‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 5 sur 25 · LE DOMESTIQIE ET L’ESCLAVE · texte numérisé non relu

LE DOMESTIQIE ET L’ESCLAVE

Jupiter indiqua le chemin à suivre. C’était un sentier qui se dirigeait du côté de la Soufrière, qu’on apercevait au loin.

Ernest marcha le premier pour se livrer à ses réflexions, et Jean le suivit avec Jupiter.

Cependant Jean Plonget n’obéit qu’en grommelant , et lorsque son maître fut assez loin pour ne pas l’entendre, il dit avec colère :

— Que le diable m’emporte si je n’aimerais pas mieux être à Quillebœuf à travailler à la terre que d’être ici à me rôtir comme un oignon sur le feu.

— Quoi ! lui dit Jupiter, vous travailliez à la terre dans votre pays ; vous êtes donc un esclave ?

— Au contraire, s’écrie Jean, j’étais libre alors, mais je ne connaissais pas mon bonheur.

— Ce n’est pas possible, dit Jupiter; travailler à la terre, c’est le plus vil état des esclaves, et j’aime bien mieux être employé à la maison.

— C’est ça qui est un esclavage! s’écria Jean avec un mouvement de tête qui en disait encore plus que son exclamation. Se lever à cinq heures du matin pour panser le cheval et nettoyer le cabriolet, puis préparer le déjeuner de monsieur, brosser ses habits, ses bottes, faire l'appartement, les commissions, les emplettes, l’accompagner dans ses courses, et l’attendre quelquefois jusqu’à trois heures à la porte d’un bal.

L’esclave ouvrit de grands yeux et s’écria :

— Quoi! vous faisiez ça tout seul?

— Eh bien? lui dit Jean d’un air rogue.

— Ab ! ce n’est pas comme ça ici. 11 y a un esclave pour le déjeuner, un esclave pour les habits, un esclave pour l’appartement, un autre pour le cheval.

— Ah! continua-t-il d’un air piteux, le pauvre esclave serait bientôt mort s’il lui fallait faire tout cet ouvrage.

— 11 me parait, dit Jean, que votre condition est meilleure que la nôtre.

— C’est pas vrai, c’est pas vrai, dit Jupiter en prenant un air encore plus pileux, nous sommes des malheureux nègres, bien tristes, bien misérables. Oh ! le blanc est toujours heureux.

— 11 est libre, du moins, dit Jean qui voulut reprendre son avantage.

— Alors il ne travaille pas? dit l’esclave avec des regards curieux.

— Et comment diable, maurieaud, veux-tu qu’on vive sans travailler?

— Qu’est-ce donc d’être libre pour vous? lui dit Jupiter.

— Être libre! et pardieu, dit Jean un peu embarrassé, le

voici : Quand le service de M. Clemenceau ne me conviendra plus, je le quitterai pour me mettre à celui d’un autre.

— Je comprends, je comprends, dit Jupiter avec un sourire de satisfaction ; vous êtes libre d’étre l’esclave de qui vous voulez.

Ernest, qui avait ralenti sa marche, entendit la tin de la conversation et surtout la dernière proposition du nègre, dont la naïveté renfermait à son insu une cruelle vérité sur les prétendus avantages de la domesticité européenne ; et, comme tout ce qui touchait à ce sujet de près ou de loin déplaisait à Clémenceau, il ne sut mieux faire que de s’en prendre à Jean Plonget, et il lui dit brutalement :

— Allons, animal, laisse ce pauvre diable tranquille.

— Le maître u’est pas bon, dit l’esclave tout bas.

— Cette injonction d’Ernest ramena le silence parmi les trois voyageurs, et ils continuèrent à avancer rapidement.

Clémenceau était sombre et préoccupé, et le ravissant paysage qu il avait sous les yeux ne pouvait l’arracher à sa préoccupation. Jean n’avait pas l’air moins triste, mais par des raisons toutes différentes ; il suait et soufflait en maudissant la chaleur, tandis que le nègre, comme s’il eût été coiffé d’un casque d’acier, bravait, la tète nue, l’ardeur du soleil, et s’eu allait souriant et joyeux, jouant avec les fleurs de la route, avec les cailloux, et chantonnant sans cesse quelque mélodie monotone.

Cependant la route devenait de plus en plus difficile, et Ernest commençait à éprouver une fatigue que la chaleur rendait plus accablante, lorsque Jupiter lui annonça qu’ils touchaient aux champs de M. Sanson, et que l’habitation était cachée par une petite colline qu’ils auraient bientôt franchie.

