son père et son oncle ne menoient pas une bonne vie , et qu'ils blasphémoient le saint nom de Dieu , finissant toujours par cette même exhortation : Prie Dieu.

DES FABATIQUES* 49^

Elle ajoaioil qa'eo la quittant il lui avoit dit encore ces mots : Va au catéchisme et à la messe. Noqs avoDS soupçonne qu'elle avoit, dans ces premiers récits, fait dire à Tauge : Ne va ni au catéchisme , ni à la messe : car autrement sa vision n'auroit pas été si applaudie \ mais que , se voyant arrêtée, elle changea ou d'elle-même* ou par conseil, cette circons<* tance. On nous fit le rapportdecequeFon avoil appris d'elle ; et la prison ne convenant pas à son imagination ni à son âge , qui portoit impatiemment cette peine , M. le duc de Noailles jugea à propos de la faire mettre chez les dames religieuses de Sommières. EUe y entra sur la fin du mois de novembre , et y est demeurée jusqu'à la fin d'avril , sans qu'elle ait jamais en aucune de ces visions , qui depuis ne lui sont plus revenues. Elle n'a rien changé dans son récit , quoique les religieuses le lui aient fait souvent redire.

Voyant enfin que ce ne pouvoit être que l'effet naturel d'une imagination foible et agitée de ce qu'elle entendoit dire tous les jours à ses parens , ou d'une suggestion maligne de quelque méchant esprit qui avoit abusé de Tingénuilé du sien , on écrivit à sa mère de venir la retirer du couvent *, elle envoya un homme à qui on la rendit ihcontinent. Ce fut peu de jours après Pâques, et depuis nous n'en avons su aucune nouvelle.

Voilà la vérité entière, dont j'ai eu une exacte con-> noissance. Ce sont là ces visions d'anges et ces prédictions de l'avenir dont M. Jurieu fait si grand bruit. Il ne lui faut qu'un peu de vrai pour composer toutes

ses fables. Il ne se met pas en peine des vraisemblances', et il ne se fait pas d'extravagance un peu remarquable dans son parti , où il ne mêle les anges et le Saint-Esprit. Les miracles des.cathdiques sont des sottises, et les sottises de ces gens sont des miracles. Diea veuille lui donner la patience d*ëclaircir les faits, et le discernement nécessaire pour séparer le précieux d*avec le vil , et les opérations de Dieu d'avec les préventions et les artifices des hommes

MEMOIRE

DE CE QUI SE PASSA DANS UNE ASSEMBLÉE FAITE AU DIOCÈSE . DE CASTRES, ET DE LA FAUSSE APPARITION d'uN ANGE.

Je ne sais si Thistoire de cette assemblée aura passé jusqu'en Hollande, et si M. Jurieu en aura été informé comme des autres. Il est trop curieux ponr ne pas ramasser tout ce qui peut flatter son zèle. On sait qu'il tient registre des saintes assemblées qui se font en France. Les relations volent à lui et revolent de lui à tous les fidèles de ce royaume. On lui rend compte de tous les succès de TÉglise réformée ^ et , quand les hommes ne prendroient pas ce soin pour lui , les anges et le Saint-Esprit même ne lui réyèteroient-ils pas ce qu il veut savoir ? Il prophétise l'avenir ^ pourquoi ne devineroit-il pas le passé, et n'est-il pas homme à apparitions et à visions plus que les autres ?

Ce fut vers la fin du mois de mars de cette année qu'on sollicita les nouveaux convertis du haut Languedoc, de se trouver à une célèbre assemblée où la protection du ciel devoit parôitre visiblement. On promettoit des sermons exquis et des miracles incontestables. Toute la contrée fut émue et attendit l'heureux moment qu'on lui faisoit espérer. On prit la nuit du 3i de mars , et le peuple fut convoqué au-dessous de l'église de Saint^Jean-Delfrech, dans le consulat de la Case , diocèse de Castres. Il étoit accouru des diocèses voisins une nombreuse multitude, et les témoins ont déposé qu'il y avoit douze cents personnes.

