‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 17 sur 25 · LA JUSTICE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE

Ce fut un grand trouble dans tout le pays, dès qu’on apprit cet étrange événement, avec toutes les circonstances obscures qui l’entouraient et les soupçons extraordinaires qu’il avait fait naître.

Ces soupçons avaient été, jusqu’à un certain point, justifiés par Clémenceau, qui s’ôtait rendu, comme nous l’avons dit, à la Basse-Terre. Cependant le départ précipité de M. Sanson, emmenant avec lui Clara et M. AVelmoth, ne lui avait pas permis d’agir autrement, et, lorsqu’il trouva ses malles à l’hôtel où il était descendu en arrivant à la Guadeloupe, et où il était probable qu’il retournerait, Ernest ne put pas douter qu’il avait fait ce qu’il devait.

Quant au sentiment qui avait guidé M. Sansou, il était facile de le comprendre.

Accusé, ou plutôt vaguement soupçonné de ne pas être étranger à l’assassinat de Clémenceau, il avait voulu, pour ainsi dire, laisser toute liberté à l’accusation, en se séparant de celui qu’on supposait être sa victime. En môme temps, son silence vis-à-vis de madame de Cambasse, et le retour soudain de cette dame dans sa propre maison, lorsqu’elle était allée s’établir pour quelques semâmes dans l’habitation de M. Sanson, cette retraite, dis-je, dénonçait une rupture, et cette rupture ne pouvait venir que des sentiments jaloux de M. Sanson.

C’était par conséquent les avouer publiquement; par conséquent aussi, c’était donner une espèce de justification à ceux qui, cherchant le motif d’un pareil crime, avaient cru le trouver dans un sentiment de rivalité.

Que M. Sanson eût gardé ses défiances, cela n’a rien d’étonnant, si l’on veut bien se rappeler que madame de Cam-

* Le bananier. ii 5

basse, ayant dit devant touWle monde qu’elle avait été chargée par M. Clémenceau de demander à son père la main de Clara, Ernest avait donné le plus formel démenti à cette assertion, démenti d’autant plus grave qu’il avait échappé à Clémenceau comme l’expression d’une vérité toute simple et pour ainsi dire sans importance.

Deux seules personnes au monde ne pouvaient et ne devaient avoir aucun doute sur M. Sanson. C’étaient madame de Cambasse et Clémenceau lui-méme.

L’entretien qu’ils avaient eu, et qui avait dû nécessairement étré entendu par l’assassin, devait aussi nécessairement avoir désarmé M. Sanson, alors même qu’il serait venu avec des intentions coupables. Mais, en môme temps, le cri de madame de Cambasse, cet effroi qu’elle avait eu de prime abord d’une rencontre possible, avant qu’elle connût les circonstances matérielles de l’assassinat, pouvaient donner lieu de supposer que cet entretien, au contraire, avait pu être le véritable motif du crime de l’accusé.

Madame de Cambasse, donc, avait pour ainsi dire tué d’avance la confiance qu’on pouvait avoir en son témoignai et en celui d’Ernest; et si, plus tard, ils eussent voulu dire le sujet de leur entretien, il est probable qu’on y eût trouvé une excuse pour eux-mêmes, excuse qui eût pu profiter à M. Sanson, en démontrant l’invraisemblance de son crime, mais qui n’eût été inventée que pour se justifier vis-à-vis de lui d’une conduite qui pouvait être considérée comme fort équivoque.

C’est à dessein que nous insistons avec détail sur toutes les inductions morales qu’on pouvait tirer de cet événement et de ses circonstances. Cela servira à expliquer jusqu’à un certain point la tournure que prit cette affaire et la manière dont elle fut diversement envisagée.

Aucun des compatriotes de M. Sanson n’admit de prime abord la supposition de sa culpabilité, et tout le monde la repoussa au premier mot avec l’indignation qu’inspirait l’estime universelle qu'on avait pour le père de Clara.

Mais, à mesure qu’on cherchait une explication et un motif à ce crime, à mesure qu’on pénétrait dans les circonstances qui l’avaient précédé et suivi, à mesure qu’on discutait les sentiments qui avaient pu le dicter, la pensée que

M. Sanson pouvait être le coupable se glissait vaguement dans les esprits comme une ombre à la réalité de laquelle on ne veut pas croire, mais qui cependant passe sans cesse devant les yeux et importune le regard.

