‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 13 sur 25 · LE BAN A N 1 E II · texte numérisé non relu

LE BAN A N 1 E II

» Pauvre enfant ! vous en êtes capable... non, je n’y serai pas...

— Vous me l’avez promis; j’ai votre parole, lui dis-je en lui prenant les mains. »

Elle se retira brusquement en me disant :

« Vous êtes un fou... je ne veux pas. »

Je me piquai un peu et lui dis d’un air railleur :

« Serais-je donc le premier qui aurait eu ce courage? »

A ces mots, elle pâlit et se cacha la tête dans ses mains. J’avoue que le souvenir de la mort des deux officiers me frappa à ce moment sous un aspect différent de celui sous lequel je l’avais envisagé jusque là, et la pensée que ce pouvait être une expiation d’un bonheur déjà acheté par un grand péril me fit peur.

Mais ce fut cette peur même qui me pressa plus vivement; j’eus honte de moi, et je dis à Marianna :

« Demain, à la chute du jour, je serai à la Roche-Grise. » Cette singulière femme m’arrêta et me dit tout à coup :

« Vous m’aimez donc bien, enfant?

— Je veux que vous en soyez sûre, Marianna. »

Elle demeura un moment incertaine, elle éprouvait une angoisse cruelle, puis elle me dit tout à coup :

« Eh bien! je vous aime aussi, et c’est parce que je vous aime que je ne veux pas que vous alliez à la Roche-Grise. » L’effroi qui se peignait dans ses yeux me confirma dans le soupçon que ce rendez-vous renfermait quelque affreux mystère, et je dis à Marianna

« Que craignez-vous donc pour moi, Marianna? est-ce qu’on revient condamné à mort de vos charmants rendezvous? »

Elle attacha sur moi ses yeux étincelants, et me dit avec un accent de pitié :

« Vous êtes un enfant d'avoir voulu avoir mon amour, et vous le seriez encore plus de vouloir pénétrer ce mystère Vous pouvez aller, si vous le voulez, à la Roche-Grise. . je n’irai pas. »

A ces mots elle me quitta.

A partir de ce jour, je remarquai un étrange changement dans la conduite de Marianna ; autant elle était agaçante autrefois envers tout le monde, autant elle devint froide et ré-

servée. Quant au capitaine, qui semblait être aveugle avant ce jour et qui encourageait sa coquetterie, au lieu de rester complaisant et empressé, il devint sombre, morose et presque brutal pour elle.

Ceux qui n’étaient pas dans le secret de mon entretien avec Marianna disaient que le capitaine avait enlin découvert les galanteries de sa femme, tandis que je. ne pouvais douter qu’elle n’eût à souffrir les brutalités de son mari que pour une raison contraire.

Quel mystère renfermait donc le bois terrib le où se trouvait ce bloc énorme de Rocher que l’ou appelle la Roche-brise ?

Le désir de l’apprendre me dévorait, et plusieurs fois je fus tenté de proposer à quelques-uns de mes jeunes gens de faire avec moi une excursion dans cet endroit ; mais je réfléchissais que, si j’arrivais à découvrir le mystère, il pouvait être de nature à perdre Marianna, et que moins que tout autre j’avais le droit d'attirer un malheur, peut-être effroyable, sur une femme qui du moins m’avait sauvé de ma propre imprudence.

Les jeunes gens ont une singulière manie, c’est de juger les hommes qu’ils voient comme ayant toujours été ce qu’ils sont.

Lorsqu’ils se trouvent en face d’un homme de cinquante ans, ils admettent très-difficilement que cet homme, devenu calme, posé, grave, prudent, ait eu les passions folles, vives, chevaleresques de la jeunesse, et ce fut avec étonnement que Clémenceau écouta le récit de M. Sanson et son scrupule délicat. M. Welmoth paraissait prendre à ce récit un tout autre intérêt que celui qu’y prenait Ernest, et ses sourcils froncés, ses lèvres contractées eussent prouvé à Clémenceau s’il l’avait remarqué, qu'il avait pour l’Anglais un sens bien différent.

Quant à M. Sanson, quelle que fût son intention en faisant ce récit, il n’avait pas l’air de s’adresser à l’un plutôt qu’à l’autre, et il continua sans paraître remarquer îa manière dont on l’écoutait :

La supposition que j’avais faite sur ce secret singulier avait refroidi de beaucoup la cour assidue que je faisais avant à Marianna, et je l’évitais le plus que je pouvais.

