‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 16 sur 25 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

MADAME DE CAMBASSE.

Nous avons arrêté notre récit au moment où madame de Cambasse et Clémenceau s’étaient assis sur un banc près d’un bananier colossal.

Cette plante, qui prend toute sa croissance en moins de quinze mois, et qui a cependant fréquemment une élévation de quinze pieds, et dont la tige est formée de la seule réunion des pétioles, périt presque aussitôt après avoir porté ses fruits. Mais il arrive souvent que de ses racines restées en terre s’élancent bientôt dix ou douze rejetons qui prennent chacun un développement égal à celui de la première tige.

Chaque année cette racine s’étend, ces rejetons se multiplient, et grâce à la féconde nutrition de cette terre et de ce soleil, on peut voir croître et mourir tous les ans cette espèce de bosquet, car la hauteur de la plante et la largeur de ses feuilles lui donnent cet aspect aux yeux d’un Européennes fouilles se divisent au moindre vent; alors leur froissement produit un murmure triste et égal, et assez semblable aux lointains gémissements de la mer.

Cette circonstance n’est point inutile au récit de l’aventure dont nous avons déjà rais une partie sous les yeux de nos lecteurs.

Voici maintenant le récit que madame de Cambasse fit à Ernest :

» Vous savez, monsieur, que le traité de 1814 assura à l’Angleterre la possession de Sainte-Lucie.

» Cette colonie, sans importance véritable par elle-même, posait l’Angleterre au milieu des Antilles et lui permettait d’agir selon le plan qu’elle avait formé depuis longtemps de ruiner la puissance française dans cette partie de l’Océan atlantique.

» En effet, ce traité de 1814, indépendamment de toutes les colonies qu’il enlevait à la France, proclamait en principe l’abolition de la traite et fixait à cinq ans sa suppression définitive dans les colonies françaises et anglaises.

» Celte dernière mesure, quoiqu’elle ne soit pas entièrement exécutée après plus de vingt-quatre ans, n’en fut pas moins une cause de ruine pour les colons de Sainte-Lucie, qui n’avaient devant eux qu’un avenir trop court et qui demeura longtemps incertain. Mais l’Angleterre n’entendait pas faire une richesse publique des quelques îles qu’elle avait enlevées à la France, et elle était fort peu sensible aux doléances particulières de ses nouveaux sujets, qui étaient presque tous d’origine française.

» Parmi ceux qui n’avaient pas su lutter .avec énergie contre le mauvais vouloir de l’administration supérieure, était M. de Cambasse, dont l’atelier était chaque jour réduit par la désertion, contre laquelle on ne protégeait pas les colons.

» Cependant, par un heureux hasard, son habitation fut à peine atteinte par le terrible ouragan de 1817, qui en détruisit tant d’autres de fond en comble et qui ensevelit le gouverneur anglais sous les ruines de son palais.

» 11 n’en fut pas de même pour nous, dont l’habitation était la plus voisine de celle de M. de Cambasse : maisons, cases, ateliers, magasins, tout fut renversé ou plutôt balayé du sol; pas un arbre ne demeura debout; les animaux disparurent entraînés par les torrents, et si nous-mêmes n’avons pas péri dans cet affreux désastre, nous le dûmes au dévouement de nos esclaves, qui, pressés autour de moi et de mon père, nous garantirent et du danger d’étre enlevés par le vent de la terrasse où nous nous étions réfugiés, et du danger d’être brisés par les fragments de toiture ej

les branches d’arbres que l’ouragan chassait devant lui comme des projectiles lancés par une machine de guerre. Beaucoup d’entre eux périrent dans cette circonstance, et lorsque l’orage fut passé, nous nous trouvâmes littéralement sans asile, possesseurs de terres ravagées de fond en comble et privées de tous les bâtiments nécessaires à une exploitation.

» Une centaine de nègres nous restaient: bouches affamées que nous ne pouvions plus nourrir, et dont la vente était notre dernière ressource. *

» Un malheur pareil au nôtre avait frappé beaucoup d’habitants; la vente des esclaves eût été fort difficile et fort improductive ; il en résulta que , pour parer autant que possible au désastre général, les colons préférèrent se réunir et s’associer. Celui dont l’habitation avait le moins souffert prit les nègres de celui qui, comme nous, n’avait plus de moyens d’exploitation, et, en échange de cet apport, il reconnut à sou associé une part de la propriété de cette môme habitation.

» Une transaction de cette espèce eut lieu entre mon père, M. Vernan, et M. de Cambasse, son ancien ami, et quelque temps après ce désastre, nous fûmes établis dans l’habitation de ce dernier.

» À cette époque j’avais environ sept ans, et le fils de M. de Cambasse en avait déjà vingt.

» Malgré l’amitié sincère et dévouée qui existait entre mon père et M. de Cambasse, il y avait entre eux de fréquentes contestations, qui eussent amené cent fols une rupture violente, si, d’une part, la condescendance patiente de mon père, de l’autre, le caractère facile quoique emporté de M. de Cambasse, et par-dessus tout la communauté d'intéréts, n’eusseut prévenu ce fâcheux résultat. La source de ces discussions était une différence essentielle d’opinions sur presque toutes les questions.

» M. de Cambasse était un gentilhomme gascon qui, venu aux Antilles avant la révolution, en exécrait les principes, non-seulement comme noble, mais encore comme habitant t des colonies. 11 en était résulté chez lui une admiration frénétique pour l’Angleterre, qui attaquait incessamment cette révolution.

LE BANANIER. Ml

» Et lorsqu’on 1814 il apprit le renversement de l’Empire et la restauration des Bourbons, il considéra l’Angleterre comme une divinité bienfaisante et protectrice, et dans son enthousiasme il trouva que l’abolition de la traite et l’émancipation des esclaves étaient un bienfait de cette auguste nation, sous les lois de laquelle il s’estimait heureux de vivre.

» Mon père n’était point gentilhomme; mon père avait embrassé avec ardeur les principes de la révolution, et lorsque 1814 arriva, il considéra comme un malheur l’abaissement de la mère-patrie, et ce fut avec un véritable désespoir qu’il vit Sainte-Lucie passer définitivement sous la domination anglaise, et il prévit la ruine de la colonie dans les mesures prétendues philanthropiques de l’Angleterre.

» Entre des positions si différentes et des opinions si contraires, vous devez aisément comprendre le texte de la plupart des discussions.

« — Comment ! disait M. de Cambasse à mon père, vous trouvez excellent que la Constituante abolisse la noblesse, sous prétexte que les hommes sont égaux, et vous trouvez mauvais que les Anglais affranchissent les noirs?

» A cela mon père répondait : — Quand la Constituante a aboli la noblesse, c’est que la bourgeoisie, que vous méprisez si fort, avait de son côté les lumières, la probité, l’industrie, la puissance; tandis que si vous donnez lu liberté aux esclaves, ils s’en serviront pour l’incendie, le massacre...

» — Absolument comme ces bons bourgeois blancs qui ont pillé les châteaux, égorgé leurs anciens maîtres, spolié les propriétaires; vous appelez cependant cela une régénération delà nation française; eh bien ! monsieur, les nègres, qui sont mes frères et amis comme le peuple l’a été, égorgeront, spolieront, massacreront, et ils seront régénérés; ils trouveront quelque Bonaparte noir qui les mènera à la victoire, et ils finiront par avoir une chambre des députés et une charte. »

» A cela mon père répondait par des raisons que M. de Cambasse réfutait par la même raillerie, et comme je vous le disais, il en résultait quelquefois des scènes qui eussent décidé une rupture, si M. de Cambasse n’eût trouvé bon de profiter de la manière de voir et d’agir de mon père, qui

avait établi dans l’habitation un ordre sévère, tout en se donnant vis-à-vis de l’administration anglaise comme un homme qui entrait complètement dans ses vues.

» Pour que vous ne vous étonniez pas de ce qui fut la cause des événements qui me restent à vous raconter, il faut que je vous dise un dernier trait du caractère de M. de Gambasse.

» Il avait été très-beau, très-galant, très-recherché dans sa jeunesse, et ses amours avaient même excité de brillants scandales; mais à l’encontre de beaucoup de créoles, jamais il n’avait admis qu'un blanc, un gentilhomme, un maître pût descendre jusqu’à une négresse, ou même une femme de couleur, si séduisante qu’elle pût être. 11 possédait cependant quelques esclaves d’une beauté remarquable dans leur genre, particulièrement une mulâtresse appelée Christine.

» Ce mépris, cette horreur pour de pareilles faiblesses étaient si grands chez M. de Gambasse, qu’il avait chassé de chez lui un de ses neveux qui s’était laissé prendre à la beauté de cette Christine, et il s’était montré envers elle d’une cruauté qui épouvanta tous les autres. L’enfant qui était né de cette liaison supposée, et qu’on appelait Abigaïl, était une charmante créature, et si ce n’eût été les caractères ineffaçables dont est marquée la race d’où elle descendait, on eût pu croire que l’action seule du climat avait donné à sa peau sa teinte bronzée.

» La mère d’ Abigaïl mourut presque aussitôt après notre arrivée chez M. de Cambasse, et mon père, qui s’était intéressé à cette femme, obtint que son enfant me fût donné, et je la pris assez en affection pour que M. de Cambasse évitât de me faire du chagrin, en la mettant aux travaux des autres esclaves, comme il avait juré de le faire.

