‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 11 sur 25 · HORRIBLE ÉVÉNEMENT · texte numérisé non relu

HORRIBLE ÉVÉNEMENT

En pénétrant chez lui avec une lumière, Ernest ne fut pas peu surpris de voir un homme penché sur son lit, qui, avec un désordre qui semblait tenir de la folie, disait d’une voix étouffée :

« Monsieur, monsieur... éveillez-vous, monsieur!... » Ernest reconnut Jean Plonget, et lui dit :

« Eh bien! qu’est-ce que tu as? »

A cette voix, Jean Plonget se retourna; et avant qu’il eut eu le temps de reconnaître son maître, il tomba la face contre terre en tremblant de tout son corps, mais sans pouvoir parler, tant ses dents claquaient avec force l’une contre l’autre. 11 fallait que l’état de ce pauvre garçon fût vraiment effroyable, pour triompher de la mauvaise humeur que Cléinenceau éprouva en le voyant dans sa chambre au mo-

-V- TW T" VT- — T-, T» T

LE BANANIER; G5

ment où il y rentrait pour se livrer aux réflexions que devait nécessairement faire naître en lui Le singulier entretien qu’il venait d’avoir avec le géreur.

Mais la pâleur du malheureux Jean était si livide, son oeil si hagard, qu’Ernest en fut épouvanté ; il le releva, l’assit sur son lit et essaya de le calmer. Mais longtemps encore Jean Plonget jeta autour de lui des regards effarés, comme s’il cherchait à reconnaître les lieux où il se trouvait. Puis tout à coup il cacha sa tête dans ses mains en s’écriant :

« Je l'ai pourtant vu... oui... je l’ai vu...

— Qu’est-ce donc? lui criait son maître.

— Oh! l’horreur!... l’infamie!... Ah! quittons ce pays, monsieur, allons-nous-en. »

L’effroi de Jean, qui de sa nature était un garçon brave et décidé, attestait à son maître qu’il avait dû être témoin de quelque chose d’épouvantable ; et tout plein qu’il était des révélations de M. Owen, il pensait que Jean avait surpris peut-être quelque complot contre lui-méme ou bien contre M. Sanson. Mais Jean n’était pas homme à se laisser intimider par une chose naturelle, si dangereuse qu’elle pût être, et il en eut bientôt la preuve. Après une foule d’exclamations profondes et de retours de terreur, Jean finit par se rassurer assez pour que son maître entreprit de ramener de l’ordre dans ses idées; et pour cela il prit le moyen le plus simple, c’était de le ramener à des souvenirs calmes et de le faire arriver ainsi à ceux qui le troublaient si vivement.

« Voyons, lui dit-il, je t’ai laissé à la danse avec Rosie?

— Oui, monsieur, c’est vrai; et j’aurais aussi bien fait de ne pas y aller.

— Il t’est donc arrivé quelque chose là?

— Rien du tout; mais si je n’avais pas été à la danse, je n’aurais pas vu Rosie s’en mêler, et je ne serais pas devenu comme un fou enragé.

— Tu as fait quelques sottises?

— J’en ai fait cent, monsieur ; je ne sais pas quelle mouche me piquait; mais, lorsque j’ai ramené la mulâtresse à la maison, je ne me reconnaissais plus; je lui aurais donné tout ce qu’elle m’aurait demandé ; et c’est vrai de dire qu’elle m'a à peu près demandé tout ce que j’avais.

« Elle a trouvé que ma montre était très-belle, et je la lui

ai donnée; elle a trouvé que la bague de ma mère que je portais à mon doigt lui irait très-bien, et je la lui ai donnée; mais ce n'est pas là la question ; elle m’a indiqué une fenêtre pour m’introduire, attendu qu’on ne peut pas pénétrer dans ce côté de maison sans passer devant la chambre de M. Sanson qui a le sommeil très-léger.

« Or, monsieur, ça a fait que, lorsque tout le monde est rentré, je me suis dispensé d’en faire autant, et j’ai été me fourrer en face de ladite croisée, dans un bouquet de lauriers roses, où personne ne pouvait me voir. 11 s’est bien passé une demi-heure avant que je n’aie vu rien remuer, et je commençais à m’ennuyer, lorsque la fenêtre s’est entr’ouverte, dt Rosie s’est penchée et m’a dit :

— Maîtresse n’est pas endormie; elle est malade et ne dormira pas... et m'a refermé la fenêtre.

