RUSE DE GUERRE
D’après ce qu’avait dit madame de Cambasse de l’agitation qu’elle avait remarquée parmi ses esclaves, on craignait que quelques-uns d’entre eux ne fussent du complot. On aurait pu faire une visite de toutes les cases, mais c’eût été donner l’alarme; et, dans tous les cas, l’absence de quelques noirs ne pourrait rien prouver contre eux, car il y en a qui passenties nuits loin de leur demeure pour des raisons souvent tout autres que celles d’une conspiration contre les maîtres. On en fut donc réduit à distribuer les postes à M. üwen, à Clémenceau, à Jean, au commandeur, sur lequel on pouvait compter, et à madame de Cambasse elle-même, qui voulut veiller et qui se chargea de garder la maison.
En effet, comme on ne pouvait savoir où porterait l’incendie, si ce serait à l’habitation elle-même, ou au moulin, ou aux cases, ou au magasin, il fallait quelqu’un pour veiller en. civique endroit: La volonté de madame de Cambasse se manifesta si formellement, que, malgré leur opposition, M. Oweu et Clémenceau furent forcés d’y céder; Jean, qui, grâce à son- courage, avait acquis le droit de prendre part au conseil, ne s’opposa pas à cette résolution, malgré sa galanterie normande, et demanda, après avoir examiné les lieux, à avoir la garde du moulin. C’était probablement en raison de quelques motifs cachés qu'il agissait ainsi, et Clémenceau en eut quelques soupçons; mais il ne voulut point les lui demander après ce qu’il venait de faire, bien certain qu’en le laissant
agir à sa guise il ferait mieux que si on lui prescrivait une marche régulière.
Les postes ainsi distribués, chacun attendit dans un silence profond que rien ne vint troubler. On avait compté sur quelques signaux lointains qui pourraient avertir du moment où la troupe se mettrait en marche et qui permettraient de calculer le moment où les incendiaires seraient près d’arriver à l’habitation-, mais aucun bruit, aucun cri ne se fit entendre. Quoiqu’il fit peu de vent, cependant les arbres s'agitaient encore assez pour produire des frôlements qui tenaient sans cesse éveillée l’attention des quatre sentinelles. Deux heures entières s’écoulèrent ainsi, sans qu’on pût s’apercevoir que cette nuit était vouée à un sinistre projet; et déjà Clémenceau et M. Owen commençaient à croire que Jean avait mal compris, ou que les noirs avertis par M. Welmoth, qui s’était peut-être alarmé de la disparition de John, auraient renoncé à leur complot, lorsque tout à coup une lueur soudaine et qui grandit avec une rapidité effrayante se montra du côté du moulin et l’enveloppa bientôt. On n’avait pas prévu le cas d’iucendie, c’est-à-dire qu’on n’avait pu penser que ceux qui s’approcheraient assez près pour mettre le feu pussent échapper à celui qui veillerait près du bâtiment menacé, de manière que cet aspect déconcerta tout le monde. Clémenceau, le commandeur, M. Owen, se précipitèrent du côté du moulin, craignant que Jean, affaibli par ses fatigues et sa blessure, n’eût été surpris et peut-être égorgé. Mais ils furent très-surpris de voir le moulin tout en feu et de ne pas apercevoir Jean. Ils l’appelèrent avec des cris désolés, et bientôt les noirs sortant de leurs cases accoururent de toutes parts pour éteindre le feu.
Cependant Clémenceau, désolé de la disparition de son domestique, courut à l’habitation, qui retentissait aussi de cris et qui lui parut dans un désordre causé sans doute parmi les négresses qui l’habitaient, par la peur de l’incendie. Mais en entrant, Clémenceau fut tout stupéfait en apercevant dans un coin de la pièce où il avait laissé madame de Cambasse, celle-ci couverte de sang et évanouie par terre, un nègre étendu, et au milieu de la pièce, luttant avec d’affreux rugissements, Jean et Idoménée. Clémenceau se précipita au secours de son domestique; mais au moment où il allait
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frapper le mulâtre, celui-ci céda à un dernier effort de Jean, qui l’abattit par terre en disant avec un accent qui montra à son maître que l’ardeur de la lutte avait fait sortir Jean de la paisible moquerie de son caractère dans les plus grands dangers : *
« Laissez-le-moi.... Je le tiens.... Je le tuerai bien tout seul. »
Clémenceau courut vers madame de Cambasse ; un léger coup de couteau qui n’avait fait qu’effleurer les côtes et l’effroi de la scène qui s’était passée avaient seuls causé son évanouissement. Elle revint bientôt à elle-même pendant qu’on garrottait le mulâtre et qu’on emportait le corps du nègre mort, qui était celui de l’empoisonneur Théodore; et pendant qu’on éteignait les restes de l’incendie, Jean raconta ce qui s'était passé et en vertu de quel plan il avait agi.
