LE MASQUE TOMBE
Mais, avant de raconter la scène qui s’en suivit, il est bon de dire que, de tous ceux qui avaient pris part à la tentative, Idoménée, seul, avait été arrêté. Ceux qui avaient mis le feu au magasin, où il n’y avait personne, avaient eu le temps de s’échapper en entendant accourir Clémenceau et M. Owen, et les autres noirs qui s’avançaient vers les autres bâtiments, surpris de voir qu’on était sur pied, s’étaient retirés avant d’accomplir la part de crime qui leur avait été confiée. Si l’on s’étonne de l’arrivée de M. Welmoth et de M. Sanson sans que le signal convenu eût été donné, il ne faut pas oublier que Jean avait retiré les capsules des pistolets de sir Edouard. 11 en résulta que celui-ci, qui croyait avoir des armes en état, essaya de tirer à une certaine distance de l’habitation. Son premier coup n’étant point parti, il examina son second pistolet et vit que la capsule, comme nous l’avons dit, en avait été enlevée. Cette circonstance, si légère qu’elle put être, et quoiqu’il fût raisonnable de l’attribuer au hasard ou au manque de soin de son domestique, surprit un esprit aussi soupçonneux que le devient celui d’un homme voué aux intrigues les plus cachées et les plus ténébreuses. Cette
circonstance s’appuya sur les remarques qu’avait déjà faites sir Edouard sur la disparition de son groom, sur ce qu’ldoménée avait cru entendre, sur les pas qui lui avaient paru à lui-méme suivre les siens, eulin, la rapidité avec laquelle l’incendie avait été éteint, et le point unique où il s’était manifesté. Un moment il avait voulu retenir M. Sanson, et il lui dit :
« Je crois inutile de porter plus loin nos secours, madame de Cambasse aura probablement trouvé des aides qui n’auront pas eu un si long intervalle que nous à franchir pour arriver jusqu’à elle.
— D’où vient cette assurance que le danger de madame de Cambasse soit passé? — Mais de ce qu'il est véritablement passé, fit sir Edouard; vous pouvez voir que le feu diminue sensiblement. — C’est vrai, dit M. Sanson en avançant toujours; mais quelles sont les personnes qui ont pu, selon vous, apporter des secours plus immédiats que les nôtres à madame de Cambasse? — Je ne suis sûr de rien; mais il est certain qu’en revenant de la Basse-Terre, j’ai rencontré sur la route un certain mulâtre avec qui j’ai causé un moment et qui m’a dit avoir vu M. Clémenceau se rendre chez madame de Cambasse. — Vous ne m’en aviez pas averti quand nous sommes partis, dit M. Sanson d’un ton d’humeur. — J’avoue que, dans le premier moment de trouble, je l’avais complètement oublié : la crainte de voir cet incendie s’étendre et se propager m’avait présenté un danger si redoutable que je n’avais pas pensé à autre chose. — C’est concevable, dit M Sanson d’un ton froid, et cela pourrait bien recommencer, malgré le zèle de M Clémenceau ; dans tous les cas, ce serait un déshonneur pour moi de ne pas aller où un pareil danger peut exister, quels que soient l’accueil qui m’y attend et les personnes que j’y vais rencontrer. »
H fallut bien que M. Welmoth se rendît à une volonté si formellement exprimée, et il se promit de se tenir sur ses gardes contrë tout ce qui pourrait se présenter à lui. Quant à M. Sanson, il avait bien remarqué que sir Edouard avait examiné, touché et même essayé de faire partir un de ses pistolets, mais il n’avait tiré de cela aucune conclusion. 11 était trop préoccupé de la pensée de revoir madame de Cambasse et de l’idée de la retrouver avec Clémenceau. En
l'jO LE BANANIER.