Il était alors à peu près neuf heures, et Ernest remarqua avec étonnement qu’on ne voyait absolument personne dans les champs.

— Tu te trompes, dit-il à Jupiter, nous ne pouvons être si prés d’une habitation : je n’aperçois pas un travailleur.

— C’est l’heure du premier repos, dit Jupiter : pourtant les esclaves ne sont pas aux cases à celte heure, ils ne .rentrent qu’après onze heures.

— Ah ça! dit Plonget, tu dis qu’ils se reposent maintc-

LK BANANIER

nant, et il est neuf heures, el ils se reposeront encore à onze heures?

— Jusqu’à deux heures seulement, fit Jupiter d’un ton lamentable.

— Je comprends, reprit Jean, et alors on les fait travailler jusqu’à minuit.

— Ronne mère de Dieu! s’écria Jupiter en croisant les mains, jusqu’à cinq heures et demie, c’est bien assez.

— Ah ça, vous vivez comme des fainéants. Et pour tout ça. les gages ne doivent pas être gros ; qu’est-ce qu’on vous donne?

— Des coups de fouet, dit l’esclave en baissant la voix d’un air de terreur mystérieuse.

— Pauvres gens! murmura Clemenceau ; tandis que Jean, que l’utopie n’égarait pas, reprenait d’un air bourru :

— Diable ! ce n’est pas grand’chose pour dîner ; comment! des coups de fouet pour premier service... et pour dessert, il n’y a pas de quoi engraisser.

— Ah! fit Jupiter, le pauvre esclave est bien malheureux; le maître nourrit, je le dis, parce que c’est vrai, mais le maître le fait travailler.

— Est-ce que tu veux qu’il te nourrisse pour rien, mauricaud ?

— C’est son devoir, répondit l’esclave avec un accent plus sec, il faut bien qu’il nourrisse, qu’il loge, qu’il habille le pauvre noir.

— Et qu’il paye le médecin par-dessus le marché, peutêtre. »

A cette supposition, le nègre se mit à rire et à danser en criant :

« Ah ! c'est moi qui ai fait un bon tour à mon maître, quand j’étais à l’atelier dans une sucrerie.

— Conte-nous ça, » dit joyeusement Jean, qui riait rien qu’à voir rire le nègre.

Ernest lui jeta un regard sévère, et Jean ajouta d’un air révérencieux :

« Conte ça à monsieur. »

Jupiter, toujours riant du souvenir de. son bon tour, se mit à dire alors :

« J’étais à l’atelier de M. Loucrit, un bon maître, mais qui

l.E BANANIER.

voulait tous les jours faire travailler le pauvre nègre bien fatigué. Je voulais aller tuer des oiseaux en cachette. Je dis à mou maître que j’étais bien malade. 11 m’envoie à l'infirmerie; mais c’était pas mon compte, et moi plus lin que lui, je dis que j’avais mal aux dents. l,e maître fait chercher le dentiste et on m’arrache une dent.

— Le barbare! s’écria Clémenceau.

— Je fus exempt de travail toute la journée, dit Jupiter d’un air triomphant. C’est un bon tour, n’est-ce pas? Je me suis fait arracher comme ça onze dents dans trois mois; mais le maître a vu que c’était une ruse, ajouta Jupiter d’un air triste, et il ne m’a plus fait arracher de dents. »

Jean promenait des regards effarés de son maître à l’esclave, tant ce qu’il venait d’entendre dépassait son imagination. Enfin il finit par s’écrier, tandis que Clemenceau restait assez embarrassé de la conclusion triste de l’esclave :

« Comment ! animal, tu t es fait arracher onze dents, seulement pour rester onze jours sans travailler? Mais c'est pire qu’un grison de Caudebec, ce gars-là! dit-il à son maître. »

Puis il ajouta :

« 11 est connu qu’ils se couchent par terre pour ne pas marcher ; mais bernique, si on leur proposait de leur faire arracher une dent, ils trotteraient douze heures de suite.

— Mais, reprit-il en se retournant vers Jupiter, avec quoi manges-tu donc ton avoine? »

Jupiter ne comprit pas sans doute la plaisanterie de Jean Plonget, car il répondit d’un ton sentencieux et plein de dédain :

« L’avoine n’est pas bonne pour rendre malade, ce qui est bon, c’est la terre. Mangez de la terre, ajouta-t-il tout bas, en s’adressant à Jean, vous serez bien malade, votre maître vous enverra à l’infirmerie et vous ne travaillerez pas.

