‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 10 sur 25 · M. OWEN · texte numérisé non relu

M. OWEN

Lorsque Clémenceau rentra dans la maison, tout le monde était retiré, à l’exception de M. Owen, qui, à ce qu’il paraît, était toujours le premier levé et le dernier couché. Il était dans une espèce de bureau, où il écrivait et dont il avait laissé la porte ouverte, comme pour solliciter Ernest à entrer chez lui et à lui parler.

Celui-ci se rappela l’espèce de recommandation mystérieuse qui lui avait été faite le matin par Jean Plonget, et il s’arrêta devant la porte. M. Owen se leva avec empressement et il lui otl'rit un siège.

Ernest accepta, mais tous deux restèrent d’abord assez embarrassés, chacun croyant probablement que l’autre allait commencer l’entretien.

Ernest se décida à parler le premier :

— Monsieur, dit-il, j’ai cru remarquer ce matin que vous désiriez avoir une entrevue avec moi; en quoi puis-je vous être utile?

— Monsieur Clémenceau, reprit M. Owen, avant de vous dire le sujet des confidences que j’ai à vous faire, veuillez prendre connaissance de cette lettre ; elle vous donnera sans doute, en celui que vous ne connaissez pas encore, une contiance dont il a besoin pour pouvoir vous faire croire à la vérité de ce qu’il a à vous révéler.

En parlant ainsi, M. Owen remit à Ernest une lettre que celui-ci reconnut pour être de l’écriture de son père.

Nous expliquerions beaucoup moins bien que la missive elle-même le but dans lequel elle avait été écrite. C’est pourquoi nous la transcrivons littéralement.

La voici :

« Monsieur Owen, cette lettre vous sera remise directe-

ment par le domestique de mon fils, le nommé Jean Plonget, garçon dans lequel vous pouvez avoir toute confiance, malgré sa bêtise. Vous n’ignorez pas à quelles intentions mon fils part pour la Guadeloupe, et je sais vos bonnes dispositions à seconder le succès de cette opération. C'est pourquoi j'ai trouvé convenable de vous en confier la partie la plus importante, celle des fonds.

■ Vous trouverez donc sous ce pli une somme de cinquante mille francs par moi passée à votre ordre et que vous tiendrez à la disposition d’Ernest, sans lui dire que vous les avez reçus de moi, et en lui offrant simplement vos services. Si j’avais agi autrement, si j’avais remis immédiatement cette somme à mon fils, il en eût peut-être usé plus vite qu’il n’osera le faire du moment qu'il sera obligé de s’adresser à vous.

» Vous avez soixante ans, monsieur Owen, et vous comprendrez cette précaution d’un père de famille vis-à-vis d’un jeune homme à qui les mœurs de ce siècle ont donné des liabitudes de dépense que nous ignorions autrefois. Ainsi, je veux que mon fils ne soit au-dessous de personne, mais je veux aussi qu’il ne puisse se laisser aller à l’entrainement naturel à son ûge.

• Cependant, comme il est d’un caractère assez fier pour ne vouloir s’adresser à personne, vous saisirez, pour lui offrir vos services, le moment favorable, et, à ce sujet, Jean vous donnera tous les renseignements nécessaires. Je me fie à votre prudence et à votre amitié.

» Jacques-Clémence au. »

la lecture de celte lettre fut peu agréable à Ernest, et il dissimula mal la colère qu’elle lui inspirait; car il la rendit à M. Owen, en lui disant sèchement :

— Je suis ravi d’apprendre, monsieur, que je suis ici sous h tutelle d’un étranger et sous la surveillance de mon domestique.

— Je ne suis pas un étranger pour vous, monsieur Clémenceau, reprit M. Owen, et lorsque je vous aurai dit mon véritable nom, vous comprendrez que j’aie quelques droits à la confiance de M. votre père. Je suis Daniel O’Marthy.

— Vous! s’écria Ernest.

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-- Oui, monsieur Gléménceau, je suis ce jeune Irlandais avec lequel disparut du Havre, il y a trente-cinq ans, la sœur aînée de votre mère, l’infortunée Emilie. Mais vous devez savoir cette cruelle histoire, et d’ailleurs ce n’est pas le moment de revenir sur un passé qu’elle a cruellement expié et dont j’ai été si alTreusemeat puni. Des intérêts plus pressants doivent nous occuper, et c’est parce qu’ils sont en danger, que j’ai cru devoir rompre le sience prudent que m’avait recommandé votre père. Vous étiez trop enfant, la première fois que je revins en France, il y a vingt ans, pour vous rappeler m’avoir vu à cette époque, et vous n’étiez pas au Havre lorsque j’y retournai, il y a quatre ans, et que M. Clémenceau m’adressa à M. Sanson chez qui je suis entré, grâce à sa pressante recommandation, mais saus que M. Sanson connaisse les relations d’alliance qui existent entre moi et votre famille.