— Je veux que le diable m’emporte, monsieur, et il a été bien près de le faire ce soir, si à ce moment je n’ai pas cru entendre, derrière la persienne, un petit ricanement, comme celui de maître John.

» Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit, monsieur. Qu’il garde sa Rosie, si elle le préfère... Je donnerais, avec ma montre, le peu d’argent qui me reste pour n’avoir jamais de ma vie rien à démêler avec la race qui a du noir dans la peau, ne fut-ce qu’une goutte étendue dans un muid d’eau.

— Et pourquoi cela?

— Pourquoi! s’écria Jean, vous allez voir...

« Dans le premier moment je n'étais pas de cet avis-là, et je commençais à me monter la moutarde au nez, d’être ainsi filouté pour un pudding comme ce John. Mais comme en tout il faut être sur de ce qu’on soupçonne, pour éreinter quelqu’un comme je me propose de le faire au sujet de l’Anglais, je me suis remis dans mon tas de broussailles, où, par parenthèse, il y avait je ne sais quelles sortes d’épines qui me piquaient atrocement par derrière. Je ne sais pas si elles avaient poussé eu une minute, car il me semble que je ne les sentais pas auparavant. C’est peut-être une idée, mais nous sommes dans un pays si extraordinaire, que ça ne m’étonnerait pas que ça fût venu en un clin d’œil. »

Ernest, malgré son impatience d’apprendre ce qui était arrivé à Jean Plonget, ne put s’empêcher de sourire de la

supposition de son domestique, qui reprit d’un air important : « Il ne faut pas rire, monsieur; vous Clés comme les princes, qui ne voient jamais les choses par eux-mêmes. Oui, je me sentis piqué par toutes sortes d’épines qui m’auraient fait sauter comme un goujon, si je n’avais pas été tenu par l’idée d’écouter et de m’assurer que le Jolm était là-haut, pendant que je m’épuisais en bas pour ne pas crier.

» Mais voilà, monsieur, que pendant que j’étais comme saint Laurent sur le gril, j’entends quelque chose qui frôle à côté de moi. 11 ne faut pas faire le fier, monsieur; il y a dans ce pays des animaux atroces, des serpents horribles, des êtres qui n’ont pas de nom, capables de faire disparaître un homme comme rien du tout.

» Je me sentis pris d’une colique effrayante (je vous demande pardon, monsieur; mais c’est l’effet que me fait la peur, et j’ai eu peur). Oui, monsieur, dit Jean Plongel en frappant du poing sur le lit, j’ai eu peur.., moi, Jean Plonget, moi, Normand, j’ai eu peur, et je me suis racrouplonnédans mon buisson. Je n'étais qu’une bête, car j’aperçus aussitôt deux êtres humains qui passaient à quelque distance.

» Quand je dis deux êtres humains, monsieur, ce n’est qu’une manière de parler, attendu que sais particulièrement que le nègre n’est qu’un chacal qui a usurpé la forme de l’homme pour faire croire qu’il est susceptible d’un sentiment honnête. Mais je suis bien revenu de ça depuis une heure. Tant il est, cependant, que je me rassure en voyant que ce n’était que deux mauricauds qui se faufilaient doucement... si je n’avais entendu l’un qui disait à l’autre :

« Tu es sûre qu’il mourra ? »

À quoi l’autre qui était une femme répondit :

« Aussi sûre que la lune nous éclaire. »

« Je n’aime pas à entendre parler de mort la nuit et quand il fait clair de lune.

« Tenez, monsieur, se trouver en face d’une batterie de canon, ça n’est pas précisément comme d’avoir un bon piehé de poiré devant soi ; mais enfin il n’y a pas de quoi donner mal au ventre à un bon Normand ; mais voir des figures de noir de fumée qui parlent de quelqu’un qui mourra sûrement, c’est atroce. A qui ça s’adresse-t-il? — Est-ce toi, mon Jean, me suis-je dit, qui aurais marché sur les Lribées de

LE BAN AN I En.

suisse; oui, dans ce moment elle lui coupa les doigts des mains, lui ouvrit la poitrine, en retira le cœur, et mit le tout dans un sac.

— Ce n’est pas possible! dit Ernest épouvanté à son tour des détails de celte horrible nuit.

