PREMIÈRE JOURNÉE
L’espèce de salon dans lequel Ernest attendait était muni, comme d’habitude, d’un guéridon avec un plateau, où étaient disposés des flacons de sirop, de rhum, de jus de citron et de madère.
Tout autre que lui, môme un homme d’une classe très-inférieure à celle de M. Sanson, se serait cru autorise'!, après la course qu’il venait de faire , à se servir d'une de ces boissons.
La chaleur du climat a fait de cette liberté un usage général, comme l’absence d'auberge a fait dans les habitations un devoir de l’hospitalité. Ainsi, tel voyageur, se rendant d’un lieu à un autre, peut s’arrêter dans la première habitatiou venue et y demander la passade, qui lui est toujours accordée.
Soit discrétion, soit humeur d’Ernest, il demeurait le front suant, le gosier sec, en face de ce plateau, tandis qu’il entendait Jean Plonget crier d’une voix de Stentor dans une pièce précédente :
• Merci, c’est bon Encore Merci. Encore un peu....
Merci. »
Interjections poussées à des intervalles assez rapprochés pour que son maitre jugeât de l’activité avec laquelle il procédait.
Tous les grands hommes, tous les grands esprits, tous les grands cœurs ont leurs moments de faiblesse, et il prit à Ernest un mouvement de colère furieux contre ce faquin de Jean qui compromettait sa dignité en ne se laissant pas crever de soif comme son digne maître. Il y avait entre Clemenceau et Jean Plonget un peu de ce qui existait entre don Quichotte et Sancho Pança, et Ctémenceau allait sortir pour réprimander son tidèle valet sur sa gourmandise, lorsqu’une porte s’ouvrit tout à coup près d’Ernest, et une jeune fille entra étourdiment dans le salon et courut vers le bienfaisant guéridon.
Une mulâtresse jeune encore, mais plus âgée qu’elle, la suivait, et comme celle-ci se retourna pour déposer sur une chaise un parasol et un grand chapeau de paille, elle aperçut Ernest que la porte en s’ouvrant avait caché â la jeune tille. Celle-ci allait boire un verre de sirop mêlé de citron, lorsque la mulâtresse dit d’un air timide :
« Maltresse, il y a un monsieur ici. »
La jeune lille retourna seulement la tête pour regarder derrière elle. Son œil noirci éclatant semblait demander qui osait être là sans sa permission ; ce mouvement lui donna
une attitude de commandement et de hauteur dont Ernest fut encore plus frappé que de la beauté charmante de cette jeune fille.
Mais dés que celle-ci eut aperçu Clémenceau, cette expression sévère et hardie s’effaça soudainement ; elle jeta un regard embarrassé sur elle-même et sembla s’apercevoir qu’elle n’était couverte que de cette espèce de longue chemise ou peignoir qu'on appelle une gaule; elle rougit, posa sur le guéridon le verre qu’elle tenait, et, faisant une légère inclination à Clémenceau, elle s’échappa du salon en faisant un signe à la mulâtresse, qui avait mieux considéré l’étranger, et qui, en sortant, jeta sur lui un regard curieux.
Cependant, à peine fut-elle sortie et avant qu’Ernest eût eu le temps de faire aucun nouveau commentaire sur cette apparition, M, Sanson parut, accompagné d’un jeune homme de belle mine, qu’à son air froid, autant qu’à sa manière d’étre habillé, Ernest reconnut pour un Anglais.
M. Sanson, qui s’apprêtait à sortir avec lui, s’avança vers Ernest, et parut surpris, non pas de trouver un inconnu dans son salon, mais un homme de la tournure d’Ernest.
Sou mouvement et son accent, en lui disant :
« Pardon, monsieur, de vous avoir fait attendre, » montraient assez qu’il ne s'était pas douté de la qualité de celui qui attendait; mais Ernest n’y vit qu’une raison de plus d’être courroucé, et il se dit en sa philanthropie d’épicier :
« J’eusse été le dernier des mendiants, que M. Sanson aurait dit venir tout de suite. »
L’esprit de l’homme est si bizarre et si rapide en ses sensations, qu’il n’est pas impossible que l’aspect de l’Anglais, qui était fort beau, n’eùt ajouté à l’humeur de Clémenceau, qui répondit d’iln ton dont la politesse pouvait passer pour équivoque :
« Je n’avais ni le droit ni l’intention de déranger M. Sanson, et s’il est trop occupé aujourd’hui, je remettrai ma visite à un autre jour. »
Notre ami Ernest venait tout simplement de dire une bêtise, ce qui fit que M. Sanson passa assez légèrement sur le ton sec dont ces paroles avaient été prononcées.
