CONFIDENCES
L’événement qui venait de se passer devint un texte de conversation dont M. Sanson s’empara, comme s’il eût voulu en profiter pour donner aux deux jeunes gens une nouvelle leçon.
« Vous le voyez, messieurs, leur dit-il, voilà, ces esclaves qu’on vous représente comme des victimes qui nourrissent contre leurs maîtres un ressentiment qui n'attend qu’une occasion pour éclater.
» Ce dévouement vous prouve, tout au moins, une chose assez bizarre, c’est que l’esclave est, pour ainsi dire, plus riche que le maître ; c’est qu’il possède, sinon d’après la loi
écrite, du moins d’après la coutume , et que sa propriété est bien distincte, bien indépendante, bien séparée de celle du
maître, et qu’il n’est jamais eutré dans la tête de M. L ,
malgré son malheur (pas plus que cela ne pouvait entrer dans la tête d’un colon plus heureux), de prendre ce qui appartient à ses esclaves pour se libérer. »
M. Welmoth savait fort bien que répondre, c’était accepter la leçon; il garda le silence, comme si on eût parlé d’une affaire qui ne le concernait pas ; mais Clémenceau, qui avait dans le cœur cette franchise qui ne déserte pas ses opinions, même lorsqu’on ne les attaque qu’iudirectement, répondit à M Sauson :
« Peut-être, monsieur, pourrait-on tirer de ces deux faits une conclusion tout opposée à celle que vous nous montrez. Sans doute ces faits témoignent en faveur des maîtres, trop légèrement accusés de tyrannie, mais ne témoignent-ils pas aussi en faveur des esclaves? Ces faits prouvent qu’ils possèdent, donc ils savent acquérir et garder, et ils prouvent aussi que l’usage que ces pauvres gens font de ce qu’ils possèdent peut, en certaines circonstances, comme celle-ci, être dirigé par les sentiments les plus généreux et les plus intelligents. »
M. Sanson sourit d’un air d’incrédulité et s’apprêta à répondre de ce ton amical qu’on prend pour celui dont on veut éclairer la raison, parce qu’on croit à la sincérité de ses opinions, quoiqu’on ne les approuve pas ; ton bien différent de cet accent de reproche amer avec lequel il s’était adressé à M. Welmoth, dont il soupçounait probablement les vues intéressées.
» C’est là qu’est toute l’erreur, mon cher monsieur.
» Quand vous voyez le mal, vous lui donnez pour cause l’esclavage; quaud vous voyez le bien, vous l’attribuez à l’individu. Retournez complètement la question , et vous serez peut-être dans le vrai.
» Voilà vingt, trente esclaves qui possèdent, n’est-ce pas? et vous dites : Ils savent acquérir et garder. Faites-les libres demain, et dans huit jours ils n’acquerront plus, parce qu’ils ne travailleront plus.
» Le nègre, mon cher Ernest, est absolument comme l’écolier.
» Forcé au travail, l’enfant en prend l'habitude, autant par amour des petits plaisirs que cela lui rapporte que par la crainte du châtiment, et je parle ici des laborieux. Mais ôtez-le de sa classe, enlevez-le à la surveillance de ses professeurs, et dites-lui qu’il est le maître absolu de travailler ou de ne pas travailler, môme en l’avertissant que sa paresse le mènera aux plus dures privations : sur cent écoliers, tous ceux d’une nature paresseuse, et c’est la majorité, ne feront rien le lendemain; quelques-uns persisteront; mais lorsqu’ils aurout quitté une seule fois le travail pour le plaisir, et que ni châtiment ni réprimande ne les y rappelleront, ils recommenceront bientôt après ; et un mois ne sera pas écoulé que tous s’endormiront dans la plus insigne paresse; et, parce que un sur mille persévérera , vous n’admettrez pas, je pense, que l’on doive donuer à tous les enfants la liberté de faire tout ce qu'ils veulent, eu se confiant à leur intérêt pour les éclairer.
— l’ardon, dit Ernest, mais vous parlez d’enfants dont la raison n’est pas développée.
— C’est que le nègre est toujours un enfant, mou cher mousieur Clémenceau; la discipline y crée de bons sujets, comme elle en crée chez les écoliers; mais la discipline rompue, les bonnes qualités disparaissent; et c’est avec ces gens-là que vous voulez faire un peuple libre!...