— C’est possible, c’est l'ait, je l’ai vu, monsieur; et alors, quand la vieille eut fini, elle dit à l’autre :

— Demain, apporte-moi les doublons que tu m’as promis, et tu auras le poison.

— Et tu es sùr que Crésus mourra?

— Je lui en donne pour quinze jours.

— C’est trop long... dit l’homme.

— Béte ! lui dit la femme, s’il mourait tout de suite on verrait bien qu’il a pris du poison, au lieu que comme ça il sera malade... et je lui porterai du bouillon a l'hôpital. »

« Vous êtes pôle de m’écouter, monsieur, continua Jean, mais moi, j’étais là... j’ai tout vu, tout entendu... Je ne sais pas si c’est la peur qui m’a soutenu tant qu’ils sont restés pour combler la fosse, mais à peine ont-ils été partis et n’ai-jc plus eu rien à craindre, que je me suis senti défaillir.

« Les épines avaient sans doute poussé pendant ma léthargie, car, en revenant à moi je me suis senti encore atrocement piqué.; alors, monsieur, quand je me suis rappelé ce que j’avais vu, entendu, il m’a pris un vertige de me sauver.

» J’ai couru du côté de la maison; je ne sais pas comment j’ai trouvé votre chambre; mais j’en étais à m’imaginer que quelque sorcière vous avait emporté, en ne vous apercevant pas dans votre lit, lorsque tout à coup vous êtes entré, et vous m’avez fait l’effet du diable en personne. »

Depuis un moment Ernest n’écoutait plus.

Il était donc en présence d’une de ces horribles entreprises qu’il traitait de calomnies, et pour lui ce crime avait un sens qu’il n’avait pas pour Jean Plonget. Le nom de la victime lu avait pour ainsi dire appris le nom de l’assassin.

Après ce que lui avait dit M. Owen, ce nouvel incident porta un trouble étrange dans les idées do Glémenceau.

Nous verrons quel fut le résultat de ses réflexions.

sévérité que cette offre même m’avait inspirée, mais je ne découvris rien.

« Nous étions dans la désolation, ear déjà l’empoisonnement passait des bestiaux aux esclaves, lorsqu'un événement bien inattendu nous apprit le nom du coupable.

» Un coup de vent assez violent enleva la toiture de quelques cases et particulièrement celle de la mulâtresse. En son absence, elle avait accompagné sa maîtresse à la ville, j’étais allé voir les réparations à faire ; j’étais monté sur une échelle, et j’examinais l’état de quelques gros bambous qui servaient de supports aux solives de la charpente, lorsque j’en remarquai plusieurs dont les nœuds étaient perforés. Je regardai et je vis qu’ils contenaient, les uns des petits paquets, d’autres des fioles qui avaient disparu de la pharmacie. Cette cachette avait dû échapper à nos investigations, car il eût fallu démolir la case pour la découvrir.

« Je voulus m’assurer alors de ce qu’on pouvait attendre des sentiments des eseJaves.

« J’ordonnai la réparation de la case sans parler de ma découverte et je ne quittai* pas les travailleurs des yeux. Ils découvrirent la cachette; je le vis aux regards qu’échangèrent entre eux ceux qui travaillaient à cette réparation ; mais aucun n’osa me donner avis de ce qu’ils avaient trouvé.

« Au retour de la ville, je fis arrêter la mulâtresse. Elle fut invariable dans ses dénégations, et lorsque nous lui montrâmes la preuve de ses crimes; elle prétendit sans se troubler que c’était moi qui, pour la perdre, avais caché ces poisons dans sa case.

» Mais quand ils la virent arrêtée, la peur des autres esclaves disparut, quoiqu’à l’audience oü elle fut jugée, ils fussent prés de rétracter leurs aveux, lorsqu’elle les menaça de revenir les empoisonner après sa mort.

» Je reconnus alors que c’était la peur que ces pauvres gens ont de ces horribles femmes, qu’ils croient des sorcières, plutôt qu’un sentiment de complicité, qui les avait fait se taire, et vous pouvez être par conséquent assuré que nous n’obtiendrons aucun aveu. »

— Je sais, dit Clémenceau, que la jalousie est un sentiment implacable; je comprends le crime de Théodore; mais je ne

conçois pas qu’un autre expose sa vie pour servir une passion qui n'est pas la sienne, surtout pour si peu de chose.