Eu France, dans une visite, une pareille phrase eût pu s’accepter ; mais dans une habituation située à trois lieues
de la Basse-Terre, à une licureoù la chaleur rendait ce trajet insupportable, proposer à un créole de s’en retourner sans que cette visite eût eu sa solution, c’était dire une chose qui n’avait aucun sens.
M. Sanson regarda Clemenceau d’un air assez étonné, tandis que l’Anglais le considérait avec un llcgnie peu bienveillant, et il lui dit avec un léger sourire :
— Monsieur est Européen ?
— Oui, monsieur.
— Français? dit le créole avec une sorte de curiosité bienveillante.
— Oui, monsieur.
M. Sanson se recula d’un pas, sembla examiner Ernest d’un air étonné et content à la foig, et s’écria tout à coup :
— M. Clémenceau, peut-être?
— Lui-méme, fit Ernest avec une inclination profondément sérieuse.
Mais M. Sanson n’eut pas plus tôtenteudu cette déclaration, qu’il prit la main d’Ernest et lui dit avec une Véritable effusion :
— Comment! monsieur, et vous ne vous faites pas annoncer ! en vérité c’est mal ; et depuis quand êtes- vous arrivé? comment êtes-vous venu? Mais vous êtes fatigué, vous avez chaud... veuillez vous rafraîchir.
M. Sanson se tourna vers le guéridon, et voyant le verre plein il ajouta :
— Ab! l’on vous avait déjà servi ; prenez encore ce verre de limonade.
Et il le présenta lui-même à Ernest, qui l’accepta avec un certain embarras, mais qui ne voulut pas raconter ce qu; s’était passé.
Au moment où il buvait, la mulâtresse parut à la porte par oii était sortie sa maîtresse, et disparut soudainement : elle venait chercher le verre qu’avait préparé la jeune fille; mais elle se retira aussitôt et alla lui dire d’un air ébahi :
— Maîtresse, l’étranger a bu dans votre verre.
Nous rapportons ce petit incident parce qu’il ne fut pas sans influence sur les événements qui suivirent cette première rencontre.
Du reste, tout ce que nous venons de dire s’était passé en
moins d’une minute, et M. Sanson semblait si surpris de l’arrivée inattendue de Clemenceau, qu’il avait oublié la présence de l’Anglais. A ce moment, il se la rappela, et présenta les deux jeunes gens l’un à l’autre.
« M. Ernest Clemenceau, le fils de mon correspondant du Havre ; — M. Edouard Welmoth, le cousin de ma fille Clara. »
Les deux jeunes gens se saluèrent avec une raideur qui disait suffisamment combien ils se déplaisaient mutuellement.
Pourquoi cela? c’est le secret de la nature.
En effet, si un indifférent eût pu les interroger et les connaître séparément, il eût été surpris de trouver dans deux hommes qui ne s’étaient jamais vus une si parfaite analogie d’idées, d’opinions, d’enthousiasme faux ou vrai, une réserve égale de manières, et il eût déclaré qu'à la première vue ils devaient s’estimer, se comprendre, s’aimer, devenir frères.
Cependant jamais peut-être à une première rencontre, et sans aucun motif, deux hommes n'avaient éprouvé l’un pour l’autre une antipathie plus prompte et plus vive. Elle se révéla pour ainsi dire sur leur visage, car M. Sanson en parut frappé, et, voulant causer plus librement avec Clémcnceau, il dit à M. Welmoth :
« Edouard, nous remettrons notre visite à demain. »
Edouard s’inclina et quitta le salon ; mais Ernest remarqua que le bruit de ses pas ne quitta pas la maison; il monta un escalier , parcourut un certain espace au premier étage, et s’arrêta au-dessus du salon. Clémenceau en conclut que M. Welmoth habitait la maison, ou du moins y était en visite réglée. Cela lui déplut.
Aussi, lorsque M. Sanson, ayant appris comment il éîait venu, lui parla d’envoyer immédiatement chercher ses bagages à la ville pour l’installer à l’habitation , Clémenceau refusa, ne voulant gêner personne, disait-il, jusqu’à ce que l’air surpris de M. Sanson lui apprît qu’il jouait un sot rôle.