S'il en était ainsi pour ceux qui avaient un sentiment de bienveillance préventive pour M. Sanson, on doit penser que l’accusation devait être facilement accueillie par ceux qui, sans le connaître personnellement, avaient un parti pris de mauvaise opinion contre tous les colons en général.

De même que M. Bourdaillon, il s’est glissé, il faut le dire, dans l’administration de nos colonies, des hommes qui y sont arrivés comme les ennemis du pays dont ils doivent protéger la propriété.

Ce n’est pas que ces hommes montrent ostensiblement leur hostilité, ou pourrait même dire que tous n’en ont pas l’exacte conscience, qu’ils obéissent à leur insu à des idées arrêtées d’avance, proclamées d’avance, et que la vérité les empêche de rétracter en présence même des faits qui en démontrent l’absurdité; ils se sont habitués à considérer les colons comme une espèce d’hommes vivant de sentiments particuliers, et consciencieusement égarés par des habitudes qui les laissent jusqu à un certain point au-dessous de la civilisation philanthropique et philosophique de l’Europe.

Quoique les colons sachent tout ce que les Européens savent, connaissent tout ce qu’ils connaissent, soient à la hauteur de tous les sentiments et de toutes les sciences pratiques de la métropole, quoiqu'ils aient un savoir-vivre, une élégance de mœurs, un goût des arts aussi élevé qu’on peut l’avoir en France, ces messieurs dont je parle ne s’imaginent pas moins qu’il y a encore dans le colon un petit coin barbare et sauvage qui résiste à la lime de la civilisation et de l’instruction.

l*our ces hommes, tout ce qui est violence, accomplissement absolu des désirs les plus bizarres, tout ce qui est colère, irrélllexion, vengeance, leur }>aruit aller aux colons comme le stylet aux bandits italiens et le fusil aux brigands de la Corse. Ils ont pour expliquer cela des phrases toutes faites sur l’incandescence d’un sang excité par le soleil des tropiques, sur les habitudes d’une vie qui, commandant in-

cessamment à des esclaves, n’est accoutumée à aucun frein et veut tout faire obéir à sa volonté.

Les façons de voir et d’expliquer certains faits par des excuses accusatrices corroborent le plus souvent les rapports éloquents faits à certaines sociétés métropolitaines, et rapportent tant bien que mal au centre où toutes les grâces se distribuent une réputation d’hommes de progrès et d’hommes justes, qui se traduit en places plus ou moins bien rétribuées.

Ces hommes-là, on doit le comprendre, n hésitèrent pas un moment à admettre la culpabilité de M. Sanson ; et une circonstance que nous allons rapporter donna à leur prévention une raison de plus, selon leur façon de voir.

Quoique la blessure de Clémenceau n’eût pas de danger réel, cependant la fatigue de sou transport à la Basse-Terre, l'agitation morale qu’il éprouvait en pensant de quel côté l’accusation pouvait se diriger, et en pensant contre qui luimême il la portait, lui avaient donné une lièvre assez intense pour qu’on lui eût ordonné le plus absolu repos, et surtout la plus complète inoccupation sur son accident.

Il arriva donc que, lorsque le magistrat se présenta chez lui pour procéder à un interrogatoire en règle, le médecin insista pour que cet interrogatoire n’eût pas lieu, et soutint p.ir des raisons d’humanité les protestations énergiques de Jean qui jurait qu’on n’approcherait point de son maitre et qui menaçait de résister à force ouverte, malgré le profond respect que tout Normand a d’ordinaire pour M. le procureur du roi.

« Puisqu'il nous est impossible, dit le magistrat, d’interroger aujourd'hui M. Cléinenceau, peut-être trouverons-nous quelques renseignements en questionnant son domestique.

» J’espère, ajouta-t-il en se tournant vers Jean, que tu ne joueras pas plus longtemps celte comédie de rébellion, et que tu répondras à nos interrogations.

