‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 20 sur 25 · UN DOMESTIQUE INTELLIGENT · texte numérisé non relu

UN DOMESTIQUE INTELLIGENT

Malgré l’impertinence qu’il avait montrée envers Clémenceau, M. W’elmoth n’élait pas sorti parfaitement rassuré sur les intentions de son rival; il était mécontent de lui-même, et quelque chose lui disait qu’il y avait un projet de vengeance au fond de celte couardise; car sir Edouard ne pouvait démêler si ce devait être une vengeance éclatante, accomplie au grand jour, et si par conséquent la poltronnerie de Clémenceau n’élait qu’un piège dans lequel il avait trop niaisement donné. Si, au contraire, cette vengeance devait ressortir de quelque intrigue ténébreuse et que la lâcheté d’Ernest fût réelle, il eût pu l’arrêter par des menaces plus significatives; ce qu’il n’avait pas fait. Toutefois il pensa qu’une petite calomnie à ce sujet ne pouvait manquer de nuire à Clémenceau et de lui faire obstacle, en le privant du concours des personnes dont il pouvait espérer quelque appui. En conséquence, après avoir fait quelques visites, il se rendit au Cours, promenade au milieu de la ville de la Basse-Terre, où se rassemblent d’ordinaire les jeunes gens, et où il trouva quelques-uns de ceux qu’il avait eu occasion de voir, soit chez M. Sanson, soit dans les diverses maisons où il l’avait accompagné.

On devait être curieux à plus d’un titre de causer avec M. Welmoth : la nouvelle de la mort rapide et instantanée de sept ou huit des esclaves de M. Sanson servit de prétexte à ceux qui n’eussent pas voulu aborder directement le sujet relatif à l’assassinat de Clémenceau; mais, à vrai dire, c’était là l’objet de la curiosité de tous. M. Welmoth mit toute la bonne grâce possible à céder aux premières insinuations qui lui furent faites, et à cette occasion il se plaignit aveç

aigreur de la marche de la justice, qui, après s'être montrée si menaçante, se taisait maintenant.

« A moins, ajouta-t-il, qu’elle ne soit de moitié dans les projets de M. Clemenceau. — Quels projets? »

A cette question partie de tous côtés, sir Edouard raconta la résolution plus chevaleresque que raisonnable de M. Sanson; il dit comment il était venu faire à M. Clémenceau la proposition de celle rencontre, et comment celui-ci l’avait refusée.

« Je ne veux pas croire, ajouta-t-il, qu’un Français, un jeune homme, manque à ce point d’un courage que tout le monde possède; il faut donc qu’il prépare en silence quelque complot contre celui qu’il soupçonne. — Qui donc? — M, Clémenceau est fort discret sur ce chapitre. — Mais il y a un coupable? — Quelque malheureux nègre qui aura peut-être cru tirer sur un autre que sur ce monsieur, » dit M. Welmoth en haussant les épaules.

Celte révélation faite fut bientôt le texte de nombreux commentaires, et M. Welmoth lit si bien qu’au bout d’une demi-heure de conversation tout le monde était persuadé que Clémenceau était un de ces insignes poltrons qui méritent autant de pitié que de mépris. On était même venu à railler sa blessure; en eiTet, cet homme qui s’était évanoui parce qu’une balle lui avait effleuré l’épaule, avait dù s’évanouir de peur.

Cependant Clémenceau, fatigué d’attendre Jean inutilement, d'ailleurs fort agité de la retenue qu'il s'était imposée vis-à-vis de M. Welmoth, sortit à son tour pour donner un moment le change aux idées qui le préoccupaient, et arriva au Cours, où il aiiereut M. Welmoth au milieu d’un groupe de jeunes gens. Aux regards furtifs et peu bienveillants qu’on jeta, Clémenceau devina quel pouvait avoir été le sujet de la conversation, et il s’avança vers ce groupe. Sa présence y jeta un certain embarras; quoiqu’il n’y connût qu’un de ceux qui s’y trouvaient, et qui avait fait partie des personnes (pii étaient allées à la Soufrière, Clémenceau le salua, et s’adressant aussitôt à M. Welmoth, il lui dit :