— Merci de la recette, dit Jean, j’aime mieux manger des poulets que de la terre, fût-elle fricassée avec du beurre de Saint-Miel, qui est le meilleur de la Mormaudie. »

Jupiter fit une grimace de dédain et répondit :

« J’aime pas les poulets, j’en avais dans ma case que j’engraissais, et que je vendais à M. Sanson, le voisin de mon maître, ce qui le faisait enrager, parce qu’il n’aimait pas M. Sanson. Mai? je n’en ai jamais mangé, j’aime mieux le?

ta

vendre pour acheter du tatia et de la morue sèche. »

Jean prit un air de dédain à la pensée de ce régal, et répondit :

« 11 n’y a qu'un nègre pour avoir l’idée de préférer la morue aux poulets. »

— Eh, butor ! lui dit Ernest, ravi de trouver une occasion de donner une leçon aux étonnements de Jean, si tu étais nourri comme le sont ces misérables, tu mangerais une charogne.

— Pardon, monsieur, reprit Jean, je ne savais pas qu’on les laissât mourir de faim.

— Ah ! le maître n’est pas si hôte, dit le nègre en riant; il soigne bien les esclaves pour les faire vivre, les rendre forts et vigoureux, parce que le maître est méchant, et c’est toujours pour faire travailler le pauvre nègre qu’il prend soin de lui.

« Quelle barbarie! » s’écria Ernest.

Il ne faut pas croire cependant que notre Européen fut tout à fait un sot, bien au contraire; mais, comme tous les gens qui ont une idée arrêtée d’avance, idée qui, lorsqu’elle arrive à l'état d’idée fixe, pousse les esprits à la folie, Ernest n’entendait qu’une note dans toute parole qui résonnait autour de lui. Ce qui lui eût paru bon, juste, paternel, fait en faveur d’un ouvrier, lui semblait bas, ignoble, spéculatif, fait en faveur d’un esclave ; un seul mot, l’esclave, changeait pour lui la signification de toutes les actions.

Mais Jean, qui n’avait pas un amour si platonique de la dignité humaine, et qui jugeait un peu du bonheur par le bien-être, lui dit :

« Tiens! quand vous êtes malade, on ne vous ifiet donc pas sur le pavé, comme ça m’est arrivé dix fois ? Si bien que, lorsqu’on n’a pas d’économies, on va crever à l’hôpital.

— Oh ! le pauvre nègre n’a pas d’économies, dit Jupiter.

— Pardieu! dit Clémenceau, triomphant, celui qui ne peut rien gagner ne peut pas faire d’économies. »

Cependant Jupiter paraissait étonné de ne rencontrer personne.

« Bon, dit-il, voici les jardins à nègres, et c’est toujours le samedi que M. Sanson donne aux esclaves pour travailler pour leur compte, el je ne vois personne.

— Ah ça! dis donc, reprit Jean, vous avez donc des terres, monsieur l’esclave.

— Eh bien! faut bien que le pauvre esclave ait quelque chose, dit Jupiter.

— Et le revenu vous en appartient? »

Jupiter se mit à rire, comme si l'étonnement de Jean lui semblait une stupidité.

— Dame! dit-il, le pauvre esclave doit bien pouvoir gagner son pécule.

— Et tu dis, mauricaud, que tu ne peux pas faire d’économies! reprit Jean, d’un ton indigné.

— Et avec quoi le pauvre nègre achèterait-il des beaux habits et des boucles d’or pour sa maltresse, et du tafia? dit Jupiter d’un air encore plus indigné.

— Ah ça! dites donc, monsieur, reprit Jean, je me fais noir... Je me vends, si c’est comme ça.

— Et ta liberté, misérable ! s’écria Ernest, courroucé de la supposition de Jean.

— Quelle liberté? dit Plonge t ; celle de mourir de faim quand je suis sans place. Merci !

— Et tu t’avilirais au poiut de recevoir des coups de fouet?

— Tiens, fit Jean, avec un air de vanité, j’en ai reçu quelques-uns quand j’étais marin. Mon capitaine, qui avait commencé par être mousse, en avait reçu encore plus que moi, ce qui ne l’empêchait pas d’être brave comme un canon, et d’être de la Légion-d' Honneur.

— C’est bien différent, dit Clémenceau, en haussant les épaules.