— Il en faut moins que vous ne pensez pour qu’un nègre arrive à un pareil crime ; et vous le comprendrez, quand je vous aurai dit que la première cause des crimes de la misérable mulâtresse dont je viens de vous raconter l’histoire, c'est que, dans une distribution de robes et de coliüchets faite par la fille de la maison, elle avait été moins bien partagée que d’autres.

— Elle l’a avoué en plein tribunal, et c’est en plein tribunal aussi qu’elle a expliqué comment, après avoir empoisonné d’abord quelques bestiaux, elle avait pris un affreux plaisir à les voir languir et mourir ; comment c’était devenu ensuite chez elle une passion, un besoin, uue jouissance effrénée, et qu’elle eût empoisonné toute l'habitation pour la satisfaire.

— Et comment les maîtres de cette habitation ont-ils échappé à cette mégère ? comment n’a-t-clle pas puni, la première, la jeune lille qui avait excité sa jalousie et sa vengeance? »

M. Owen baissa la voix, et dit mystérieusement à Clémcnceau :

« C’est qu’il reste heureusement dans ces cœurs féroces un respect et un effroi superstitieux du blanc.

« C’est le sentiment instinctif d’une infériorité incontestable qui les retient, et heureusement que toutes les déclamations des philanthropes n’ont pu encore leur persuader qu’ils fussent les égaux de cette race blanche à laquelle ils obéissent sans répugnance, tant ils se sentent au-dessous d’elle ; mais malheur au jour où une pareille pensée pénétrerait dans leur cerveau, si toutefois elle pouvait y arriver, ce que je ne crois pas. Le nègre n’est pas un homme complet, monsieur. »

Clemenceau, quoiqu’il fût décidé à ne pas émettre trop vivement ses pensées à ce sujet, ne voulut pas cependant laisser passer cette proposition, et dit avec un petit ton de pédanterie polie : a

« Ce n’était pas l’opinion de Pitt, de Fox, de Shéridan, de Wilberforce, qui ont demandé la liberté pour le nègre dans leur uoble amour de l’humanité.

LE hANANIER

TS

— Que ne la donnaient-ils alors à l’Irlande ! répliqua M. Owen dans un mouvement d’indignation qui le fit sortir de son calme ordinaire : les hommes qui parlaient leur langue, qui se battaient à leurs côtés, et dont quelques-uns sont les plus illustres noms de l’Angleterre, le méritaient-ils moins que cette race nègre sur laquelle ils versaient si splendidement leurs larmes hypocrites? «

Clemenceau regretta d’avoir blessé le sentiment de nationalité de ce brave Irlandais, et lui dit :

— Le jour de Injustice est venu pour vous.

— Oui, dit M. Owen avec un reste de ressentiment, ils accordent par peur à l’Irlande celte liberté qu’ils patronnent ici dans un but de ruine. Qu’on soit ennemi de l’esclavage, qu’on travaille à l'abolir, je le conçois, et mes sentiments secrets y inclinent ; mais qu’on se prévale de l’exemple de l’Angleterre, cela me révolte, monsieur, carie point de départ est odieux et le résultat misérable. «

Ernest voulut détourner la conversation de ce sujet, qui eût pu le conduire trop loin, et lui dit :

« Mais qu’allons-nous faire en cette circonstance ?

— D’abord mettre Crésus au nombre des nègres qui doivent vous accompagner dans votre excursion, pour prévenir un malheur immédiat.

— Cette femme a-t-elle donc déjà pu préparer le poison promis? »

M. Owen sourit tristement et repartit :

« Les femmes qui font le métier d’empoisonneuse en ont toujours à leur service. »

— Pourquoi donc cette horrible cérémonie de cette nuit ?

— Pour frapper et épouvanter l’esprit de son complice.

« Quoi qu’en pensent certains colons eux-mêmes, je ne crois pas à une science secrète et avancée des poisons chez ces misérables ; quelques plantes connues, et même le suc de manioc cru leur en fournit ; mais la mulâtresse dont je vous ai parlé se servait tout simplement d’arsenic qu’elle avait dérobé. Quoi qu’il en soit, que votre domestique se taise, je me charge d’observer Théodore, et de découvrir l’empoisonneuse qui lui a promis son secours.

