HUITIÈME DISCOURS
LA ORÀCE Dl SOUrmia CORSTAMMBHT I.Bft MAUX QOl Koua ABiurBsr B8T PRBFBKABLE A LA FATBUB O^JTBB TOCIOQBS HEOBBOX.
JxLessieurs,
Puisque désormais nos conférences auront Fhonneur de paroître sous le nom auguste de nosseigneurs de rassemblée générale du clergé de France , il est juste qu'elles prennent des sentimens plus relevés , qu'elles mêlent la morale chrétienne avec celle des philosophes, et qu'elles établissent un doux commerce entrel'Église etl'académie. En effet, messieurs, notre problème est fondé sur les sentimens de la philosophie des saints , et sur ceux de la morale de Platon et de Socratc. Le mot de grâce , que j'ai lu dans la proposition du problème , nous permet de parler aujourd'hui chrétiennement. Je commence par la comparaison d'un homme qui souffre constamment avec ^un autre qui jouit d'une prospérité continuelle. L'un est établi dans ses plaisirs, l'autre triomphe de ses peines^ l'un aime son destin, l'autre brave le sien; l'un est favori de la fortune , l'autre est le maître de la sienne ; l'un est assuré de son bonheur, l'autre de
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sa vertu \ et, pour dire tout en un Uket , Tiw est constant, l'autre est heureux. Jugez, messieurs, lequel de ces deux états est le plus estimable.
J'avoue que , si Ton nous 'comparoit un homme constant dans son malheur, avec un l\pmme modelé dans son bonheur, j'aurois ëtë plus long-temps à me déterminer. Je sai^^ que la modération est une vertu aussi considérable dans la morale que la constance. Je sais qu'il faut autant de force à réprimer Tinsolence de la fortune qu'à souffrir ses mauvais tours , et je n'estime pas moins César quand il sait modérer ses victoires que quand avec éclat et avec bonheur il sait vaincre tout le monde. Mais , puisqu'on ne nous parle que d'un homme constant et d'un homme heureux, vous ne vous étonnerez pas si je préfère la constance à la fortune , et si je suis pour une belle vertu contre le bonheur, et contre une prospérité qui n'est pas toujours^ innocente.
Pour établir mon sentiment je suppose qu'on peut considérer l'homme en trois états *, dans l'état de la religion , dans l'état de la morale , et dans l'état de la nature ; c'est-à-dire que je considère en lui l'homme , llionncte homme et le chrétien, et je puis dire avee vérité qu'il se perfectionne en ces trois états par les travaux et par la constance.
Premièrement, un homme dans une prospérité continuelle est un monstie dans la nature. Notre naissance nous expose à mille souffrances , nos premières larmes nous avertissent de nos misères, et nous pou-^ 9- 3
vons dire qu'un homme qui ne souffriroit rien ne seroit pas un homme.
Dans Tëtat de la religion vous savez , messieurs , que Tesprit du chrétien est un double esprit comme celui du prophète , un esprit de souffrance et un esprit de force. Cet esprit de souffrance rabat son orgueil, cet esprit de force relève sa foiblesse ^ et par ces deux contrepoids Dieu le maintient dans cette médiocrité, qui est le vrai tempérament de la religion et de la vertu. Je suis encore à savoir qu'il y ait eu des saints délicats et de véritables chrétiens favoris de la fortune. La terre n*est pas pour eux un pays de fleurs, la délicatesse n'est pas une vertu de leur morale , la prospérité n'est pas l'une de leurs béatitudes *, et ce que les païens appeloieiit bonheur s'appelle chez eux un éclat trompeur et une mauvaise fortune déguisée. Après l'exemple de leur maître ils font une béatitude des souffrances, ils quittent les roses pour les épines, ils se glorifient dans leurs peines et s'estiment plus avancés vers Dieu quand ils sont plus persécutés parles hommes. Étant comme ils sont , enfans de la croix et disciples d'uû Dieu souffrant, ils prennent toutes leurs afflictions comme des épines qui fleuriront un jour , et comme des branches de la croix de leur maître qui porteront des fruits en leur temps. Avant même que Dieu eût témoigné l'estime qu'il faisoitdes peines, nous a-t-il jamais représenté aucun de ses favoris sans souffrance ? Il a voulu qu'on nous fit des portraits du malheur et de la patience , mais il n'a laissé dans ses écritures aucune idée d'une
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parfaite prospérité. 11 nous a exposé le tableau d'un prince soufii^ant qui sentit la désolation de sa fa-» mille, la chute de son trône, la perte de ses eiit'ans, les persécutions du démon , les infid^tés de ses proches et les insultes de ses amis , sans perdre an seul point de sa patience*, tant il est vrai que Fétat dCune gënëreuse souffrance est préférable à une prospérité bien établie ! Raisonnons encore en philosophes , et ▼oyons s'il faut des peines et des souffrances po«r perfectionner Thonnéte homme aussi bien que Thomme chrétien.
La morale de tous les philosophes nous apprend qn^nn état vertueux est préférable à tout autre état. L*éclat des grandeurs et des richesses n'a jamais paru plus vif que celui de la vertu -, il a fallu avouer que le plaisir n'étoit pas notre félicité, et que Thonnéle homme et Thomme de bien étoient quelque chose de plus estimable que Thomme riche et Thomme heureux^ et, puisque Thomme qui souffre constamment est dans l'état de la vertu , faut -il lui faire ce tort de le comparer à l'homme heureux ? Pour moi , j'estime plus un Régulus captif et supplicié dans Carthage que lorsqu'il étoit glorieux dans le sénat. J'estime Pompée plus glorieux dans ses malheurs que daQs ses triomphes ^ un Paul Emile , qui reçoit constamment la nouvelle funeste de la mort d'un de ses enfans , que lorsqu'il gagne des batailles , puisque la vertu est plus gjiorieuse que le bonheur.
Mais je veux le prendre d'un autre biais , et vous iaire voir que celui qui souffre constamment est plus
heureux que celui qui se trouve dans une prospérité continuelle. La raison me semble évidente. Considérez, s'il vous plaît, que IHeu a attaché la peine au plaisir-, si le plaisir est criminel, la peine qui raccompagne est sa punitioh ; s'il est innocent , cette peine sert à nous le faire goûter plus sensiblement. Selon cette maxime , un plaisir continuel n'est plus considérable. Si le ciel étoit toujours serein, nous ne compterions pas nos beaux jours ; si la terre n'avoit que des fleurs en toute saison , nous nous jouerions des roses et des tulipes ; si toutes les saisons étoient des printemps, nous ne discernerions pas bien le plaisir de nos promenades et de nos récréations. D'ailleurs, messieurs, ou cet homme heureux est criminel ou innocent \ s'il est criminel , il n'est pas heureux, puisque le bonheur ne sauroit subsister dans une conscience troublée de crimes ; s'il est juste et innocent, il doit avoir de la peine à ne pratiquer pas les vertus les plus considérables, la constance dans les travaux , la patience dans les peines , et mille autres vertus que les souffrances nous font pratiquer. C'est pourquoi je conclus que la constance dans les malheurs est préférable à la faveur d'être toujours heureux.
DE FLÊCHIER. Zj