« Je croyais, monsieur, que vous étiez déjà reparti et que vous aviez été porter ma réponse à M. Sanson? — Une réponse comme celle que vous m’avez faite, lui dit M. Wel-

le bananier.

molli, n’a rien de pressé. — Vous vous trompez, monsieur, repartit Clémenceau : puisque M. Sanson s’inquiète des soupçons qu’une malveillance stupide a fait planer sur lui, et que je refuse de les faire cesser par le moyen qu’il m’a fait proposer, il doit avoir hâte de prendre un autre parti à cet égard. — Le parti qu’il prendra à cet égard, et le seul qu’il puisse prendre, répondit M. Welmoth, est de mépriser ces soupçons. — C’est une chose sur laquelle vous n’ôtes pas un juge compétent, monsieur; chacun dans ce monde défend et protège son honneur comme il l’entend; M. Sanson croit le sien attaqué, il est juste qu’il soit mis à même de le couvrir de tout soupçon. — Je vous ai dit comment M. Sanson entendait défendre son honneur. — Et je n’ai pas jugé convenable de faire ce qu’il me proposait; je suis encore du même avis, monsieur. Le moyen ne me parait pas heureux, et cela pour des raisons que je ne puis encore dire, mais que je vous apprendrai devant tous ces messieurs, s’il vous plaît de venir au lieu, à l’heure et au jour que je vous indiquerai pour cette explication, et si ces messieurs ont l’obligeance de vouloir bien être les témoins de ma justification comme je les rends témoins de mon refus formel... »

Le tou ferme dont ces paroles furent prononcées détruisit en un moment la fâcheuse impression produite par le récit de M. Welmoth. Chacun s’empressa de répondre qu’il se rendrait à l'appel de M. Clémenceau, et sir Edouard, voyant que la prévention allait peut-être tourner contre lui, essaya de la détruire en disant :

« Je n’ai point d’explication à vous demander, monsieur, je n’en ai point à recevoir de vous, et vous trouverez bon que je me croie dispensé de me soumettre à cette espèce d’ajournement. — En ce cas, reprit Clémenceau, si vous ne venez pas la recevoir, j’irai vous la porter. — Mais il ne me conviendra peut-être pas de l’entendre, monsieur, dit M. Welmoth. Si vous avez quelque chose à me dire, me voilà, je suis prêt; la nuit n’est pas venue et, au besoin, je puis rester à la Basse-Terre jusqu’à demain matin; mais, passé ce délai, vous trouverez bon que j’aie à mon tour des raisons pour refuser ce que vous appelez une explication. — Ces messieurs jugeront en ce cas de mes raisons et des vôtres,

— Il v a un meilleur juge que des témoins entre des gens d’honneur. — Vous avez raison, monsieur; quelquefois, et entre gens d’honneur, un duel efface bien des torts; mais je n’en veux point avec M. Sanson, que je tiens pour le plus parfait honnête homme que je connaisse; je n’en veux pas avec vous, monsieur; dispensez-vous donc de provocations qui, après ce que je viens de vous dire, auraient l’air de rodomontades. Je ne me battrai pas, je ne le veux pas; j’ai à remplir ici une mission qui m’interdit absolument une pareille rencontre. Cette mission peut être terminée dans quinze jours, dans huit jours, demain peut-être, et alors, monsieur, je vous engage ma parole d’honneur d’être à vos ordres comme et quand il vous plaira. Veuillez recevoir cette parole, messieurs. »

M. Welmoth réfléchit un moment et répondit ensuite :

« Eli bien! monsieur, j’y compte. »