« Ne dites rien de tout cela à M. Sanson; il ne voudrait peut-être plus partir, et il n’en faudrait pas davantage pour

Ï4 LE BANANIER

exciter les craintes des coupables, de manière à ce qu’on ne pût les découvrir.

Clémenceau s’empressa d’avertir son domestique, qu’il trouva en contemplation devant son déjeuner, qu’il n’osait môme dévorer des yeux. Ernest l’emmena chez lui, et ne put lui faire entendre raison.

A tout ce que lui disait son maître, il répondait par cette phrase :

« Voyez-vous, monsieur, je ne vous crois pas ; vous avez dans l’idée que ces nègres sont des hommes ; je vous dis que non, et que nous y passerons tous. »

11 fallut l’intervention de M. Owen pour obtenir un peu de calme du pauvre garçon, et bientôt après chacun descendit de chez soi, prêt pour le départ.

L’itinéraire et le but du voyage avaient été tracés la veille, pendant que Clémenceau était occupé à regarder la danse des nègres, et il apprit qu’on devait aller à la Soufrière.

Des chevaux étaient prêts pour les hommes et pour les dames, et un nombre considérable d’esclaves, portant des provisions, s’apprêtaient à suivre la joyeuse caravane. Des guides avaient été amenés , et M. Welmoth , qui avait choisi, pour ainsi dire, le but de l’excursion, se donnait mille mouvements pour organiser le départ.

Tout le moude était joyeux.

Clara, comme si une vie nouvelle avait dominé l’indolence gracieuse à laquelle elle se laissait aller le plus souvent, allait, venait, bondissait pour ainsi dire de l’idée de cette course aventureuse.

Madame de Cambasse, d’ordinaire si renfermée en ellemême, laissait voir un peu de cette âme résolue et ardente qu’elle semblait s’être fait un devoir de contenir, et sou œil brillant, sa lèvre entr’ ouverte semblait aspirer d’avance un autre air et un horizon plus vaste.

M. Sanson n’était pas le moins animé, et dans sa joyeuse humeur, il s’associait aux projets de quelques jeunes gens qui se déliaient à qui montrerait le plus d’audace et d’agilité.

C’est du reste une disposition commune à ceux qui habitent le climat des tropiques, de changer tout à coup en une activité pour ainsi dire fébrile, la langueur dans laquelle ils paraissent quelquefois endormis.

Deux seules figures déparaient ce gai tableau, c’étaient celles de Clémenceau et de son valet.

Non-seulement Ernest était préoccupé de ce qu’il avait appris de la position de M. Sauson, mais encore il était piqué de suivre, pour ainsi dire en sous-ordre, une excursion arrangée par son rival et pour son rival.

Quant à Jean Plonget, l’émotion qu’il avait éprouvée la veille avait été si forte qu’elle avait triomphé de lu rougeur habituelle de ses joues et les avait semées de plaques blanches qui leur donnaient un air marbré.

Du reste, scs yeux étaient sans cesse en mouvement, et il lui fallait un violent ellbrl sur lui-méme pour maîtriser le tressaillement nerveux qu’il éprouvait toutes les fois qu’un nègre passait à côté de lui, et qui consistait en une violente envie de lui asséner un coup de la crosse du fusil qu’il tenait à la main.

Tous les hommes, en effet, étaient armés, et l’on avait donné des fusils au deux domestiques par une sorte d’égard et pour ne pas les traiter comme des esclaves, qui cependant avaient gardé le grand coutelas qu'ils portent au travail. Il devait leur servir à couper les lianes et les palmistes qui pourraient gêner la marche des visiteurs.

Au moment où l’on se mettait eu route, M. Owen, qui était venu prendre les derniers ordres de M. Sanson, s’approcha de Clémenceau et lui dit en passant et eu lui montrant madame de Cumbasse du regard :

« Souvenez- vous ! »

M. Welmotli, qui était près de Clémenceau à ce moment, se retourna pour voir à qui s’adressait celte recommandation, mais il ne rencontra que le regard fixe et menaçant d’Ernest qu’il parut vouloir éviter.

Cependant il suivit des yeux M. Owen qui s’éloignait, et il dit en anglais à John qui tenait la bride de son cheval :

— Quand je reviendrai, je te recommanderai ce chien irlandais. »

Clémenceau l’entendit, mais il laissa passer celte parole comme un son vide, pour mieux affermir la persuasion où était Edouard, que lui, Ernest, ne savait pas l’anglais ; et tout le monde monta à cheval.