11 accepta d’assez mauvaise grâce pour que M. Sanson le remarquât; mais celui-ci ne put s’imaginer qu’un homme fit un voyage de douze cents lieues pour venir s’établir dans une maison et s’en retourner sans laison, et il attribua à une de ces timidités sauvages qui dominent certains hommes l’embarras et le peu de cordialité d’Ernest. Ce fut pour cette
raison qu’il lui dit avec un air de bonhomie qui est assez rare chez les créoles :
« Ecoutez, mou ami, il faut vous faire vite aux façons ou plutôt au sans-façon de notre pays. Vous ôtes le lils de mon plus ancien ami ; car je considère votre père comme un ami, quoique je ne l’aie jamais vu ; mais vingt ans de relations loyales et irréprochables des deux parts nous auraient bien peu profité, si elles n’avaient pas établi entre nous une estime et un attachement réciproques. Vous êtes ici comme chez vous; voyez, visitez, étudiez notre pays à votre aise; et, quautau but de votre voyage, quant à votre désir de vous mettre à la tète d’une habitation à la Guadeloupe, nous en parlerons quand vous voudrez. »
Clémenceau, toujours prévenu contre M. Sauson, trouva que cette dernière insinuation était de trop, car M. Sanson n'ignorait pas dans quel but il était venu, quoique lui-même, Ernest, fût censé l’ignorer. 11 se contenta donc de répondre par une inclinaison.
M. Sanson, dans sa bienveillance pour le lils de son cher correspondant, ne s’offensa pas de cette raideur constante; niais il commença à craindre que celui sur lequel il avait fondé des espérances de mariage ne fût un imbécile.
Cependant, au moment oii il venait de recevoir d’Ernest les renseignements nécessaires pour faire venir ses bagages de la Basse-Terre, un bruit de voix irritée se fit entendre, et Clémenceau reconnut la voix de sou Normand criant à tuetête :
« Attends, attends, méchant plumpudding, je vas t’apprendre la boxe à ma façon. »
M. Sanson et Ernest sortirent et virent Jean Plonget en face d’un grand gaillard, aussi carré et aussi musculeux que lui, mais beaucoup plus calme. Get homme portait une livrée jaune et cramoisie
A l’aspect de M. Sanson, il quitta la posture belliqueuse dans laquelle il se trouvait, tandis que Jean, les poings menaçants et l’œil en feu, se retournant vers son maitre , lui criait :
» Pardon, monsieur, pardon la compagnie; permettez qne je rosse un peu ce goddarn, pour lui apprendre à parler plus poliment des bœufs de Normandie.
LF- R A N A N 1 F R .
— Qu’est-ce que ça veut dire, insolent drôle? dit Ernest.
— Ça veut dire, cria Jean, que cette pomme de terre anglaise prétend que le rostbeef de son pays est, auprès du lilet de Quillebeuf, comme du sucre en comparaison de la mélasse... »
Puis, sans que l’air furieux de son maître arrêtât Jean Plonget, il se retourna vers l’Anglais, et lui dit, en lui mettant le poing sous le nez et en balbutiant :
« On t’en donnera du filet comme ça, gros rostbeef que tu es ! »
Clemenceau voulut faire intervenir son autorité; mais il s’arrêta sur un signe de M. Sauson, qui dit à un vieil esclave qui regardait la querelle d’un air sournois et satisfait :
« Menez ce garçon dans une chambre d’en haut, et faites-le coucher.
— Quant à toi, ajouta-t-il en s’adressant à l’Anglais, retourne à ton travail, et ne m’oblige pas à dire à ton maître comment tu te conduis. »
Le domestique anglais, demeuré immobile, salua et s’en retourna sans prononcer une parole ; cl M. Sanson, s'adressant à un homme . d’une cinquantaine d’années, qui était aussi accouru au bruit, et qui àvait, pendant l’explication, interrogé deux ou trois esclaves :
« Que s’est-il donc passé, monsieur Owen? »
Ce nom et l'accent de l’homme qui était interrogé apprirent à Clémencean que cet homme était également anglais, et cette découverte ne fit qu'accroître la disposition peu favorable où il se trouvait en voyant la maison qu'il allait habiter ainsi occupée.
Cependant l’air grave et simple de ce M. Owen prévenait en sa faveur, et la manière dont il répondit effaça en partie les fâcheuses impressions qu’il avait produites sur Ernest.