— Moi, dit Jean, refuser de répondre à la justice? non vraiment, monsieur; depuis deux cents ans, nous sommes habitués à répondre de père en fils à la justice quand elle nous interroge.

— Réponds-moi donc. Où étais-tu au moment où le crime a été commis?

— J’étais, dit Jean, dans ce que nous autres, en Europe,

nous appelons le salon des domestiques, et les maîtres l’antichambre, et ce que, dans ce pays de sauvages, on appelle une galerie.

— Quelles étaient les personnes qui étaient auprès de toi?

— 11 n’y avait pas mal de moricauds de la maison où nous étions, et quelques-uns de la maison de M. Sanson qui nous avaient servi de guides.

— Pourrais-tu les reconnaître? »

Jean se mit à ricaner d’un air béte, et repartit :

« Reconnaître un moricaud d’un autre, c’est comme si vous demandiez si on peut reconnaître une goutte d’encre d’une goutte d’encre. Pour reconnaître un homme d’un autre, il faut qu’il y ait une ditlerence dans leur visage ; or, il est connu du monde entier, depuis que le monde est monde, que les moricauds ont tous la même ligure, le même nez aplati comme une paire de castagnettes ouvertes, les lèvres en bourrelet, pour les empêcher de se faire mal quand ils tombent, les mêmes yeux et les mêmes cheveux : qui a vu un nègre les a vus tous.

» Ah ! par exemple, je ne dis pas si c’étaient des négresses, il y en a qui sont reconnaissables, » lit Jean avec une grimace amoureuse, adressée sans doute au souvenir qu'il avait conservé de la belle Sabine.

« — Cependant il est impossible que, dans le peu de jours que vous avez passés chez M. Sanson, vous n’ayez pas remarqué quelques-uns des nègres qui sont le plus particulièrement attachés à sa personne : et il serait utile de savoir si tous ceux-là étaient dans l’antichambre au moment où le meurtre a été commis. »

La pensée de Sabine avait dù nécessairement rappeler à Jean celle de Crésus qui avait, grâce à lui, échappé à la tentative d’empoisonnement de Théodore ; il crut se rappeler en ce moment qu’il ne l’avait point aperçu à côté de lui.

Cependant, comme il avait hérité, avec son sang normand, du grand art de ne dire à la justice que ce qu’il voulait bien qu’elle apprit, sans cependant se compromettre, il repartit :

« Je ne puis affirmer qu’ils y fussent tous ou qu’il en manquât, mais je puis être assuré que, si on me montrait à la fois tous ceux qui devaient y être, je reconnaîtrais aisément

celai qui n’y était pas, si cependant il y en avait qui n’y étaient pas. »

Cette façon de répondre laissait à Jean la farulté de reconnaître à son gré le nègre absent, s’il jugeait plus tard que les soupçons dussent être tournés du côté de M. Sanson; mais comme sa haine pour les Anglais et sa prévention personnelle accusaient intérieurement M. Welmoth du crime, il ne voulait aider en aucune façon une accusation qui écarterait les soupçons de lui.

11 y a bien peu de magistrats capables de lutter de ruse et de précautions contre un Normand un peu madré, et celui qui interrogeait Jean Plonget accepta sa réponse comme faite de bonne foi, et lui dit :

« C’est une épreuve que nous ferons plus tard si elle est jugée nécessaire.

— C’est une épreuve qu’il faudrait faire le plus tôt possible, dit M. Bourdaillon; car il me semble que cela expliquerait complètement toutes les contradictions apparentes de celte affaire.

» En effet, supposez un esclave aposté dans le bananier par ordre de son maître, et exécutant cet ordre, malgré ce qu’il a pu entendre et ce qu’il n’a pas compris : il en résulte certainement que M. Sanson n’était là que pour surveiller l’exécution de l’attentat qu’il avait ordonné ; il en résulte même qu’à supposer que ce que madame de Cambasse a dit soit vrai, que cet entretien eût pour sujet un projet de mariage entre M. Clémenceau et la fille de M. Sanson, celui-ci n’a pu l’entendre, et qu’il n’a pu retenir la main qu’il avait apostée en cet endroit.

