‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 21 sur 25 · HORRIBLE DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

HORRIBLE DÉCOUVERTE

Lorsque Jean fut arrivé, avec son maître et M. Owen, chez madame de Cambasse, il lui adressa la parole, et, prenant vis-à-vis d’elle un air de protection qui avait quelque chose de noble et de grave, malgré l’accent plaisant et la tourùure grotesque de l’auteur ?

« Ne craignez rien, madame, lui dit-il, vous êtes avec des Français normands, Français première qualité, c’est-à-dire que , fussent-ils dix fois plus nombreux , il n’y aura pas le moindre danger pour vous.— Que voulez-vous dire, mon ami? reprit madame de Cambàsse. — Rien du tout, si ce n’est qu’il ne s’agit de rien moins que de mettre le feu à votre habitation. — Quelle horreur! s’écria Clémenceau, es-tu bien sûr de ce que tu dis? — Dans une heure ou deux, vous ne me ferez pas celte question-là. — Peut-être avez-vous mal compris? dit madame de Cambasse qui, malgré sa résolution, se mit à trembler en pensant à une attaque nocturne et a un incendie. — Si nous laissions ce garçon nous raconter ce qu’il a

vu ou entendu, nous pourrions mieux juger des précautions que nous avons à prendre. — L’Irlandais raisonne bien, dit Jean, je vous en réponds. Cré mâtin! quelle sueur rentrée j’ai eue sous la peau ; si je ne m’étais pas réchauffé en revenant, je serais mort d’un froid entre cuir et chair. — Allons, explique-toi sans tant de préambules. — Ma foi, monsieur, reprit Jean, je ne sais pas si, dire ce que j’ai éprouvé, ça s’appelle des préambule!; mais tout brave que vous êtes, vous en auriez eu des préambules dans les jambes et dans l’esto- ^ mac, si vous aviez été un peu à ma place. — Certainement, dit madame de Cambasse, et c’a été de votre part un grand courage et un grand dévouement. »

« Pour lors, je me mis à galoper sur les talons de l’Anglais, et nous limes comme ça un bon quart de lieue ; nous arrivâmes à un bois, où nous n’eûmes.pas fait quatre pas, que M. Welmoth tourna brusquement il droite, si bien que moi, qui n’étais pas habitué à la chose, et qui d’ailleurs commençais à n’y voir goutte, attendu que les bois de ce pays sont en forme de toiture imperméable , j’allais passer raide devant lui, quand il m'appela à voix basse et me dit avec une colère furieuse... Je ne puis pas vous dire toutes les injures dont ce misérable m’a accablé, attendu que je n’avais pas pu en comprendre une seule, vu qu’il a eu la prudence de me parler anglais, mais j’ai à peu près deviné qu’il m’accusait de m’être grisé, ce qui m’a permis de me dissimuler dans un silence absolu ; et comme, d’un autre côté, l’obscurité était profonde, j’ai joué mon rôle avec un talent consommé, comme disent les feuilletons sur les spectacles. M. Welmoth attacha lui-même son cheval à une branche d’arbre, et j en lis autant, puis il me dit quelque chose en façon de demande, à quoi je répondis : l es, sir , et il tira de sa poche un petit sifflet «lui rendait un son doux, mais qui allait au diable. Au même moment, un autre petit sifflet, doux comme le cri d’un crapaud dans les nuits de pluie (vous savez, c’est comme une plainte, et ça s’entend à des demi-licuesj répondit, et mon maître me quitta. Je dis mon maître, c’est un façon de dire pour consommer mou rôle de John. Il savait le chemin, le gueusard, preuve qu’il les avait fréquentés déjà bien des fois, et l’endroit où j’étais était celui où John attendait d’habitude ; je ne pus pas en douter, parce que tout autour la terre était couverte de mousse et molle, et qu’elle avait

été battue par l’embêtement des chevaux qui frappaient du pied pour se désennuyer. Pourtant, au milieu de tout ça que je découvrais en marchant a quatre pattes, je n’avais pas quitté îles yeux l’endroit par ou M. Welmoth avait disparu. C'était entre le troisième et le quatrième arbre à gauche de celui où était attaché son cheval : mais quand je lus là je ne pus me rappeler si c'était le troisième, y compris l’arbre du cheval, ou sans le compter; et il y avait de quoi se tromper, car il y avait le percement de deux sentiers , l’un après le troisième, l’autre apiès le quatrième. Tonnerre de Dieu! ça fut uu moment cruel.... tout perdu pour un polisson d’arbre de plus ou de moins. J’allais me risquer au hasard, lorsque j’entends uu léger bruit, et la voix de M. Welmoth me crier : « John, mai jnsloles (lj. »