Si M. Welmoth n’avait pas été dominé par cet esprit an-

‘7fi

glais qui, non content de croire à sa supériorité, s’imagine que personne no sait rien faire de ce qu’un Anglais fait sans effort, il eût mieux réussi dans le mauvais tour qu’il voulait jouer à Ciémenceau. Un Français, un homme d’esprit, eût mis plus de malice et moins de méchanceté dans cette plaisanterie.

Si Ernest avait eu à faire la distribution des chevaux* et qu’il eût voulu rendre M. Welmolh ridicule, il lui eût choisi la rosse la plus pacifique et la plus traînante, avec la rude tâche de lui faire suivre de loin la brillante cavalcade qui l’eût précédé; mais assurément il ne lui eût pas donné le cheval le plus ombrageux et le plus emporté, au risque de lui faire rompre les os.

Mais M. Welmoth avait fait de la malice anglaise qui tient toujours un peu du coup de poing, et Ciémenceau était à peine en selle qu’il comprit à quel animal (il s’agit du cheval) il avait affaire.

Les courbettes, les ruades, les sauts de mouton commencèrent leur jeu, et déjà les cris, les avertissements partaient avec effroi, lorsque Ernest, poussé à la fois par la vanité et la colère, se mit en mesure de dompter le terrible coursier, espoir de M. Welmoth. Alors le faisant courir, l’arrêtant sur place, lui coupant la bouche et le lançant à toute vitesse, il rompit, pour ainsi dire, en quelques minutes, cette ardeur vicieuse à ce point que, quand il le ramena près de Clara épouvantée, le malheureux animal, couvert d’écume et de sueur, tremblait et obéissait, sentant qu’il avait la charge d’un maître plus fort que lui.

Clara était une enfant, une enfant bonne, naïve et qui n’avait aucune de ces dissimulations ou de ces finesses qui rendent les femmes si fortes contre nous.

Ainsi elle dit tout simplement à Ernest :

« Ah! mon Dieu, monsieur Ciémenceau, que vous m’avez fait peur! » Puis se tournant vers Edouard, elle ajouta fort sérieusement :

« Comment avez-vous pu donner un cheval pareil à M. Clémeneeau? S’il n’avait pas été si habile écuyer, il eût pu lui arriver un accident, et notre partie de plaisir eût été manquée. »

La différence qu’il y avait entre ces parolps et les compli-

ments que madame de Cambasse fit à Ernest sur son courage et son adresse, c'est que Clara avait franchement exprimé une frayeur vraie, un reproche sincère et une crainte réelle de perdre le plaisir dont elle se faisait tant de joie; tandis que les paroles de madame de Cambasse, en ne paraissant s'adresser qu'à Ernest, étaient surtout d’incisives moqueries et des reproches méprisants contre M. Edouard Welmoth.

Cependant on partit, et bientôt la magnificence du paysage triompha non-seulement du ressentiment et de la préoccupation d’Ernest, mais encore de la terreur de Jean Plongct.

C’est surtout au moment où. après avoir dépassé les terres cultivées, ils commencèrent à pénétrer dans ces bois profonds, ténébreux, admirables, qni n’ont leurs semblables que dans les immenses solitudes du Nouveau-Monde, que l’admiration d’Ernest l’emporta sur tout autre souvenir.

Là, c'était le balisier des montagnes avec son feuillage d’un vert d’émeraude, la fougère geante qui, au sommet de son tronc d’ébène, déploie son large parasol, l’acacia fastuosa, le manglier colossal, qui porte sur ses rameaux immenses des végétaux qui y trouvent encore une nourriture suffisante, et de tous côtés les fleurs suaves les plus éclatantes, les lianes pendant eu festons, les oiseaux au corsage d’émail, les eaux murmurantes et Limpides.

Ernest ne pouvait s’en lasser et s’écriait à chaque pas, oubliant Clara, M. Sanson, madame de Cambasse et jusqu’à sa haine pour M. Welmoth, à qui rien n’était capable d’arracher un moment la pensée qui le préoccupait.

Après de nombreuses fatigues, ils arrivèrent au pied de la Soufrière ; l’on abandonna les chevaux. Ici le spectacle changeait : à cette nature magnifique, luxuriante, succédait une morne désolation; et les dames, ne se sentant pas le courage ou la force de tenter la route périlleuse qu’il faut parcourir pour atteindre à son sommet, s’arrêtèrent, tandis que M. Sanson, Clémenceau et Edouard, accompagnés de quelques nègres, continuaient leur route.