« Mais vous n’auriez pas assez de haine et de mépris pour un chef d’institution qui, parce qu’il a obtenu par une surveillance active et sévère d’excellents résultats de l’esprit faible et versatile des enfants, se dirait tout à coup :
« Ils feront demain tout seuls ce qu’ils ont fait hier, grâce à mes soins ; »
« Et qui, sur ce beau raisonnement, les abandonnerait à eux-mêmes.
» Un père de famille qui en forait autant pour ses enfants serait considéré comme un fou ou un misérable; et c’est ce que vous prétendez faire pour toute une population, oubliant que, dans ce cas, leS désordres s’accroissent en raison de la puissance des passions.
— Votre comparaison et votre raisonnement peuvent être fort justes, dit Clémenceau, mais ils partent d’un fait sur lequel tout repose : c’est l’incapacité du nègre.
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— Le nègre possède l'Afrique depuis tantôt quarante siècles, repartit M. Sanson. 11 a eu, comme toutes les races créées par Dieu, le temps et l’espace pour s’améliorer.
« Bien des civilisations ont eu le temps de naitre, de grandir et de mourir en tous lieux, sans que jamais la leur ait franchi une limite qui est encore du côté de là barbarie.
» Lorsque les Celtes, nos aïeux, ont quitté leurs forêts pour aller à la conquête de la Grèce et de l’Asie Mineure, pour y trouver le bien-être qui leur manquait dans leurs sauvages forêts; quand les peuples pastoraux du Mongol, poussant les Huns qui poussaieut les Slaves, qui poussaient les Germains, inondaient les Gaules, les ltalies, les Espagnes; quand les Tartares- envahissaient la Chine, toutes ces races obéissaient à ce sentiment providentiel qui pousse l’homme vers les lieux où la civilisation doit le compléter, comme la nature de la plante la pousse vers le soleil qui doit la développer.
» Celles-là conquéraient par la guerre la civilisation que d’autres enfantaient par elles-mêmes ; mais toutes, sans exception, sont sorties de leur barbarie, les unes par leurs travaux, les autres par leurs émigrations. La race noire seule est restée stationnaire ; elle n’a rien pris par la conquête ; elle est ce qu’elle était il y a deux mille ans : elle vend à des étrangers les esclaves qu’elle immolait autrefois à ses dieux et les prisonniers qu’eHe égorgeait pour ses festins ; voilà jusqu’ici tout le progrès. Me direz-vous que c’est le climat (lui l’a condamnée à cette impuissance? Mais toute l’Afrique n’est pas sur la côte de Guinée, et son intérieur possède des climats tempérés et des rivières abondantes.
» Là où les Hollandais ont importé mie colonie florissante, les Hottentots n’ont jamais trouvé que la misère la plus dégoûtante. L’exemple est près d’eux, pourquoi n’en profitentils pas? Les Maures ont fait rayonner à leur portée une civilisation qui eût dû les tenter, s’ils avaient su la comprendre.
» Non, vous dis-je, c’est une race que la main de la nature a laissée incomplète.
— Véritablement, monsieur Sanson, dit Ernest d’un ton sérieux, oseriez-vous dire que la Providence divine eût condamné uue si nombreuse partie de ses eufants à uue éternelle ignorance et à un éternel malheur?
le bananier.
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— Et qui vous a dit, monsieur Clémeuceau, reprit M. Sanson avec une conviction profonde, que cette traite que vous appelez un abominable commerce, cet esclavage que vous regardez comme une odieuse tyrannie, ne sont pas les moyens providentiels par lesquels Dieu a résolu d’arracher ces populations à la barbarie ?
» En combien de lieux la civilisation humaine n’a-t-elle pas tracé son premier sillon avec le fer du glaive, et combien de sang n’a-t-il pas été versé par des guerres sanglantes dans ce sillon pour le féconder !
» Ne faites pas l’histoire des individus, mais faites celle des hommes, et reconnaissez avec moi que la race noire doit à la traite et à l’esclavage la conquête de l’ile la plus riche du monde, de Saint-Domingue, conquête que jamais elle n’eùt faite, ni rêvée, ni comprise. Et, n’en doutez pas, ils lui assureront, dans un avenir quelconque, la conquête de cette terre où nous sommes. Mais cet avenir même, vous risquez de le perdre pour vouloir trop le hâter.