Une espèce de prédicant s'étant tout d'un coup tiré de la foule , et tenant uue Bible entre ses mains, fit une assez longue lecture \ puis , s'adressant à ces bonnes gens qui Técoutoient attentivement , il leur dit qu'il travailloit depuis trois mois & les assembler pour porter les pécheurs à la repentance, afin d'obtenir la délivrance de la captivité où ils ëtoient 11

leur représenta qu'il falloit réveiller les endormis , et se mettre tous en état de recevoir l'ange de Dieu , qui devoit cette nuit descendre du ciel pour appor-* ter les clefs des temples et les ordres de les rétablir. Après cette petite exhortation , il fit chanter des psaumes, à la fin desquels , reprenant son discours ^ Mes frères, dit-il , mettez-vous en état, voici l'heure que Fange de l'Éternel va venir. Au même temps on vit paroîlre dans l'assemblée une jeune fille fort propre , habillée de blanc , et qui disoit d'un air s^ère :

498 RELiTION

Hé bien, pécheurs ^ est-*ce Jà ce que vous aviez promis à Dieu ? Vous aviez protesté que vous ne retourneriez plus à la messe, et cependant vous y êtes allés. Nç vous cachez pas, pécheurs, je saurai bien vous chasser de cette assemblée, car aussi bien vous vous êtes rendus indignes d'y participer, par la crainte de quelques dragons.... Elle faisoit cette réprimande en langage du pays, car cet ange ne savoit pas le françois , et n'a voit pas reçu le don des langues, comme la bergère de Crest.

Aussitôt elle marcha et fit le tour de rassemblée , chassant quelques personnes par-ci, par-là, qu'un inconnu, qui la conduisoit et qui lui parloit de temps en temps à Toreille, lui indiquoit apparemment. Après quoi , étant revenue au milieu , elle leur dit : Ne vous étonnez pas , mes frères ; et disant à son tour quelques mots à son conducteur , dont elle prenoit Tordre sans doute, elle éteignit la lanterne qu'elle portoit , et , à la faveur de la nuit , alla se perdre dans la foule.

On ne sauroit s'imaginer l'admiration que produisit cette apparition ridicule dans l'esprit de ces bonnes geqs. Ceux qui osèrent douter que ce fut un ange furent mal reçus , et le prédicant , se servant des dis* positions qu'il voyoit dans son auditoire, défendit d'aller k l'église , d'assister à la messe , de faire la Pâque , et commençoit à déployer les invectives accoutumées, lorsque sur le minuit quelqu'un éuai venu avertir que les troupes n'étoient pas loin , toale l'assei^blée fut effrayée , et la plupart prirent la fuite.

Le prédicant eut beau leur crier : Reveaez , mes brebis , ne craignez rien, ies prêtres ni les dragons n'ont * aucun pouvoir sur vous; ce nest pas moi qui vous parle, c'est TÉternei. Aucun ne revint, et rapproche des dragons fit plus d'impression sur eux que les menaces de Tange et les exhortations du prédicateur.

Cependant , quelque grossière que fut cette prétendue vision , elle a eu cours parmi les nouveau^ convertis ; ils en ont fait une preuve de leur religion* Les simples ont été surpris, et la nouvelle en étant portée à M. Jurieu, on peut croire, sans Tofiensery que de Thumeur dont il est il a été le premier trompé. Ces messieurs nous ont tant prêché que la vérité n'avoit pas besoin d'être soutenue par le mensonge ; qu'il ne falloit pas introduire la superstition , ni tenter la crédulité des peuples]; que l'Évangile devoit leur tenir lieu d'apparitions et de miracles, et que ceux qui avoieut la parole de Dieu ne doivent pas , comme la race incrédule et perverse, demander des signes et des prodiges. Cependant ils emploient aujourd'hui les moyens les plus faux pour autoriser leurs opinions* lis contrefont les prophètes ; ils font descendre des anges par machine ; ils se donnent le Saint-Esprit ; et ces pieuses fraudes , ces mystérieuses nouveautés ne tendent qu'à décrier la conduite de l'Église 9 à se moquer des plus saints mystères , et à ôter du cœur des peuples l'obéissance et la fidélité qu'ils doivent à leur souverain.

5oO RELATION

MÉMOIRE

DE CE QUI s'est PASSÉ A GENÈVE, TOUCHANT LES PETITS PROPHÈTES DU DAUPHINÉ ET DU YIVARAIS.