« Faut vous dire, reprit-il, que comme je n’avais pas dit à madame toutes les horreurs que s’était permis de dire l’Anglais sur le comte de madame, j’avais gardé pour moi toutes les horreurs que le mulâtre s’était promis de lui faire. C’a été dit dans le colloque particulier où il a été question de l’avertissement. Comprenez-vous que ce cuir tanné, cet horrible noiraud déteint avait dit :
» Eh bien! je l’enlèverai cette femme qui a appartenu à qui l’a voulue, et qui me regarderait comme un chien si elle me rencontrait sur sou passage; je l’enlèverai et elle sera à moi. C’est pour ça, voyez-vous, que j’ai lâché le moulinet, et pour autre chose aussi... Vous le verrez sans doute tout à l’heure sans que je vous le dise. Je suis doue venu me poster près de la maison, et, au moment où le moulin fut en flammes, je vis deux hommes sauter par une fenêtre basse, et entrer comme l’éclair dans la galerie où était madame de Cambasse. Je m’élançai après eux, mais la fente était gardée par le gueux d’empoisonneur qui avait été chargé de rester là sans doute pour protéger la retraite de son chef. L’affaire ne fut pas aisée; le gredin avait empoigné le bout du pistolet avec lequel je voulais lui donner la bénédiction, et dans le mouvement que je faisais pour le lui arracher, je n’osais tirer, de peur que la halle n’allât frapper madame de Cambasse qui se débattait contre cet affreux Idoménée. Celui-ci,
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entendant ma lutte avec Théodore, lâcha madame de Cambasse qui criait :
« Vous ôtes découvert et on va vous punir : » mais il lui , donna alors ce coup de couteau sous lequel je lavis tomber. Ça me rendit enragé, et je le devins encore plus en voyant que le mulâtre se dirigeait de mon côté et que j’allais eü avoir deux sur les bras. Ma foi, je lâchai les pistolets, et je m’armai naturellement de mon seul poing. La tète du nègre est de fer, mais le poing du Normand est d’acier ; le coup fut si bien appliqué entre les deux yeux que lemoricaud chancela et tomba. Je jugeai, en sentant ma main toute trempée, que “Ses yeux avaient pris un billet de sortie de sa tête, et que je n’avais pas grand’chose à en craindre, et je n’eus que le temps de me retourner vers le mulâtre qui venait sur moi avec son grand gueux de couteau. Je lui tins le poignet si serré qu’il le lâcha, et que nous nous mimes à serpenter l’un contre l’autre comme vous avez pu le voir au moment où vous ôtes entré.
— Ah! s’écria madame de Cambasse, sans vous j’étais perdue, et ma reconnaissance... — Ne parlons pas de ça, madame, dit Jean, car l’affaire n’est pas finie. — Y a-t-il encore quelque danger que vous ne nous avez pas révélé ? — Je ne sais pas s’il y a encore du danger... Mais Ce n’est pas pour rien que j’avais mon plan; ce n’est pas pour rien que j'ai laissé brûler le moulin. Il faut régler le compte à tout le monde cette nuit. Vous comprenez bien que, selon les paroles qu’il a dites, le goddam va arriver tout chaud, tout bouillant, avec M. Sanson, pour vous apporter des secours ; nous tenons son confident... 11 me semble que... il y a quelque chose à faire, quelque comédie à jouer pour les enfoncer l’un par l’autre au vis-à-vis du père Sanson. Pour ça, je l’avoue, je suis très-insignifiant, je n’ai pas de plan, je ne sais par quel bout vous pouvez vous y prendre ; mais M. Clemenceau, qui faisait en cachette de sou père des pièces pour le théâtre du Hàvre, trouvera bien une idée...
— En effet, dit Clémeuceau, on pourrait, ce me semble...»
Et il se mit à rêver tandis que Jean reprenait :
« Voilà la chose prête, la casserole est au feu, c’est à vous de poivrer et d’épicer la sauce; je n’y connais plus rien.
— Eh bien! dit madame de Cambasse, laissez-moi faire ;
que M. Clémenceau se retire ainsi que Jean pour qu’on me croie seule, et qu’ils se tiennent dans la pièce à côté de celleci, ou l’on amènera Idoménée de manière à ce qu'il puisse entendre tout ce qui se dira ici. Si M. Welmoth et M. Sanson arrivent, nous serons avertis par les coups de feu que sir Edouard doit tirer pour avertir Idoménée de fuir. Nous n’avons pas besoin de dire quel fut le plan de madame de Cambasse, car il fut presque à l’instant renversé par l’apparition inattendue de M. Sanson et de sir Welmoth.