effet, il était près de deux heures du matin quand l’incendie avait éclaté; donc, si M. Clémenceau se trouvait à pareille heure chez elle, c’est qu’il avait dû y passer la nuit. Ce fut le sentiment d’amère appréhension qu’il portait en lui, qui fit qu’au moment où il mit le pied dans le salon où se trouvait M. Clémenceau, il s’écria :
« Vous aviez raison, sir Edouard, madame avait près d’elle des amis qui rendent notre présence ici tout à fait inutile. » Un signe de madame de Cambasse avertit tous ceux qui se trouvaient chez elle qu’elle se gardait le droit de répondre, et elle dit aussitôt : « Pardon, monsieur Sanson, nous avons un compte à régler ensemble : c’est une affaire d’argent pour laquelle je n’admets pas d’intermédiaire, quoique j’y veuille bien admettre des témoins et M. Welmotli tout le premier, et que je vous prie instamment de vouloir bien terminer immédiatement avec moi, car je vous préviens que je quitte ce pays dans quelques jours. »
je n’ai pas besoin de dire que M. Sanson voulait partir et «lue cependant il demeura. Quel homme amoureux n’a gardé l’espoir de' voir sortir une justification de la preuve qu’il avait demandée pour ne plus douter d’une perfidie? 11 s’inclina en signe d’assentiment, tandis que M. Welmoth interrogeait du regard tous les visages et tous les objets : il découvrit les traces de sang sur le sol, et jugea qu’une lutte pouvait avoir eu lieu, et se promit d’user d’une prudence d’autant plus excessive que peut-être on avait arrêté quelqu’un de ses complices ; mais il était inconnu à tous, excepté à Idoménée, et il suffisait de s’assurer que celui-ci n’était pas pris pour n’avoir rien à craindre. Cependant madame de Cambasse, offraut un siège à M. Sanson qui le refusa, lui dit : « Pennettez-moi donc de m’asseoir ; l’émotion que j’ai éprouvée et la blessure que j’ai reçue ne me permettent pas de me tenir debout. — Vous êtes blessée! » s’écria M. Sanson en pâlissant.
Madame de Cambasse porta la main à son cœur, elle voulut y comprimer un de ces bonds de joie qu’éprouve une femme en se sentant aimée au point où elle se sentait l’être; elle garda un moment le silence pour se remettre, et, gardant son air sérieux et réservé, elle repartit : « Ma blessure est sans danger, mais permettez-moi toutefois de vous remercier
et de l’intérêt qui vous a poussé à" venir à mon secours et de la crainte que vous avez éprouvée en apprenant que j’étais blessée; ce ne sera rien, vous dis-je. — J’en suis charmé, dit M. Sanson d'un air qui annonçait qu’il se repentait presque de la vivacité de son premier mouvement. Mais je craindrais de vous fatiguer, et si vous voulez remettre à demain, à un autre jour, cette affaire dont je n’ai pas d’idée, ce sera peut-être plus prudent pour vous. ->• Monsieur Sanson, repi it madame de Cambasse d’un ton amical, croyez que si j’insiste, il importe beaucoup pour moi que cette affaire soit terminée à l’instant même; je quitte... je quitterai peut-être, reprit-elle en voyant la pâleur se répandre sur le visage de M. Sanson à ce mot, je quitterai peut-être ce pays dans quelques jours, cela peut dépendre de ce qui va se passer: soyez donc assez bon pour me prêter un moment d’attention; ipioiqu’il s’agisse d’un intérêt assez minime, je veux que vous fixiez vous-même l’indemnité que je puis vous devoir. — A moi? — A vous. — Et pourquoi ? — Le voici : cet incendie, qui vous a alarmé au point de venir chez moi, n’est pas le résultat d’un accident, comme vous pourriez le penser ; c’est le commencement d’un plan qui a voué cette colonie à la ruine, et c’est par les mains des esclaves qu’ou espère l’accomplir. — Je ne sais à qui peut s’adresser cette accusation, dit M. Sanson; je suis hors de cause, puisque la ruine de cette colonie sera ma ruine ; ce projet, s’il existe, ne peut donc s’imputer qu’à des hommes étrangers à ce pays, qui, bercés d’idées de philanthropie ridicule, ou poussés par des sensations odieuses, ont juré de l’anéantir. — Monsieur!... dit Clemenceau. — Ces paroles de M. Sanson, reprit madame de Cambasse, ne s’appliquent pas à vous, j’en suis sûre, pas plus que les miennes ne s’appliquaient à M. Welmoth, mais je vous prie de vouloir bien in’écouter sans m’interrompre. Ce complot existe, monsieur, rroyez-moi, et si j'en ai été la première victime apparente, vous l’avez été avant moi sans soupçonner que vos pertes n’étaient que le commencement de l’exécution de ce grand projet. On a procédé chez vous par l’empoisonnement ; chez moi, on voulait amener la ruine par l’incendie. 11 fallait aller vite, car j’avais des soupçons, et on les connaissait. — Pardon, madame, dit M. Sanson, mais je ne vois pas ce qui peut vous autoriser à croire que cet
incendie soit le résultat d’un complot. — L’un des incendiaires a été arrête, ici, » dit madame de Cambasse. Malgré toute sa fermeté, le visage de M. Welmoth laissa percer la violente appréhension qu’il éprouvait.