Ernest s’éloigna; mais, en traversant la place, il remarqua un mulâtre qui se détourna vivement à son aspect. Ce que Jean avait dit au magistrat à propos de cette ressemblance qui donne à tous les nègres les signes si caractéristiques de leur race, est également vrai pour les mulâtres, et quoique la figure de cet homme eût vivement frappé Clémenceau, il ne pouvait se rappeler où il l’avait déjà vue. Cependant il le suivit des yeux et le vit s’éloigner rapidement, après avoir passé près du groupe où M. Welmoth était resté ; il lui sembla même qu’un regard avait été échangé entre eux, et il ne douta point que cet homme et M. W'elmoth ne fussent d’intelligence, lorsqu’il vit celui-ci prendre, quelques moments après, le chemin par lequel ce mulâtre venait de disparaître. Cette rencontre éveilla subitement les soupçons de Clémenceau : il s’mforma à quelques personnes du nom de cet homme ; mais, lorsqu’il apprit que c’était cet ldornénée qu’il avait rencontré â la pomte de Matouba et qui s’était montré si insolent, il supposa que cet individu avait été seulement embarrassé de sa présence, et que sa seule imagination avait fait les frais de l’espèce d’intelligence qu’il avait cru remarquer entre lui et sir Edouard.

Clémenceau rentra chez lui et commença à s’irriter de l’absence de Jean qui n’était pas encore ren'.ré. Ce ne fut que le soir assez tard que celui-ci revint; mais son maître

ne put rien en tirer, ni par menaces, ni par prières, et Jean se contenta de répondre que, dès le lendemain matin, il lui ferait part de ses projets, mais que jusque là il Be pouvait rien lui dire. Il fallut bien que Clémenceau se contentât de cette promesse. Mais le lendemain, quand Clemenceau sonna, Jean ne parut point. Ernest, furieux, sonna à tour de bras, sa porte s’ouvnt discrètement, et John, le domestique de M. Welmoth, parut à ses yeux.

« Le groom, il est sôti, dit-il avec un accent anglais extravagant, et il m’avait cbùàgé de dire à vous qu’il reviendrait.

— Mais vous, lui dit Clemenceau, qu’ètes-vous venu faire ici?

— J’étais venu pour voir sir Edouard qui voulait voir.

— Eli bien ! tu diras à ton maître que je lui enverrai mon domestique pour lui répondre.

— Et je lui répondrai de la belle manière, s’écria Jean en reprenant sou ton de voix normande et se posant au milieu de la chambre.

— Qu est-ce que c’est que ça? fit Clémenceau.

— C'est Jean ou John, comme il vous plaira, monsieur. Hein! je l’ai suivi six heures durant, et l’ai étudié sur toutes les coutures; je l’ai dessiné dans ma tête, et puis après je suis allé chez le tailleur. Ah! j'ai eu du mal, mais la livrée est absolument pareille; j’ai pas eu de la peine à trouver les allures du pudding, attendu qu’il marche droit comme un piquet, les pieds en dehors et la tète à quinze pas devant lui comme un soldat, et puisque le baragouin vous a trompé vous-mème, il en trompera bien d’autres.

— Que signifie cette mascarade? dit Clémenceau d'un ton sévère. — Ce que ça signifie, monsieur, c’est qu’on sait à point nommé tout ce que nous faisons et tout ce que nous disons, et qu’il est temps que ce soit notre tour. — Comment cela! — Comment? c’est que, depuis que vous ôtes malade et blessé, un grand gueux de mulâtre que je n’ai pas fait semblant de reconnaître... — ldoménée! dit vivement Clémenceau. — Juste, celui que nous avons rencontré le premier jour, et qui a si bieu sanglé le morieaud qui nous accompagnait. — Eh bien! ce mulâtre? — 11 est venu presque tous les jours s’informer de vous et de votre état. — C’est étrange, dit Clémenceau. — Et pas plus tard encore qu’hier

LE ÜANANIER.

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soir, je l’ai vu encore causer avec M. Welmolh. Et, sur l’âme de ma mère, je jurerais que j'ai entrevu sa ligure, à travers les broussailles, le jour de notre promenade à la Soufrière; mais enfiu je n’en ferai pas serment à la justice, parce que je ue l’ai pas vu comme je vous vois; mais, si je ue l'ai pas assez vu pour le faire pendre, je l’ai assez vu pour vouloir 1 en savoir quelque chose. — Et avec cet babil tu espères!... — J’espère savoir la tin de la chose. — Mais quoi? — Inutile à vous dire, monsieur, très-inutile; ça ne regarde que moi.