— Je ne dis pas, répartit Jean. Je n’ai pas encore vu le fouet de ces messieurs d’ici ; il est impossible qu’il soit plus salé. Dis donc, mauricaud, ça fait-il bien mal votre fouet?

— Ah! bien mal, dit l’esclave, en prenant son air désolé; mais j’aime mieux cela que d’aller en prison.

— Pauvre race, dit l’intrépide négrophile, à quel point on a altéré chez eux les nolious les plus simples de la dignité humaine! »

Comme Ernest parlait ainsi, ils arrivèrent au détour d’un chemin, et virent en face d’eux la caféière.

Elle se composait d’une maison principale, d’une apparence élégante, mais de peu d’étendue, de la grande case, dite case

à café, devant laquelle se trouvait le séchoir, tout près la case où l’on faisait la farine de manioc, et un moulin que faisait mouvoir un cours d’eau qui égayait le paysage.

Les cases des nègres, disposées eu deux lignes parallèles et couvertes de chaume, eussent assez ressemblé à un village attaché aux lianes des montagnes du Jura, si la richesse de la végétalioh, l’abondance des lleurs tropicales n’eussent donné un caractère particulier de magnificence à ce tableau.

A ce moment, Jupiter s’arrêta, prêta l’oreille, et tout à coup frappa dans ses mains en gambadant.

« Ah! bon... bon... très-bon! s’écria- 1- il ; il y a quelqu’un de mort à l’habitation. Ah ! c’est une bonne fête : on va boire du tafia et pas travailler. «

En parlant ainsi, il prit sa course vers un endroit qu’une croix semblait désigner comme étant le cimetière de l’habitation.

• Où vas tu donc? lui demanda Clémenceau.

— Je vais aller pleurer sur les morts, lui dit Jupiter d’un air ravi.

— C'est-à-dire que tu vas te griser comme un... grommela Jean en supprimant l’épithète comparative et en la remplaçant par un soupir qui voulait dire : Je voudrais bien en faire autant. »

La conversation à laquelle Ernest Clémenceau venait de prendre part aurait eu pour lui une signification bien éloignée de celle qu’elle eût pu avoir pour un indifférent.

Celui-ci eut été sans doute frappé de cette différence d’attitude du nègre lorsqu’il parle de ce qu’on lui concède et de ce qu’on lui commande. Dans le premier cas, il y a dans son air une arrogance hargneuse qui semble l’armer d’un droit incontestable ; dans le second cas, il y a une façon de désespoir piteux et tremblant comme si le bâton était toujours levé sur lui. , .

Ce qui eût également frappé un esprit moins prévenu que celui d’Ernest, c’est l’éternel refrain de Jupiter : ne pas travailler était le but constant de toutes les pensées de l’esclave, faire travailler était le crime irrémissible du maître, il était aisé d’en conclure que la paresse était le vice de l’esclave.

Ernest croyait se montrer d’une philosophie bien supé-

rieure en se disant : « La paresse est un vice résultant nécessairement de l’esclavage. »

Pour lui, Je fuit de l’esclavage était une sorte d’action permanente qui abrutissait l’intelligence du nègre par toutes ses facultés, par conséquent il eut découvert que le nègre était voleur, gourmand, paresseux, idiot, qu’il se fût bien gardé d’attribuer cela à l’individu : il l’attribuait à la position. Notre ami Clémcnceau était dans la meilleure disposition possible pour n’y voir jamais clair, aussi en prit-il mal à maître Jean, son valet, de lui faire l’observation suivante :

* Ma foi, monsieur, lui dit-il, m’est avis qu’il vaut encore mieux être esclave comme ces gaillards-là, que libre comme un valet de charrue ou un lileur d’Elbeuf.

— Maître Jean, lui dit Ernest d’un ton qui était étrange chez un homme animé d’une telle philanthropie, je vous prie de garder pour vous vos sottes réflexions , et je vous préviens que si vous recommencez, vous pouvez chercher un maître ailleurs que chez moi.

Jean regarda son maître en dessous et se gratta quelque temps l’oreille, puis prenant sa plus douce voix uormande en traînant niaisement ses mots :

« M’est avis, n’est-ce pas, monsieur, que ces pauvres nègres ne sont si bétes que parce qu’on les empêche de raisonner ?

— Sans doute, dit Ernest, qui amassait depuis vingt minutes une foule de bonnes raisons contre les faits dont il venait d’étre témoin, sans doute on abrutit ici l’esprit comme le corps. Certes, si ce garçon eù t parlé devant un colon comme il l’a fait devant nous...