Mais mes soins avaient été trop évidents pour qu’on ne remarquât pas combien j’avais changé de manières vis-à-vis d’elle ; et, sans me le dire de façon à ce que je pusse m’en fâcher, on me laissait entendre que la peur que me faisait le capitaine entrait pour beaucoup dans ma froideur.

J’aimais Marianna de cet amour de dix-huit ans qui trouve en toutes choses des excuses, et plus je voyais Marianna souffrir, plus je la désirais, mais plus je craignais que cette femme ne fût indigne de moi et ne valût pas la peine que je fisse taire les petits propos médisants dont on m’accablait.

Voici donc ce que je résolus de tenter pour sortir de cette perplexité.

Un soir que tout le monde était à une réunion dansante et que je fus assuré de ne rencontrer personne sur mon chemin, je quittai la Capesterre, et je me rendis vers les bois qui embrassent la montagne jusqu’au sommet.

J’arrivai jusqu’à la Roche-Grise sans que rien eût pu m’effrayer ; c’était autour de moi une solitude profonde, un silence solennel. J’étais armé, et, après une assez longue attente, après avoir parcouru et fouillé le bois autant que le pouvait un homme seul dans ces épais fourrés, je m’apprêtais à retourner sur mes pas, lorsque je crus entendre à quelque distance le bruit d’une cognée attaquant un arbre.

Ce bruit était très-rapproché, . et j’y courus... La lumière pénétrait encore assez dans le bois pour que je pusse voir où j’allais, et je reconnus en effet qu’un coup de hache venait d'être frappé au pied d’un palmiste. Ce bruit et cette entaille profonde me prouvèrent que quelque nègre était près de moi, et que probablement il avait fui au mouvement que j’avais fait.

Il n’y avait pas là de quoi m’épouvanter, et je cherchais à découvrir de quel côté le nègre avait pu fuir, lorsqu'un nouveau coup de hach’e, frappé à une distance encore bien plus rapprochée, vint me tirer d’embarras. Cette fois, j’y marchai avec plus de précaution. Je trouvai l’endroit, l’empreinte de la hache ; mais celui qui avait donné le coup avait disparu.

Etait-ce un piège pour m’attirer? Je n’en doutai pas, surtout lorsque j’entendis le même coup se répéter à une distance plus éloignée et dans une autre direction

J'armai mon fusil, et, comprenant qu’il serait par trop imprudent de poursuivre seul une pareille tentative, je songeai à me retirer; mais la chose n’était pas facile, car le v nègres avaient conservé des fusils, et une halle pouvait aisément m’atteindre par derrière. Je reculai donc lentement en reprenant le chemin que je m’étais frayé, mais tout à coup une liane se tendit vivement derrière moi, et, emporté par le mouvement, je tombai sur le dos.

A l’instant même, et comme si chaque arbre eût ronfermé un homme, je me vis entouré de vingt nègres, le coutelas lové sur moi.

J’allais périr lorsque tout à coup on s’écria :

« Arrêtez! c’est le maître! c’est M. Sanson! »

Et je vis un ancien esclave de notre habitation se placer entre moi et les assassins.

Il n’était pas le seul de cette troupe qui me connût, et je trouvai autant de protecteurs que d’anciens esclaves qui avaient appartenu à mon père.

Les étrangers me voulaient égorger, les miens ne le voulaient pas, et probablement une rixe allait s’ensuivre, lorsqu’une voix osa proposer de s’en rapporter à la décision du chef.

Cet avis fut accueilli comme un moyen de conciliation ; l’on me releva et on m’ordonna de marcher. Comme je m’y refusais, nos anciens esclaves s’emparèrent de moi et m’emportèrent. Je les laissai faire, comprenant que c’était le seul moyen de m’arracher à la fureur de leurs compagnons. Je me résignai à les suivre de bonne grâce, et nous marchâmes durant toute la nuit sans que je pusse reconnaître ni dans quelle direction ni à quelle hauteur nous nous trouvions.

Le jour était levé depuis longtemps, et cependant le bois était tellement épais que je n’avais pu encore voir le soleil, lorsque nous arrivâmes tout à coup au milieu d’une clairière où se trouvaient à peu près une centaine d’ajoupas.

Malgré la fatigue, on me conduisit immédiatement devant le chef, dans lequel, sous la couleur noire dont il s’était barbouillé le visage, je crus reconnaître un blanc.

« Qu’es-lu venu faire dans le bois ? » me dit-il brusquement.

Je voulus, à tout risque, pénétrer dans le mystère que j’étais venu chercher, et je lui répondis hardiment :

« J’v attendais une femme. »

Cet homme m’examina et reprit :

« Tu n’es pourtant pas un officier, tu es monsieur Sanson.