» Léopold, c’était le fils deM. de Cambasse, était en France lorsque tout cela arriva; il y demeura et revint vers la tin de 1820, lorsque, grâce aux soins de mon père, l’habitation avait déjà repris une activité qui promettait les plus beaux résultats.

» A partir de ce jour, les projets de mariage furent arrêtés entre M. de Cambasse et mon père, et j’avais à peine quatorze ans accomplis lorsque je fus mariée à Léopold.

» Abigaïl était alors une enfant de dix ans, et je pus remarquer que mon mari me savait gré de la protection que

j’avais accordée à cette petite esclave. Cependant, ayant demandé à M. de Cainbasse son affranchissement, Léopold luimême s’opposa à ce qu’il me fût accordé, mais cela par de si bonnes raisons que je renonçai aisément à cette prétention. Que deviendrait cette enfant si on lui donnait la liberté? Il faudrait la garder sans autorité sur elle.

» Quelques années plus tard, et à l’occasion de ma fête, je renouvelai cette demande : elle me fut encore refusée, mais par des raisons plus explicites.

» A quatorze ans, Abigaïl était une des plus belles mulâtresses de Sainte-Lucie, et mon mari me démontra clairement que l'affranchir , c’était la mettre dans la nécessité de recourir à la débauche pour vivre. Ce second refus me parut encore raisonnable, quoiqu’il montrât pour Abigaïl un intérêt plus prudent que le mien, mais que je m’étonnais de voir à mon mari.

» Quelques années se passèrent encore, pendant lesquelles j’eus le malheur de perdre mon père, et, comme M. de Cambasse, depuis notre association, s'était retiré de l’administration de notre fortune, ce fut Léopold qui se mit à la tête de l’habitation.

« Cette circonstance apporta un assez grand changement dans notre vie.

» Léopold, plus occupé de ses affaires qu’il ne l’avait été jusque là, avait riioins de temps à me donner, et quelquefois j’éprouvais l’ennui de me trouver seule en société avec M.de Cambasse , qui voulait renouveler avec moi les discussions qu’il avait jadis avec mon père, et qui devenait d’autant plus emporté que je ne le contredisais pas.

» Déjà 1830 était arrivé, et les mesures prises par le gouvernement anglais pour amener l’affranchissement des esclaves devenaient plus imminentes ; déjà même le fanatisme des abolitionnistes (permettez-moi de me servir de ce mot que justifient les odieuses machinations d’hommes, dont quelques-uns étaient peut-être égarés par une idée généreuse, mais dont la plupart étaient guidés par une basse cupidité) ; déjà, dis-je, le fanatisme des abolitionnistes avait organisé sourdement un système étrange d’affranchissement anticipé.

» 11 existait ce qu’on appelait à Sainte-Lucie une cour d’a-

mirauté, et il suffisait que, devant cette cour, un esclave se plaignit de mauvais traitements infligés par son maitre, il suffisait que cette plainte fut appuyée du témoignage de quelques autres esclaves , pour que l'affranchissement fût prononcé et le maitre spolié. Ce qui vous paraîtra encore plus extraordinaire , c’est qu’une prime de cinquante livres était accordée à celte cour pour chaque tète affranchie.

» Joignez ce misérable intérêt à l’aveuglement de la passion, et vous comprendrez que nous en étions venus à ce point d’être à la merci de la probité de nos esclaves; cela est tellement vrai, que l’on a vu dans des ateliers douze ou quinze esclaves se procurer mutuellement la liberté par des plaintes et des témoignages également faux. La passion était portée à ce point, de la part de cette cour d’amirauté, que la parole, le serment du plus honnête homme de la colonie, la vérité palpable des faits, la moralité de toute une vie, ne pouvaient balancer un moment la dénonciation du plus misérable esclave. Dans de pareilles circonstances, le meilleur moyen de défense des colons fut de séquestrer, pour ainsi dire, leurs ateliers et d’empêcher les prédicateurs des abolitionnistes d’y pénétrer; car si, d’une part, la cour de l’amirauté était là pour prononcer l'affranchissement, de l’autre, la secte abolitionniste s’introduisait dans toutes les habitations pour exciter les esclaves au mensonge et à la délation.

» Voilà, monsieur, et je vous le jure sur l’honneur, par quels moyens l’Angleterre procède à cet affranchissement ; voilà par quelle éducation morale et religieuse elle prépare les nègres de ces colonies à être dignes de la liberté.

» Grâce à la bonté aussi bien qu’à la surveillance de mon mari, notre habitation avait échappé à ce système de décimation légale, et nous étions déjà en 1832, lorsque M. Welmolli parut à Sainte-Lucie.

» C’était un homme distingué, un homme du monde, et qui, là comme ici, cachait ses projets sous des formes élégantes et presque frivoles. U avait des lettres de recommandation i)ou r mon beau-père, M. de Cambasse, et celui-ci l’accueillit avec d’autant plus d’empressement que je détestais les Anglais, généralement parlant, et qu’en particulier

M. Welmoth m’avait inspiré d’abord une sorte de répulsion instinctive.

» A l’heure où je vous parle, monsieur, j’ai vingt-huit ans ; dans nos colonies, la vie commence de si bonne heure, que je suis presque déjà une vieille femme ; .mais il y a six ans~ je passais pour être belle, et je l’étais en effet. «

Madame de Cambassc prononça cette petite apologie d’ellemême avec ce ton d’assurance cordiale qui lui enlevait toute couleur de vanité maladroite.

Clemenceau s’apprêtait à répondre par le compliment obligé en pareille circonstance, lorsque madame de Cambasse reprit en souriant :

« Oui, monsieur, j’étais belle, et vous allez dire que je le suis encore, et pourtant je crois que ça n’a rien fait à mon malheur, car j’eusse été fort laide, que M. Welmoth n’en eut pas moins joué son horrible comédie; mais que voulez-vous? ma vanité de femme a longtemps cru que celte beauté avait été le mobile des actions de sir Edouard, et ce n’est que depuis que je l’ai retrouvé ici, que je me suis bien assurée que toutes ses actions ne partaient que d’une àme corrompue, dirigée par un calcul froidement arrêté, et je ne suis pas encore trcs-accoutumée à cette idée. »

Madame de Cambasse s’arrêta encore quelques instants, comme si ses souvenirs ne se présentaient pas avec la même netteté et la même abondance, puis elle reprit, après un moment d’interruption :

» Vous voyez, monsieur, que j’hésite à aborder la suite de mou récit ; c’est qu’il me reste à vous dire une chose qui ne peut jamais être indifférente pour une femme; car, en pareil cas, elle est coupable ou ridicule. Je dois dire avec tout l’orgueil ou toute l’humilité possible que je ne fus que ridicule.

« M. Welmoth se montra amoureux de moi, et en effet je crus qu’il l’était.

» Si vous voulez bien rendre à sir Edouard la justice qu’il mérite, vous devez reconnaître qu’il s’entend à merveille à flatter les désirs et les caprices d’une femme, et que, sans l’aimer, il est très-aisé de le trouver un homme aimable. Voilà ce qui m’arriva, monsieur; voilà ce qui fit que je ne m’opposai pas à la familiarité avec laquelle mou beau-père

permit à M. Welmoth de s’introduire dans notre maison.

» Cependant le système de plainte et de délation qui nous avait épargnés jusqu’à ce jour commençait à atteindre notre atelier, sans qu’aucun de nous pensât à remarquer que cet amour d’affranchissement chez nos esclaves coïncidait avec l’arrivée de M. Welmoth dans notre maison. Comme vous devez le penser, mon mari s’alarmait singulièrement de cet esprit d’insubordination , et lorsque de pareilles plaintes étaient portées devant la cour de l’amirauté, il restait souvent absent pendant plusieurs jours.

» Remarquez, monsieur, que je vous conte ces événements comme je les ai vus alors et non pas comme je les appris depuis. En leur laissant l’obscurité dont ils furent longtemps enveloppés pour moi et pour ma famille, peut-être comprendrez-vous mieux comment ils purent arriver.

» Or, ce fut un jour que mon mari était absent de l’habitation pour la dixième ou douzième plainte portée contre lui devant la cour d’amirauté, que M. Welmoth osa donner à un amour, jusque là fort respectueux dans ses soins, un langage plus direct, et sur les intentions duquel il m’était impossible de me méprendre.

» La transition fut brusque, et je ne pense pas que jamais homme soit passé d’un hommage plus retenu à une déclaration plus significative, et d’une abnégation plus profonde à une exigence plus insolente.

» M. Welmoth poussa cette insolence tellement loin, que je n’eus pas, pour ainsi dire, le temps de me repentir d’une coquetterie ou d’une condescendance qui avait autorisé ses intentions, et que, sans lui remontrer la folie de ses vœux ou la nécessité de mes devoirs, je lui ordonnai de quitter ma maison, en le traitant comme un misérable. On eût dit qu’il avait prévu et môme sollicité ce résultat, car il fit à cette injonction une réponse qu’aujourd’hui je juge avoir été préparée d’avance, et que M. Welmoth avait assez bien calculée pour que l’effet en fût infaillible.

» — Adieu, madame, me dit-il ; de faux rapports m’avaient égaré, lorsque je vous plaignais de votre malheur : on me disait que M. de Gambasse, votre mari, cherchait dans un amour indigne une consolation à vos légèretés, et moi, égaré par cette calomnie, j’ai cru ne parler qu’à une femme

coquette, et je m’aperçois avec un profond regret que je me suis adressé à une femme qui ignorq encore toute son infortune. »

« Ces paroles furent prononcées d’un ton parfaitement désolé, et avec une pantomime de confusion douloureuse. Malgré ma colère, toutes ces paroles d’un sens douteux passèrent dans mon cœur comme de sinistres éclairs.