Ernest, fort surpris de retrouver à la Guadeloupe, géreur d’une habitation, un homme dont l’histoire lui avait toujours paru un roman fait à plaisir, prêta une attention empressée au récit que M. Owen (nous continuerons à lui donner ce nom) s’apprêtait à lui faire.

« Mon cher monsieur Ernest, reprit le gérant, M. Sanson, qui est assurément la probité et l’honneur en personne, a peut-être plus qu’un autre les défauts des habitants de cette colonie ; une confiance excessive et un peu de cette imprévoyance qui peut mettre en peu de temps les plus riches colons dans un embarras très-réel. L’exploitation de deux sucreries et d’une caféière exige, chaque année, une mise de capitaux si considérable, que si la récolte manque une année et que l’année suivante ne présente pas une vente avantageuse, il est presque impossible que le colon ne soit pas forcé de recourir à des emprunts ruineux. M. Sanson a subi ces deux désastres; il y a deux ans, un ouragan a dévasté ses plantations, et depuis ce temps la dépréciation des sucres arrivée par la concurrence redoutable que nous fait la métropole, a épuisé les ressources de M. Sanson. 11 eût pu, comme beaucoup d’autres, emprunter sur ses propriétés, mais un juste sentiment d’orgueil l’a arrêté, surtout dans ce pays, où quelque débiteurs de mauvaise foi ont montré combien il était facile de se soustraire aux obligations d’une

dette hypothécaire. Malgré mes conseils, et peut-être pour ne pas révéler à M. votre père line gêne passagère, mais qui pourrait l’alarmer sur ses projets à votre égard, il n'a pas voulu s’adresser à lui; c’est M. Welmolh qui lui a prêté quatre-vingt mille francs, non sur hypothèques, mais sur lettres de eliauge dont l’échéance approche, et pour lesquelles il est impossible que nous soyons' prêts, car nos sucres périssent sur le port, et nous n’avons encore pu obtenir ni la permission de les vendre à l’étranger, ni un droit sur les sucres français qui nous mette à même de nous en défaire d’une façon convenable dans la métropole.

— Je vous comprends, dit Cléinenceau, et vous désirez que je mette à la disposition de M. Sanson les cinquante mille francs qui vous out été confiés pour moi.

— C’est là que je voudrais en venir, mon cher monsieur, mais c’est là qu’est la difficulté. Je ne puis faire cette offre à M. Sanson : car ce serait lui dire que je suis dans la confidence de ses projets et de ceux de M. votre père, et vous ne pouvez la lui faire, ce serait lui montrer que vous avez connaissance de la gêne où il se trouve, et il aurait le droit de savoir commeut vous eu avez été informé.

— Quel moyen croyez-vous donc pouvoir employer ?

— Il en est un à votre disposition et pour lequel vous pouvez vous servir de mon nom; mais pour cela il est nécessaire que je vous parle d’une autre personne. Vous avez vu ici madame de Cambasse? c’est la veuve d’un ancien ami de M. Sanson. Une affection sincère, mais pure, qui date de longues aimées, existe entre elle et M. Sanson, et déjà depuis longtemps ils eussent fait taire beaucoup de calomnies par un mariage, si, par des raisons qui tiennent à des souvenirs dq famille, madame de Cambasse n’avait expressément déclaré qu’elle ne consentirait à cette union que lorsque mademoiselle Clara serait mariée. Le rôle de belle-mère est difficile vis-à-vis d’une jeune fille qui depuis son enfance s’est considérée comme la mai tresse de la maison, et je comprends qu’indépendamment d’autres raisons, madame de Cambasse ne se soucie pas de l’essayer, et remette son union avec M. Sanson après celle de sa fille. C’est donc par elle (pie nous pourrions arriver ou plutôt que vous pourriez arriver à venir en aide à M. Sanson. »

Ernest réfléchit à cette proposition, non pas qu’il hésitât et que la somme qu’on lui demandait lui parût de quotité à ne pas être ainsi avancée à la légère. 11 pensait à toute autre chose, et il profita de l’occasion pour parler d’un fait auquel il voulait paraître ne pas prendre le moindre intérêt, et qui cependant était le seul qui l’occupât, véritablement.

« Il me semble, dit-il à M. Owen, que, depuis les projets qu’on a faits sur moi sans me consulter, les choses ont changé de face, et que M. Welmoth, qu’on pouvait craiudre comme un créancier, sera au contraire un associé trèsavantageux lorsqu’il aura épousé mademoiselle Clara. »

M. Owen haussa les épaules d’un air chagrin, et dit à voix basse à Ernest :

« Le jour où M. 'Welmoth entrerait dans la famille de M. Sanson et deviendrait propriétaire à la Guadeloupe, serait un jour de malheur pour le pays.

