‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 14 sur 25 · UNE ÉTOURDERIE · texte numérisé non relu

UNE ÉTOURDERIE

En effet , madame de Cambasse et Clara gravissaient alors le sentier que descendaient les trois visiteurs.

Toutefois, à leur marche rapide et surtout à l’air affairé et aux signes multipliés de Clara, M. Sanson et les deux jeunes gens comprirent qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire, et se hâtèrent d’arriver près de ces dames, dont cependant la présence calmait beaucoup leur inquiétude. Mais, au lieu de les attendre, Clara leur crie d’accourir, et retourne elle-même vers une partie de la route cachée par un coude et d’où s’élevait une sorte de tumulte.

Clémenceau, plus agile que ses deux compagnons, arrive le premier et voit au milieu de la route un homme pâle, défait, assis sur un tertre et soutenu par un gendarme, tandis que deux autres, le sabre au poing, et paraissant obéir à un homme d’une figure sinistre , placé derrière eux , maintenaient une foule de nègres qui semblaient vouloir leur arracher ce malheureux.

C’étaient des cris, des hurlements, un trouble extrême ; les nègres pressaient peu à peu les gendarmes, sans violence apparente; ils en avaient déjà séparé un du groupe, et, le serrant entre eux, ils avaient rendu ses efforts inutiles.

Clémencea i, au premier regard, voit que par cette manœuvre persévérante ils atteindront celui que la force publique a pris sous sa protection, et, supposant qu’il s’agit de

quelque féroce vengeance que les nègres veulent tirer de ce malheureux blanc, il se jette en étourdi au milieu de la foule, sans considérer que quelques-uns des jeunes créoles qui étaient restés avec madame de Gambasse et Clara demeuraient, non pas les spectateurs impassibles de cette scène, car ils la suivaient avidement des yeux, mais ne s’y mêlaient poiDt.

Si Clémenceau avait eu près de lui quelqu’un à qui il eût pu dire sa pensée, il se fût sans doute écrié :

« Regardez, voilà ces esclaves que vous dites heureux à ce point qu’ils chérissent leur esclavage : probablement exaspérés par mille cruautés, ils poursuivent l’un de ces maîtres indignes qui sont pour eux des bourreaux implacables; et voyez comme le lâche tremble et pâlit maintenant.»

En vertu de ce mouvement oratoire, Clémenceau s’élance au plus fort de cette foule pressée, et, croyant faire d’autant plus d’héroïsme qu'il sauvait un coupable, il écarte les nègres, parvient jusqu’au gendarme déjà séparé des siens, se joint à lui et regagne le groupe au milieu duquel se trouve le malheureux poursuivi, plus pâle encore et plus défait. Au moment où Ernest arrive, le monsieur qui avait l’air de commander aux gendarmes, quoiqu’il fût en habit civil, le salua et lui dit d’un ton empressé :

«Je vous remercie, monsieur, de votre concours; vous ôtes sans doute un ami de M. L...., persuadez-lui denous suivre, c’est ce qu’il a de mieux à faire; les bonnes intentions et le dévouement de ses esclaves ne le sauveront pas, et cela peut devenir une fâcheuse allaire.

— De quoi s’agit-il donc? » fit Ernest en regardant autour de lui et en voyant que les nègres suppliaient plus qu’ils no menaçaient, et que les gendarmes ne les repoussaient pour ainsi dire que pour ne pas trahir leurs devoirs.

Probablement le monsieur allait expliquer à Clémenceau la cause de tout ce tumulte, lorsqu’il aperçut venir de loin une douzaine de nouveaux nègres accourant à toutes jambes, en poussant des cris et en clévant les mains en l’air.

« Faites attention, dit le fonctionnaire civil aux gendarmes, ceux-ci ont l’air moins bien intentionnés. »

Puis se tournant vers le prisonnier, il lui dit .

« Marchez, monsieur, ou il arrivera malheur... »

Celui-ci voulut se soulever, mais soit par calcul, soit que les forces lui manquassent, il retomba sur le tertre.

« Mais qu’a donc fait cet homme? dit Clémenceau.

— Eh ! mon Dieu, monsieur, lui dit l’huissier avec impatience, il a fait des dettes ; j’ai mission de l’arrêter, et voici une heure et demie que je lutte avec tout l’atelier qui veut me l’arracher. »

Clémenceau rougit jusqu’aux oreilles.

Il s’était donc associé à un huissier et à des gendarmes pour contribuer à l’arrestation d’un débiteur, car sans lui la pression lente des esclaves qui se rapprochaient insensiblement du prisonnier e\it probablement fini par diviser la petite troupe et eût favorisé l’évasion du maître. Mais le corps d’armée de l’huissier s’était reformé grâce à lui, Clémenceau, et les esclaves semblaient abandonner leur projet.