' Yods avez souhaité , monsieur, de savoir au vrai le sort malheureux que les prophètes du Dauphiné eurent à Genève , quand ils voulurent y représenter leurs jeux prophétiques. Qui n'eût dit que c'étoit là leur véritable théâtre , et qu'ils y trouveroient tous les spectateurs favorables ? Mais le bon sens détruit presque toujours les préventions , et les fourbes ont , leurs temps et leurs lieux au-delà desquels la fiction ne pouvant aller, ils paroissent tels qu'ils sont, et se décréditent.

11 y a voit déjà quelques mois que les prophéties du Dauphiné avoient fait du bruit à Genève et aux environs. On y mandoit de tous côtés que le Saint-Esprit s'étoit répandu sur toute chair 5 que les enfans surtout prophétisoient 5 qu'on accouroit de toutes parts pour les entendre , et qu'ils édifioient tout le monde par les discours surprenans qu'ils faisoient au peuple, soit en veillant , soit en dormant. Chacun raisonnoit selon son sentiment ou sa prévention. La plupart étoient portés à reconnaître du merveilleux et du divin dans cette aventure 5 il y en avoit au contraire qui croyoient que ce n'étôit qu'une illusion et un artifice. Les chaires de ce pays-là retcntissoient

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du rëcil de leurs prophéties ; les uns en faisoient des éloges, les autres des satires , et Tun des plus ce-, lèbres professeurs employa plusieurs sermons pour prouver que ces enfans ne pouvoient être inspires de Dieu ^ qu'ils étoient inspires du diable, et que leur, maladie , si elle n'étoit pas une possession , c'étoit du moins une obsession.

On élo^t dans une extrême impatience de savoir la. vérité de ce grand événement, lorsqu'on appi:it qu'un de ces enfans étoit arrivé le matin dans la ville. La curiosité étoitj si pressante que le soir même on lui fit faire le prophète. Il s'endormit de commande , à la lecture de quelques chapitres de l'Écriture sainte, lecture nécessaire , disoit-il , pour le faire dormir et tomber dans l'extase. L'extase suivit de près^ il commença à prophétiser , et ses premiers auditeurs publioient qu'il avoit dit des choses surprenantes. Le. hasard contribua à faire valoir ce qu'il dit. 11 y avoit dans la maison qu'on avoit choisie une femme du pays de Gex, catholique de naissance , qui nourrissoit . un fils du maître de la maison. Le prophète dit à ses auditeurs qu'il y avoit parmi eux une infidèle , et qu'il falloit qu'eUe sortît, si l'onvouloit qu'il prophétisât. II n'en fallut pas davantage pour établir sa réputation ^ messieurs et dames le demandèrent à l'envi pour avoir part à ce spectacle et le donner à leurs amis. Mais il fut conduit chez un des professeurs de Genève , où toute la compagnie se rendit. La chambre fut bientôt remplie. Le prophète y fut meu^. en pompe et assis dans un grand fauteuil. On fait la lec-

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ture , il s'endort ; on observe ions ses raonvemens avec attention et avec silence. 11 parle comme il avoit accoutume.

Quelques personnes d'esprit et de quaKté , des réfugies mène de France , (jui n^avoient pas moins d'intérêt que les autres k faire valoir cette nouveauté, furent les premiers à s'apercevoir de la fourberie. Cet air sombre, ce sommeil forcé, certains petits embarras où se trouvoit cet enfant , qui n avoit pas encore joué son r61e en si bonne compagnie , cette pitoyable rapsodie de plusieurs termes de l'Écriture sainte et de quelques passages tronqués les en* nuyèreni d'abord, et la fourberie leur parut si grossière qu'ils sortirent de la maison avec une- indignation qu'ils firent connoitre à tout le monde , et que le prophète ne devina pas. M. Turretin , fils du professeur, étant survenu, et voulant éprouver s'il étoit vrai que le £er ne put rien sur ces endormis insensi» btes , comme on leur écrtvoit , et comme le croyoit M. Jurieu, ficha une épingle dans le bras du prophète extasié,' qui lui fit faire une terrible exclamation en ces termes : Scribes , Pharisiens , hypocrites ; ce qui fit juger qu'il étoit sensible aux piqûres.