— Pour le pays ! reprit Ernest d’un air fort étonné.

— Je suis Anglais, monsieur, dit M. Owen si toutefois un Irlandais a le droit de se prévaloir de ce titre; si, né dans une partie de la Grande-Bretagne soumise à la tyrannie la plus insolente, la plus féroce et la plus méprisante, je puis reconnaître pour mes compatriotes ceux qui traitent mes concitoyens avec plus de rigueur et de dédain que le blanc le plus insolent ne traite ses esclaves noirs: et cependant, malgré mes justes griefs contre les Anglais, j’ai quelque peine à les accuser devant vous.

« Mais le devoir que la reconnaissance m’impose envers M. Sanson et envers votre père est plus puissant que celte répugnance, et je dois vous découvrir des projets que je suis peut-être seul à connaître dans ce pays, grâce aux relations que j’ai conservées avec l’Angleterre.

» Vous savez, monsieur, de quel prix l’Angleterre a acheté l’émancipation des esclaves de ses colonies? »

Ernest allait s’écrier et montrer tout son enthousiasme pour celte sublime philanthropie, mais il n’en eut pas le temps, car M. Owen continua en lui disant :

« Vous êtes trop instruit des véritables intérêts de la France, pour ne pas savoir que l’Angleterre n’a commencé par achever de ses propres mains la ruine imminente de ses colonies que pour arriver par l’exemple à la ruine des co-

lonics françaises et espagnoles, dont la prospérité lui porte ombrage. »

» Ce n’est pas aux organisateurs des famines régulières de l'Inde que vous supposez, je pense, un amour si magnanime de la race noire, pour croire que c’est seulement dans un bu! d’humanité qu’ils ont établi le'système d’apprentissage et l’affranchissement à la Jamaïque... Ils savaient mieux que nous, et l’expérience n’a pas trompé leurs calculs, que l’abolition de l’esclavage était l'anéantissement immédiat de toute richesse et de toute fortune.

» Comment ont-ils doue calculé? le voici. Ils se sont dit sans doute : L’abolition de la traite a été le premier coup porté à l'existence de toutes les colonies, l’abolition de l’esrlavage sera le dernier. Sans doute nous y perdrons quelques possessions, mais la France, l’Espagne en perdront plus que nous, et elles perdront, à vrai dire, toutes les colonies qu’elles possèdent, tandis que c’est à peine si le retranche ment de quelques îles paraîtra dans les immenses possessions qui nous resteront.

» La France et l’Espagne n’auront plus où s’approvisionner, et l’Inde nous restant deviendra l’unique grenier où le monde sera obligé de se fournir de toutes les denrées qui sont devenues pour l’Europe d'un besoin aussi habituel que ses produits indigènes.

— Ce but, dit Ernest, serait probable si, comme vous le dites, l’affranchissement était la ruine.

— En doutez-vous? fit M. Owcn de l’air d’un homme à qui une pareille question semblait si extraordinaire qu’il ne pouvait y croire. J’étais à la Jamaïque, monsieur, quand a commencé cette catastrophe organisée, et jamais ruine n’a marché avec une telle rapidité. Mais cette question est, jusqu’à présent au moins, inutile à vous prouver par des faits accomplis; les projets dont M. Welmoth est ici l’agent secret vous prouveront jusqu’à quel point l’affranchissement est considéré par les Anglais comme un moyen de ruine infaillible. M. Welmoth, en prêtant de l’argent à M. Sanson, u’a pas eu seulement pour but d’arriver à épouser sa cousine et de mettre jusqu’à un' certain point M. Sanson dans fa dépendance ; son premier but, celui pour lequel il a reçu mission d'une association patronnée par la Compagnie des

LE HAN ANIER.

Indes, et peut-être par le gouvernement anglais lui-même, est de devenir, au meilleur marché possible, propriétaire des plus belles habitations du pays.

» Cela fait, M. Wehnoth et d’autres que vous verrez bientôt apparaître, si celui-ci réussit, s’établiront à la Guadeloupe, et une fois propriétaires, ils travailleront en conséquence par l'affranchissement successifs de leurs esclaves : au nom de la philanthropie, ils sèmeront dans les ateliers des idées de révolte et d’affranchissement.