» Tenez , monsieur Glémenceau, les instigateurs de cette folle croisade sont peut-être au fond les plus coupables, mais ceux qui se laissent aller à leur influence sont peut-être les plus malfaisants. »
Clémenceau devint rouge, et, malgré son respect pour M. Sansou, il allait peut-être répondre avec vivacité, quand celui-ci se hâta de reprendre :
« Je vous demande pardon de m’exprimer si vivement, mais c’est notre cause que je défends, une cause pour laquelle nous sommes exposés à toutes les injures et à toutes les calomnies. »
Puis il ajouta tout bas, en parlant confidentiellement à Ernest :
« Le souvenir de celte malheureuse affaire de Mariauna m’a emporté.
>< Déjà l'Angleterre travaillait, sous des apparences de bonne foi, à la destruction de cette colonie, et vous frémiriez d’apprendre jusqu’où peut descendre l'impitoyable macliiavélisme de ce gouvernement lorsqu’elle s’est proposé un but. «
Clémenceau s’étonna fort que. les galanteries de la Marseillaise Mariauna pussent se rattacher à la politique d’un
peuple, et il eût été fort curieux d’apprendre par quels fils singuliers des iulérôts si graves se rattachaient à des intérêts si frivoles.
Mais la conversation fut interrompue par l’arrivée de toute la société dans l’habitation de l’un des colons, chez qui l’on devait dîner et passer la nuit.
Ce ne fut que là que Clemenceau songea sérieusement à l’entretien qu’il avait à demander à madame de Cambasse. 11 se trouva placé prés d’elle à diner, et, saisissant un moment où la conversation était assez générale pour couvrir de son bruit quelques paroles vivement échangées, il lui dit tout bas :
« J’aurais à vous parler en particulier, madame.
— A moi, monsieur ! dit madame de Cambasse d’un air étonné.
— A vous, madame, et de choses très-graves! il s’agit des plus chers intérêts de M. Sanson.
— Ne pouvez-vous lui en parler directement?
~ M. Owen m’a dit que je ferais mieux de m’adresser à vous.
— Ah! fit madame de Cambasse, comme si ce nom eût tout expliqué et justifié la demande d’Ernest; c’est M. Owen : il s’agit donc de M. Welmoth?
— Oui, madame, » dit Ernest, qui, malgré lui, regarda en ce moment celui dont il était question, et qui vit alors qu’Edouard les considérait avec la curiosité d’un homme qui se défie de tout ce qui l’entoure.
Mais avant qu’Eruest eût pu avertir madame de Cambasse, elle lui dit :
« Après le diner, je sortirai et je dirigerai ma promenade du côté de l’allée de galbas qui mène de la route à l’habitation. Vous avez dû apercevoir, à gauche de cette allée, un bananier-figuier remarquable par son énorme dimension. C’est là que je vous attendrai.
— Je vous y rejoindrai, » dit Ernest.
Malgré le vif désir qu’il éprouvait d’entretenir madame de Cambasse en particulier, cette espèce de rendez-vous furtif ne convenait pas à Clémenceau, et, par un sentiment qu’il traita de puérü, mais qu’il ne put tout à fait vaincre, il s’en alarma.
Il était impossible de montrer cette crainte à une femme sans qu’elle y vît une sottise ou une impertinence ; et cette première impression une fois passée, Ernest n’v pensa plus, et attendit l’heure désignée avec une vive impatience.
L’assemblée était nombreuse, et M. Sauson prit place à une table de jeu. Ernest refusa d’être son partner, et fut d’autant plus contrarié, que M. Welraoth accepta avec empressement.
Cette petite circonstance devait faire d’autant mieux remarquer le refus d’Ernest, et ce refus se trouvant suivi de sa sortie du salon, il était certain que si l’on s’apercevait de son absence, on penserait naturellement qu’il avait eu le projet arrêté de s’esquiver. Cette absence, combinée avec celle de madame de Cambasse, devenait immédiatement ce que c’était en effet : un rendez-vous convenu.