» C'était pas au maître a demander des pistoles au domestique, je compris que ça voulait dire pistolets; je cherchai dans les foutes de la selle et je m’amusai à piquer légèrement le ventre du cheval qui se mil a caracoler, ce qui me donna le temps d’enlever les capsules des pistolets de ce monsieur, sans qu’il put l’entendre. Au moment où je les remis à leur adresse, sir Edouard Welmoth me graliha d’une injure en bon français, car il m’appela stupide animal. Je craignais d abord qu’il m’eut reconnu, mais il ajouta plusieurs mots dans son damné baragouin , et je vis qu’il prenait soin de traduire ie compliment eu anglais pour que le vrai Johu ne s’y trompât point. Mais celle idée-la 11e me suivit pas longtemps, j étais trop occupé à voir par où il allait tiler; je ne m’y trompai pas cette lois, et je 111e glissai a sa suite, un pistolet dans chaque main, et bien décidé a lui montrer que les miens u avaient pas les dents arrachées.

» Uu reste , une fois engagé dans le sentier, il n’y avait pas moyen de se tromper, c était comme uu corridor avec des murs de branches a droite et a gauche, si ce u est que ça allait en tournaillant comme un ressort de sonnette. J avais beau faire, je ne pouvais m’empêcher de marcher sur des petits morceaux de bois qui criaient, si bien que deux ou trois fois M. Welmoth s'arrêta, mais j’avais l’oreille au guet

(1) John, my pistoles.

Lfc BANANIER.

aussi bien que lui, je me tenais immobile et sans respiration dès qu’il s’arrêtait, et je reprenais quand il reprenait. Tout à coup son hésitation parut cesser, et je Lentendis inarcher très- vivement; j’aperçus au même instant comme une lueur rougeâtre à travers les arbres , et un murmure de voix couvrit bientôt le bruit des pas de M. Welmoth et des miens.

» Enfin, après trois ou quatre minutes de cette marche rapide, je vis clairement à la lueur de trois ou quatre bougies (comprenez- vous que ces gueux de moricauds éclairent leurs conseils d’enfer avec des bougies ?... car c’en était, je l’ai remarqué); je vis donc, à la lueur de trois ou quatre bougies, des vingtaines de moricauds, parmi lesquels je reconnus, à ne pas m’y tromper, ce gredin de Théodore, que je connais de nuit comme de jour, et l’autre gredin d’icloménée. Quant à M. Welmoth, si je n’avais pas été sûr que c’était lui, du diable si je l’aurais reconnu : imaginez-vous une figure vertpomme avec des tours d’yeux rouges comme des écrevisses ; avec ça un grand manteau rouge... il avait l’air d’un mélodrame. Le bandit s’était masqué. Ça se conçoit, quand on est un Jean f... Pardon, madame, si j’ai ajouté le mot, mais ce n’est pas un Jean tout court : il ne faut pas déshonorer le nom d’un brave Normand comme je suis, en l’appliquant à une canaille de cette espèce. 11 parait que le masque n’était pas seulement pour se cacher, mais qu’il en faisait encore une sorte d’épouvantail pour ces pauvres moricauds, qui tombèrent à genoux quand ce vampire se montra. Pourtant m’est avis, à la façon dont ils regardèrent sans trop trembler, .qu’ils y mirent plus de malice que de peur ; car il n’y en a pas un qui ne tendit bravement la main quand M. Welmoih fit le tour du cercle, en leur mettant à chacun dans la main une belle pièce jaune , qu’ils baisèrent comme une sainte croix : ce qui veut dire que c’était de l’or pur. Après cette bénédiction en guise d’à-compte, le masque se mit à parler d’une voix caverneuse, et ce fut là que fut proposé sans entortillement, sans y mettre tant de finesse que l’on pourrait croire que c’était nécessaire, de venir mettre le feu à l’habitation de madame de Cambasse; et il fut dit comme quoi (je demande pardon à madame) elle était une mégère qui avait fait mourir des milliers d'esclaves à la Jamaïque, et qu’elle

ti

en tenait ici même des paquets au cachot, avec des fers qui ont des pointes en dedans.

— L’infàmej murmura madame de Cambasse. Mais personne n’a pu le croire ?