» Cinq cents, huit cents, douze cents esclaves, peut-être, ainsi affranchis par eux, formeront aisément un noycau de mauvais snjets auxquels iront se réunir les esclaves fugitifs des ateliers; ce sera un ferment de discorde, un commencement de désorganisation qui peut arriver à de nouveaux massacres. On triomphera sans doute de ces enuemis ténébreux; mais il est à craindre que cet esprit d’indiscipline ne semble aux chambres française» un symptôme de la maturité de l’esclave pour la liberté ; on y votera peut-être formellement l’abolition de l’esclavage.

« Que ce résultat soit plus ou moins éloigné, c’est celui auquel l'Angleterre marchera avec une persévérance infatigable, par les menées les plus perfides et les plus obscures, comme par les démonstrations les plus splendides de philanthropie. On en appellera aux moyens les plus indignes et aux sentiments les plies généreux, mais on tendra invariablement à un but unique par un moyen infaillible : la ruine des colonies françaises par l’abolition de l’esclavage.

« Voilà ce que je sais, voilà ce dont je suis certain, voilà ce que M. Samson ne soupçonne pas dans la loyauté de son caractère. »

Ernest avait écouté avec un singulier étonnement ce que venait de lui apprendre M. Owen, et c'avait été pour lui l’occasion d’un singulier retour sur les idées et les projets avec lesquels il était arrivé lui-même à la Guadeloupe. Par une de ces concessions bénévoles que l’honune se fait si aisément à lui-même, il trouvait encore ses propres projets pleins de générosité, et jugeait ceux de M. Welmoth abominables, quoique à tout prendre ils fussent absolument les mêmes.

Cependant il entrait dans le blâme de M. Welmoth plus d’antipathie nationale que de véritable conviction du mal

qu'il voulait faire. Ernest jugeait impertinent, infâme, qu’un Anglais vînt semer la discorde dans un pays qui est encore la France, et il ne comprenait pas qu’il était lui-même encore plus coupable de traliir des intérêts qui étaient ceux de ses concitoyens.

Cet entretien, sajis le faire sortir de ses idées, eut pour résultat de lui en faire ajourner indéfiniment l’exécution; et tout philanthrope qu’il était, Ernest se refusait à être de moitié, avec ce monsieur qui lui déplaisait, dans une action ou même dans une pensée quelconque. Il se résolut donc à garder ses plans pour un temps plus opportun, et répondit à M. üwen :

« Je vous remercie de cette confidence, monsieur, et je vous remercie surtout de n’avoir pas douté de mon empressement à venir en aide à M. Sanson. Outre les cinquante mille francs que mon père vous a fait remettre pour moi, je suis porteur d'une somme à peu près égale, et elle est à votre disposition.

— Pas à la mienne, dit M. Owen, mais à celle de madame de Cambasse qui seule, peut-être, peut aborder un pareil sujet avec M. Sanson, et qui seule a le droit de lui offrir uu pareil secours, puisqu’ils doivent confondre leurs fortunes.

— Mais, reprit Ernest, M. Sanson ne se prépare-t-il pas à satisfaire M. Welmoth?

— M. Sanson, d’après des paroles dites avec une retenue arrangée, se croit certain que M. Welmoth lui proposera un renouvellement, et il espère, avec juste raison, qu’une année meilleure le mettra à même de solder cette dette.

* D’un autre côté, les intérêts qui leur sont communs dans l’héritage de M. Torréno, et qui mettront des sommes considérables dans ses mains, rassurent M. Sanson; et avec tout autre que M. Welmoth je ne m’informerais pas de ce qui peut arriver d’ici à huit jours : car il y a dix fois à Cuba de quoi le garantir ; mais les desseins de sir Edouard, quoique je n’aie pu les deviner tout à fait, sont trop malveillants pour qu’il n’exerce pas ses droits d’une manière rigoureusement menaçante.

« Cet homme me fait peur, et, si je ne me trompe, madame de Cambasse en sait plus sur son compte que je ne puis moi-même en soupçonner; mais ma position inférieure

dan? la maison de M. Sanson ne me permetlait pas d’avoir avec elle l’explication que je viens d’avoir avec vous.

» D’ailleurs, quoique jouissant elle-même d’une grande fortune, elle n’était pas à même de disposer d’une somme si importante en quelques jours. Vous pouvez lui redire tout ce que je viens de vous apprendre. Je ne crains pas même de lui confier mon véritable nom, il lui expliquera comment j’ai pu parler sans crainte au fils de la sœur de ma femme. C’est une personne pleine d’énergie, de courage, de résolution, et qui peut parer aux dangers qui menacent M. Sanson, dès qu’elle en sera avertie. »

En ce moment, on entendit un léger bruit dans la maison, et M. Owen fit à Ernest un signe silencieux, comme pour l’avertir qu’il était inutile qu’on les trouvât ensemble et à pareille lieure dans une espèce de conciliabule secret ; et Ernest se retira immédiatement dans sa chambre.

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