Mais un rendez-vous entre un beau jeune homme et une jolie femme ne s’explique en aucun pays par des affaires d’intérêt commercial, et à ce moment Ernest n’eût pas hésité à avertir madame de Cambasse de sa crainte, s’il en eût été encore temps ; mais déjà madame de Cambasse avait quitté le salou et l’attendait sans doute, et Ernest ne pouvait pas la laisser seule. 11 se hâta donc de profiter du mouvement d’une contredanse, et disparut à son tour, bien décidé à abréger l’entretien le plus qu’il le pourrait.
Le jour s’éteignait, et le crépuscule qui commençait donnait même à ce rendez-vous un certain air de mystère qui contrariait Ernest, autant pour madame de Cambasse que pour lui-même.
En conséquence, il marcha avec rapidité, pour abréger autant que possible leur absence à tous deux; il l’atteignit avant même qu’elle fût arrivée au bananier. 11 lui proposa immédiatement de causer en regagnant la maison ; mais, par une détermination prise d’avance, que Clémenceau appela en lui-même un caprice, mais qui avait une raison que madame de Cambasse ne trouva pas à propos d’avouer, elle voulut continuer la promenade.
Ernest essaya de faire valoir quelque objection contre la fraîcheur de la saison, etc.; mais madame de Cambasse y répondit très-résolument et de manière, pour ainsi dire, à
prouver à Ernest quelle le comprenait, mais qu’elle ne voulait pas céder à un motif quelconque.
Clémenceau se tint pour averti, et comme après tout il se croyait le moins compromis dans ce qui pourrait se dire de cette disparition simultanée, il raconta à madame de Cambasse sa conversation avec M. Owen, les craintes de l’Irlandais relativement aux exigences probables de M. Welmoth, et insista sur cette phrase d’Edouard glissée en anglais à son groom, et qui menaçait M. Owen, qui sans doute gênait les projets d’Edouard.
« Je savais les engagements de M. Sanson, dit madame de Cambasse, et s’il m’eût consultée avant de les prendre, il ne l’eût certainement pas fait; car je' connais sir Edouard Welmoth, et cet homme est peut-être le plus dangereux de tous ceux que j'ai rencontrés. Mais à propos, je croyais que vous ne saviez fias l’anglais? »
Ernest lui raconta à quelle occasion il avait été entraîné à dire qu’il ne le savait pas, et comment ensuite il s’était réservé ce mensonge comme un avantage.
« En ce cas, monsieur Clémenceau, nous tenons peut-être dans nos mains le secret d’une intrigue qui nous livre M. Welmoth sans défense, et qui nous donnera le moyen de l’arrêter dans les poursuites qu’il oserait peut-être intenter.
— J’ignore, madame, dit Clémenceau, quelles armes vous pouvez avoir contre M. Welmoth; mais à une demande d’argent, c’est par de l’argent qu’il faut répondre, sauf à punir plus tard les complots de ce monsieur.
« Dans ma précipitation, j’avais oublié de vous dire que je puis personnellement tenir il la disposition de M. Sanson la somme nécessaire à sa libération. Je me suis sans doute fort mal expliqué...
— En effet, dit madame de Cambasse, vous avez l’air fort inquiet, et cependant, grùce à votre confiante intervention, M. Sanson ne doit plus avoir rien à redouter.
— Peut-être, si vous vouliez bien vous charger de celte négociation. Je ne puis faire une pareille offre à M. Sanson sans avoir l’air de connaître l’état de ses affaires, tandis que, de votre part, il pourra accepter, puisque vous savez sans doute par lui les engagements qu’il a pris.
LE BANANIER. 10l
— Je les sais par lui, comme vous dites, monsieur Clémenceau ; mais de même que je connais sa fortune, il connaît la mienne, et il sait très-bien que je n’ai pas à ma disposition une somme pareille. Mais, entre nous, vous vous préoocupez là d'un danger tout à fait imaginaire, non que votre détermination vis-à-vis M. Sanson ne soit également honorable pour vous et pour lui.
“Vous ne connaissez pas.M. Welmoth, si vous vous imaginez qu’il ait l’intention de faire valoir immédiatement et rigoureusement ses droits. S’il a eu cette intention dès le commencement, il a dû apprendre que M. Sanson n’est pas homme à céder à la crainte d’un scandale, et qu’à la moindre réclamation faite d’un tou de reproche, il trouverait moyen de s’acquitter sur l’heure, dût-il lui eu coûter une partie de sa fortune.