» M. Welmoth s’était retiré, et mon indignation, que sa présence eût sans doute fait parler plus haut que mes craintes, fit bientôt place à la curiosité passionnée que ces paroles excitèrent en moi.

* II y avait dans cette phrase perfide tout ce qui peut bouleverser l’âme d’une femme et la jeter dans cette inquiétude fiévreuse où elle ne voit plus rien sous son véritable jour, où elle n’entend plus rien dans son vrai sens.

» J étais calomniée, c’est-à-dire que je passais pour une femme assez légère et assez coquette pour qu’un homme se crût autorisé à m’adresser les plus odieuses propositions ; et mon mari se consolait de ma légèreté dans un amour honteux. C’en était assez pour que je regardasse autour de moi avec de sinistres désirs de découvrir ce qui avait pu autoriser de semblables paroles ; mais il se passa quelques jours avant que mes soupçons pussent se fixer sur personne, lorsque arriva une circonstance qui m’éclaira.

» Un matin que je déjeunais avec mou mari et mon beaupère, M. de Cambasse, on apporta une citation à comparaître de nouveau devant la cour d’amirauté, et cette citation était faite au nom d'Abigaïl.

» A ce nom, ce ne fut pas la colère qui se montra comme de coutume sur le visage de Léopold, ce fut une véritable douleur, une émotion si vive qu’il s’écria comme malgré lui :

» — Abigaïl ! elle ; c’est impossible ! Il y a quelqu’un ici qui pervertit les affections les plus vraies. »

« le ne Os pas attention à la supposition de Léopold ; mais sa douleur, ce mot d’affection dont il se servait pour qualifier l’attachement de l’esclave au maître, tout cela me frappa comme une lumière soudaine ; dans un instant je vis disparaître devant môi Abigaïl, plus jeune et plus belle que moi; Abigaïl, à qui ma protection aveugle avait fait donner une instruction qui la mettait bien au-dessus de toutes les femmes

de sa classe; Abigaïl, que ma folle générosité se plaisait à parer plus que je ne l’étais moi-môme, et je me dis tout aussitôt :

» — Voilà l’objet de ce honteux amour qui m’a été dénoncé. »

« Mon mari avait quitté la table, car M. de Cambasse, furieux de l’ingratitude de l’esclave, avait parlé de la faire châtier, et mon mari avait pâli à cette proposition. J’étais demeurée seule, et j’étais déjà certaine de la faute de Léopold.

» Un esprit comme le mien, monsieur, ne s’arrête pas aisément dans la voie où il entre avec une telle violence : ce honteux amour dont je ne doutais pas devint bientôt l’explication des calomnies dont on me disait l’objet.

» 11 y a des maris assez peu jaloux de l’honneur de leur nom, et qui poussent l’hypocrisie de la bonne conduite jusqu’à laisser planer d’eux-mémes des soupçons sur leurs femmes, pour atténuer le blâme universel qu’exciterait leur faiblesse. 11 me sembla que l’outrage de Léopold était si odieux, qu’il n’avait pu l’excuser que d’une façon plus odieuse encore.

» Je ne sais jusqu’à quel point vous me jugerez folle ; mais, une heure ne s’était pas écoulée que ce soupçou s’était formé dans mou esprit, que déjà il était devenu pour moi une certitude que j’aurais garaulie sur ma vie.

» Le hasard entra-t-il dans l’arrangement des circonstances qui suivirent, ou bien la main qui les avait préparées avaitelle si bien prévu leur concours qu’elles dussent me précipiter plus avant dans l’aveuglemént? C’est ce que je ne puis ilire, mais c’est ce qui arriva cependant.

» Vous aller en juger, monsieur. »

La voix de madame de Cambasse s’était émue en parlant ainsi ; elle-même semblait s’animer à mesure que les souvenirs de sa vie passée venaient agiter dans son âme les passions qui l’avaient jadis bouleversée; aussi, pendant le moment de silence qui suivit cette dernière phrase, Clémenceau lui ayant dit :

« Prenez garde, madame, il me semble que je viens d’entendre un léger bruit derrière nous, » elle lui répondit avec vivacité :

« — Ce n’est rien que le bruit des feuilles de ce bananier, »

Puis elle reprit avec un accent ferme, bien durèrent de la langueur traînante avec laquelle elle parlait d’ordinaire :

« Oui, monsieur ; voyez jusqu’à quel point les circonstances s’unirent pour m’abuser ; cette heure qui m’avait donné la certitude de la trahison de Léopold n’était pas passée qu'il rentra près de moi, le visage heureux et rayonnant de joie, et qu’il me dit, comme un homme qui vient d’obtenir une victoire à laquelle son cœur est intéressé :

« Je viens de voir Abigaïl, je lui ai parlé ; elle retire cette plainte qui devait lui donner son affranchissement : elle restera avec nous. ■>

« Je me mis à considérer mon mari avec l’étonnement muet que j’eusse éprouvé s’il m’eût dit en propres termes :

» Je suis sûr de garder ma maîtresse dans ma maison. #

» Si j’avais eu un doute sur la vérité de cette indigne liaison, peut-être aurais-je parlé à cet instant, peut-être une menace, une plainte, un reproche eussent-ils amené une explication qui eût prévenu de cruels malheurs; mais la trahison de Léopold était pour moi comme la lumière du soleil, et l’audace de sa joie me semblait la dernière insulte qu’il pût m’adresser : j’eus peur du vertige de colère qui s’empara de moi, et je quittai le salon pour aller m’enfermer dans ma chambre.

» Sans doute Léopold ne comprit rien à ma sortie; peutêtre n'attacha-t-il pas son regard sur mes regards égarés, et j’eus encore une heure de solitude durant laquelle je pris la triste résolution de me taire et de préparer dans l’ombre l’éclat que je voulais donner à mon infortune. J’étais jalouse, monsieur, et jalouse de mon esclave.

» Quelque intérêt que nous puissions porter à ces créatures, il y a entre elles et nous une telle distance, que bien des fois j’avais compris la longanimité avec laquelle d’autres femmes avaient supporté les faiblesses de leurs maris pour ces êtres sans àme ; jugez donc à quel degré dut monter mon ressentiment contre Léopold, lorsque je me sentis en moi-même descendue à être jalouse d’une esclave.

» Je savais bien qu’il ne pouvait pas me sacrifier à elle Domine il l’eût fait pour une femme du monde; je savais bien qu’une pareille maitresse n’aurait jamais dans ma maison cette jnsolente familiarité qui, dans cette autre liaison, vient

insulter l’épouse légitime jusque dans le foyer domestique ; mais Abigaïl était belle à faire envie à un roi; et, si esclave qu’elle fût , mes yeux voyaient cette beauté, et je reconnaissais avec une effroyable humiliation que , par là du moins, elle méritait, sinon l’amour, du moins les désirs d’un homme.

» Vous souriez, monsieur ; il vous semble que la jalousie passée parle encore dans ce que je vous dis ; détrompezvous, monsienr : Abigaïl est morte; je n'ai plu3 que le droit de la plaindre et de pleurer sur mon erreur ; mais si vous l’aviez vue, vous comprendriez que ma jalousie n’était pas si folle que vous avez l’air de le croire. Abigaïl, fille d’une mulâtresse quarteronne et d’un blauc, était, comme je vous l’ai déjà dit, d’une couleur à laisser douter que le sang africain coulât dans ses veines ; si quelques traits de l’espèce nègre étaient restés empreints sur son visage, ce n’était que pour lui garder cette ardeute expression qui caractérise cette race.

» Rien ne saurait vous rendre l’éclat de ses grands yeux qui se noyaient, à la moindre émotion, sous un voile humide qui semblait en rendre les rayons plus brûlants, comme ceux du soleil quand il passe à travers une brume légère. Les trésors du monde n’eussent pu amasser un collier de perles plus pures , plus brillantes , plus égales que les dents qu’elle montrait lorsqu’elle souriait comme une enfant ingénue.

» Et puis, monsieur, aucune femme d’Europe, et nousmêmes créoles auxquelles on accorde beaucoup de cette grâce, jamais nous n’approcherons de la mollesse, de l’abandon, de la volupté inhérentes à la démarche de ces femmes, lorsqu’elles se mêlent d’être belles. »

Malgré lui, Clémenceau souriait de l’exaltation dont était empreint l’éloge que madame de Cambasse faisait de son ancienne rivale , si bien qu’elle s’en aperçut , et qu’elle lui dit : *

» Jugez, monsieur, si ce souvenir s’exprime en moi d’ime façon qui vous parait à juste titre ridiculement exaltée, lorsque la mort, et le temps bien plus puissant qu’elle , ont dû contribuer à l’éteindre; jugez, dis-je, de ce que dut être ma colère , lorsque je ressentis cette jalousie et que je crus

comprendre que celle qui l’excitait eu était pour ainsi dire digne.

» Comme je vous l’ai dit, je résolus de me taire ; mais je fis une plus grande faute que celle-là : ce fut de vouloir rendre à mon mari une part du tourment que j’éprouvais. Jalouse, je voulus le rendre jaloux, et le jour même je m’étonnai devant lui de l’absence de M. Welmoth, et, le lendemain, Léopold lui écrivit une gracieuse lettre pour lui demander pourquoi il nous négligeait depuis une semaine. Ici, monsieur, commence une nouvelle série d’événements.