— Cela rae semblerait une explication probable, dit le magistrat, si M. Clémenceau n’avait instantanément et formellement nié avoir donné à madame de Cambasse la mission par laquelle elle a prétendu expliquer cet entretien.

— Cependant, dit M. Bourdaillon, l’émotion très-vive que M. Sanson a éprouvée lorsqu’il a entendu madame de Cambasse faire celte déclaration, la croyance qu’il a paru prêter à cette assertion, la joie qu il en a ressentie, étaient trop naturelles pour qu’il sût ce qui s’était dit, soit que la déclaration de madame de Cambasse fût vraie, Boit qu’elle fût mensongère.

— En admettant la supposition que le crime ait été accompli par la main d’un nègre, il importe peu, comme vous le disiez tout à l’heure, de savoir quel était le sujet de l’entretien; et comme M. Clémenceau a nié l’assertion de madame de Gambasse, il me parait à peu près certain que M. Sanson n’eût pas eu le désir de revenir sur sa coupable intention, s’il avait entendu ce qui s'était dit. Mais les intrigues de madame de Cambasse ne sont pas ce qui nous occupe.

— Pardon, Gt M. Bourdaillon, on n’arrive pas à donner des rendez-vous à de pareilles heures sans des antécédents entre les acteurs de ces-rendez-vous, antécédents sur lesquels ce garçon peut nous donner quelques renseignements. »

Le magistrat fit un signe de tête affirmatif et dit à Jean :

« Pendant le séjour que ton maître a fait chez M. Sanson, as-tu remarqué qu’il recherchât plus particulièrement la société de madame de Cambasse?

— Je n’ai pas l’habitude d’écouter aux portes, monsieur, et je ne voyais guère mon maître et madame de Cambasse en présence qu’à l’heure des repas; c’est-à-dire que c’a été si peu souvent, puisque nous sommes arrivés depuis trois jours, que ce n’est pas la peine d’en parler.

— Tu es au service de M. Clémenceau depuis longtemps?

— Depuis que je le connais, dit Jean.

— C’est-à-dire?...

— Depuis assez longtemps pour savoir qu’il n’est pas homme à courir après la promise de celui qui doit être son beau-père, fût-elle veuve et inflammable comme une allumette chimique allemande.

— Donc, tu nies que M. Clémenceau ait eu des attentions pour madame de Cambasse?

— Je le nie.

— Ceci est en contradiction manifeste avec les observations des personnes qui ont remarqué ces soins. Prends donc garde de ne pas mentir.

— Si ces personnes ont vu ça, elles ont pu le dire ; moi qui ne l’ai pas vu, je dis ce que je dois.

— Mais pour un garçon si ignorant des sentiments de son

LE BANANIER. - l5t

maître, comment se fait-il que tu saches que M. Clémenceau voulait épouser mademoiselle Clara Sanson?

— Je le sais d’Europe, dit Jean, où M. Clémenceau le père me l’a dit en conüdence.

— A toi :

— A moi ! fit Jean en prenant un ton solennel.

— C’était donc un projet de famille, dit M. Bourdaillon en se retournant vers le magistrat; M. Clémenceau n’avait donc pas à charger madame de Cambasse d’une mission qui n’avait pas de but, puisque cela était arrangé d’avance; cet entretien avait donc des motifs bien différents; ces motifs ne sont plus douteux, et peut-être M. Sanson a-t-il vengé à la fois l’injure faite au père dont on abandonnait la fille, et au futur mari dont on cherchait à séduire la promise, selon l’expression de ce garçon.

— D’un autre côté, ajouta le magistrat, cette joie de M. Sanson, quand madame de Cambasse a inventé cette prétendue mission, prouvait suffisamment que M. Clémenceau avait gardé le silence sur ses projets, probablement parce qu’il avait cédé à un autre entrainement.

— Oui, monsieur, s’écria Jean indigné de cette façon de traduire les choses ; il a cédé à l’entraînement de Tombétcment que lui causait près de mademoiselle Clara ce grand dandin (il voulait dire dandy) d’Anglais qui lui faisait des yeux perpétuels.

