‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 5)Chapitre 14 sur 79 · ir i*-::.! fZLj · texte numérisé non relu

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Un dimanche, c'était au temps de la moisson.

Elle vit, au moment de revenir de vêpres,

Tant de pauvres couverts de loques et de lèpres,

Aux marches du parvis assis et Fattendant,

Que le cœur lui manqua rien qu'en les regardant.

Bleuette n'osa pas affronter la sortie

Et se souvint alors que, vers la sacristie.

Une porte s'ouvrait sur le chemin des blés.

Elle allait donc, le cœur tremblant, les yeux troublés,

Prendre par ce chemin, quand, sous la colonnade,

Une vieille, portant la jupe en cotonnade.

Les lourds sabots de bois et le vaste bonnet

Des aïeules, mais qui, dans une main, tenait.

En s'appuyant dessus, une longue baguette,

Apparut tout à coup, et, venant vers Bleuette,

Lui dit :

« Ma fille, il faut retoui^ner sur tes pas.

Tout ce qui peut tomber sous ta main, ne crains pas De l'offrir, sans rougir, au mendiant qui passe. L'aumône n'a de prix que par la bonne grâce De celui qui la donne. Enfant, avec deux mots. Avec un bon sourire, on calme bien des maux.

Va ! l'on te saura gré d'une honte bravée. »

Bleuette, qui vit bien que la vieille était fée,

Qui voudront, j'en suis sûre, adoucir votre épreuve, >

Sans vouloir refuser Thumble cadeau, la veuve Souriait cependant d'un air découragé ; Mais, quand elle l'eut pris, le bouquet fut changé, merveille admirable ! en une énorme gerbe De brillants épis d'or, plus grosse et plus superbe Que celle que l'on porte à monsieur le curé.

Comprenant que c'était un don inespéré

Que lui faisait ainsi la bonne vieille fée,

Bleuette, l'âme heureuse et toute réchauffée,

Laissant l'autre charger d'épis son tablier.

Se sauva par le bois et cueillit au hallier

D'autres fleurs, pour tresser une belle couronne.

Elle allait, — en songeant à la sainte baronne.

Sa mère, à cette fée, au miracle accompli, —

Quand un petit gamin en haillons, mais joli

A croquer, et marchant pieds nus dans la poussière,

A son tour, aborda la jeune bouquetière

Et lui dit, le cœur gros et tout tremblant d'émoi :

€ Ma belle demoiselle, ayez pitié de moi !

Depuis l'hiver, je suis orphelin. Mon aïeule, Elle a quatre-vingts ans ! avec moi reste seule.

î)i CONTES EN VERS.

€ Ma belle demoiselle, L'étape était trop longue et le cœur m'a manqué : Mais le bon vin remet un homme fatigué, Et vous devriez bien — la peine n'est pas lourde - Au village voisin aller remplir ma gourde. »

^ J'y cours, pauvre soldat, mais le village est loin, Et vous vous ennuierez tout seul dans votre coin ; Le parfum de ce lys vous tiendra compagnie. »

L'homme d'armes sourit, et, sans cérémonie.

Prit entre ses doigts noirs le calice embaumé. Mais, quand il le toucha, le lys fut transformé En un grand hanap plein de vin de la Moselle, Où le soleil dardait une fauve étincelle.

Bleuette ne vil plus de pauvres ce jour-là.

Mais, dans tout le pays, vous pensez qu'on parla Et que tous ses bienfaits laissèrent une trace. Or, son père, le soir, revenant de la chasse. Trouve tous ses vassaux émus et rassemblés ; Et tous de lui parler de la gerbe de blés.

Comme de la brioche énorme et du grand verre. Il n'en peut plus douter : c'est un fait qu'on avère ; Et sa cupidité s'en réjouit déjà.

Bleuette n'osa pas résister davantage, Et mit, bien qu'à regret, dans la main du vieux La médaille de plomb qui pendait à son cou ; Mais l'avare frémit quand il l'eut empoignée, Car il ne tenait plus qu'une horrible araignée, Toute noire, effroyable, avec des bras velus. Faisant pour la jeter des efforts superflus.

L'avare serait mort d'effroi dans la bataille ; Mais la bête ne fut que la simple médaille Qu'elle était, quand l'enfant l'eut reprise en sa mai

Le baron réfléchit, et, dès le lendemain, Â Bleuette il flt don d'une pleine aumônière.

Cette merveille-là ne fut pas la dernière

Qu'accomplit cependant la mignonne aux yeux bleus

Elle avait conservé son don miraculeux.

Et, quand elle sortait des vêpres, le dimanche,

Le sou qu'elle donnait devenait pièce blanche.

Le simple écu d'argent devenait un marc d'or,

Et le marc un bijou plus précieux encor ;

Si bien que sa gentille et bonne renommée

Au Landgrave-Électeur fut un jour affirmée.

Et, s'étant renseigné dans le pays entier.

Il la voulut pour femme à son seul héritier.

\0i POÉSIES DIVERSES.