« Plus de trois mois s’étaient passés depuis la terrible découverte que j’avais faite, et ni mou mari ni M. de Cambasse , ni Abigaïl elle-même , ne se doutaient du sentiment de vengeance que je cachais soigneusement à leurs yeux.

» G’est à peine si M. Welmoth se croyait assuré que j’avais gardé le souvenir de cette dénonciation, tant j’avais recouvert mes projets d’une apparence de calme et d’incrédulité. Toutes les fois que M. Welmoth semblait me montrer Abigaïl comme la rivale à laquelle il avait fait allusion, je m éloignais sans avoir l’air de le comprendre.

» Cependant sir Edouard n’ignorait pas que j’avais, pour ainsi dire, révoqué les paroles qui l’avaient chassé de ma présence.

» Mon mari lui avait dit, sans y faire autrement attention, que c’était moi qui m’étais étonnée de son absence, et que c’était par mon observation qu’avait été écrit le billet qui l’avait ramené chez nous.

« Je m’étais vivement repentie de cette démarche inconsidérée ; mais je ne pouvais me soustraire aux conséquences que devait nécessairement en tirer M. Welmoth. Ou je l’avais rappelé parce que les soins dont je m’étais montrée indignée ne me déplaisaient pas autant que j'avais voulu le lui

faire croire, ou bien, si cette indignation était vraie, je L’avais fait taire devant le désir que j’éprouvais d’avoir des renseignements plus certains sur le honteux amour qui m’avait été dénoncé.

» Alarmée de l’imprudence que j’avais commise vis-à-vis de M. Welmoth, j’avais redoublé vis-à-vis de lui de froideur, espérant qu’il m’éclairerait sans que je le lui demandasse; mais sir Edouard était trop habile pour donner rien pour rien, et il attendait patiemment que je tisse un pas vers lui, afin d’avoir le droit de mettre des conditions au service qu’il me rendrait.

» C’était cette espèce de guerre d’observation qui avait rétabli un calme apparent dans mon àme, lorsque je me sentais intérieurement dévorée des plus cruels tourments de la jalousie. Vous ne pouvez guère vous figurer, monsieur, et une femme d’Europe ne pourrait elle-méme'se tigurer ce que cette jalousie avait d’horrible.

» En effet, la vengeance m’échappait; quelle vengeance pouvais-je exercer contre Abigaïl ? Certes, je pouvais appeler sur elle de cruels châtiments; mais, outre qu’il est inouï qu’un maître ait jamais abusé de son pouvoir en pareille circonstance, qu’était cette douleur que j’infligerais à son corps en comparaison de celle dont elle avait déchiré mon cœur?

* Faut-il vous le dire, monsieur? que de fois j’ai souhaité qu’Abigaïl fut une femme non-seulement libre, mais d’on monde égal au mien, et que de moyens je trouvais alors pour la punir, l’humilier et la faire souffrir dans les sentiments dont je souffrais ! Mais humilier une esclave, chercher, pour la torturer, des sentiments d’orgueil qui n’existaient pas, c’était frapper dans le vide : elle m’échappait par son infimité même.

» Cependant tant de douleur intérieure et tant d’efforts pour la cacher avaient altéré ma santé; je veillais souvent toute la nuit, espérant surprendre les coupables, et quoique tous mes espionnages fussent inutiles, je n’en gardais pas moins la certitude de leur crime ; car, mille fois durant le jour, je surprenais entre eux des regards d’intelligence qui ne pouvaient me laisser aucun doute.

» C’est dans ces moments que M. Welmoth semblait me

faire entendre qu’il pouvait me donner les preuves que je cherchais vainement; mais j’étais résolue à ne pas les lui demander, et, irritée de mon impuissance à les découvrir, je tombai dans une sorte de marasme et de maladie nerveuse qui finirent par épouvanter mon mari. On fit venir un médecin, et, soit que le hasard lui eût inspiré cette idée, soit que les circonstances de ma maladie pussent la faire naître raisonnablement, toujours est-il qu'il déclara à Léopold que, loin de s’alarmer de mon état, il devait s’en réjouir, et que c’étaient les symptômes douloureux, mais certains, d’une grossesse déjà avancée. Cette idée, monsieur, cette seule idée effaça comme par enchantement tous les chagrins, tous les soupçons, toutes les craintes que je pouvais avoir dans le cœur.

» Comme la jeune fille qui, le jour de son mariage, pense que cette union pose entre l’avenir et le passé de son mari un abime si profond, qu’elle ne doit plus avoir souci de toutes les fautes qu’il a pu commettre avant cette heure solennelle; de même il me sembla que cette nouvelle, que j'allais être mère, était une seconde union, un second mariage, et qu’il devait aussi obtenir dans mon cœur et pour mon époux le pardon de tous les torts que je lui reprochais.

« A la joie qu’il montra de celte espérance, je crus comprendre qu’un bonheur avait manqué à son âme, et je l’excusai en me disant que c’était faute de ce bonheur qu’il avait cherché à l’oublier dans de coupables plaisirs. Autant j’avais mis d’ardeur à découvrir les preuves de sa faute, autant je mis d’obstination à fermer pour ainsi dire les yeux, de peur de les voir.

» Toute mon âme était remplie de joie et de bienveillance; je n’en voulais même plus à M. Welmolh : je lui laissais reprendre la liberté de son ancienne familiarité ; je ne le craignais plus : je me sentais sacrée à ses yeux.

» Ce fut cette confiance dans un espoir bien doux qui prolongea encore pendant plus de deux mois la position fausse et inexpliquée dans laquelle nous vivions tous.

» Je m’étais soumise sans résistance à toutes les prescriptions du médecin, et j’étais bien loin de prévoir que le rétablissement de ma santé devait anéantir l’espérance qu’avaient fait naître les étranges circonstances de ma vie.

» Ce fut une scène horrible, monsieur, et que mon attachement pour M. Sanson et sa iille peut seul me décider à vous raconter ; mais elle vous fera comprendre l’effroi que m’inspire M. Welmoth pour mon avenir et celui de Clara, et sans doute elle vous décidera, quand vous en aurez appris les terribles conséquences, à vous unir à nous pour déjouer les projets de cet homme. »

Une fois encore, madame de Cambasse sembla se recueillir, comme pour mettre en ordre les souvenirs qui se présentaient à elle.

Puis, après un moment de silence, elle reprit d’une voix à laquelle elle commandait l’assurance :

» C’était un jour, monsieur, où je me trouvais bien heureuse : mon mari m’avait apporté le matin même une table à ouvrage qu’il avait fait venir de France; elle était en ébène et merveilleusement sculptée. .

» Dans la disposition où j’étais, monsieur, chaque attention de mon mari me devenait plus précieuse; comme j’avais bâti dans ma pensée tout le roman de sa faute, de même je lui créais tout un romande repentir. Tous les petits présents dont il m’accablait me semblaient autant de témoignages de retour, et je ne croyais pouvoir jamais montrer assez de joie quand il me faisait de ces aimables surprises.

» J’étais assise sur un canapé (et vous allez comprendre combien toutes ces petites circonstances sur lesquelles j’insiste sont nécessaires à l’intelligence de la scène que je vais vous dire), j’étais donc assise sur ce canapé ; j’avais amené cette table devant moi, sans m’apercevoir que la roulette de l’un des pieds s’était prise dans une frange qui garnissait le bas de ma robe. Je rangeais dans les compartiments de cette table, des laines et des soies que me remettait Abigaïl, debout devant moi de l’autre côté de la table.

» A ce moment, M. Welmoth entra dans le salon ; dans un mouvement joyeux et soudain, je me lève vivement en m’écriant :

» Voyez donc le joli cadeau que mon mari m’a fait ce malin! »

» A ce moment la table, dont un des pieds, comme je vous . l’ai dit, était embarrassé dans ma robe, la table se renverse et va frapper Abigaïl, qui pousse un cri terrible, et qui, au

lieu de retenir le meuble, porte avec une angoisse cruelle sa main à ses flancs, comme pour contenir l’atroce douleur que le choc de ce meuble assez léger lui avait causée.

» Cette douleur dut être affreuse, car Abigaïl pâlit soudainement et tomba évanouie sur le plancher du salon.

» L’endroit où Abigaïl avait été atteinte, l’intensité de la douleur qu’elle en avait ressentie, l’évanouissement qui l’avait suivie, tout cela se réunit dans ma tête en une seule et même pensée, et ma main découvrit ce qui avait échappé à mon regard : je me penchai vivement sur Abigaïl ; je parcourus d’une main tremblante ce corps inanimé et étendu à mes pieds : Abigaïl était grosse.

» Je me relevai avec une épouvante indicible; j’attachai sur mon mari et sur M Welmoth un regard désespéré ; une soudaine révolution s’opéra en moi ; mon sang, après s’être porté avec violence à mon cœur, parut s’en retirer tout à fait, et je tombai à mon tour par terre, prise d’une défaillance horrible. Abigaïl était grosse, monsieur, et moi je ne l’étais pas; je ne l’avais jamais été; le désespoir venait de faire disparaître les symptômes trompeurs que le désespoir avait fait naître.

« On me transporta dans ma chambre, on arrêta l’hémorragie violente qui semblait devoir m’être fatale : je repris mes sens, et avec mes sens cette pensée : Elle est mère, elle sera mère, et moi je ne le serai pas !