— Le colon l’eût fait taire, dit le Normand, en interrompant son maître, et on lui eût dit de chercher un autre maître. •

— Qu’est-ce que c’est? dit Ernest d’un ton impérieux.

Jean n’eut pas l’air de comprendre, et reprit, sans que sa

physionomie trahit aucune intention sardonique :

— Je suis bien aise de savoir que le devoir du maître est délaisser raisonner le domestique, je veux dire l’esclave; sans ça le domestique, l’esclave, veux-je dire, est traité comme une bête brute.

LK BANANIEH.

L’intention de maître Jean n’était pas douteuse; mais il y avait un air si candide dans sa physionomie, qu 'Ernest ne sut comment se fâcher; d’ailleurs il se trouvait pris dans un piège où, comme le renard, il serait forcé de laisser la queue île sa logique, s’il voulait s’en tirer ; il préféra donc paraître ne pas avoir entendu, et pressant le pas, il se dirigea vers la maison principale.

Lorsqu'il en fut à une petite distance, un nègre les aperçut et courut vers la maison.

« Bien, pensa en lui-même Ernest, ou s’attendait à mon arrivée, et sans doute on va me recevoir avec des apprêts faits pour me séduire. »

En continuant, il aperçut quelques négresses toutes vêtues de mousseline blanche et avec une sorte de luxe; elles semblaient revenir du cimetière.

« Bien ! fit encore Clémeneeau, on a paré les esclaves pour me faire croire qu’ils sont vêtus aussi convenablement que nos paysans.

Cependant M. Clemenceau n’était arrivé (pie de la veille, comme nous l’avons dit, et il était reparti de grand matin sans dire à personne où il allait.

M’importe, il lui fallait une explication défavorable à ce qu’il voyait, et il n’en trouvait pas d’autre qu’un espionnage prémédité et une comédie destinée à le tromper. Cela détruirait, à son tour, le projet qu’il avait formé d’arriver tout à coup à l’habitation de M. Sanson, sans que celui-ci fût prévenu de sou arrivée, et de tomber ainsi au milieu de l’exercice de cette tyrannie qu’il venait combattre.

Ernest s’était figuré des rangées d’esclaves symétriquement courbés dans le même sillon, avec le commandeur le bâton au poing, et frappant à tort et à travers sans pitié ; il arrivait, lui, Clémeneeau, lorsqu’un nègre ainsi mutilé, implorait grâce à geuoux, et lit-dessus il s’élancait sur le commandeur, le désarmait et prononçait un admirable discours pour lequel tous les nègres venaient doucement lui baiser les mains.

A quoi il répondait •

« Je suis venu pour vous protéger. »

Or, Clemenceau manquait tous les effets qu’il avait rêvés, et ce n’était pas sans quelque dépit qu’il se voyait réduit à

entrer citez M. Sansou comme il fut entré, à Nantes et à Bordeaux, chez un correspondant de son père.

Du reste, il ne s’était lias trompé sur l’action de l’esclave qui avait couru vers la maison. Celui-ci avait été l’annoncer à M. Sauson ; seulement, l'esclave avait annoncé simplement un étranger, c’est-à-dire une personne qui ne venait pas d’habitude chez son maître. L’esclave lit son annonce d’un air triomphant. Mais, amoureux de tout ce qui est nouveau, parce qu’il n’a d’affection pour rien; curieux comme les enfants révaut au fond de tous les moindres incidents une espérance de voir déranger l’ordre de la maison, la venue d’un étranger les rendait tous joyeux. Eu outre de cela, il se pouvait qu’il annonçât à son maître une bonne nouvelle, et peutêtre pour cela y aurait-il petite gratification.

M. Sanson, quoiqu’il attendit Clemenceau, ne put s’imaginer que ce fût lui qui arrivait ainsi sans se faire précéder par un avis quelconque. Comme le nègre ne lui avait pas dit d’ailleurs quelle tournure avait l’étranger, il supposa que ce devait être quelque visite d’affaires, et il lit prier le nouveau venu de l’attendre quelques minutes.

Ernest s’arrêta dans un salon fermé de jalousies chinoises, et sa première pensée fut de se dire :

« Il parait que les seigneurs féodaux de ce pays ont pris à nos parvenus d’Europe l’habitude de faire faire antichambre.»

Ce fut donc avec toutes sortes de dispositions fâcheuses qu’Eruest attendit celui qui devait être sou beau-père.

Page 1