Un jour, le médecin dit :

« S'il pouvait mange

Mais il avait déjà, le triste grabataire,

Refusé le biscuit avec du vieux madère, Les trois huîtres et l'œuf poché dans du bouilioj Or, bien qu'on fût en mars, par un jour sans ra On parla de raisin, ne sachant plus que dire, Hélas ! — et le malade eut un faible sourire.

On se saigna. Le soir, à ce pauvre chevet, — Dans la boîte portant la marque de Chevet Kt montrant les grains durs et roux sous la dente De papier, — tentatrice, appétissante et telle (Ju'au dessert, parmi les gourmets de belle humei Parut la ruineuse et splendide primeur.

L'agonisant la vit, mais, sans y toucher même, Il détourna le front, plein d'un dégoût suprême, Kt trois heures après, il s'en allait enfin Dans l'autre monde, où nul n'a sans doute plus fai

La misère attendait les enfants et la mère; Mais, le surlendemain, à l'école primaire, >

Les orphelins faisaient envie aux écoliers En tirant ce raisin de leurs petits paniers. i

Pour compléter un whist, on m'avait invité.

Dans le petit salon, près de la table à thé.

Je trouvais la maman seule, — première épreuve

Avec son havanais, dans sa robe de veuve.

En lunettes d'argent, et, d'un air solennel.

Regardant le portrait du défunt colonel.

Son époux, effrayant sous un casque à chenille.

On causait de la pluie et du beau temps ; sa fille

Achevait sa toilette ; et, posé sur le bord

D'un fauteuil, j'attendais, le cœur battant bien fort

Enfin, sur les appels répétés de sa mère.

Elle arrivait, superbe, avec sa lèvre amère,

Son corsage trop plein et ses regards luisants

De belle brune, fille encore à vingt-six ans.

Quand nos mains se touchaient, trop ému pour rien

Tobservais sur sa bouche un triomphant sourire ;

Car alors son orgueil de femme était flatté

De mon trouble rendant hommage k sa beauté.

Mais c'était un éclair; et, soudain, sa figure

Prenait l'expression fâchée et presque dure

De la fille sans dot qu'off'ense tout désir.

Oh ! sa main ! Que j'aurais voulu la ressaisir

Alors, et, suppliant, de ma voix la plus tendre,

Lui dire de m'aimer, lui dire de m'attendre,

Et qu'à tout prix, plus tard, je la mériterais!

PREMIER DËSIR.

A-l-eUe dans mes yeux lu mes désirs secrets.

Mes désirs insensés, — je sortais du collège! —

Et songé : € S'il était un homme, Vaimerais-je? »

A-t-elle eu quelquefois, pour cet amour d'enfant.

Un peu de pîlié douce en s'en apercevant?

Je ne m'en suis jamais douté; mais je l'espère.

C'est alors que venait un ami de son père.

Vieux soldat alsacien, à l'aspect probe et dur.

Dont la rosette rouge excusait l'habit mùr;

El le whist commençait. O volupté parfaire* .'

Elle était près de moi. Sa blanche main, ilistraiic.

Remuait les jetons dans le petit panier ;

Et je voyais son beau visage s'égayer

Lorsque le commandant, à qui, par maladresae.

Je venais de couper une carte maîtresse,

Murmurait un juron terrible entre ses dimls.

Et que, risquant des coups toujours plus im/T"''*'"*'*''

Par-dessous l'abat-jour, orné d'ombres chinois*-'*»

Vers elle je lançais des œillades sournoises.

Enfin, elle servait le thé sur un plateau.

Je choisissais ma tasse et mon petit gàlean.

Lentement, et j'avais môme parfois i'audac-

De la bien regarder, une seconde, en faof.

Mais la maman disait alors : e Comme il ef*t t^*"^

On parUit; et tout seul, sur Je Jong bouJev^rJ

i% POÉSIES DIVERSES.

Par où Ton revenait de ce fond de banlieue.

Dans le silence et dans la paix de la nuit bleue. Avec une douceur qui ne peut s'exprimer Je savourais le mal délicieux d'aimer.

Ce fut tout le roman. Vous voyez qu'il est mince. Les deux femmes bientôt partirent en province, Pour vivre plus à Taise auprès d'un vieux parenl. J'étais pour Adrienne un simple indifférent.

Je souffris. L'oubli vint... Je ne l'ai point revue.

Or, l'autre jour, j'ai fait la rencontre imprévue De ce vieil officier, mon partenaire ancien, Qui grommelait avec un accent alsacien Quand je n'avais pas su répondre à son invite. Le vieillard m'a parlé d'Adrienne. Elle habite Dans l'Est, et n'est jamais revenue à Paris.

C'est une pauvre veuve avec des cheveux gris, A présent. Son mari, fort triste personnage, Qui fit pendant dix ans le malheur du ménage, Est mort, en lui laissant un fils, qui doit avoir L'âge exact que j'avais, quand je venais, le soir, Faire le whist; un grand garçon très bon pour elle... L'histoire était banale et toute naturelle; Mais le spectre de mon premier désir d'amour,

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