» Je n’avais pas méprisé l’amour que mon mari avait pu avoir pour une esclave, jugez si je pus mépriser celui qu’il pourrait avoir pour l’enfant de cette esclave ; si loin que cette femme fût de moi, elle devait prendre à ses yeux une part de ce caractère sacré de mère dont je m’étais fait une égide, et le cœur de Léopold, sevré d’une espérance plus haute, devait retomber, selon moi, à une espérance, si misérable qu’elle fût.

» Je ne puis rien vous dire, monsieur, de tous les horribles projets qui se formèrent dans ma tête durant les premiers jours de maladie et de lièvre que m’occasionna cette affreuse nouvelle.

» D’abord je voulais me laisser mourir ; mais, dans l’amertume de ma douleur, je ne voulais pas donner cette satisfaction à ceux qui me tuaient, sans les avoir cruellement punis.

J’eus la volonté (le me rétablir, et la force me revint, sinon la santé, car je ne dormais plus, et mes nuits se passaient toutes dans les larmes ou dans les méditations les plus sombres.

» Ne sachant comment me venger selon mon cœur, je résolus enfin de me venger selon ma position : j’étais la maîtresse d’Abigaïl, et c’est comme maitresse que j’entendis la punir. A la moindre faute, au plus léger oubli, les mots les plus durs, les plus humiliants l’avertissaient que l’heure de ma bonté pour elle était à jamais passée.

» Abigaïl supporta d’abord mes colères avec assez de résignation : mais peu à peu je sentis que la révolte se glissait dans ce cœur inaccoutumé à une telle sévérité; j’en conçus une secrète joie, et je redoublai celte sévérité dans l’espoir d’amener une révolte ouverte.

» Cependant, malgré moi, monsieur, je reculais devant l’idée de faire infliger à cette femme le châtiment habituel de l’esclave désobéissant. Et pourtant je dois vous l’avouer, j’étais poursuivie par l’idée d’un tableau qui m’apparaissait toutes les nuits au milieu de mes rêves éveillés.

» Je voyais devant moi ce tableau comme s’il eût été peint sur une toile placée devant mes yeux : c’était cette Abigaïl, aussi belle que le pinceau eût pu la produire, Abigaïl soumise au châtiment d’un esclave, tandis que mon mari, caché dans un coin de ce sombre tableau, regardait avec rage et désespoir ces beaux yeux dont il avait vu l’amour, noyés dans les larmes d’ignobles douleurs, et entendant, sans pouvoir la faire taire, cette voix qui lui avait sans doute dit tant d’amoureuses paroles, se brisant dans les cris que lui arrachait la douleur.

» Cet horrible tableau, je le chassais toutes les fois qu’il se présentait devant moi ; je le fuyais quand je ne pouvais pas le chasser ; mais, dès que j’étais seule, il revenait sans cesse, et il me poursuivait au milieu de toutes mes occupations.

» Toutefois, monsieur, il est possible que j’eusse résisté à cette cruelle tentation, si cette révolte d’Abigaïl que j’excitais moi-même n’eût éclaté dans des paroles qui devaient m’être une injure impardonnable.

u Un jour que, pour un manque de service assez léger, je lui disais que, si elle continuait à se montrer si indolente, je

la ferais punir, elle me répondit, avec une assurance qui ne pouvait partir que de la certitude qu’elle avait d’une protection puissante :

» — Eh bien ! madame, je demanderai à mon maître si je mérite une punition pour n’avoir pas assez promptement satisfait à une fantaisie. »

» Vous pouvez vous faire une idée de ce que serait la colère d’une maîtresse de maison européenne, qui verrait en appeler de son autorité à l'autorité de son mari; jugez de ce que serait cette colère si ce domestique était une femme, si dans cette femme on voyait une rivale, et jugez de ce que je dus éprouver. 11 fallait que celte tille, pour arriver à me braver à ce point, eût fait cent fois plus de chemin dans son mépris pour moi que la dernière servante d’Europe qui eût eu cette insolence. C'était, dans nos mœurs, une chose inouïe, et l’étonnement que j’en éprouvai suspendit un moment mon indignation. Mais, lorsque j’eus mesuré le degré d’abaissement où je me vis descendue par cette menace, un désespoir aveugle s’empara de moi, je courus au père de mon mari; je dis à M. de Cambasse l’insulte que je venais de recevoir, et il ordonna qu’Abigaïl fût conduite au moulin comme m’ayant insultée, et, qui plus est, matériellement menacée. Je suis franche, monsieur, je vous dis toutes mes actions et les sentiments qui les ont déterminées; quant à M. de Cambasse, il ne peut avoir besoin d’une excuse pour un fait qui devait paraître fort naturel à tout le monde.

» Pour que vous puissiez comprendre toute la rigueur de l’ordre que l’on venait de donner, il faut que je vous explique, monsieur, ce que c’était que le supplice du moulin, ou tread-mill.

# Alors que l’administration anglaise préparait, disait-elle sentimentalement, l’émancipation des esclaves, elle avait jugé nécessaire, pour suppléer à l’autorité patriarcale du maître qu’elle sapait, d'introduire à Saiute-Lucie des punitions jusque là ignorées. 11 est vrai que le maître n’avait pas le droit d’infliger les punitions : on en commettait le soin à des agents de l’administration.

» Ce supplice du tread-mill consiste à pendre les esclaves par les poignets, de manière à ce que leurs pieds posent sur les ailes a’une roue ; cette roue, cédant sans cesse sous leur

poids, tourne et les force à chercher un point d’appui sur l’aile supérieure : et cette même roue sert à moudre le grain dont on nourrit les prisonniers. Un bourreau armé d’un martinet (le fouet avait paru trop doux à ces dignes protecteurs de la race nègre) ; un bourreau, dis-je, placé à côté du moulin, se charge d’exciter la paresse de ceux qui ne marchent pas assez vite sur cette roue tournante, et un médecin interroge de temps en temps le pouls du supplicié pour savoir s’il peut supporter plus longtemps sa torture.

» Vous frémissez, monsieur, à ce tableau hideux, et vous yous demandez peut-être si la femme qui a pu en condamner une autre à un pareil supplice est un monstre. Je ne vous dirai pas que j’ignorais la cruauté de ce châtiment, quoique cela soit vrai ; car, au moment où je lis donner l’ordre d’emmener Abigaïl, je l’eusse poignardée si elle avait été mon égale, et je ne sais si j’aurais intercédé pour elle à ce moment, si j’avais su à quoi je l’avais fait condamner. Le commandeur et deux esclaves l’emmenèrent immédiatement, munis d’une lettre de M. de Cambassc pour le magistrat.

» Mon mari était absent, et lorsqu’il rentra, il vint causer avec moi sans s’informer d’Abigaïl, qu’il crut dans quelque coin de l’habitation. Quel que fût mon ressentiment contre Léopold, je me sentis prise, à son aspect, d’une crainte indicible.

» Une heure avant le départ d’Abigaïl, je l’aurais bravé et j’aurais foulé aux pieds devant lui l’indigne créature à laquelle il me sacrifiait ; mais à mesure que je pensais que ma vengeance devait s'accomplir, mon épouvante s’accroissait au point que mon mari remarqua mon trouble, ma pâleur, mon égarement ; inquiet de l’état où il me voyait, il voulut qu’on allât chercher un médecin, et appela Abigaïl pour qu'elle vint me mettre au lit. Le croiriez-vous, monsieur? j’étais mourante, la parole expirait sur mes lèvres, je ne me sentais pas la force de me soutenir pour me traîner jusqu’à ma chambre : ce nom d’Abigaïl dans la bouche de mon mari, ce nom prononcé avec l’affection qui appelle, plutôt qu’avec le ton du commandement, ce nom me rendit un éclair de cette colère qui m’avait si longtemps dominée, et je dis à l’instant à Léopold avec amertume :

« Votre Abigaïl ne vous répondra pas, »

« M. de Cambasse était accouru aux cris de son fils, et il entra au moment où celui-ci me demandait l’explication des paroles que je venais de prononcer.

« Eh! mon Dieu, üt M. de Cambasse, pour qui ce qu’il avait fait ne valait pas même la peine d’en avoir parlé, Abigaïl a osé insulter et menacer votre femme, et je l’ai envoyée au moulin.

« — Au moulin ! s’écria Léopold avec un cri déchirant et une pâleur mortelle, Abigaïl au moulin!... Ce n’est pas possible... Abigaïl... elle!... »

« Cette, douleur désespérée me sembla le dernier affront.

» Je m’écriai, dans le transport de colère qu’il m’inspira :

» Oui, elle... Abigaïl, votre maîtresse.

» — Ma maîtresse?... Abigaïl ! s’écria Léopold avec horreur... Abigaïl 1...

« — Elle était votre maîtresse! s’écria M. de Cambasse en s’avançant vers son fils; malheureux!... »

« Léopold avait pour son père un respect qui ne lui avait jamais permis de résister à ses moindres volontés; il le craignait, et quoique déjà avancé en âge, il n’avait pu se départir de cette crainte; mais à ce moment son visage prit une expression terrible, et il répondit en regardant son père en face :

« Elle n’était, pas ma maîtresse, monsieur, elle était ma fille!

« — Votre fille! dit M. de Cambasse, tandis qu’épouvantée de cette terrible révélation, je tombais à genoux devant mon mari.