« Mais ce que M. Welmoth a sans doute appris, c’est que M. Sanson, comme beaucoup d’hommes, est d’une facilité extrême dans les affaires faciles; c’est-à-dire qu’autantil se montrerait récalcitrant en cas de contestation, autant il se laissera imposer toutes les obligations possibles, si on les lui offre comme service empressé.
» Vous n’avez aucune idée de M. Welmoth; c’est le caractère anglais dans l’acception rigoureuse du mot ; lent, ténébreux, froid, patient. M. Welmoth, soyez-en sûr, n’exigera pas le payement de cette créance à son échéance prochaine, il la renouvellera et y ajoutera quelque nouveau prêt, dût-il demander àM. Sanson comme un service de se charger de ses fonds; il la renouvellera, s’il le faut encore, une fois, deux fois, et c’est lorsqu’il aura engagé M. Sanson, pour que celuici puisse éprouver de véritables difficultés à le rembourser, qu’il agira ou fera agir avec la rigueur la plus impitoyable .
— Vous avez sans doute quelques raisons de parler ainsi; mais, si je ne me trompe, M. Sanson est moins favorablement disposé que vous ne pouvez le croire en faveur de M. Welmoth, et il ne se laissera pas ainsi engager.
— Cette objection m’étonne de votre part, monsieur Clemenceau.
• Je n’ignore pas à quelle intention vous êtes venu ici, et j'ai cru m’apercevoir que vous ne considérez pas comme probable la réussite de vos projets.
LE BANADIER.
-* Les affections de mademoiselle Sanson me paraissaient trop évidentes.
— Cependant cela ne vous a pas fait hésiter à venir au secours de son père?
— C’est pour ainsi dire une affaire commerciale, tout à fait en dehors des sentiments du cœur.
« M. Sanson peut préférer un autre comme gendre, et ne pas en être moins à mes yeux un homme à la probité duquel je confierais une partie de ma fortune.
— Pour la même raison, M. AVelmoth peut fort bien ne pas être un gendre selon les sentiments de M. Sanson, et lui paraître cependant un homme avec qui l’on peut traiter loyalement d’affaires loyales. C’est en cela qu’il se trompe.
» Mais, quel que soit ce danger, ce n’est pas, à mon sens, le plus pressant ; celui que je redoute surtout, c’est, je ne dirai pas l’amour, mais la préférence de Clara pour cet Edouard.
— Elle ne le cache à personne, dit Ernest d’un ton piqué.
— Et pourquoi voulez-vous qu’elle le cache, monsieur Clémenceau? Edouard est son cousin, Edouard parait l’aimer, il parait riche, il paraît vouloir l’épouser; un mariage entre eux parait la chose du monde la plus simple et la plus convenable ; Clara n’a pas tant de torts de paraître aimer M. Welmoth. »
Ceci avait été dit d’un ton assez railleur pour que Clémcnceau en fût encore plus piqué; il répondit donc sèchement :
« Aussi ne me suis-je pas étonné, comme vous pouvez le penser, de la préférence de mademoiselle Clara.
— En vérité , vous êtes admirables , messieurs , e! les femmes auraient fort à faire à vous contenter.
— Je ne vous comprends pas, madame, dit Clémenceau d’un ton pincé.
— J’aurais bien plus le droit de ne pas vous comprendre, lorsque vous parlez de la préférence de Clara.
« Pour qu’il y ait préférence, il faut qu’il y ait rivalité. Cette rivalité était fort difficile à établir, je le comprends, depuis quarante-huit heures à peine que vous ôtes ici; mais il est toujours possible, et dans les bornes du respect le plus profond, de montrer à une femme qu’on désire lui plaire,
surtout quand ce désir peut arriver à une conclusion honorable. »
Clemenceau ne voulut pas se tenir pour battu, et répondit d’un ton de fausse modestie :
« Vous me supposez, madame, plus d’habileté que je n’en ai.
— Vous en avez eu assez cependant pour montrer que vous ne vouliez pas entrer eu lutte.
— L'avez-vous remarqué?
— Comme M. Sanson, comme Clara, qui s’en est félicitée.
