‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 18 sur 25 · MESSAGE · texte numérisé non relu

MESSAGE

Comme nous l’avons dit, les magistrats étaient sortis de chez Clemenceau avec une conviction à peu près formée sur la culpabilité de M. Sanson ; mais, avant d’en venir à des mesures plus graves, il était nécessaire d’avoir des renseignements positifs, et ces renseignements, on espérait les trouver auprès de la victime.

Toutefois on organisa autour de l’habitation de M. Sanson

une espèce de surveillance occulte, alin de saisir quelque circonstance capable de corroborer l’accusation, ou de jeter quelque lumière dans les ténèbres de cette affaire. Cette espèce d’atermoiement tacite dura à peu près huit jours, pendant lesquels Clémenceau se guérit complètement de sa blessure et put supporter la fatigue de plusieurs interrogatoires.

Pendant tout ce temps, madame de Cambasse avait envoyé savoir régulièrement des nouvelles du blessé, et, selon la manière dont on envisageait sa position, les uns disaient qu’elle s'affichait avec une imprudence sans exemple, et les autres la louaient de ne pas s’arrêter devant d’ignobles calomnies.

Cette affaire enfin, par son obscurité même, était arrivée à diviser tous les esprits, comme toutes les choses qui laissent aux esprits oisifs un champ libre pour des conjectures et des combinaisons plus ou moins ingénieuses.

Quant à la manière dont Clémenceau avait répondu dans ses divers interrogatoires, elle excitait également les commentaires. 11 avait complètement refusé de dire quel était le sujet de son entretien avec madame de Cambasse, et avait seulement protesté contre l’accusation dont on menaçait M. Sanson.

Il est possible que cette affaire n’eût pas été plus loin; qu’ainsi que beaucoup d’autres elle se fut éteinte en laissant à chacun de ceux qui y avaient été compromis cette vague déconsidération qui poursuit toute la vie un homme lorsque le soupçon du crime l’a frappé, et qui l’exile pour ainsi dire du monde, sans que personne ait le droit de lui dire en face pourquoi on détourne la tête à son aspect et pourquoi on s’écarte de lui quand il vous aborde.

Durant ces huit jours, Jean n’avait pas quitté son maître, et le dévouement qu’il avait montré à Ernest n’avait pas peu contribué à donner à ses conseils une autorité à laquelle, sans cela, l’impétuosité naturelle d’Ernest eût dédaigné de se soumettre.

En effet, les conseils de Jean Plonget pourraient se résumer ainsi :

« Attendez, monsieur, attendez; tous les criminels sont do la même pâte; quand on montre qu’on les soupçonne, ils

se tienneat sur leurs gardes et ils ont une parade prête pour chaque coup qu'on vient leur porter. Selon moi, pour les découvrir, il faut les laisser faire et les laisser dire.

» Je suis toujours dans l’étonnement de la bêtise des présidents criminels, qui se croient bien fins quand ils entortillent un accusé de toutes sortes de questions. Le coupable n'a pas plus tôt dit quelque chose qui est en contradiction avec ce que disent les témoins, que le président se récrie, lui dit qu’il ment, et ne fait autre chose, selon moi, que de l’avertir de la bêtise qu’il est prêt à faire.

» Il y avait, il y a quelques années, dans notre commune, un juge de paix qui en aurait remontré au plus lin-, il est vrai que c’était un pur Normand de Domfront, sans mélange; quand il lui tombait une affaire de vol ou d’assassinat dans les mains, c’est un gaillard qui ne s’amusait pas à trouver tout le monde coupable; bien au contraire, il prenait les gens d’un -air patelin.et doucereux et il leur disait :

» Voyons, mon gas; il y a une méchante langue dans le pays qui t’accuse d’avoir fait la chose ; tu es un brave garçon, et il n’est pas possible que ce soit toi : mais comme je suis magistrat, il faut que je prouve aux autres comme quoi tu es innocent; raconte-moi un peu ce que tu as fait ce jour-là. »

» Là-dessus, l’autre commençait son récit, et ne croyez pas que notre juge s’amusât à le contrc-carrer à tout propos; au contraire, il faisait à tout moment de petits signes de * tête, en disant :

« C’est très-juste, ca; c’est très-clair; ça ne laisse pas le moindre doute. »

« L’autre, qui avait commencé en se tenant sur ses gardes, se laissait aller tout doucettement à en dire plus qu’il n’aurait voulu. 11 allait de l’avant si bien et si longtemps, il voulait si bien prouver qu’il était innocent à ce bon juge qui se laissait si bêtement emberlificoter que, la séance finie, le crime était prouvé clair comme le jour.

» Eh bien! monsienr, il faisait pour les actions comme pour les paroles; il ne faisait point sauter la gendarmerie à la gorge du premier qu’on lui désignait comme le coupable; il le laissait libre, persuadé qu’il se laisserait aller à faire quelque bêtise qui l’accuserait infailliblement. Jamais je ne l’ai

vu se tromper; il est toujours arrivé comme il a dit, et il me semble que ce doit être dans ce pays-ci comme en Normandie.

» Taisons-nous sur l’Anglais; ne montrons de soupçon à personne, et, avant quinze jours, il aura fait quelque frasque d’où il ne pourra pas se tirer. »

Jean avait raison, et Clémenceau consentit à se* conduire comme s’il avait complètement oublié la tentative dont il avait été l’objet.

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