« — Oui, ma tille, répondit Léopold, elle que vcus croyiez l’enfant de votre neveu, qui s’est laissé chasser de cette maison pour me sauver de votre colère ; ma fille, que je n’ai pas osé avouer pour l’arracher à votre brutalité; ma fille, que je ferai maintenant libre, riche et votre égale. »

« A ces mots, il s’échappa du salon et fit seller un cheval pour courir à la ville.

« Je voulus l accompagner, mais il me repoussa, et mon beau-père me retint lorsque je voulus l’y suivre. Léopold ne revint que le lendemain avec Abigaïl, qu’il avait fait transporter à l’habitation.

» Je tremblais de paraître devant mon mari, et j’attendais sa présence comme celle d’un juge implacable ; mais il monta dans mu chambre. Quoiqu’il eût l’air profondément affecté, il me parla avec douceur.

» Il faut que je retourne à la ville pour quelques heures, me dit-il : je vous confie Abigaïl.

« — Oh ! vous m’avez pardonnée ! m’écriai-je -, si vous saviez...

» — Je sais tout, me dit-il; j’en sais plus que vous ne pouvez croire. Protégez Abigaïl contre les duretés de mon père; protégez-la, je vous en prie : c’est tout ce que je vous demande. J’ai manqué de confiance envers vous; je ne dois pas me plaindre de ce que vous n’en avez pas eu en moi. »

« il m’embrassa et repartit.

» J’allai près d’ Abigaïl. La pauvre malheureuse voulut se mettre à genoux sur son lit quand je l’abordai, mais la souffrance fut plus forte qu’elle, elle retomba mourante sur sa couche.

» Je m’approchai, je la consolai, je lui promis un meilleur avenir ..

« — Ilest trop tard... » me dit-elle.

« Puis, se prenant les lianes, elle me dit avec un accent égaré :

« 11 est mort!...

« — Non! m’écriai-je, non! et tu épouseras son père...

«— Sou père!,., me dit-elle avec effroi; M.Welmoth, jamais ! »

«M.Welmoth! s’écria Clémenceau en interrompant madame de Cambasse, lui!...

« — Oui, monsieur, lui, et jugez quelle dut être mon horreur à celle que vous venez d’éprouver. Oui, c’était M. Welmoth qui avait séduit celte malheureuse esclave et qui l’avait fait servir à fomenter l’insubordination dans notre ateüer ; M. Welmoth qui avait égaré la raison de cette pauvre fille au point de lui faire croire qu’il l’épouserait le jour où elle deviendrait une femme libre.

» Je vous épargne le récit de toutes les infamies de cet homme.

» Mon mari était allé le chercher à la ville; il avait quitté

Sainte-Lucie le matin même, et j’en remerciai le ciel; car je me puis dire qu’il fût un lâche, et certes le combat que Léopold allait lui proposer eût été mortel pour l’un d’eux. Je ne prévoyais pas que, moins d’un an après, je perdrais mon mari, toujours bon et affectueux pour moi, mais désolé de la mort d’Abigaïl; car elle mourut, la pauvre enfant. Elle mourut dans mes bras en me demandant pardon de m’avoir fait involontairement souffrir.

» Eh bien, monsieur, savez-vous ce que nous rapportaient les journaux anglais quinze mois après? Une discussion au parlement où M. Welmoth, le père de sir Edouard, racontait, au milieu des transports d’indignation de l’assemblée, qu’un père, amoureux de sa fille esclave, et sachant qu’elle s’était donnée à un autre amant, l’avait lui-même condamnée au supplice du tread mill jusqu’à ce qu’elle fût morte. M. Welmoth affirmait la vérité de son récit; il le savait, disait-il d'un témoin oculaire de cette infâme barbarie, et ce témoin oculaire, c’était sir Edouard, monsieur, c’était cet homme à qui M. Sanson est prêt à sacrifier sa fille, et qui, sans doute, poursuit ses projets ténébreux.

« — Et vous n’avez pas raconté cette atrocité à M. Sanson? dit Clémenceau.

« — Sir Edouard est son neveu, monsieur; d’ailleurs, il est des choses que l’on ne confie pas volontiers à l’homme qu’on doit épouser. Je ne puis dire la vérité sur sir Edouard sans lui révéler tout ce qu’il y eut de folie dans ma conduite. Vous savez la vérité sur cet homme ; maintenant agissez en conséquence.

« — Mon parti est pris, madame, et ce n’est pas à M. Sanson, mais à M. Welmoth lui-même que je m’adresserai.

« — Ne faites rien avant de m’avoir revue, dit madame de Cambasse; il est temps, je crois, que je reparaisse au salon. Un mot encore. Si M. Sanson vous boude, laissez-moi le soin de le ramener; seulement n’oubliez pas que vous m’avez chargée pour lui d’une importante mission.

« — Laquelle ?

« — Je vous le dirai demain, Adieu. »

Madame de Cambasse s’éloigna, et Clémenceau resta seul près du bananier. Comme il rêvait à tout ce qu’il venait d’en-

« Où est mon père ?

— L’avez-vous vu, madame? dit M. Wclmoth à madame de Cambasse.

— Non, reprit-elle, troublée d’une effroyable anxiété.

— Il est peut-être avec M. Clémenceau, dit une autre personne.

— Mais d’où vient cette panique ? dit quelqu’un ; c’est quelque nègre qui a volé un fusil et qui a tiré sur un...

— Si près de mon habitation, dit le maître de la maison, ce n’est pas probable.

— Vraiment, dit M. Welmoth, c’est le cri de madame de Gambasse qui a causé toute cette épouvante.

— Ecoutez ! s’écria madame de Gambasse d’un ton égaré ; il est arrivé quelque affreuse rencontre, c’est sur; venez, venez! »

Elle s’élança dans la direction du bananier, suivi de toutes les personnes présentes, qui n’avaient peut-être pas l'ait attention à l’imprudente parole qu’elle avait laissé échapper dans un moment d’égarement, mais qui devaient plus tard se la rappeler, pour la rapprocher des circonstances de cet événement.

À mesure qu’on avançait, on entendait plus distinctement les cris d’une voix qui appelait au secours, et l’on arriva bientôt près de Clémenceau, auprès duquel était M. Sanson, un genou à terre, et soulevant le blessé qui ne donnait plus aucun signe d’existence,

« Qu’est-il arrivé, mon Dieu ! » s’écria madame de Gambasse en se précipitant auprès de M. Sanson.

A cette voix il tressaillit, et, jetant sur elle un regard plein de reproche et de douleur, il lui dit :

« J’étais à quelques pas de cet endroit lorsque j’ai entendu un coup de feu partir ; je me suis précipité vers ce banc, et j’ai vu M. Clémenceau étendu par terre. Lorsque je suis revenu de ma surprise, j’ai voulu découvrir l’assassin, mais il s’était enfui sans doute aussitôt après avoir commis son crime ; ce que je puis seulement affirmer, c’est que le coup de feu a été tiré au milieu de ce bananier. »

Pendant que quelques personnes emportaient Clémenceau jusqu’à la maison, d’autres commencèrent des perquisitions très-actives dans les environs de l’endroit où s’était passé

l’événement, et on reconnut aisément, aux feuilles froissées et à quelques tiges rompues de l’immense plante, que M. Sanson avait dit la vérité, et que l’assassin avait dû se cacher dans cette espèce de bosquet.

La logique naturelle de l’homme, la logique judiciaire qu’il apprend dans les écoles, disent toutes deux qu’il n’y a pas de crimes sans motifs; en vertu de cet axiome, on cherche quels sont les individus qui ont pu avoir un intérêt à commettre un crime, et une fois cet intérêt, supposé ou supposable, découvert, on se croit sur la trace du coupable, et on agit en conséquence.

Glémenceau avait été rapporté à la maison ; il avait bientôt repris ses sens; la balle fut extraite, et il se trouva que la blessure ne présentait pas un danger bien grave.

C’est alors qu’on l'interrogea sur ce qui s’était passé, et c’est alors qu’il répondit qu’au moment même oü madame de Cambasse venait de le quitter, il avait vu briller près de lui le bout d’une arme à feu, et qu’ayant été immédiatement frappé, il n’avait vu d’aucune façon celui qui avait commis le crime.

On remarqua que, pendant qu’on donnait à Clémenceau les premiers soins, M. Sansom n’était pas entré dans la chambre où on l’avait déposé, et bientôt le médecin ayant ordonné à tout le inonde de se retirer pour donner à Ernest le repos qui lui était nécessaire, on le retrouva seul profondément agité et pensif dans l’embrasure d’une fenêtre, et si préoccupé qu’il ne s’aperçut pas de l’entrée de plusieurs personnes.

Déjà on avait réuni les unes aux autres les diverses circonstances de cet événement, et déjà l’étrange coïncidence de quelques-unes de ces circonstances avait peut-être frappé les esprits.

Chacun d’abord repoussa en soi la conséquence qu’il devait en tirer, et probablement personne n’eût osé y arrêter son esprit, s’il avait fallu chercher la cause du crime dans un de ces sentiments bassement intéressés qui eussent trop complètement menti au caractère loyal et honorable de M. Sansou.

Mais il est une passion pour laquelle les hommes du inonde ont une indulgence excessive. Les crimes que cette

passion inspire ne flétrissent pas à leurs, yeux autant que les crimes qui partent d’une basse avidité ou de tout autre sentiment. On attribue même en général à cette passion une sorte d’ivresse furieuse qui, arrivée à un certain degré, ne laisse plus à l’homme la liberté de sa pensée et de sa volonté, et cette ivresse, la loi l’a, pour ainsi dire, reconnue quand elle a excusé le mari lorsqu’il tue sa femme et avec elle l'amant de sa femme, s’il les surprend en flagrant délit.