A ce moment, Clémenceau se fût souffleté s’il l’avait pu, surtout lorsqu’il pensait que c’était en présence d’Edouard, de Clara, de M. Sanson, de madame de flambasse, de dix autres personnes qu’il avait fait cette cruelle sottise. Il voyait qu’on le regardait, et commençait à perdre la tête, lorsqu’il aperçut à quelques pas de lui Jean Plonget, qui semblait lui demander ses ordres du coin de l’œil.

Ernest profita de ce secours inattendu, et lui désigna le gendarme qui tenait le prisonnier.

Pendant que Jean Plonget tournait la position, les nègres qu'on avait aperçus de loin étaient accourus; ils pénétrèrent rapidement jusqu’à l’huissier, et alors Clémenceau put juger ce que voulaient ces malheureux, qu’il croyait poussés à la vengeance par la férocité do leur maître.

Ils apportaient avec eux tout ce qu’ils possédaient; les plus misérables, leurs habits les meilleurs, d’autres leurs petits bijoux, quelques-uns de l’argent. L’un d’eux tendit à l’huissier une bourse renfermant douze doublons, tous lui promettant leurs volailles, leurs cabris, leurs bestiaux, pour payer la dette de leur maître. L’huissier refuse; mais ce mouvement et la discussion qui s’en suit ont permis à quelques femmes de se glisser jusqu’auprès du prisonnier; elles se placent entre lui et les agents de la force publique, et, n’osant lutter contre eux, elles se couchent par terre, de façon que l’on ne pouvait plus l’enlever sans les fouler aux pieds.

Les gendarmes les menacent de leurs sabres , mais elles restent immobiles, et l’une d’elles, leur montrant son cou, leur crie :

Coupez-le, je ne quitterai pas mon maître. »

L’huissier hésite, les gendarmes hésitent. M. L..., à moitié revenu à lui, veut éloigner ses esclaves, lorsque tout à coup on entend la voix de Jean Plonget qui s’écrie :

« Gare ! gare ! voilà un peu d’eau pour ce pauvre homme qui se trouve mal. »

Jean en apportait son chapeau tout plein ; on le laissa passer et il se place en face de M. L...

« Voilà, voilà, dit-il, comment on fait revenir un homme.»

Et il lance l’eau à tour de bras au visage de M. L..., ou plutôt au visage du gendarme qui le tenait. Celui-ci, surpris, sulToqué, lâche le prisonnier pour s’essuyer les yeux, et aussitôt, par un mouvement rapide, spontané, on enlève M. L.,. et il gagne un coin du bois par où il parvient à s’échapper.

Cet exploit du domestique sauva l’Iionneur de son maître, mais il faillit coûter cher à Jean Plonget.

Le gendarme lui avait mis la main sur le collet et voulait l’arrêter comme ayant favorisé l’évasion du prisonnier; mais Jean Plonget était trop Normand pour résister, et personne n’eût pu prendre l’air plus pantois et plus désolé pendant qu’il disait :

« C’est ma faute, pardonnez-moi; que je suis bétel... mais quelqu’un m’a tiré le bras par derrière... c’est sûr, je l’avais pourtant bien visé. »

Jean lit si bien, et Clémenceau, dont l'huissier ne croyait pouvoir suspecter les intentions, ayant déclaré que c’était son domestique, on le relâcha, et peu à peu tout le monde se dispersa.

Lorsque Jean et Clémenceau rejoignirent leur société, M. Sanson dit en riant à Jean :

— Tu as imaginé là un bon moyen, mon garçon.

— 11 n’est pas de mon invention, dit Jean d’un ton modeste où il y avait une montagne d’orgueil. Je l’ai vu faire à M. Frédérick Lemaître dans la fameuse pièce de Cartouche.

Clémenceau, bien que l’on ne put soupçonner le mouvement ijui l’avait poussé, était embarrassé de lui-méme; car, d’une façon ou d’autre, son intervention n’était pas conve-

Dable, et s’il eût bien voulu s’apercevoir qu’aucune des personnes présentes ne s’y était inélée, il aurait compris (pic c’était parce qu’aucune ne voulait ni aider à une résistance à la loi, ni à une arrestation qui semble toujours odieuse pour raison de dettes.

Pourquoi donc Clara avait-elle appelé son père avec tant d’ardeur? Etait-ce pour lui donner le spectacle de cette lutte?

Non, certes; car, tandis que Clémenceau faisait sa sotte expédition, elle suppliait son père, madame de Cambassc, Edouard, de venir en aide à ce pauvre homme; elle voulait y participer de toute son épargne, et lorsqu’on se remit en route, M. Sanson lui répondit :

« Allons, voyons, je te promets d’arranger cette affaire avec les créanciers, si c’est possible. »

Clara remercia son père en l’embrassant.

Clémenceau et madame de Cambasse se regardèrent et parurent se comprendre, et Ernest se souvint de l’entretien qu’il avait promis d’avoir avec cette dame.

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