« Voici ce que c’est, monsieur, dit-il à M. Sanson. Ce garçon, qui est venu à pied ce matin, était fort échauffé; on lui a fait boire imprudemment quelques verres de rhum, et comme il avait faim on l'a fait passer à l’office, où se trouvait John, qui, le voyant déjà étourdi, s’est amusé à le faire boire encore plus; alors, je ne sais pas à propos de quels mots, une querelle s’est engagée entre eux sur la prééminence de
leurs pars, et ils allaient décider la question à coups de poing lorsque vous ôtes survenu.
« Agréez mes excuses pour mon domestique, dit Clémenceau, vivement contrarié; mais je ne sais comment il se fait que cela soit arrivé. Entre beaucoup de défauts, je ne lui avais pas encore reconnu celui de l’ivrognerie. Mais je le chasserai si jamais...
« Vous ne le chasserez pas pour cela, dit M. Sanson en souriant, car je crois que le pauvre garçon est fort innocent de ce qui lui est arrivé. La chaleur de notre climat, qui rend nécessaire l’usage des spiritueux, leur donne sur ceux qui ne sont pas acclimatés une action terrible. Votre domestique a peut-être bu deux fois moins qu’il ne l'eut fait en France sans danger, et le soleil, autant que le rhum, lui a monté à la tête. Dans quelques heures il n’y paraîtra plus. »
M. Sanson donna l’ordre de presser le déjeuner pour son hôte qui devait avoir besoiu de réparer les fatigues de la matinée, et ils rentrèrent tous deux dans le salon.
Mais déjà, et depuis quelques minutes seulement qu’Ernest avait mis le pied dans cette maison, il y avait partout des germes de discorde. Maîtres et valets, chacun dans sa condition, s’étaient voué une égale aversion.
Ernest, malgré sa feinte colère contre Jean, n’avait pu s'empêcher de l’approuver intérieurement dès qu’il avait su que sou antagoniste était le domestique de M. Edouard Welmoth, et probablement celui-ci partagea le même sentiment ; car il avait vu et observé de la fenêtre de sa chambre, et caché par la persienne, la scène qui venait de se passer, et il n’avait pas essayé d’interposer son autorité.
Du reste, il fallait la présence de deux Européens dans cette maison pour avoir mis en préseuce deux domestiques, car on n’en compte qu’un très-petit nombre à la Guadeloupe, et tous ceux qui y sont ont été amenés d’Europe, comme Jean et John, les deux champions de la France et de l’Angleterre.
Cependant la gène qui avait jusque là existé entre Clémenceau et M Sanson diminua un peu dans la conversation qu’ils eurent ensemble.
Cet entretien roulant sur les intérêts commerciaux relatifs à la question des sucres, intérêts qui étaient communs à l’ar-
mateur et au colon, donna à M. Sanson une idée plus favorable d’Ernest. 11 saA’ait bien, parlait bien, et du moment que ses fausses idées et ses préventions n’étaient plus eu cause, il jugeait les choses avec un vrai bon sens, et cette assurance qui ne part pas de la vanité, mais de la conscience qu’on a de la vérité de ce qu’on dit.
Ernest vit qu’il était écouté avec approbation, et voulant donner aux idées futures qu’il gardait en réserve le poids qu’elles devaient nécessairement recevoir de la justesse de celles qu’il émettait en ce moment, il s’étudia à prouver à M. Sanson qu’il avait une. intelligence très-élevée des relations commerciales de la France avec les colonies, des avantages immenses de leur union politique.
M. Sanson fut véritablement charmé de Clémenceau ; mais il garda la crainte que ce beau jeune homme, qui était un fort bon commerçant, n’eût pas une science aussi avancée des autres relations de la vie, et qu’il ne gagnât pas sa cause vis-à-vis de Clara comme vis-à-vis de lui.
Ce fut sans doute cette crainte qui poussa M. Sanson à donner à Ernest des explications dont il se fût assurément dispensé si le but du voyage de Clémenceau avait été simplement commercial, comme il semblait l’ètre.