Madame de Cambasse assurément n’était pas la femme de M. Sanson, mais leur mariage était arrêté depuis longtemps ; la passion de M. Sanson était aussi avouée que pouvait l’étre celle d’un mari ; on connaissait son caractère jaloux et irritable; il n’en fallait pas plus pour admettre la possibilité d’un de ces moments d’ivresse dont nous venons de parler. Cela devait dépendre de ce qui s’était passé entre Clemenceau et madame de Cambasse, et il est juste de dire que beffroi que celle-ci avait éprouvé, le cri qu’elle avait jeté, le mot de reuconlre qu’elle avait si imprudemment laissé échapper, pouvaient jusqu’à un certain point justifier la. supposition qu’elle s’était assez compromise pour redouter une vengeance immédiate.

Cependant, comme ces vagues rumeurs qui coulent sur les foules assemblées sans qu'on puisse en saisir le sens, ces soupçons se passaient, pour ainsi dire, de regard en regard. On observait M. Sanson ; ou s’étonnait de sa préoccupation et de son indifférence pour le malheur d’un jeune homme qui était son hôte, et, sans que personne se fût parlé, il y avait cependant, parmi tous ceux qui se trouvaient dans le salon, une mutuelle intelligence de leurs pensées, une gêne extrême, qui leur faisaient garder un silence général.

En pareille occasion, on cause, on s’interroge, on fait des suppositions, à moins que la présence de celui qu’on soupçonne ne glace les paroles sur les lèvres.

Dans un angle du salon, madame de Cambasse, assise à côté de Clara, et tenant dans ses mains les mains de la jeune fille, jetait un regard égaré, tantôt sur M. Sanson, que rien n’arrachait à sa profonde méditation, tantôt sur les autres personnes présentes, dont elle comprenait le silence. On eût dit qu’elle sentait combien M. Sanson prêtait d’appui à cette accusation muette, et elle ne comprenait pas que l’anxiété

qu’elle en éprouvait venait également en aide à cette accusation.

En effet, mieux qu’une autre, elle était à même de savoir jusqu’à quel point le crime était probable, puisque c’était pour elle sans doute qu’il avait été commis.

Cependant cette position ne pouvait durer plus longtemps, et ce fut M. Welmoth qui se chargea d’y mettre un terme.

« Eu vérité, messieurs, dit-il à un groupe qu’il aborda, voici une partie de plaisir qui a fini d’une manière fâcheuse, et voici en même temps un crime dont il serait bien difficile de trouver l’explication. Depuis le peu de jours que M. Clémenceau est à la Guadeloupe, il n’a pu se faire des ennemis assez acharnés pour qu’ils puissent en vouloir à sa vie, et il est affreux de penser qu’il peut exister des hommes qui assassinent par le seul besoin de tuer leurs semblables. »

Il y avait parmi ceux qui écoutaient M. Welmoth un jeune Français dont nous n’avons pas encore parlé, et qui s’appelait Bourdaillon. La vie de cet homme était fort peu connue à la Guadeloupe, et comme de sa personne il était bien tourné, vantard et beau parleur, on le recevait dans quelques maisons, grâce aux lettres de recommandation dont il était amplement muni à son artivée.

Voici quel était ce M. Bourdaillon :

M. Bourdaillon était le fils d’un ancien colonel de l’empire, mort sous la restauration, et qui l’avait légué sans fortune à deux de ses sœurs, mariées à des hommes très-importants.

A l’époque de la révolution de juillet, on avait trouvé moyen de prouver queM. Bourdaillon s’en était mêlé activement, et en vertu de cet héroïsme, qui tenait lieu de toute autre vertu, on avait nommé M. Bourdaillon sous-préfet d’un petit arrondissement à une cinquantaine de lieues de Paris. M. Bourdaillon y était resté à peu prés cinq ou six mois, au bout desquels il en fut chassé, non point par le gouvernement ni par une émeute politique, mais par la rébellion de ses créanciers.

On citait, entre autres facéties du jeune sous-préfet, qu’il avait emprunté au curé de sa petite ville toute son argenterie pour donner un dîner administratif, et qu’il avait payé la carte de ce dîner en donnant pour gage à l’aubergiste l’argenterie dudit curé. Les tantes de M. Bourdaillon apaisèrent

cette affaire à force d’argent pour les uns et de supplications pour les autres, et envoyèrent M. Bourdaillon en Algérie avec un titre et des appointements dans une administration de notre nouvelle conquête.

Là sa conduite ne fut pas meilleure, mais elle demeura plus longtemps cachée, et ce ne fnt guère que dix-huit mois après son installation qu’on s’aperçut que M. Bourdaillon ne volait plus de l’argenterie, mais beaucoup de viande, beaucoup de foin et beaucoup de paille. L’enquête était commencée et le résultat pouvait en être sérieux, si un des oncles par alliance de M. Bourdaillon n’eùt occupé un poste éminent dans l’Algérie.

II fit embarquer son neveu en deux heures, et le résultat de l’enquête disparut dans un des nombreux changements de gouverneurs qui se sont succédé en Afrique.

M. Bourdaillon, revenu en France, alarma de nouveau sa famille, si bien qu’à force d’intrigues, de prières, de supplications, elle obtint pour lui d’un ministre, à qui elle persuada que ce pauvre jeune homme avait été calomnié, une place dans la magistrature des colonies. M. Bourdaillon aimait beaucoup les voyages et les plaisirs de toute sorte, et le climat de la Guadeloupe était nouveau pour lui.

Aucun de ses parents ne se dit que si, le climat aidant les excès, M. Bourdaillon venait à mourir, ce serait un grand débarras pour une honorable famille ; mais il est probable que tout le monde le pensa.

M. Bourdaillon trompa encore cette espérance; il avait une de ces santés comme Dieu en accorde rarement aux honnêtes gens ; il se portait à ravir.

Cependant, depuis qu’il était à la Guadeloupe, il avait, apporté un peu plus de modération dans le mépris qu’il avait professé jusque là pour les lois écrites du Code pénal. M. Bourdaillon ne passait pas et ne pouvait passer pour un homme parfaitement honorable, mais enfin il n’y avait contre lui rien d 'éclatant et de manifeste, et, s’il n’était pas très-recherché, il était cependant admis dans la société.

Ce fut cet homme qui se chargea de répondre à la harangue de M. Welmoth.

« Monsieur, dit-il, en se posant dans l’attitude d’nnhomme qui va émettre les plus hautes vérités, les criminalistes mo-

dernes, en admettant cette monomanic de meurtre comme une cause première du crime, ont sapé dans leur base tous les fondements de la morale et de la justice. Non, monsieur, il n’y a pas de crime sans motif ; je le dis, parce que l’expérience me l’a appris. Les motifs sont si variables et quelquefois si secrets, qu’il est bien difficile de les découvrir ; mais ils existent toujours.

« Certes, je ne prétends pas qu’ils aient ce que j’appellerai le même degré de culpabilité, et qu’il n’y ait quelquefois ce que j’appellerai aussi provocation morale ; que ces motifs enfin ne deviennent déterminants que par des circonstances indépendantes de la volonté du coupable; mais je dis que ces motifs existent. »

On avait écouté avec attention M. Bourdaillon, pour avoir l'air de faire quelque chose ; alors, sûr de son succès, il continua en disant : \

« Ainsi, je suppose un homme jaloux qui part pour aller retrouver la femme qu’il aime et dont la légèreté l’alarme ; certes, il ne part pas avec le dessein prémédité de la punir si elle le trompe ; bien loin de là, il s’enfermerait chez lui s’il avait une telle prévision : mais voilà qu’au moment où il arrive, il voit qu’il est trompé ; il veut douter, il regarde, il écoute ; et peut-être alors surprend-il son nom prononcé d’un ton de raillerie et de dédain. Alors sa tête s’égare, et il frappe en aveugle... »

A peine M. Bourdaillon avait-il abordé cet exemple, que l’attention avec laquelle on l’avait écouté s’était changée en une espèce d’effroi ; on avait baissé les yeux, comme pour ne pas se mettre de moitié dans cçtte supposition, précisément parce qu’elle pénétrait trop vivement dans la pensée de chacun.

M. Welmoth seul ne paraissait pas comprendre, et il répliqua comme si cet exemple ne pouvait recevoir aucune sorte d’application immédiate :

« On a toujours raison; monsieur, quand on arrange les circonstances d’un événement à sa guise. Mais lorsqu’on a sur soi des armes, c’est qu’on pari avec un dessein prémédité de faire le crime; par conséquent, il est tout à fait indépendant de ce qu’on a pu voir ou de ce qu’on a pu entendre. »

LE UANANIER.

On voit que l’accusation se bâtissait avec une sottise cruelle d’une part, et une perfidie infâme de l’autre. Madame de Cambasse se leva, et s’approchant du groupe d’hommes où ce dialogue avait lieu, pendant que M. Sanson, arraché à sa rêverie, la suivait des yeux :

« Monsieur vient de faire une remarque qui peut nous conduire sur les traces du coupable, et à laquelle je n’avais pas songé dans mon trouble. L’homme qui a tiré sur M. Clemenceau devait être caché, depuis quelque temps dans le bananier ; par conséquent il a dû entendre une partie de la conversation que j’ai eue avec M. Clemenceau, par conséquent, il a appris un secret d’une extrême importance, et en même temps il doit connaître la mission dont M. Clémenceau m’avait chargée.