« Voyons, Jean, dit Clemenceau,, si tu veux me dire ton plan, je te dirai s’il me semble bou. — 11 vous paraîtra mauvais, j’en suis sur. D’abord, voyez-vous, j’ai mon idée; j’ai tout ça dans ma tète; je tiens le lil, je sms sur de réussir; mais s’il faut vous raconter la chose, je vas m’ embrouiller si bien que ça n’aura pas le sens commun. Je me connais, je suis fait comme ça. — Tu sais fort bien dire, et très-clairement, ce qui te convient; or, comme il te plaît de te taire, il me plait de te défendre de te servir de cet habit pour quoi que ce soit. — J’étais sur de ça, et je me disais bien que je ferais bien mieux de ne pas vous montrer la frime; mais il fallait bien faire mon épreuve sur quelqu’un, et je ne connais que vous au monde à qui on puisse se lier dans ce damné pays. — Elle est jolie, la couliuuce. — 11 est vrai que vous n’en savez juste que de quoi n’y lieu comprendre. — Et décidément je n’en veux lien savoir; seulement, n’oublie pas ma défense! — Comment pouvezvous me défendre de faire une chose que vous 11e connaissez pas? — C’est une sottise, j’en suis sûr. — Une sottise que vous feriez tout de suite, si je vous eu donnais l’idée ; seulement vous ue prendriez pas les précautions nécessaires, et alors gare à une balle entre les deux yeux. — Tu as beau faire le lin, mon pauvre Jean, tout cela doit te servir a espionner M. Welmoth? — C’est possible. — Et s’il découvre ce qui en est et qu’il te... — Uu’ii 111e... quoi? Est-ce qu’il a fait afticher que cette livrée est à lui connue le drapeau tricolore a la France? Je voudrais bien voir qu’il me... ah! comme je lui chaufferais les côtes! — Sir Edouard ue te fera pas cet honneur, et c’est à moi qu’il demandera raison de tou incartade. — Eh bien ! dame, vous avez quelque envie de le tuer un pou pour vous, vous le tuerez un peu

pour moi, ça fera qu’il aura son compte au grand complet- — Laissons tout cela, dit Clemenceau, et va quitter cet habit. — Ah! je n’ai pas envie de le garder toute la journée; c’est bon le soir, à la nuit tombée, on... — M. Owen n’est *

pas revenu? — M. Owen, pas du tout; mais il y a en bas un moricaud qui a une lettre à vous remettre. »

Cette lettre était de madame de Cambasse, et finissait par

ces mots :

« Je ne crains ni calomnies ni mensonges, venez. »

Clémenreau fut charmé de cette invitation; malgré sa résolution d’en finir avec M. Welmoth par une scène éclatante, il comprenait qu’il était entouré par un réseau de machinations auxquelles il ne pouvait rien comprendre. D’ailleurs, il désirait se servir contre M. Welmoth des révélations de madame de Cambasse, et il ne le pouvait sans son autorisation. Il se décida donc à partir immédiatement, et, pour prévenir toute imprudence cîe la part de Jean, il lui ordonna de le suivre. Celui-ci y consentit d’assez bonne grâce; ils prirent des chevaux et quittèrent immédiatement la Basse- Terre. Ernest marchait à cheval et Jean près de lui; mais il ne pouvait lui arracher une parole, tant celui-ci était occupé à regarder à droite et à gauche du chemin, comme s’il avait vu sortir une demi-douzaine de brigands de chaque côté de la route. Clémenccau ne partageait pas les terreurs de son domestique. Cependant il s’était armé, et se proposait de ne pas attendre la nuit pour revenir à la ville.