Nous ne voulons pas donner ici une description exacte de ce volcan, qui fume toujours, et dont les fourneaux, brûlant san- cesse, préparent peut-être quelque effroyable éruption qui changera un jour la face de cette île, où peut-être lui adjoindra quelque ile nouvelle, comme la Grande-Terre, qui

n’est, à vrai dire, qn’un exhaussement d’un fond sous-marin arrivé dans l’une de ces tourmentes horribles qui déchirent les entrailles de la terre et en soulèvent la surface.

De tous côtés ce sont des fumerolles d’où s’échappent une fumée blanche, intense, suffoquante ; des rochers couverts de soufre cristallisé, dont le jaune tendre a quelque chose de livide.

Comme ils marchaient lentement, et que M. Welmoth, qui, s'arrêtait de temps à autre, examinait avec soin la nature de ce sol, M. Sanson lui dit avec un sentiment d’orgueil :

« Vous voyez, Edouard, notre fortune n’est pas toute dans les habitations, et si la France, au lieu d’oublier ses colonies, ou plutôt au lieu de ne les considérer que comme une charge inutile, voulait dépenser dans ce pays quelques-uns de ces millions qu’elle jette à des travaux inutiles, et essayait ici de ces grands travaux qui font la richesse des nations, elle y aurait bientôt trouvé une compensation de ses sacrifices.

« Comme l’Angleterre, elle est tributaire de la Sicile, qui finira par lui faire payer ses soufres à un prix que vos capitaux seuls pourront atteindre. Alors peut-être elle pensera qu’elle possède une île où se trouve ce premier élément de la force protectrice des nations.

« Mais, en France, il semble que le mot colonie soit le synonyme de ruine ; il s’est fait un cercle d’économistes qui ont imaginé que chaque sol devait suffire à ses habitants, et que si ou parlait d’une dépense qui dût passer les mers, ils s’insurgeraient contre la prodigalité du pouvoir. »

M. Sanson finit cette phrase d’un air triste, et ajouta en secouant la tête :

« Ce n’est pas ainsi en Angleterre. »

M. Welmoth, eu ne croyant sans doute que répondre à cet éloge indirect de son pays, s’écria vivement :

« Non, certes, et si nous le possédions, nous ne négligerions pas une pareille ressource. »

Ctémenceau fut ramené, parcelle observation, au souvenir de ce qu’il avait promis à M. Owen, et remarqua que M. Welmoth ramassa une assez grande quantité de ce soufre, pour rapporter, disait-il, un souvenir de son excursion. Si Clémenceau n’avait pas été prévenu des mauvais desseins de

M. Welmoth, il eût aisément cru à cette raison que donnait Edouard.

C’est assurément une des manies les plus singulières des Anglais que de rapporter des souvenirs matériels de leurs voyages. Cette manie, souvent ridicule, va quelquefois jusqu’à la plus sotte prétention et quelquefois aussi jusqu’au vandalisme. Un Anglais ramassera un caillou dans une rivière pour dire qu’il a traversé cette rivière, et dérobera ce qui lui tombera sous la main dans un édifice pour constater son passage.

J’ai visité, à quelques années de distance, des caveaux où existaient les débris d’un tribunal de francs-juges ; la dernière fois que j’y passai, il ne restait que les murs, et le gardien me dit que tout le reste avait été volé morceau par morceau par les Anglais touristes. Dans l’occasion, s’ils le pour vaient, ils casseraient un doigt à l’Apollon du Belvédère pour le mettre dans leur poche et le pendre ensuite dans leur parloir de Londres. Ce n’était pas chose étonnante pour M. Sanson, qui connaissait cette manie, que le soiu avec lequel M. Welmoth remplissait ses poches de petits morceaux de soufre; mais dans l’opinion de Clémenceau, il y en avait beaucoup plus qu’il ne fallait pour l’étaler sur une cheminée ou sur une étagère, et la provision qu’il faisait pouvait fort bien servir à des renseignements d’une plus haute portée.

Clémenceau tit comme Edouard, en remarquant l’attention extrême avec laquelle il examinait la nature du sol, ses dispositions, et de quelle façon il serait possible de tracer une voie commode de la montagne à la mer.