— Quelle mission ? dit M. Sanson en s’approchant vivement de madame de Cambasse.

— Je suis fâchée, dit madame de Cambasse, d’être obligée de révéler tont haut et devant tant de monde une chose qui d’ordinaire se fuisse dans le secret des familles; mais cet événement est si extraordinaire qu’il faut tout dire pour y jeter quelque lumière; et puisque M. Bourdaillon dit qu’il n’y a pas de crime sans motif, quel motif a pu pousser un assassin à tirer surM. Clémenceau, lorsque celui-ci me chargeait de demander à M. Sanson la main de mademoiselle Clara?

— C’était là le motif de votre entretien? s’écria aussitôt M. Sanson.

— Sans doute, lit madame de Cambasse en regardant fixement M. Welmoth ; mais comme personne ne pouvait prévoir que ce serait là le sujet de notre entretien, il faut encore chercher un autre motif à ce crime arrêté d’avance, comme le faisait très-bien observer M. Welmoth, puisque l'homme qui l’a commis était arrivé tout armé. »

Cette explication de madame de Cambasse avait démoli, comme par enchantement, tous les soupçons qui avaient plané sur M. Sanson sans qu’il s’en doutât. Lui-même perdit la pensée qui le dominait; car, témoin des sentiments que Clémenceau avait rendus à madame de Cambasse d’une manière si atîectée, durant les premiers jours de son arrivée, il en avait d’abord conçu un vif sentiment de déplaisir.

Cela arrive surtout quand un homme reconnaît que celui qu’il croit son rival est plus jeune, plus élégant que lui, et mieux fait enfin pour inspirer cet amour qui tient souvent plus de compte de quelques avantages extérieurs que des qualités les plus réelles ; et il avait cédé à un sentiment de jalousie lorsqu’il avait quitté le salon pour aller à la recherche de madame de Cambasse et de Clémenceau ; il avait reconnu de loin le murmure de leurs voix ; mais, trop honnête homme pour écouter, il s’était tenu à l’écart pour attendre qu’ils fussent séparés, et lorsqu’il avait vu madame de Cambasse s’éloigner, il avait marché du côté de Clémenceau pour lui demander une explication.

C’était à ce moment que le coup de feu était parti, et cet incident, tout en affligeant M. Sanson, n’avait pu le détourner entièrement de la préoccupation que lui donnait sa jalousie.

Mais cette parole de madame de Cambasse venait de tout détruire, etM. Sanson se ressouvint qu’il n’avait pas montré vis-à-vis d’Ernest l’empressement qu’il devait à son hôte. Chacun paraissait déchargé d’uu poids énorme, à l’exception de M. Welmotli, qui, malgré l’empire qu’il avait sur luiméme, ne pouvait cacher son mécontentement, et à l’exception de Clara, qui s’était laissé persuader qu’elle aimait sir Edward, et qui voulait paraître fâchée de la rivalité qui allait se mettre à l’encontre des espérances de son cousin, quoique, tout au fond de son cœur, il y eût une sorte de joie vaniteuse de se voir recherchée par un homme qui n’était pas du tout à dédaigner.

M. Bourdaillon fronçait les sourcils et semblait méditer sur ce qui venait d’être dit. Sans parler, il secoua la tête, et puis il dit :

« Voilà de précieux renseignements, et il serait peut-être bon de les faire confirmer par M. Clémenceau : voulezvous, messieurs, que nous entrions chez lui? Quelques questions ne le fatigueront pas... »

M. Sanson fut le premier à accepter, et l’on entra chez Clémenceau auprès duquel Jean était assis, jurant entre ses dents qu’il découvrirait bien le coupable.

« Pardon, lui dit M. Bourdaillon, si nous venons vous fatiguer de quelques questions; mais elles sont utiles à la dé-

couverte de l’assassin, et nous désirons qu’il n’échappe pas à la justice. »

Cléraenceau aussi avait des soupçons, mais il ne les portait point du tout du côté de M. Sanson.

« Parlez, monsieur, je suis prêt à vous répondre.

— Pensez-vous certainement que l’assassin fût caché dans le bananier?

— J’en suis certain ; j’ai vu briller l’arme à travers les feuilles.

— Avez-vous quelque raison de croire que l’assassin fût caché là depuis longtemps ?

— Je le crois d’autant plus que j’ai fait observer à madame de Cambasse que j’entendais un bruit qui me paraissait étrange, à quoi elle m'a répondu que c’était le bruissement des feuilles du bananier.

— Par conséquent, vous êtes convaincu que l’assassin a dû entendre votre conversation?

— J’en suis parfaitement convaincu, dit Clémenceau, et je dois ajouter qu’elle était de nature à alarmer certaines personnes.

— Ceci est grave ; vous ôtes sûr que l’assassin a dû vous entendre prier madame de Cambasse de demander à M. Sanson la main de sa fille?

— Je n’ai point donné cette mission à madame de Camuse, » dit naturellement Clémenceau.

Si nos lecteurs veulent bien se rappeler la fin de notre dernier chapitre, ils reconnaîtront que Clémenceau avait raison .

« En tout cas, avait dit madame de Cambasse, dites à M. Sanson que vous m’avez chargée d’une mission importante pour lui. — Laquelle? avait dit Clémenceau. — Je vous le dirai demain. »

Ils s’étaient sans doute compris, et madame de Cambasse, toute préoccupée de sa pensée et de son projet, avait parlé comme si les mots eussent été véritablement prononcés.

On doit juger de l’effet que produisit cette déclaration : tout le monde se regarda d’un air stupéfait, et M. Sanson lui-même ne sut plus que penser de ce que madame de Cambasse venait de dire.

Un silence glacial s’établit dans la chambre, et Ernest s’a-

perçut que sa déclaration produisait un ell'et qu’il ne comprenait pas; mais il était décidé à dire la vérité, et, dans la droiture de son cœur, la vérité lui semblait la meilleure manière d’arriver à la découverte du crime.

« Et, lui dit M. Bourdaillon, vous n'avez aucun soupçon sur l’auteur probable de cet attentat?

— Ceux que je puis avoir, dit Clémenceau, ne reposent sur aucune base certaine, et je ne suis pas homme à accuser qui que ce soit sans preuves positives.

— Mais ces preuves, on ne peut y parvenir que par des indices que vous pourriez nous fournir mieux que personne.

— Ces preuves, dit Clémenceau, peuvent naître de circonstances accessoires qui se feront connaître d’elles-

mêmes. »

Clémenceau, poussé par l’idée qu’il avait et que nos lecteurs ont déjà sans doute devinée, que M. Welmoth n’était pas étranger à l’attentat dont il était victime, reprit presque aussitôt :

« 11 y a aussi une manière de procéder qui peut amener les indices que vous demandez à mes soupçons. Peut-être qu’en constatant quelles sont les personnes qui n’ont pu y participer, on arriverait à trouver celles à qui on peut demander, par exemple, compte de leur absence au moment du crime.

Cette nouvelle phrase semblait une accusation directe contre une des personnes de la maison, et tous les yeux se portèrent alors vers M. Sanson, qui enfin eut l’idée que sa présence sur le lieu du crime pouvait être mal interprétée. 11 partit d’une indignation soudaine et s'écria :

« J’étais, moi, à quelques pas de l’assassin ; n’y a-t-il personne que moi qui fut à ce moment hors de la maison?

— Personne, » repartit sèchement M. Bourdaillon.

Le silence général confirma la réponse de ce monsieur, et Clémenceau s’écria :

« Ce n’est peut-être pas si haut qu’il faut chercher, et parmi les domestiques, il y en a d’assez dévouées... »

Jean répondit sans doute à la pensée de son maître, car il dit avec un profond soupir :

* Ce bœuf de John était avec moi dans l’antichambre.

— Qu’ oses- ta dire, drôle! s’écria M. Welmotli.

— Je dis la venté, dit Jean, voilà tout ; mais je découvrirai l’assassin, moi, je vous le promets. «

Clémeneeau, à son tour, fut abasourdi de ce qu’il venait d’entendre. La présence deM. Welmoth au salon, celle de John à l’antichambre détruisaient tous ses soupçons. Un moment il lui vint dans la pensée que la jalousie de M. Sanson avait pu l’égarer jusqu’à un certain point, mais aussitôt il réfléchit que M. Sanson, caché dans le bananier, avait dù entendre ce qui se disait, et (pie dès lors il n'avait pu en 'prendre aucun ombrage.

» Eh bien! messieurs, dit M. Sanson, comme pour appeler l’accusation qu’on n’osait formuler, que pensez-vous de tout ceci? »

Personne encore n’osa répondre, et Clémeneeau reprit :

« Je pense, moi, que ce crime a été préparé par une main habituée aux complots les plus ténébreux. Je désire que l’on me permette de prendre personnellement quelques renseignements, et pour cela je ne demande que quelques jours. «

Un moment après, M. Sanson se relira en emmenant Clara et M. Welmoth, sans adresser un mot à madame de Cambasse.

Madame de Cambasse retourna chez elle, et Clémeneeau se lit porter le lendemain à la Basse-Terre, où il trouva ses malles que M. Sanson lui avait renvoyées.

Nous verrons dans un autre chapire comment la justice comprit cette affaire.

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