Tout à coup Jean arrêta brusquement son cheval et s’écria :

« Tonnerre d’enfer! il y a quelque chose qui nous suit le long de ces haies, je sens une odeur de moricaud depuis une demi-heure. — Tu es fou, dit Clemenceau; en plein jour, armés comme nous sommes, dans un pays où un guetapens, une attaque sur les grandes routes est une chose inconnue. — Possible! dit Jean, mais il y a de l’Anglais dans la chose, et l’Anglais ça connaît les attaques nocturnes. — ■ Mais il ne fait pas nuit. — Pas à présent, mais il faut revenir. — Eh bien, nous reviendrons ensemble. — Vous me le promettez? — Je n’ai pas envie de te laisser chez madame de Cambasse. »

Jean ne répondit pas et reprit :

« Passez un peu devant, et un train de galop : alors, s’il y a quelqu’un qui nous suit, je verrai bien remuer quelque chose s’il se met à jouer des jambes. »

Clemenceau suivit ce conseil et se lança de toute la vitesse de son cheval; puis, arrivé à un embranchement qui conduisait chez madame de Cambasse, il se retourna pour demander à Jean s’il n’avait rien vu. mais il n’y avait plus de Jean, aussi loin qne la vue pouvait s’étendre. Ernest allait retourner sur ses pas, lorsqu’un nègre monté sur un poteau, le même qui avait porté la lettre de madame de Cambasse, lui cria :

« Vous êtes M. Clémenceau ? vous allez chez madame de Cambasse? — Oui. — Je vais vous mener. — Tout à l’heure, lui dit Ernest : il faut que je sache avant ce qu’est devenu un garçon qui m’accompagnait. — Ah ! oui, dit le nègre, celui qui était avec vous là-bas? ah bien, il doit être lom, car sitôt que vous vous êtes mis au galop de ce côté-ci , il a tourné la tête de son cheval et a couru du côté de la ville — Oh! dit Clémenceau avec humeur! l’animal entêté! que diable va-t-il faire ? »

Il hésita un moment à retourner à la ville pour courir après Jean, était-il bien sùr de le rattraper et le trouveraitil à l’hôtel?

11 suivit aussitôt le nègre et arriva chez madame de Cambasse, où il trouva M. Owen. Elle l’accueillit comme un ami; mais , malgré l’air d’indifférence qu’elle voulait affecter, Ernest remarqua combien elle était triste. Elle avait écrit qu’elle ne craignait ni mensonges ni calomnie s, mais on sentait qu’elle était cruellement blessée des propos dont elle avait été l’objet. Cependant l’intérêt des confidences que tous deux avaient à se faire les préoccupa bientôt assez vivement pour leur faire oublier les heures, et lorsque Clémenceau raconta à madame de Cambasse ses deux rencontres avec Idoménée, elle parut très-étonnée de cette circonstance. Clémenceau lui apprit aussi que Jean avait vu ce mulâtre en conversation avec M. Welmoth, et madame de Cambasse tressaillit.

» C’est singulier, dit-elle : voilà trois fois en huit jours que cet homme s’est présenté chez moi. — Et à quel sujet? — C’est un homme à toutes mains, qui fait toutes sortes de métiers ; il est très-connu pour avoir un dépôt caché de mar-

chandises anglaises; fréquemment il va les proposer dans les habitations, caévous savez que, nous autres femmes, nous aimons mieux une fort vilaine robe de contrebande que la plus magnifique étoile qu’on peut acheter dans le premier magasin venu. - L’aviez-vous déjà vu? — Souvent, mais ses visites successives et rapprochées m’avaient déjà étonnée, et j’ai su qu’il est demeuré chaque fois assez longtemps sur l’habitation, et que lui, qui d’ordinaire se croirait déshonoré de se mettre en rapport avec des nègres, était descendu jusqu’à leur proposer scs marchandises et à leur laisser même à un prix bien au-dessous de leur valeur. — S’il les a volées, ce dont il est fort capable et ce qui, en matière de contrebande, est assez facile, puisqu’on ne peut guère dénoncer le voleur, il y a toujours pour lui bénéfice à s’en défaire ; et peut-être un besoin d’argent... —Non, dit madame de Cambasse. J’ai cru remarquer depuis ces quelques jours une certaine agitation dans mon atelier. Plusieurs des ouvriers les plus vigoureux s’endorment le matin à leur travail, ce qui me prouve qu’ils ont passé la nuit dehors; et puis, durant les nuits, j’ai cru entendre comme des signaux qui se répondaient. — Craignez-vous donc quelque chose? — Personnellement, je ne puis rien avoir à craindre, dit madame de Cambasse avec un peu d’hésitation; mais les projets de cet homme me font peur pour vous. — Pour moi, dit Clémeneeau, qui crut que, malgré ce qu’elle pouvait dire, madame de Cambasse était inquiète pour elle-même; je suis armé, et il est probable que messire Jean, mon domestique, sera bientôt ici, car il m’a fait promettre de ne pas m’en retourner seul. — Et vous ferez bien. »