— Oui! oui! crièrent mes nègres, c’est M. Sanson. »

Cela parut étonner le chef, qui me dit :

« C’est Marianna que tu attendais ?

— C’est elle, lui dis-je. *

Il se retourna vers les autres nègres, et leur dit aussitôt :

« C’est Marianna qui nous l’envoie; vous savez ce que cela veut dire. »

Et sans autres discours il prit un fusil placé près de lui et l'arma ; mais mes fidèles se jetèrent encore au-devant du coup, et priant et menaçant, ils obtinrent que toute la bande serait attendue jusqu’au soir pour décider de mon sort.

Ce fut, comme vous devez bien le penser, une cruelle journée pour moi.

On m’avait attaché à un poteau, et deux nègres montaient la garde devant ma personne. Ce fut enfin le tour de deux de me anciens esclaves, et celui qui avait été le plus ardent à me défendre me dit alors :

« Maitre, ferme les yeux et fais semblant de dormir pendant que je vais parler. »

Je fis ce qu’il me dit, et alors il se mit à se promener devant moi et à chaque fois qu’il passait le long de mon poteau il me parlait à voix basse.

« Maitre, me dit-il d’abord, nous te sauverons, mais ne dis pas qui t’a donné un rendez-vous. »

Il passait et disait :

« Maître, nous voulons tous retourner à l’habitation. »

11 passait encore et reprenait :

« Nous sommes bien malheureux.

« Tu nous recevras, n’est-ce pas?

« Tu diras aux autres maîtres d’étre indulgents.

» Ouvre les yeux pour dire oui. »

J’obéis, et pendant" une demi-heure je reçus ainsi des avis et mille autres marques de repentir et de soumission.

Enfin le soir vint, et grâce à ma •jeunesse, et surtout à la résistance de mes nègres qui avaient entraîné une assez

grande quantité de leurs compagnons dans leur parti, mon salut fut décidé, et l’on m'annonça qu’on profilerait de la nuit pour me conduire hors de la forêt.

Ce fut encore une marche pénible, au bout de laquelle on me banda les yeux.

Je compris que nous quittions les bois ; et quoique je fusse porté par quatre nègres vigoureux, je sentis qu’ils parcouraient un pays horriblement difficile. Bientôt les vapeurs sou- ' frées m’avertirent de l’endroit où je me trouvais; et lorsqu’on m’ôta mon bandeau , j’étais à cette même place où nous nous sommes assis tous trois il n’y a que quelques instants.

C’était une nuit profonde, et peut-être suis-je le seul homme qui se soit trouvé à pareille heure près de ces deux gouffres béants, entouré d’hommes qui n’avaient qu’un geste à faire pour me précipiter dans les abîmes sans fond.

Je doutai un moment de leurs intentions ; mais lorsque le chef m’ordonna de jurer sur le démon infernal du volcan que je ne trahirais pas le secret de la retraite des nègres, je Compris qu ils avaient voulu donner à ce serment une apparence effroyable ; et, je puis le dire sans honte, j’avoue que, lorsque je tendis la main sur l’abîme en adjurant le Satan qui y présidait, il me prit une sorte de crainte superstitieuse de voir des flammes s’élancer, ou d’entendre âne voix terrible me répondre. Mais j’avais à peine prononcé le serment voulu qe les nègres disparurent comme par enchantement, et je demeurai seul sur les rochers.

"Le jour ne tarda pas à paraître; et comme ce n’était pas la première fois que je visitais la Soufrière, je pus m’orienter, et je me rendis à la Basse-Terre, où déjà l’on avait reçu la nouvelle de ma disparition.

On m’interrogea sur ce qui m’était arrivé. J’évitai de répondre, en prétendant que je m’étais égaré.

Je m’apprêtais à retourner à la Capesterre pour arracher à Marianna son secret; mais, le lendemain même de ma disparition, on l’avait trouvée morte dans son lit.

— Alors, dit Edouard avec un empressement remarquable, vous n’avez jamais su le mystère de l’assassinat des deux officiers ?

— Vous vous trompez, dit sévèrement M. Sansonà Edouard je l’ai appris.

— Et quel est-il? s’écria vivement Clémenceau.

— Ce n’est pas une chose à raconter devant des dames, dit M. Sanson plus gatmcnt; et voilà que l’on vient au-devant de nous. Seulement n’oubliez pas que la condition que des nègres mirent à mon salut n’était pas de confirmer leur liberté, mais de leur assurer leur esclavage.

Page 1