— Il serait alors assez concevable, fit M. Bourdaillon en se dandinant dans sa sottise, que, par dépit, M. Clémenceau eût tourné ses vues sur madame de Cambasse; on conçoit qu'il est peu obligeant de faire un voyage de quinze cents lieues pour trouver, près de la femme qu’on vient chercher, un homme agréé pour ainsi dire d’avance, et qu’on veuille punir celui qui nous a valu cette mystilicatiou, en s’en prenant à ses possessions. Tout cela confirme nos soupçons.

— Ils sont jolis, vos soupçons! dit Jean, en haussant les épaules avec un air d’humeur.

— Qu'est-ce que c’est? fit M. Bourdaillon d’un air de dédain.

— Ce que c’est? dit Jean ; c’est que vous accusez un brave homme d’une lâcheté, quand vous avez sous votre main un coquin de... »

Jean s’arrêta, en s’apercevant, à la manière dont on l’écoutait, qu’il allait trop vite et trop loin..

« De quel coquin voulez-vous parler?

— De celui qui a fait Je Coup, dit Jean.

— Donc, reprit M. Bourdaillon, en se tournant vers son supérieur, il vous parait probable que le meurtre aurait été commis par un esclave, sur l’ordre de M. Sanson.

— Ah bien ! fit Jean en ricanant, si c’est comme ça, mon maître est bien loti avec son amour pbilancrnpique pour les esclaves, lui qui ne rêvait rien moins que (le leur rendre la liberté.

— Que dites-vous là? s’écria M. Bourdaillon stupéfait, M. Clémenceau était-il abolitionniste?.

— M. Clémenceau est Normand comme moi, monsieur, fit Jean.

— Mais enfin il avait à cœur la destruction de l’esclavage?

— C’est une idée comme une autre?

— Et a-t-il fait part de ses idées à M. Sanson ou à toute autre personne?

— Ah çà! monsieur, dit Jean imptienté, vous imaginezvous que mon maître m’appelle pour me demander la permission de dire ce qu’il a envie de dire?

— Monsieur, fit M. Bourdaillon au magistrat, en donnant à son regard une profondeur de pensée immense ; monsieur, prenons garde ; ceci devient grave, ceci n’est peut-être pas ce que nous avons pensé.

« S’il était vrai que telles fussent les opinions de M. Clémenceau, s’il était vrai qu'il les eût manifestées hautement, le caractère de cet attentat prendrait une extension effroyable...

» Monsieur, répéta-t-il en élevant la voix, comme si chaque moment lui découvrait de nouveaux mystères d’iniquité; monsieur, est-ce seulement une vengeance particulière qui a dirigé l’assassin ? n’est-ce pas un principe qu’on a voulu tuer dans un homme? et cette prétendue partie de plaisir, ce rendez-vous lui-même... Monsieur, j’aperçois une trame horrible, une conspiration furieuse d’intérêts qui, se croyant menacés, se sont associés pour prévenir les nobles efforts d’un homme ! »

Le procureur du roi écoutait M. Bourdaillon d’un air em-

barrassé, n’osant pas croire à la combinaison inventée si soudainement par l’admirable perspicacité du magistrat qui l’assistait et n’osant la démentir, de peur de paraître tiède contre les habitants de la colonie, dont il se croyait appelé à réprimer les turbulentes passions, craignant surtout d’être dénoncé aux journaux de Paris comme manquant à ses devoirs, ce qui n’eût eu rien de surprenant de la part de M. Bourdaillon.

Quant à Jean, il écoutait d’un air effaré, regardant M. Bourdaillon pour le comprendre, et le procureur du roi, comme pour demander à son visage l’explication de ce qu’il ne comprenait pas.

Celui-ci se contenta de lever les yeux au ciel et de pousser un soupir, ce qui voulait dire :

« C’est possible ! qui sait? c’est une idée ! Il faut voir. »

* Monsieur, reprit Bourdaillon, cette affaire prend une tournure telle, qu’il est peut-être bon de prendre des mesures de sûreté générale pour que la justice ait son libre cours... »

Le magistrat leva la séance d'un air solennel :

11 y a matière à consulter... »

Sur cette éloquente parole, les deux interrogateurs se retirèrent.

Page 1