Ce fut ainsi que nos explorateurs arrivèrent à cette partie de la Soufrière qu'on appelle la grande Fente, et qui divise la montagne en deux.

Cette immense fissure est elle-même transversalement coupée par un amas de roches qui la traversent comme un pont suspendu au-dessus du gouffre. Ces rochers, précipités sans doute du sommet, se sont rencontrés au moment où ils roulaient ensemble dans l’abîme, et se sont arrêtés à son orifice.

Clémenceau lança quelques pierres dans le gouffre, du côté où la fumée ne s’échappe pas, et tous trois les entendirent rouler longtemps dans ses profondeurs.

La blanche vapeur des fumerolles qui entourent la grande Fente leur voilait les chemins qu'ils venaient de parcourir, et, par un sentiment singulier, Clémenceau et Welmoth se dirent que là pouvait se commettre le crime le plus affreux, sans qu'il en restât de traces. Ils étaient tous trois armés à la vérité, mais accompagnés d’une douzaine d’esclaves robustes et contre lesquels leurs fusils ne leur seraient que d’un bien faible usage ; car à la faveur de la vapeur dont ils étaient entourés, ces esclaves eussent pu s’approcher et les précipiter avant qu’ils se fussent mis en état de défense.

Cette idée, commune aux deux Européens, se montra sans doute si bien sur leur visage, ou éclata si vivement dans le regard prudent et observateur qu’ils jetèrent autour d’eux, que M. Sanson s’en aperçut et ne put s’empêcher de sourire, et comme s'il eût voulu les éprouver, il leur dit :

« Cette ascension m a fatigué, asseyons-nous ici un moment. »

Soit véritable pusillanimité, soit cette crainte basse que Dieu donne à l’homme d’un cœur pervers et qui lui fait attribuer à d’autres des projets aussi coupables que ceux qu’il médite, M. Welmoth parut surpris de cette proposition, et, par un mouvement plus fort que lui, il se recula, tandis que Clémenceau lui disait d’un air railleur :

« Nous sommes deux avec vous, monsieur, ne craignez rien. »

L’attaque était trop directe et trop vive à la fois pour que M. Sanson ne la comprit pas, et peusant que ce n’était que l’expression du ressentiment que pouvait avoir gardé Ernest du mauvais tour que l’Anglais avait voulu luijouer, il s’empressa de dire en riant :

« Nous sommes deux aussi, monsieur Clémenceau, mais je me suis trouvé seul ici, et à une époque où la qualité des blancs n’était pas comme aujourd’hui une protection contre les noirs.

— La croyez-vous bien efficace, monsieur? » dit Clémenceau, tandis que M. Welmoth, redevenu maître de lui, semblait calculer l’heure et la manière les plus propices à punir Ernest dé son outrecuidance ?

« A ce point, dit M. Sanson, que je préférerais voyager dans les mornes les plus sauvages et aux environs des retraites

inaccessibles où se retirent les nègres marrons, que sur vos grandes routes des environs de Paris.

» J’ai éprouvé moi-môme cette puissance, et, comme je vous le disais, à une époque où l’on avait fait aux nègres un mérite de la destruction des blancs. J’étais bien jeune alors, je revenais de France et j’étais, comme vous, peu habitué à cette nature colossale qui devait jeter sur mon aventure une couleur assez sombre pour épouvanter l’homme le plus résolu. »

M. Sanson avait évidemment le désir de raconter cette histoire.

Etait-ce seulement cette envie commune de dire un événement dans lequel on a joué le principal rôle, ou bien M. Sanson aurait-il trouvé dans ce récit une occasion de donner un avis aux deux jeunes gens? c’est ce que Clémenceau ne put deviner; mais il lui suffisait que cela pùt plaire à M. Sanson pour qu’il l’engageât a leur raconter cette aventure, et il insista d’autant plus que M. Wehnoth paraissait trouver qu’ils perdaient un temps précieux et que ces dames s’ennuiraient à les attendre.

« Soit, dit M. Sanson, d’un air particulier, je vous satisferai tous deux, vous, monsieur Clémenceau, en vous disant ce qui m’est arrivé ; vous, mon cher Edouard, en le racontant pendant que nous allons descendre la montagne. »

Les visiteurs se remirent en route, et voici ce que leur dit M. Sanson.

Page 1