Quant à ce qui s’était passé entre lui et M. Wclmoth, Clemenceau avait cru d’abord ne devoir en rien dire à madame de Cambasse; mais il se détermina alors à lui tout confier.

« Ah! lui dit-elle, comment avez-vous pu agir ainsi après ce que je vous avais dit de cet homme? Ne vous y trompez pas : assez brave peut-être pour accepter un duel venu de mots piquants en mots injurieux, il fera tout pour éviter une explication publique et menaçante. »

M. Ûwen fut de cet avis, et l’on attendit l’arrivce de Jean avec une véritable inquiétude. Cependant la journée se

passa sans qu’il parût , et , à force de l’attendre ainsi de quart d’heure en quart d’heure, la nuit arriva, et le départ de Clémenceau devint d’autant plus hasardé. M. Owen s’offrit alors à l’accompagner avec quelques nègres sur le courage et le dévouement desquels madame de Cambasse comptait, et déjà Clémenceau faisait ses adieux, lorsqu’on entendit le galop précipité d’un cheval,- et bientôt ils virent s’arrêter devant la maison Jean en personne.

« Quelque chose de frais à boire ; j'ai le gosier rôti. — Eh bien! qu’est-ce qu'il y a? s’écria Clémenceau avec impatience. — Laissez-lui le temps de se remettre, dit madame de Cambasse. »

Jean avala un immense verre de limonade et dit vivement :

« Voici de quoi il s’agit : ce matin, quand je vous ai lâché sur la route, je suis retourné à la Basse-Terre, attendu que je savais que le John y était demeuré, tandis que M. Welmoth en était parti hier au soir. Or, pour qu’un Anglais se passe de son domestique, quand il en a un , il faut qu'il le charge do quelque chose de bien important. C’est ce quelque chose que je voulais savoir. A peine arrivé, je laisse mou cheval à un moricaud et je vas flâner du côté de l’hôtel où était demeuré mon camarade. Je le vois bientôt qui bâillait à se démonter la mâchoire (chose qui m’embêterait, si elle arrivait, attendu que je me fais un doux espoir de la lui démonter moi-même). Je l’aborde d’un air aimable et je lui propose une bouteille de quelque chose. Savez-vous ce qu’il me répond? c’est qu’il ne boit pas avec les ennemis de son maître.

» — Si c’est pour moi que tu dis ça, tu as tort, que je lui dis ; M. Clémenceau peut détester M. Welmoth, mais ce n’est pas mon affaire. D’ailleurs, vois-tu, j’en suis las du service de ce monsieur : c’est gueux, ça n’a pas le sou, il n’y a rien à gratter; au lieu que toi, tu es avec un richard et tu dois faire des beurres (pardon, madame, beurre veut dire profit), tu dois faire des beurres soignés.— Hum ! fit John en hochant la tête. — Bah ! que je lui dis, moi qui avais une idée d’entrer à son service. » John me .regarda de côté, et je pris le grand moyen en usage entre nous, c’était de lui dire des horreurs de mon maître. La bête était dure, monsieur, et si

LE BANAMEB.