« M. Edouard AVelmoth, que vous venez de voir, lui dit-il, et qui doit passer un mois parmi nous, est le cousin germain de Clara ; c’est mon neveu par alliance. Ma femme et la mère d’Edouard étaient sœurs. Filles de don José Torréno, riche habitant de Cuba, elles épousèrent, par une bizarre circonstance, l’aînée un Anglais, la cadette un Français, à l’époque où ces deux nations se considéraient comme des ennemis irréconciliables. M. Welmoth emmena sa femme dans l’Inde, où elle mourut peu d’années après, et d’où il s’éloigna pour se fixer eu Ecosse, son pays natal. En 1814, et à la même époque, je rentrai à la Guadeloupe, et toutes relations avec mon beau-frère avaient cessé depuis longtemps, lorsqu'il y a un an, M de Torréno, mon beau-père, est mort, laissant une fortune très-considérable, mais fort embarrassée de créances non liquidées, comme la plupart des fortunes des colons espagnols. Ma fille est l’héritière de cette fortune au même titre que M. Welmoth, et c’est pour régler cette succession à l’amiable, que son père, niain-
tenant membre tle la Chambre des communes, l’a envoyé aux Antilles. 11 est possible que, d’ici à peu de temps, je me rende à Cuba avec M. Welmoth, et je ne serai pas fâché, durant ce voyage, d’avoir ici une personne sur laquelle je puisse compter. »
Clemenceau ne répondit d’abord rien à cette confidence ; une idée le préoccupait.
Si une alliance entre lui et Clara avait semblé si convenableà M. Sanson pour des raisons d'intérêt, combien plus celte alliance ne devait-elle pas l’étre davantage entre héritiers d’une même fortune! Ce fut poussé par cette idée qu'il répondit à M. Sanson après un moment de silence :
— M. Welmoth est-il riche?
— Son père l’est immensément, et, comme vous, Edouard est fils unique.
Cette réponse toute simple de M. Sanson parut à Ernest avoir un but caché; cette parité de position, que le créole avait seulement émise comme un fait, était, selon Ernest, une manière de lui dire :
— 11 a autant que vous, et plus peut-être, les avantages de la fortune ; mettez-vous donc en mesure de lutter contre un pareil rival.
Toutefois, Ernest n'osa pas céder à l’envie qui le prit d’insinuer son opinion au sujet d’une union probable entre Clara et Edouard, et il se contenta de répondre :
« Autant qu’on peut juger d’un homme à la première vue, M. Welmoth me semble ce qu’on appelle eu Angleterre un gentleman accompli, et je félicite mademoiselle votre lille d’avoir un pareil cousin.
Le mademoiselle voire fille venait si mal à propos dans la conversation, que M. Sanson le remarqua, et qu’un moment il en soupçonna la véritable intention ; mais, au moment où il allait essayer de pénétrer dans cette pensée, on les vint avertir que le déjeuner était servi, et ils passèrent dans la salle à manger.
Durant le peu d’instants que Clémenceau était demeuré seul dans le salon, il avait fait une remarque qui est applicable à presque toutes les maisons des colonies. C’est, à vrai (lire, le disparate qui existe entre le luxe de certaines parties du mobilier d’une habitation et la mesquinerie de l’autre.
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28 LE BANAN1EH.
Tout ce i[iii était bronzes, porcelaines, objets d’ornements, était d’un goût exquis, et il en reconnut quelques-uns de son choix ; mais les meubles, à proprement dire, les chaises, tables, consoles, étaient pauvres, de formes étriquées et différentes; et à une époque où ces objets sont arrivés en France à une véritable magnificence, et où le moindre particulier se pique d’avoir des ameublements complets, ce contraste avait dû frapper Ernest.
Mais il en fut encore plus surpris en entrant dans la salle à manger, où était disposé splendidement le déjeuner, servi dans de la vaisselle plate du plus grand prix. Plus tard, et en visitant d’autres habitations, il s’accoutuma à cette singulière discordance, et il comprit que le plus souvent nos meubles plaqués d’acajou et de palissandre, alors même que les colons les feraient venir à frais énormes, ne résisteraient pas à l’humidité et à la chaleur des Antilles, et y éclateraient.
Mais ce premier jour, il tira une fâcheuse conclusion de ce fait si simple et si commun ; la fortune ou l’administration de cette maison lui semblèrent pécher par un coin.
En France, cette opinion eût été juste, et souvent la physionomie d'un appariement en dit plus sur le caractère de ceux qui l’habitent que leurpersonne elle-même ; et c’est en vertu de celte idée qu’il s’imagina que Clara, pour laquelle il avait fait tant d’acquisitions d’objets frivoles, devait être de ces femmes qui adorent le clinquant et sont fort insoucieuses de ce qui est le fond d’une bonne et grande maison.
De là, à la juger frivole elle-même, dépensière, sans ordre, capricieuse, il n’y avait qu’un pas pour un esprit prévenu comme celui de Clémenceau, et c’est ce qui arriva.
