‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 7 sur 292 · SEPTIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

SEPTIÈME DISCOURS

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BSSIEURS,

lié problème de ce jour nous représente deux conditions bien différentes : l'une , dans le détachement et dans la modestie; l'autre, dans l'intérêt et dans l'ambition \ Tune qui se contente de son repos , l'autre qui se tourmente pour des biens imaginaires. Elles se présentent toutes deux dans cette savante assemblée pour y briguer l'honneur de vos suffrages. Je me trompe, messieurs, cet homme modeste dont nous par-

]ons n a point d'ambition , et il ne brigue pas même rhonneur de votre approbation ou de vos louanges , et je me sens oblige de défendre un parti qui ne se défend pcMnt par modestie. On vous a déjà dit , messieurs , que Tambition avoit été punie en la personne des anges bannis du ciel pour ce crime. On vous a dit que c etoit une compagne qui nous suit et qui ne nous abandonne point ; mais je dis au contraire que c'est une compagne qu'il faut abandonner. A bien raisonner dans la morale chrétienne, l'ambition est un désir déréglé d'honneur, et par conséquent une passion criminelle. Elle cause trois grands déréglemens dans l'esprit de l'homme. Elle le porte à désirer bien souvent des honneurs qui surpassent son mérite, sa qualité , et qu'il ne sauroit posséder qu'à titre d'^usurpateur. Elle lui fait croire qu'il doit procurer des récompenses à sa vertu , et s'appliquer toute la gloire qu'il peut prétendre , au lieu de la rapporter à Dieu ,. qui est le principe de toutes ces qualités honnêtes. Elle le pousse eniin à chercher , par une ostentation particulière, des honneurs qui sont établis pour le bien public , et pour maintenir la discipline politique. Demander donc si la condition d'un ambition est plus heureuse que celle d'un particulier sans ambition^ c'est demander si la condition d'un coupable est préférable à celle d'un homme innocent. Mais parlons en philosophes, et voyons par la morale de Socrate la décision de notre problème.

Quelle satisfaction dans la poursuite des biens du monde? Les désirer, c'est un tourment^ en jouir,

DE FLÉCHI£B. ag

c^est une fausse joie ; les perdire , c'est nn désespoir. Peut-ondoQC appeler heureux ceux qui courent après des biens dont le désir presse, dont la possession lasse, et dont la privation martyrise? Mais examinions , je vous prie, la condition des ambitieux. Un certain éclat, qui n est bien souvent qu'un faux' brillant et qn un beau fantôme^ les éblouit^ Ils voient les honneurs comme les biens souverains de la vie civile; cet éclat leur donne de l'admiration ; cette admiration fait naître Famour ; Famour, qui n'est pas une passion oiseuse, excite les désirs ; ces désirs confians et ambitieux font naître les belles espérances -, ces espérances , qui sont douces et agissantes exposent à mille travaux : voilà Fimage d'une ambition encore naissant». Cet amour pourtant, ce désir et cette espérance sont les premiers tyrans de Fambitieux. Vous savez, messieurs, que ce sont trois passions inquiètes qui nous représentent un bien qui nous semble propre, mais que nous ne possédons pas encore, et que nous ne saurions obtenir que difficilement. Voilà ses premières peines secrètes.

Passons aux secondes qui paroissent aux yeux du monde. Saint Cyprien , dans cette éloquente lettre qn il écrit à Donat, en fait une admirable peinture. U nous représente ces pauvres prétendans en mille postures de sujétion*, ils font les complaisans par nécessité , et se jettent dans tofites les servitudes de la cour. Tantôt ils paroissent en supplians aux pieds d'un prince ^ tantôt ils sont à la porte d'un cabinet qui est presque aussi orgueilleuse que son maître , et

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qui ne s'oayrô qàe rarement. Quelquefois ils preh*^ nent les armes pour s'opposer à leurs rivaux , et deviennent soldats insensiblement et contre leur grë ; souvent ils rendent leurs soumissions et leurs déférences à ceux qui sont beaucoup moins qu'eux ; et, pour avoir quelque préférence , ils se dégradent cent mille fois, et se rendent esclaves par habitude. Peut-on appeler cette condition heureuse ? Après tant de soins et d'empressement , ils se trouvent souvent bien loin de leur compte. Ils se tirent de la carrière pleins de confusion. Us perdent leur véritable honneur à la recherche d'un honneur Êiux, et se reconnoissent aussi malheureux que cet Icare de la fable , qui n'eut pas d'assez fortes ailes pour voler*, ou comme cet Ixion qui, croyant embrasser Junon, n'embrassa qu'une vapeur et que de la fumée. Que , s'ils viennent à bout de leurs desseins , vous diriez d'abord qu'ils sont en repos, que leurs désirs ont trouvé leur centre, et qu'ils sont établis dans leur bonheur. Mais l'ambition n'a point de bornes. Le désir et l'espérance n'entrent jamais dans le ciel^ aussi ne quittent-ils jamais la terre , et nous pouvons dire que la vie d'un ambitieux est un mélange de désirs et d'espérances. Alexandre, tout jeune et tout enfant qu'il étoit, avoit déjà de grands desseins de gagner des villes; son ambition crût avec l'âge 5 il voulut conquérir des royaumes. Ce grand cœur n'en fut pas content •, il prétendit à là conquête du monde -, encore ses désirs étôientils plus étendus que toute la terre; et, devant qu'il eût vaincu quelques parties de ce monde , il se disposoit

DE FL1ÊCHIER« 3l

à en chercher de nouyeaax , suit la patple d'un vieux pkilosophe. Voilà, messieurs, les inquiétudes de laiibition.

Mais un petit particulier jouit de toute sa liberté et de tout son repos. On ne Vélève point aux charges^ n n y prétend pas ; il n'emporte pas les suffrages de ses concitoyens , aussi ne les brigue«l-il point -, il est sans éclat, ce n est pas une peine pour ceux qui n'ont point d'ambition; il n'a pas la gloire d'avoir de grands avantages, aussi n'aura-t-il pas la crainte ou la honte de les perdre -, il n'est pas de la juridiction de la for* tone , il ne dépend que de lui-même. Voilà le caractère de la vraie liberté , du vrai repos , et du bonheor établi ; voilà l'esprit de Socrate et de Diogène.

N^ec excitatur classico miles truci,

Neo horret irattim mare, Fortanque vUat , et êuperha ciyium

Potentiorum limina*

On me dira que ces vertus inutiles et particulières ne sont pas assez généreuses , qu'il faut toujours avoir quelques belles prétentions, et que Dieu ne nous a donné des coeurs si vastes que pour désirer de grandes choses. Je l'avoue, je n'ai jamais tenu le parti de la lâcheté , mais j'ai toujours cru qu'il falloit plus de générosité à mépriser les honneurs qu'à les briguer , et que c^étoit leplus grand efibrt du cœur de l'homme ' de dompter son orgueil et de modérer ses passions amlntieuses.

Je pourrois encore étendre ce discours par plusieurs autres belles considérations , mais la crainte

que j ai de passer pour un ambitieux dans l'ëloquence me le fait finir pour conclure que la condition de celui qui n'a point d'ambition est plus avantageuse que celle des ambitieux.

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