‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 4 sur 25 · LE*B A N A NI EK · texte numérisé non relu

LE*B A N A NI EK

voies de l'imagination comme tous les hommes qui prennent leurs rêves pour des réalités. D’abord, il voulait visiter les colonies pour étudier le pays, sa constitution, ses vices et ses mœurs, et rapporter en France des documents sûrs et authentiques, au moyen desquels il battrait en brèche ce monstrueux échafaudage de tyrannie barbare qui réduisait une créature humaine à l’état de bête de somme.

Mais cette première hypothèse épuisée, l’imagination, cette dévorante magicienne, voulut autre chose. Qu’était-ce, en effet, que de prêcher par la parole ; et n’y avait il pas un meilleur moyen do faire triompher la cause de l’humanité? c’était de prêcher par l’exemple.

Ainsi, dans scs rêves, Ernest épousait mademoiselle Sanson, devenait le maître des habitations de son beau-père, puis un beau jour, après avoir préparé ses esclaves par un régime social tout nouveau, il leur donnait à tous la liberté, qu’ils acceptaient avec reconnaissance pour se dévouer à lui.

Les esclaves paresseux devenaient des ouvriers actifs, de charmants pères de famille économes, probes, empressés, dressés tout à coup à l’exercice de toutes les vertus par le seul fait de leur affranchissement; et lui, Ernest Clemenceau, créait, pour ainsi dire, une colonie libre au milieu de cette colonie d’esclaves, et comme un patriarche, un ai»ôtre, il convertissait tous ces colons aveugles et rebelles.

Plus tard la scène changeait ; les colons jaloux lui suscitaient mille obstacles à sou entreprise; on le persécutait, on le traquait, on voulait attenter à ses jours. Alors l’apôtre devenait un Spartacus : il se mettait à la tête de ses fidèles affranchis, appelait à lui tous les esclaves amoureux de la liberté, et, déclarant une .guerre ouverte à la tyrannie blanche, il délivrait cette terre gémissante des chaînes honteuses qui l’écrasaient, et fondait une république florissante dont il serait le président.

Nous ne pouvons pas dire que c’étaient là les desseins arrêtés d’Ernest, il n’était pas encore de cette force ; mais il est certain que, dans les excursions de sou imagination à travers le champ sans limite des hypothèses, celle-ci lui était apparue, et qu’il s’était complu à la pousser assez loin, sans toutefois y croire.

LE BANANLER.

Une des choses môme qui l’avaient le plus occupé, c’était le costume qui lui siérait le mieux comme roi républicain, et plus d’une fois il avait crayonné, sans s’en douter, de pittoresques personnages qui auraient fort bonne grâce à la tète d’une armée de nègres. A son compte et quoi qu’il eût entendu dire des dispositions des mulâtres pour les nègres, les métis de toute race y devaient être les premiers partisans de ses idées, oubliant qu’en Europe le dernier anobli méprise bien plus les bourgeois que le plus ancien gentilhomme, et que la nature humaine a partout de singulières ressemblances.

D’après ce que nous venons de dire, ou doit comprendre aisément que la rencontre du mulâtre ldoménée, car c’était le nom de cet homme, eût porté un coup assez rude à l’espérance d’Ernest, et cela au momeut où il venait de s’exalter un peu plus loin que de coutume en contemplant le lieu où Delgrès s’était si noblement sacrifié.

L’humeur qu’il en éprouva fut si vive, que dès que le mulâtre fut parti, il se retourna et dit à Jean, d’un ton assez bourru :

— Allons, paresseux, t\i t’es assez reposé, je pense.

Puis il ajouta d’un ton plus doux et en parlant à l’esclave :

— Continuons notre route, mon ami.

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