— Félicitée! fit Clémenceau, singulièrement vexé de ce mot.
— Oui ! félicitée de ce ton léger, et un tant soit peu moqueur, avec lequel les femmes dédaignent les hommages qu’on ne leur rend pas.
— A ce compte, mademoiselle Clara serait un tant soit peu coquette.
— Quand elle aurait voulu faire de vous ce que vous avez voulu un moment faire de moi.
— De vous, madame?...
— Vous ne me comprenez pas peut-être, dit madame de Cambasse d’un .air railleur; lorsque vous faisiez l’empressé près de moi, vous n’aviez aucune idée que mademoiselle Clara pùt le remarquer? Vous vous taisez... vous l’avouez donc...
« Serait-elle si coupable de penser que vos soins pouvaient rendre ceux de M. Welmoth plus empressés?...
— C’est un rôle que je ne veux jouer vis-à-vis de personne.
— Bah ! lui dit madame de Cambasse en lui riant au nez... Etes-vous bien srtr que vous ne le jouez pas en ce moment même? »
Clémenceau se rappela ses propres craintes, et fut on ne peut plus contrarié de voir qu’on se servait peut-être sciemment de lui pour exciter la jalousie qu’il redoutait; il répondit donc avec un accent ou une politesse affectée qui montrait beaucoup de mauvaise humeur :
« Je désirerais être bon à autre chose pour vous, madame.
— Je vous rends ce que vous avez voulu tue faire : c’est de la justice.
— Est-ce de la prudence?
— Le danger a-t-il changé, parce que c’est moi qui le crée au lieu de vous?
— Si j’ai été maladroit, et même présomptueux, devezvous être imprudente?
— Et qui vous a dit qu’en ce moment je ne fasse pas l’acte de prudence le plus consommé?
— En excitant la jalousie d’un homme qui, je le sais, vous aime de l’affection la plus vive? »
Madame de Cambasse s’arrêta et répoudit après un moment de silence :
« M. Sanson est créole, monsieur, M. Sanson est jaloux : il le sérail de son ombre, et il peut le devenir de vous ; mais cela n’excuse pas la... conliance qui vous fait croire que votre seule présence ici dût exciter la jalousie de tout autre. Je puis être seule avec vous sans que personne s’en alarme pour le repos de mon cœur... excepté M. Sanson peut-être...
— S’il en est ainsi, dit Clémenceau, si ma fatuité (permettez-moi de me servir de l’expression devant laquelle vous avez reculé), si ma fatuité, dis-je, se trouve justifiée par le caractère personnel de M. Sanson, expliquez-moi, je vous prie, comment vous pouvez appeler prudence ce que vous faites en ce moment. Je sais bien qu’exciter uu soupçon, c’est raviver une passion qui s’éteint...
— Vous Otes peu galant, monsieur, et si M. Sanson était assez jaloux pour nous écouter, il se rassurerait sur vos façons, alors même qu’il douterait de mon affection. Mais ce n’est pas le seul sentiment que celte rencontre peut exciter.
— Je n’en vois pas d’autre, pour ma part.
— Vous ôtes bien oublieux.
— Je vous jure que je me perds dans vos savantes combinaisons.
— C'est que vous ne voulez pas regarder dans vos propres observations.
— En vérité, je suis un sot, à ce qu’il parait.
— Au contraire, vous voulez être trop fin. Quand vous m’avez demandé un entretien, n’avez-vous pas remarqué de quel regard M. Welmoth nous observait?
— En effet, madame ; et je ne doute pas qu’il ne songe à tirer parti de cette rencontre...
— Eu jetant dans l’esprit de M. Sanson ce soupçon, s’il n’v vient pas, et en l'aigrissant, s’il y est venu.
— C’est mon opinion.
— Et c’est mon désir, monsieur.
— Votre désir, madame?
— Mon désir, monsieur.
« Tout mal porte son fruit. La calomnie est un trait qui revient à celui qui le lance, lorsqu’il n’atteint pas celui contre qui il est dirigé. Les insinuations calomnieuses de M. Welmoth seront autant d’armes contre lui quand j’en démontrerai la malveillance. Notre conversation a un but avouable et que je ne craindrai pas de dire à M. Sanson, quand il en sera temps; mais il n’en sera temps que lorsque M. Welmoth aura eu la maladresse de nous en faire un tort. Ce sera un commencement de lumière à jeter sur les intentions de cet homme.