« Et cet incendiaire, dit madame de Cambasse sans avoir l’air de s’apercevoir du trouble de sir Edouard, est un de vos esclaves. — Se peut-il’ — C’est Théodore, celui qui a déjà commencé chez vous par rempoisonuemcnt de vos meilleurs travailleurs. — Qu'on me l’amène et que je l’interroge ! s’écria à l’instant M. Sanson. — Tout à l’heure, mon ami, * dit madame de Cambasse, que chacun écoutait avec une extrême attention, surtout Clémenceau et M. Owen, qui comprenaient bien qu’elle voulait démasquer sir Edouard, mais qui ne voyaient pas comment elle pourrait y arriver. Quand à Jean, il avait disparu. « Tout à l’heure, reprit-elle; mais avant de l’interroger, il faut que je vous dise ce qu’il nous a répondu, pour que vous jugiez si ses réponses seront conformes. Cet homme a juré cette nuit avoir assisté, dans le bois des Balisiers qui est en face de l’habitation et qui commence au bout du chemin qui mène à la route, il a avoué, dis-je, avoir assisté à une réunion où l’incendie de mon habitation a été proposée à lui et à plusieurs autres noirs par un homme portant un masque vert avec des cercles rouges autour des yeux. Il ne pourrait, nous a-t-il dit, reconnaître la voix de cet homme ni sa taille, mais il existe un homme qui le connaît et qui leur en a répondu : c’est le mulâtre Idoménée. — On dit, reprit alors Welmoth, qu’il a été fort assidu à aller demander des nouvelles de la blessure de M. Clémenceau ; ils doivent se connaître, et M. Clémenceau pourrait peut-être nous donner des renseignements à ce sujet. »
Ernest fut si surpris de ce comble d’audace, qu’il cherchait pour ainsi dire une qualification assez forte pour répondre à sir Edouard, lorsque madame de Cambasse, qui devina que M. Welmoth avait le projet de détourner la marche que prenait cet éclaircissement pour en faire une querelle particulière, se hâta de reprendre.
« Je ne connais pas les relations de M. Clémenceau avec Idoménée, mais il ne pourrait guère nous instruire sur les relations de l’homme masqué, car, pendant que la réunion
des incendiaires avait lieu, M. Glémenceau était chez moi.
— Vous êtes donc bien sûre de l’heure où a eu lieu cette réunion? dit sir Edouard, qui ne put s’empêcher de parler comme un accusé. — Sûre de l’heure, monsieur, dit madame de Gambasse, et sûre des moindres circonstances. Ainsi, cet homme masqué dont je parle aurait dit à Idoménée, et je vous prie de bien faire attention à ceci, mon ami, que l’on pourrait voir l’incendie de l’habitation où il se trouvait, et qu’il lui faudrait bien nécessairement avoir l’air d’accourir à mon aide, mais que, pour ne pas s’exposer à surprendre les incendiaires au moment où il arriverait, il tirerait un ou deux coups de feu à quelque distance de la maison. »
Gette dernière circonstance fut comme un éclair terrible de vérité pour M. Sanson.
« Un coup de feu! s'écria-t-il en regardant sir Edouard en face, mais vous avez essayé de tirer vos pistolets quand nous avons été à peu de distance de la maison.. — Monsieur! s’écria sir Edouard, après un pareil soupçon... je ne puis pas... — Tu avé pas pu tiré les pistoles, dit tout à coup la voix burlesque d’un homme en grande livrée, qui barra le chemin à sir Edouard, parce que je avé retiré les capsules.