je n’étais pas à l’épreuve, c’est moi qui serais, à l’heure qu’il est, étendu dans un lit comme un pourceau. Mais je n’en ai pas tiré grand'chose, si ce n’est qu’il était véritablement avec Rosie la nuit qu’il a juré avoir passée avec Théodore. Puis ceci, c’est que son maître sortait souvent la nuit à cheval, et qu’il l’accompagnait jusqu’à l’entrée de ce bois, qui est là, â gauche, entre cette habitation et celle de M. Sanson. Mais pour savoir ce qui se passe, rien, attendu qu’on le laissait à l’entrée avec les chevaux. Enfin, et le point le plus important, c’est qu’il devait aller le soir dans la rue du Galisbé, où il devait recevoir des instructions qu’il devait rapporter à son maître. — Et tu lui as surpris ses instructions? — Attendez donc, s’écria Jean, voici le point le plus important. Où ça, lui ai-je dis, vas-tu lui rapporter ça? — Au coin du sentier qui mène chez madame de Cambasse, où je dois l’attendre à cheval, m’a répondu John.» Voilà le magnifique! s’écria Jean. J’y serai à dix heures à cheval, et je verrai bien où il me mènera, l’Anglais. — Comment? s’écrièrent ensemble Clémenceau et madame de Cambasse. — Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit, reprit Jean. — Une fois mon homme en train de ne plus compter les coups, je lui ai entonné du madère, puis du rhum par-dessus, puis de tout ce qu’il a voulu, etj’ai loué pour lui une chambre où nous l’avons couché ivre pour trois jours. Cela fait, je suis rentré et je me suis mis à l’anglaise ; quand je dis que je me suis mis à l’anglaise, ce n’est pas., mais enfin j’ai endossé la livrée, et à la brune je suis allé au rendez-vous. Là, j’ai trouvé ce grand chenapan d’Idoménée et je lui ai dit eu passant :

« Parlez-moi en me suivant: » L’autre m’avait dit que c’était l’habitude. Nous avons une belle occasion, me dit-il, M. Clémenceau est chez madame de Cambasse. — Vraiment! — Et s’il vient tard, son affaire est sûre. » J’avais mon idée, et je lui dis effrontément :

« Bah ! vous l’avez déjà manqué à bout portant. — On ne réussit pas toujours du premier coup. Mais que devons-nous faire? — N’y a-t-il pas un rendez-vous pour ce soir? dis-je à tout hasard. — Oui, au bois des Balisiers. — Eh! bien, vous saurez là ce qu’il y a à faire. » Je n’en demandai pas davantage, continua Jean, et je me dis : Maintenant il n’y a pas à

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reculer; il faut tout savoir cette nuit, ou j’aurai fait comme si je n’avais rien fait. Je suis retourné à l’hôtel où loge M. Welmoth, et là, sans rien dire, j’ai été seller le poney, je suis venu et me voilà. » « C’est donc lui ! s’écria Clémenceau, c’est M. Welmoth qui a voulu me faire assassiner. Mais cet homme ne mérite pas même que je le démente en public, c’est à la justice qu’il faut le livrer. — Avec ma seule déclaration, dit Jean, et en racontant comment je l’ai attrapée? on s’v fierait difficilement. Non, non, il faut voir les choses jusqu’au bout, et je les verrai cette nuit, ou j’v passerai.— Quoi ! s’écria madame de Cambasse, vous oseriez... — Je me plante au coin de la route à dix heures précises, et je suis l’Anglais quand il devrait me mener en enfer. — Mais si vous êtes découvert, on peut vous massacrer. — J’ai le cuir dur à entamer, et avant qu’on me l’écorche, j’en aurai touché quelques-uns. — Tu n’iras pas! s’écria Clémenceau, et c’est moi qui suivrai M. Welmoth. — Voilà, voilà, s’écria Jean, quand je disais hier que si je vous apprenais la sottise que je veux faire, vous voudriez la faire vous-méme. Avec ça que vous ressemblez à un groom anglais, et que vous n’avez pas la tête de plus que l’autre. C’est bête comme tout, ce que vous diteslà... — Plaît -il! fit Clémenceau. C’est que j’en étais sûr, madame, dit Jean, et c’est pour ça que j’avais une terrible envie de ne pas venir ; mais j’ai pensé que le demi-moricaud pourrait bien avoir l’idée de ne pas attendre de nouveaux ordres, et qu’il pourrait bien se poster derrière quelque autre bananier, c’est une herbe qui pousse dru dans le pays, et que cette fois il ajusterait mieux. — Ce garçon a raison, monsieur, et vous ne partirez pas, dit madame de Cambasse. — Madame... — Je vous comprends, monsieur; mais les choses en sont venues au point qu'il faut tout risquer. Que ce garçon fasse ce qu’il désire. — A la bonne heure ! s’écria Jean, voilà parler. — Vous le suivrez avec M. Owen et quelques esclaves. — Pour qu’on découvre la mèche, non. J’irai seul, ou je n’irai pas. .