— Je ne pourrais pas dire que l’on a cru, dit Jean, attendu qu’ils n’ont rien répondu de significatif, si ce n’est un grognement de mauvais augure ; reste à savoir pour qui il était. Mais le gredin ne s’est pas arrêté là; il a raconté, au sujet de madame, des choses qu’il est inutile que je répète. — Qu’a-t-il osé dire? s’écria madame de Cambasse, qui rougit à la seule pensée des accusations que M. Welmoth avait pu porter contre elle. — Madame, reprit Jean, cet homme a dit des mensonges, et je ne sais pas assez bien me servir de la parole pour vous les répéter, de manière à ne pas être un animal butor. 11 a dit des horreurs de vous dans tous les sens; voilà tout ce dont vous pouvez être sûre ; et vous avez le droit de le faire punir par qui vous aime, et ça ne sera pas difficile à trouver, comme le dernier des grossiers et des n’importe qui ! — Permettez-lui de continuer son récit, dit Clémenceau, ou san.s cela l’heure arrivera de prendre un parti, sans que nous soyons bien informés de ce qui nous reste à faire. — Monsieur me couvre d’épigrammes comme si j’avais perdu mon temps ! dit Jean, et il ne s’aperçoit pas que c’est déjà fini, sauf le plus important.

« ldoménée répondit qu’on obéirait aux ordres du maître, et celui-ci annonça alors que, s’ils satisfaisaient à ce qu’on leur demandait, ils seraient tous libres le lendemain, et que chacun pourrait passer sa vie à ne rien faire Ceci les toucha d’autant mieux, qu’on lit une ou deux tournées de tafia, pendant lesquelles le masque et ldoménée se mirent à causer en particulier; or, c’est ce colloque particulier qui est le comble de l’infamie.

» Tu comprends, dit sir Edouard, qu’une fois l’incendie allumé, il est plus que probable que M. Sanson, malgré sa colère contre madame de Cambasse, conduira ses noirs au secours de l’habitation; moi-même, je serai forcé d’y venir; mais, dès que nous approcherons assez près de l’habitation, sous un prétexte quelconque, je tirerai un coup de feu, et alors tu pourras t’évader ainsi que tes compagnons!...

» Là-dessus, il lui donna un petit coup de taüa particulier

et du rhum le plus lin, pour lui donner du cœur au ventre.

« Et maintenant, reprit Jean, voilà tout ce que j’en sais, attendu que je profilai du moment où l’on recommençait une tournée de pièces jaunes et de tafia, pour rétrograder sur moi-même ; et bien m’en prit de m’être dépêché, car je n’étais pas arrivé à deux pas des chevaux, que j’entendis M. Welmoth sur mes talons, et que je me mis à battre la semelle contre terre, pour avoir l'air de dissimuler les pas qu’il pourrait avoir entendus devant lui. Je ne puis dire s’il avait horreur de ce qu’il venait de faire, mais il ne me dit pas un mot, prit son cheval, sortit doucement du bois et se mit à galoper, comme vous avez pu voir. Maintenant que la chose est sue, c’est à vous, qui connaissez le terrain, à organiser le plan de défense. Seulement, si vous devinez par où viendra en personne ce moricaud d’idoménée, je réclame la préférence pour me trouver nez à nez avec lui, attendu que je lui en veux de quelque chose qui m’est personnel. — Qu’est-ce donc? -- Oh ! rien de rien ! C’est ça, dit le domestique en montrant sa cuisse qui était tout ensanglantée, ce dont on n’avait pu s’apercevoir à cause de la couleur rouge de la peluche dont sa culotte était faite. — Une blessure ! dit madame de Cambasse. — Un rien que j’avais négligé de vous dire, à cause que monsieur prétend toujours que je fais des préambules dans mes récits. — Allons, ne te lâche pas, Jean, dit Clémcnceau ; tu dois concevoir que nous fussions impatients de savoir le résultat de tou expédition. — Je ne me fâche pas; mais moi non plus, je n’ai pas été à mon aise pendant ce damné colloque. C’est ça qu’il parait qu'il in’a échappé un gros soupir qui a fait qu’ldoiuénée s’est retourné.

« Qu’est-ce que c’est? a dit M. Welmoth. — Je 11 e sais, a dit tout à coup ldoménée; c’est pur là! » m

« Et sans autre préambule, il a lancé son grand couteau dans ma direction ; ça m’a érajlê la cuisse en biseau et ça a été se planter dans un arbre à côté de moi. Mais comme je me suis mordu la langue pour ne rien dire, comme je n’ai pas bougé d’un pas, il s’est mis à dire tranquillement : « 11 n’y a rien, je m’étais trompé. » 11 y avait quelque chose pourtant ; mais il fut bien heureux pour lui de ne pas s’en douter, car s’il était venu chercher sou couteau à côté de moi, je n’avais qu’un parti à prendre, c’était de lui faire sauter la

tête d’un coup de pistole, comme dit l’Anglais, quand il passerait près de moi et de profiter du tumulte pour m’esquiver de mon mieux ; mais enlin il n’a pas eu cette idée, le moricaud, je l’eu félicite. »

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