— Qu’est-ce que c’est que ça? lit sir Edouard, en voyant devant lui cette caricature de John. — Que veux-tu dire, John? s’écria aussitôt M. Sanson, qui, dans le premier moment, se trompa à la ressemblance. — Je voulais dire, monsieur Sanson, dit Jean en continuant son baragouin, que je avé saoulé le John au goddam, que jé avé monté sur le poney et suivi le goddam à l’assemblée des noirs, où jé avé tout vu, tout entendu. — En vérité, s’écria M. Welmoth, je savais bien que les Français étaient renommés pour être de grands comédiens, mais je ne savais pas qu'ils fussent des bateleurs de si basse espèce ! — Ils ne mettent pas de masque, monsieur, dit Clemenceau en s’approchant; et comme vous avez l’habitude d’en porter, en voici un qui vous ira à merveille. »
Il avait déjà levé la main pour donner un soufflet à Edouard, mais M. Sanson l’avait arrêté, tandis que sir Edouard, au comble de la rage, oubliant l’état de scs pistolets, en avait dirigé un contre la poitrine d’Ernest.
« Il ne pouvé pas partir, lui dit Jean de sou ton goguenard, je Pavé empêché beaucoup. »
M. Welmoth jeta ses armes par terre avec un geste de fureur, tandis que M. Sanson disait :
« Non, monsieur Clémenceau, ceci n’est ni une querelle d’homme à homme, ni de nation à nation, c’esLune affaire de cour d’assises. — Vraiment, dit M. Welmoth; et c’est sur l’accusation d’un esclave qui avoue ne pas me connaître, sur l’accusation d’un domestique, d’un homme que j’ai provoqué publiquement et qui a eu la lâcheté de refuser, qu’on me croit coupable... Prenez garde, mon oucle, ceci est une comédie qui peut tourner à votre boute. — Ab! lit madame de Cambasse, nous avons un témoignage bien autrement important que celui de Théodore; amenez le prisonnier! » dit-elle.
On entraîna Idoménée dans la chambre, et à son aspect M. Welmoth parut perdre tout à fait contenance.
« Tu connais M. Welmoth! lui dit M. Sanson, — Non, fit Idoménée. — Ce n’est pas lui qui était cette nuit dans le bois des Balisiers? — 11 n’y a eu personne dans le bois des Balisiers. — Comment! s’écria Jean, il n’y avait pas une réunion et lu n’a pas causé avec lui eu particulier, et tu n’as pas entendu remuer près de toi, et tu n’as pas lancé ton couteau du côté du bruit, si bien que j’en ai encore la marque, et qu’elle doit être aussi à l’arbre où la lame s’est plantée? — Tout ça, dit le mulâtre, sont des inventions. — Faites venir Théodore, dit M. Sanson. — Il est mort, Théodore, dit Idoménée. — Mais il y a quelque chose, s’écria Jean, qui n’a pu disparaître; c’est le manteau et le masque; ils doivent être dans les effets de ce gentleman. — H est certain, dit M. Welmoth, qui s’était tout à fait remis, que si votre ignoble parade est bien combinée, vous avez dû les y cacher pour qu'on les y retrouve. »
M. Sanson baissa la tête, puis, après un moment de silence, il reprit :
« Pardon, mon cher F.douard, de vous avoir un instant soupçonné, mais toute cette comédie a été si habilement conduite, que j’ai pu un moment m’y laisser prendre. Cependant, puisque c’est un de mes esclaves qui, dit-on, a mis le feu à l’habitation, je ne veux pas, quoique rien ne m’y
oblige; qu’aucun tort ait pu arriver à madame de Cambasse par moi ou par un des miens, et je suis tout prêt à lui payer une indemnité. — Je ne veux rien que de la loi, dit madame de Cambasse ; car j’espérais vous éclairer sur les infâmes menées d’un monstre. — Cette femme est folle ! dit sir Edouard en haussant les épaules. — Monsieur Welmoth, reprit Ernest, vous m’avez promis de m’écouter devant les mêmes personnes à qui vous avez dit que j’avais lâchement refusé une rencontre avec M. Sanson; puisque l'aveuglement de votre oncle vous protège encore, je vous préviens que je vous dirai mes raisons partout où je vous rencontrerai; et je vous avertis que vous ne fuirez pas ici comme vous avez fait à la Jamaïque. — Quand et comme il vous plaira, » dit sir Edouard.