— Laissez faire cet homme, dit M. Owen; seulement, s’il court quelque danger, qu’il tire un coup de feu ; nous serons aussi près que possible de l’endroit où il se trouvera, et alors nous lui répondrons, et cette intervention suffira peut-être à

LE BANANIEB.

arrêter les assassins. — C’est une idée, et je ne dis pas non ! fit Jean. Maintenant, pardon, excuse ; mais je mangerais bien un morceau. » \

On servit Jean, et à neuf heures sonnant il avait réparé le désordre que sa course rapide avait apporté dans sa toilette. Une demi-heure après, il était au coin de la route, tandis que M. Owen et Clemenceau, cachés tout près de lui dans les broussailles, attendaient l’arrivée de sir Edouard pour voir quelle route ils suivraient. A dix heures, en effet, M. Wclmoth arriva et s’arrêta à quatre ou cinq pas de Jean en lui disant en anglais : « Quoi de nouveau? » Jean trouvait bien contrefaire l’anglais en baragouinant, mais à celte question tout faillit être découvert , Jean fit caracoler son cheval comme s’il ne pouvait pas le maintenir, et Clémenceau, affectant l’accent irlandais de John, dit d’une voix que le bruit des fers du cheval couvrait un peu :

« M. Clémenceau est chez madame de Cambasse. — Je le savais, dit sir Edouard : je l’ai. vu avec ma lunette à une des fenêtres de l’habitation. Est-ce tout? — On vous attend, dit Clémenceau de même. — Bien , fit sir Edouard : suis-moi. » Et il partit au grand trot en se dirigeant vers le bois. Jean lui laissa gagner quelques pas et dit tout bas à Clémenceau :

« Comment dit-on : oui, monsieur? — Yrs , sir. — C’est bien, j’en ai assez : yes, sir; » et il partit à la suite de M. AVelmoth.

L’attente fut cruelle pour Clémenceau , qui s’en voulait d’avoir permis à un autre qu'à lui-même de courir un danger pour son propre salut, et il fallait toute la fermeté de M.Owen pour l’empêcher de courir vers le bois. Enfin, après plus d’une heure d’attente, ils entendirent le galop des chevaux et virent passer devant eux sir Edouard , qui reprit la route de l’habitation de M. Sanson. A quelques pas derrière lui venait Jean, qui ralentit d’abord le ealop de son cheval, puis qui mit pied à terre, après avoir laissé à M. Welmnth le temps de prendre une avance considérable; alors il chassa le poney d’un coup de cravache dans la direction que suivait sir Edouard. Déjà M. Owen et Clémenceau étaient près de Jean.

« Ma foi, dit Jean, si M. Welmoth ne s’arrête pas, le poney arrivera après lui à l’habitation S’il s’arrête, il l’en-

teudra galoper derrière et croira que John le suit , et ils arriveront ensemble. En voyant le poney tout seul, il s’imaginera que John a été désarçonné et qu’il s’est fendu la tète, et je vous réponds qu’il ne reviendra pas pour lui porter secours.

— C’est probable, dit Clemenceau; mais qu’as-tu vu? — Allons à l'habitation d’abord et vivement; dans cinq minutes il ne fera guère bon par les chemins : toute la troupe va rentrer : nous avons de l’avance, parce que je suis venu au galop; mais fdons vite... »

Tous les trois s’éloignèrent rapidement et arrivèrent près de madame de Cambasse, qui les attendait avec uue vive impatience.

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