LE B AN A NIE IL
sonnages. Madame de Cambasse ne quittait pas Clara, près de laquelle Edouard demeurait sans cesse; et très-évidemment madame de Cambasse se posait comme un obstacle entre ces deux jeunes gens. Etait-ce par un intérêt personnel ou par intérêt pour Clara? c’est ce que Clémenceau ue pouvait deviner et ce qui l’intriguait véritablement.
Cependant Ernest continua vis-à-vis de Clara sou rôle d'indifférent; on lui proposa une partie de whist qu’il accepta; durant tout le jour, il mit dans la conversation un soin extrême à ne jamais s’adresser à Clara ni à M. Welmoth; il semblait que pour lui ces deux personnes ne fussent pas présentes.
Mais il ne le fit pas avec assez d’aisance et de grâce pour que cela ne fût pas remarqué par madame de Cambasse, envers laquelle il essaya de se montrer, probablement par supplément d’indifférence pour Clara, empressé et même galant.
Mais, à partir du moment où elle s’aperçut de ce manège, elle devint d’une froideur excessive vis-à-vis de lui, et c’est a peine si elle lui répondit.
Ernest, piqué de ce qu'elle ne se prêtait pas à ses petites vengeances, en prit de l’humeur, et comme on arrangeait une excursion dans les environs, et qu’Edouard en parlait avec enthousiasme, il s’esquiva du salon, après avoir accepté froidement la proposition.
La soirée était avancée, et Ernest allait au hasard devant lui, lorsqu’il fut tiré de sa rêverie par le bruit monotone d’un tambour et d’une espèce de lifre.
11 se dirigea du côté oii se faisait entendre cette musique monotone, et arriva sur une espèce de petite place, en face d’une case .plus grande que les autres, et vit que c’était le bal des nègres. Ce spectacle, devant lequel il s’arrêta d’abord pour ne pas rentrer immédiatement à la maison, finit bientôt par attacher complètement son attention.
D’abord les costumes des nègres, avec leurs habits prétentieux et leurs tournures guindées, lui parurent ridicules; ils dansaient avec une gravité lourde et imposante, comme s’ils avaient voulu imiter les façons retenues de leurs maîtres.
Mais bientôt, à mesure que la musique s’animait, cette gravité s’effaça; la danse devint plus active, plus chaude;
les mains, les regards, les gestes, s’enflammèrent; les cris rauques d’un plaisir sauvage se mêlèrent au bruit monotone du tambour. Les gambades, les sauts, les contorsions remplacèrent les sautillements affectés; puis ce fut une sorte de mêlée haletante, frénétique, où brillaient des regards ivres de toutes les passions. Ernest suivait surtout des yeux la belle Sabine, qui tantôt dansait avec Théodore, tantôt avec Crésus. Ernest savait ce qu'est la coquetterie des femmes du monde, il savait aussi ce que sont les façons provocantes des filles perdues d’Europe ; il avait voyagé, et avait vu danser ces tarentelles rapides de l’Italie, ces fandangos voluptueux de l’Espagne ; mais rien ne pouvait lui donner l’idée de la fureur lascive d’une négresse excitée par la danse.
Ces regards noyés, ces frémissements turbulents du geste, ces pâmoisons haletantes, ces cris profonds, cet abandon nerveux de sou corps, qui se ployait et semblait se tordre sur le bras du danseur ; tout cela le tenait dans une sorte de stupeur, lorsqu’une voix rieuse lui dit presque dans l’oreille :
« Hein! ça enfonce-t-il le bal Musard? »
H se retourna et vit Jean qui donnait le bras à Rosie d'un air si lier et si content de lui, qu'il ne voyait pas que, pendant ce temps, Rosie faisait des signes d’intelligence à maître John, qui ricanait d’un air sournois.
— Comment êtes- vous ici? lui dit Ernest.
— Comme on part, à ce qu’il paraît, demain matin avant le point du jour, tout le monde s’est retiré de bonne heure.
— C’est bien, lit Ernest, et comme je désire que tu m’accompagnes, tu feras bien de rentrer aussi.
— C’est ce que nous allons faire, dit Jean d’un air supérieur et en jetant un regard de côté sur Rosie. »
Ernest ne voulut pas comprendre l’éloquence conquérante de ce regard; il venait d’éprouver par lui-même jusqu’à quel point le délire de ces femmes pouvait agir sur un homme quel qu’il fût, et Rosie n’était ni moins belle ni moins agaçante que Sabine.
Avant de s’éloigner, il jeta un dernier regard sur les danseurs; Sabine et Crésus avaient disparu.
Ernest rentra, mais cette journée n’était pas finie pour lui, comme on va le voir.