Madame de Cambasse s'était mise à écrire pendant que ces paroles s’échangeaient, et dit, en remettant sa lettre à M. Owen :
« Qu’on porte immédiatement cette dénonciation au procureur du roi. Si le principal coupable nous échappé, en voici Un du moins que rien ne peut sauver. Ce mulâtre a forcé ma maison de nuit, les armes à la main ; c’est lui qui m’a porté ce coup de couteau... ceci n'est pas mie comédie. »
Idoménée, malgré lui, jeta un regard sur sir Edouard; mais il demeura impassible.
« Que ceux qui font agir le sauvent, s’ils le peuvent, » ajouta madame de Cambasse.
Welmoth fut parfaitement inseusible à cette insinuation.
« Est-ce qde nous ne laissons pas madame à son rôle de grand justicier? dit en riant sir Edouard à M. Sanson. — Je suis à vos ordres, mon ami, dit M. Sanson; partons. J’étais bien sûr que vous ne pouviez être mêlé â une si infâme tentative. Quant à ce misérable, le seul moyen qu'il lui reste d’adoucir sa situation, t’est de nommer ses complices. »
Cette fois, on ne pouvait se tromper sur l’intention de M. Sanson; elle tendait manifestement â obtenir un aveu d'idoménée, et chacun devina qu’il ne s’était si bien contenu que pour tromper sir Edouard.
« C T est ce qu’il y a de mieux à faire, dit M. Welmoth sans se troubler, et je le lui conseille... mais c'est à ses juges et non pas à nous qu’il doit répondre. »
Pendant qu’il parlait ainsi, M. Welmoth attachait sur Idomcnée des yeux inquiets. M. Sanson semblait confondu de son silence.
« Eh bien! lui dit M. Welmoth d’une voix altérée, venezvous?... »
M. Sanson fit un mouvement pour sortir avec sir Edouard. En ce moment, le mulâtre chancela sur ses jambes et poussa un cri sourd et terrible.
« Attendez, sir Welmoth, dit-il... attendez... »
Ce changement soudain arrêta tout le monde.
« Quoi donc? » s’écria-t-on de tous côtés. « C’était du poison... Ah! fit le mulâtre râlant... le coup était bien monté. S’il avait tiré le coup de feu, je me serais enfui et j’aurais été crever dans quelque coin d’un bois... — Horreur! » crièrent tous ceux qui étaient présents. « Oui... oui... dit Idoménée, voilà le scélérat qui m’a fait tirer un coup de pistolet sur M. Clémenceau. — Je le savais bien!... s’écria Jean. — C’est lui... c’est lui... »
Le malheureux n’en put dire davantage ; il chancela. Dans une dernière convulsion, il se précipita du côté de sir Edouard, comme pour le punir; mais, avant qu’il eût pu l’atteindre, il tomba mort à ses pieds.
Celui-ci le contempla un moment en silence et avec une joie farouche. Tout le monde était anéanti de ce dénoùment soudain et imprévu.
« Infâme! s’écria M. Sanson, nieras-tu encore? — Quoi donc! dit M. Welmoth, vous mêlez-vous aussi de la partie? est-ce votre rôle qui commence pour me payer en injures les belles guinées que je vous ai prêtées en espèces? — L’argent est prêt, dit Clémenceau, et le but de cet entretien que vous avez calomnié, était d’arracher M. Sanson de l’habile spéculation par laquelle vous espériez le ruiner. — Assez de toutes ces accusations! dit sir Edouard; j’ai trop longtemps répondu à des laquais, à des intrigants, à une femme perdue et à un honuête homme qui n’est qu’une dupe. — Monsieur l’Anglais, lui dit Jean en s’approchant doucement de lui... voulez-vous que je vous fasse un cadeau? — Qu’est-
ce?... fit sir Edouard. — Ce sont des capsules pour vos pistolets; car, si vous êtes un tant soit peu gentleman, vous vous brûlerez la cervelle en sortant d’ici. »
11 lui tendit les capsules, et sir Edouard avança la main en disant :
« Oui, je les prends, pour envoyer dans la tète de ton maître la balle que je lui dois. »
Mais, avant* qu’Edouard eût pris les capsules, Jean s’était précipité sur lui et l’avait terrassé. Tout le monde s'élança pour arracher sir Welmoth à la colère de Jean, qu’on croyait vouloir se venger en voyant le coupable lui échapper.