— Vous êtes d’une habileté merveilleuse.
— C’est que nous avons affaire à un homme d'une adresse cruelle.
— Partagez-vous donc les craintes de M. Owen sur les résultats politiques de l’établissement de M. Welmoth en ce pays?
— Ces craintes ne sont pas sans fondement, surtout avec l'appui indirect que prêtent les faiseurs de liberté aux menées incessantes de l’Angleterre; mais, à vrai dire, je suis préoccupée d’une crainte moins haute, mais plus réelle et plus menaçante.
« Les colonies sont dans un danger réel, mais elles ne manqueront pas dans leur sein de défenseurs ardents, éclairés, et qui lutteront par tous les moyens, tandis qu’il y a ici une pauvre enfant qui n’a d’autres défenseurs que nous, et cette enfant c’est Clara.
« Tout ce que M. Welmoth pourrait vouloir tenter contre les colonies, une fois qu’il serait le gendre de M. Sanson, pourrait être réprimé par des autorités mieux éclairées sur son compte; mais tous les chagrins, tout le désespoir qui serait le partage de Clara, si elle devenait la femme de cet homme, échapperait à la répression même de sou père, et c’est de cet avenir qu’il faut la sauver.
— M. Welmoth est donc cet homme’... »
Ernest s’arrêta, ne sachant quelle épithète il devait infliger à l’Anglais; madame de Cambasse elle-même hésita, et ce ne fut qu’après un moment de réflexion qu’elle répondit :
« C’est ce qu’on appelle un vilain homme.
— Vous en savez sur lui plus que personne ici, à ce qu’il me semble.
— J’en sais trop, beaucoup trop, pour pouvoir le dire sans preuves.
« Accuser un homme d’un tort, môme grave, lorsque ce tort est dans l’ordre ordinaire des fautes, c’est souvent dangereux, mais c’est tenter une chose qui n’est pas sans probabilité de succès; mais accuser un homme d’un crime... d’un crime lâche, bas, hideux, c’est ce qu’on ne peut faire que sur des preuves éclatantes, irrécusables, et je n’en ai pas.
« Je n’ai que l’affirmation de ce qui m’a été dit, de ce dont je ne doute pas, de.ee qui, pour moi, est clair comme le jour; mais de ce qui ne sera pas admis sans contestation, et de ce que je ne puis prouver.
— Oseriez-vous me le confier?
— Je le veux, je le dois peut-être.
« C’est un récit qui me sera cruel; mais je croirais manquer de loyauté et de courage, si je reculais devant ce qu’il peut avoir de pénible pour moi.
« D’ailleurs, il vous montrera pourquoi je ne puis révéler à M. Sanson la vérité, et quelles préventions elle aurait trouvées dans son esprit; et, d’un autre côté, quelles que soient votre opinion sur Clara et vos intentions à son égard, il vous décidera à vous unir A moi pour arracher cette innocente enfant à l’avenir dont elle est menacée, vers lequel elle marche dans sa naïve confiance, et où son père la laissera peutêtre tomber, tant sa faiblesse est grande. Car, bien qu’il ait une sorte de répulsion pour M. Welmoth, par cela seul que c’est un Anglais, bien qu’il ne le croie lias exempt de certaines idées d’enthousiasme. qui lui déplaisent, si Clara lui semblait devoir trouver son bonheur dans son alliance avec sir Edouard, M. Sanson ferait taire ses répugnances et consentirait à ce mariage.
« Comme lui, plus que lui, j’avais compté sur votre arrivée pour contre-balancer l’influence de M. Welmoth, mais vous avez déserté le champ de bataille.
— Ne puis-je y rentrer?
— C’est ce dont vous jugerez après m’avoir entendue. «Mais ce récit est long; nous nous assoierons, si vous
voulez, sur le banc situé près de ce bananier?
— Volontiers.
« Je vous écoute, madame, et soyez assurée que vous vous adressez à un homme qui brûle du désir de vous montrer qu’il était digne de votre confiance.
— Je le crois, monsieur. »
Ils s’assirent l’un près de l’autre, et madame de Cambassc connu ença ainsi.