UNE HISTOIRE
C’était quelque temps après l’expédition du général Richepanse ; j’étais rentré à la Guadeloupe avec l’espoir de me mettre à la tête de mes habitations, mais voulant auparavant étudier l’état de la colouie, je m’étais retiré chez l’un de nos plus riches propriétaires de la Capesterre, petit bourg
situé au bord de la mer, à l’extrémité de la riche et fertile plaine qui commence au pied de la montagne sur laquelle nous sommes.
11 y avait dans ce village une petite garnison commandée par un Marseillais qui avait amené avec lui sa femme; elle était fort jolie, très-coquette, et je n’étais pas le premier qu’elle eût séduit par ses manèges; mais j’avais peine à croire ce qu’on m’avait raconté d’elle.
£ une époque où beaucoup de nègres insoumis rôdaient encore dans les bois tous remplis de leurs sanglantes prouesses, Mariana se plaisait à donner des rendez-vous dans les lieux les plus éloignés, et jusque dans les bois qui ferment ce côté d’une barrière infranchissable.
Il était difficile de savoir jusqu’où avait pu aller sa faiblesse pour ceux qui avaient accepté celte proposition ; mais jusqu’au jour où je parus, personne n’avait encore voulu payer son tête-à-tôte avec elle d’un pareil danger, à l’exception de deux officiers français qui furent assassinés à quelques jours de là.
J’avais dix-huit ans, messieurs, et à cet âge on trouve dans le danger un attrait de plus à l’amour. Non-seulement le Marseillais était un bravache qui prétendait qu’il passerait son épée au travers du corjis du premier galantin (pii ferait les yeux doux à sa femme, mais il y avait encore l’histoire des rendez-vous nocturnes, qui me souriaient étrangement.
Je me mis donc sur les rangs, et au bout de quelques jours, sans qu’il eût été besoin de beaucoup soupirer, je .me crus en droit de faire une déclaration en forme à Mariana.
La réponse ne se lit pas attendre, elle me dit en riant :
« Je ne cause pas de ces choses-là dans une maison où les murs ont des oreilles, ni aux endroits où peuvent arriver les curieux et les médisants. Demain, après la chute du jour, trouvez-vous à la Roche-Grise. J’y serai
— J’y serai aussi, lui dis-je. »
Elle me regarda en face, et je compris son doute.
« J’y serai, lui dis-je, et je vous attendrai toute la nuit. »
— Vous l’oserez?
— Je l’oserai. »
Marianna avait trente ans à peu près et moi dix-huit. Elle me considéra d’un air d’intérêt et me dit doucement :