« Laissez, laissez, dit Jean, je n’ai pas tout dit : je veux voir le gilet de flanelle de ce monsieur... Quand j’ai grisé son groom, comme il dit, à mesure que sa langue s’embarrassait pour la prononciation, elle se déliait pour la confidence, et il m’a glissé dans l’oreille qu’il portait entre cuir et laine des papiers bons à consulter.
Pendant qu’il parlait ainsi, Jean avait arraché ces papiers à M. Welmoth, et il avait lâché celui-ci pour les remettre à M. Sanson. M. Sanson commençait à peine à les lire, que Welmoth s’était relevé, avait ramassé ses pistolets et les avait armé des capsules que lui avait moqncusemcnt remises Jean.
« A mon tour! » s’écria-t-il en dirigeant ses pistolets snr le groupe désarmé qui s’était réuni autour de M. Sanson pour prendre connaissance avec lui de ces papiers accusateurs. « Oui, entendez-moi, leur dit sir Edouard; c’est vrai, j’ai fait tirer sur ce M. Clémenceau, parce qu’il eût détruit les projets dont je suis l’exécuteur, et qui vous perdront un jour ; car, moi mort, mille autres me succéderont. 11 faut que la France perde ses colonies, nous l’avons décidé ; et ce que l’Angleterre a décidé est l’arrêt du ciel, implacable et inévitable. Oui, j’ai voulu vous ruiner, j’ai voulu perdre cette femme de réputation; oui... j’ai organisé cet incendie. Voilà l’aveu de tout ce que j’ai fait, et vous avez en main les preuves de ma mission. A quoi cela peut-il mener, d’après les lois de votre pays?... — A l’échafaud, misérable! lui répondit M. Sanson. — Eh bien ! dit sir Edouard, il m’importe
peu que j’y monte pour un crime ou pour dix ; eh bien ! j’en ai encore deux à commettre; j’ai deux victimes à choisir ici, qui prendrai-je ?... — Malheureux! s’écria M. Sanson.' — Non, pas vous, monsieur, dit sir Edouard, mais Cette femme et ce jeune élégant prétendant à la main de fniss Clara. » .
Madame de Cambasse pfilit v et Jean voulut s’élancer devant elle.
« Pas un mouvement! s’écrie M. Welmoth, ou elle est morte. Cependant je puis vous proposer une transaction : monsieur Sanson, il y a une bougie derrière vous... brûlez-y, les uns après les autres, tous les papiers que vous tenez, et je me retire.
— Jamais! jamais! dit M. Sanson. — Alors comme il vous plaira, dit Welmoth en visant madame de Cambasse, qui tomba à genoux presque morte de terreur. — Cédez... s’écria Clemenceau, cédez... au nom du ciel! — Ah! vous avez peur pour vous, jeune galant, dit sir Edouard. — Misérable! » s’écria Clémeneeau en voulant s’élancer contre lui.
Mais il fut retenu par Jean qui l’arrêta en s’écriant :
« Il le ferait comme il le dit, le gueux! — Il suffit! » dit M. Sanson en s’approchant de la bougie.
Welmoth, les pistolets tendus, regarda brûler tous les papiers les uns après les autres. Puis quand ce fut fini, il marcha à la croisée, tira les deux coups de pistolet en l’air, et se retournant alors vers ses ennemis, il leur dit :
« L’honneur de l’Angleterre est sauvé, messieürs; maintenant je suis à votre disposition. »
Cet acte de farouche héroïsme frappa Clemenceau et M. Sanson d’une admiration étrange.
« Partez donc, lui dit M. Sanson; vous avez ce jour tout entier. — Merci! » dit sir Edouard en sortant.
Nous n’avons pas besoin de dire quel fut le dénoûment de cette histoire entre madame de Cambasse et M. Sanson. Le mariage de Clara et d’Ernest frit célébré le même jour que le leur. Quant à l’incendie et à la tentative d’assassinat sur Clémeneeau, Idoménée resta chargé de tous ces crimes; et personne, excepté ceux qui avaient été témoins de la
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scène que nous venons de raconter, ne soupçonna la part qu’y avait prise M. Welmoth. Cette leçon suffit à guérir Clémenceau de son enthousiasme abolitionniste pour l’Angleterre. Peut-être pourrons-nous raconter un jour comment il fut guéri de son enthousiasme pour la liberté des esclaves.