Messieurs du conseil , ayant appris le lendemain ce qui s'étoit passé, ordonnèrent à M. Léger, pasteur et professeqr de philosophie, d'examiner ce misérable. II le fit venir chea lui , et voulut le voir prophétiser ; mais, soit qu'il eut perdu courage , soit qu'il craignit de se décrier, il demeura comme interdit, et feignit de ne pouvoir s'endormir , quelque nombre de cha^

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pitres de l'Écriture sainte qo'on lût eu sa présence. On se retrancha donc à lui faire avoner sa fourberie, et à découvrir qui la lui avoit inspirée. Mais on apprit au même temps qu'il renoit d'arriver deux autres prophètes -, Tun de dix ans , l'autre de trente. On abandonna le premier pour courir aux autres. On leur fit faire le même personnage , et ils le firent encore plus grossièrement. Enfin ils avouèrent tous trois leur imposture. Un auditeur que le conseil nomma leur en fit faire une déclaration en forme.

Us protestèrent qu'ils n'avoient agi que par un bon principe , et que leur intention n'avoit été que d'engager par cet artifice les fidèles à s'assembler pour prier Dieu. Quelques-uns auroient souhaité qu'on leur eut infligé quelque peine \ mais on ne jugea pas à propos 'd'appesantir la main sur des gens assez malheureux d^étre déclarés imposteurs et d'être ignomi-^ nieusement chassés du pays. On les conduisit tous trois hors de la ville; on leur défendit d'y rentrer ^ on les menaça même de les faire pendre en Suisse , si , après les avis qu'on ne manqueroit pas d'y donner de leur fourberie et de l'aveu qu'ils en avoient fait ^ ils s'amusoient à la continuer.

Tel fut le sort de ces fanatiques. On avoit cru , et il y avoit eu lieu de le croire que cette ville les avoit suscités et entretenus, et que leur institution et leur conseil venoient de là. Il fut aisé de reconnoître le penchant qu'on avoit à les approuver. Mais il se h*ouvâ parmi eux des gens trop éclairés pour se laisser surprendre par ces ridicules extases , et trop fidèles pour

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souffrir qu'on se jouât ainsi de la foi et de la religion des peuples dont on n'avoit déjà que trop abusé. On sacrifia donc ces misérables quand on vit qu'on ne pouvoit les couronner. Le conseil crut qu'il falloit ôter aux yeux du public ces spectacles un peu trop grossiers, et décrier par honneur ceux qui s'éloient décriés par ignorance.

Voilà , monsieur, ce que j'ai pu savoir certainement de ces inspirations et visions modernes. Je vous ^îuvoie les pièces justificatives de ces petites histoires, qui sont ou des informations juridiques , ou des rela* tions qui ne peuvent être suspectes , parce qu'elles sont faites par les parties intéressées. Je vous en eViverrai encore davantage, sans que nous ayons pour cela moins de peine à faire entendre raison à M. Jurieu. Il sVtonne comment trois hommes ont pu instruire trois ou quatre cents enfans à ce badinage. Ne sait-il pas avec quelle facilité le mal se communique? L'instruction forma les premiers , l'émulation produisit les autres. 11 demande si les maîtres de cette jeunesse étoient gens de lettres. Il falloit sans doute beaucoup de science pour leur apprendre à crier : Miséricorde , mes frères , faites pénitence , le jugement approche , et quelques textes communs de rÉcriture , qu'ils avoient cent fois ouï dire à leurs ministres. Il trouve surtout fort miraculeux que ces enfans aient parlé frauçois. Qui ne sait que la province du Dauphiné n'est pas si barbare ? C'est là que le langage commence à approcher du françois , et que la communication et le voisinage du Lyonnois ne le

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kissent pas ignorer aux plas grossiers. Quoi qu'il en

soit , quel françois parloient ces enfans et ceux qui les avoient instruits ? Quelques mots sans liaison quHIs redisoient incessamment. Enfin il s'ëtbnne que des médecins , qui ne cherchent point de miracles , aient pu être trompés par ceux-ci. Prétend- il faire une décision théologique du témoignage d'un médecin ? Pour un qui s'est peut- être laissé surprendre à ces folies , combien y en a-t-il qui s'en sont moqués ? Ne faùt-il consulter sur les miracles que ceux qui ne les cherchent pas ? Ne sait-il pas que tout homme est sujet à être trompé , et qu'il y a des médecins superstitieux comme il y en a sans religion ?

Il auroit mieux fait, monsieur, de déférer à vos sentimens et à vos conseils ] votre témoignage devôit lui paroitre plus sûr que celui de toute la faculté. Peut-être y fera-t-il réflexion. Je suis , monsieur, avec beaucoup d'attachement et de respect, votre, etc.

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