Lorsqu’il entra dans la salle à manger avec M. Sanson, elle y était déjà et causait familièrement avec M. Welmoth; ce fut un nouveau déplaisir pour Ernest, et par un sentiment assez ordinaire à l’homme, quoique fort injuste, il salua Clara avec une réserve glacée, comme si elle avait eu des torts envers lui.
Une contrariété d’un autre genre attendait encore Clémenceau.
Venu à pied le matin de la Basse-Terre, il était couvert de poussière, et la marche, la chaleur, avaient porté un cer-
LE BANANIEH.
taiu désordre dans la correcte élégance de ses vêtements.
Tout au contraire le bel Anglais avait profité de sa rentrée dans la chambre pour se parer de son mieux. Grâce à celte désinvolture de toilette que permet le climat, il avait trouvé moyen de donner à sa taille guindée une tournure leste, dégagée, conquérante, qui humilia Eruest, sanglé dans son habit noir et son pantalon à guêtres.
Le service était fait par des esclaves et le groom de M. Welmoth, qui, planté comme un piquet derrière son maître, se trouvait comme lui en face de Clémenceau.
11 y avait dans le service de cet homme une impertinence à laquelle M. Sanson n’avait jamais sans doute fait attention, mais qu’Ernest avait déjà remarquée en beaucoup d’autres circonstances chez les domestiques anglais. C’est la façon exclusive dont ils s'occupent de leur maître. Ainsi, jamais John n’eût présenté une assiette à un autre qu’à lui, jamais passé un plat, jamais versé à boire.
Ceci était de bien peu d’importance; mais, après ce qui s’était passé le malin entre ce drôle et Jean Plonget, celte habitude sembla une affectation insolente à Clémenceau ; et si ce n’eût été la présence de M. Sanson et surtout celle de Clara, Ernest eût probablement trouvé moyen de rendre M. Welmoth responsable de la conduite de son groom.
Ernest était dans cet état défavorable d’un homme mécontent de lui et des autres, sans raison certaine, et à qui tout arrive mal à propos.
En effet, plus M. Sanson semblait mettre de prévenance et de bonne grâce vis-à-vis de lui, plus il devenait triste, impatient, embarrassé. Edouard, au contraire, parlait avec une assurance et une gaîté à laquelle répondait Clara.
Clara, — ce nom fut dit par M. Welmoth , qui s’autorisait de sou titre de cousin pour appeler ainsi la fille de M. Sanson, sans autre' dénomination.
Ce fut encore un sujet d’humeur pour Ernest : pourquoi cela?
C’est qu’à travers toutes ses préventions, cette belle enfant rayonnait d’une beauté et d’une grâce enchanteresses. Elle était venue au déjeuner parée aussi, c’est-à-dire après avoir remplacé par une simple robe de mousseline la gaule dont elle était accoutrée le matin; et par cela seul qu’elle
n’était plus dissimulée, la souplesse élégante et mobile de sa taille se montrait comme une parure ravissante.
Ernest l’avait à peine aperçue lè malin, mais maintenant il la voyait.
Que d’ardeur, d’esprit, d’intelligence et de volonté dans ses yeux noirs et veloutés lorsqu’elle les ouvrait, pour ainsi dire à plein regard, pour écouter ou parler ; que de chasteté, de modestie, et de virginale pudeur, quand elle les voilait dans ses longues paupières brunes bordées d'une longue frange de cils noirs ! et comme sa \oix grave et pleine avait de douceur caressante ; comme ce léger grasseyement, qui semblait affecté et ridicule à Ernest dans la bouche des Parisiennes, était naturel et en même temps coquet et attrayant!
Mais, hélas! tout cela ne s’adressait pas à lui, tout cela était pour Édouard, qu’elle écoutait et à qui elle répondait avec une sorte de prédilection. 11 eût été juste de remarquer qu’Ernest n’avait pas encore adressé la parole directement à Clara, mais il n’en n’était pas moins irrité contre elle.
Le déjeuner se termina donc sans qu’il y eût eu, entre Clara et Ernest, autre chose qu’une présentation cérémonieuse avec une révérence d’un côté et un salut de l’autre. M. Sanson, de son côté, était mécontent du peu de succès d’Ernest, et il avait en vain tâché de ramener sa fille à faire attention à lui en lui rappelant qu’elle devait presque tous les petits meubles dont elle faisait ses délices à l’obligeance de M. Clémeneeau ; mais £1 toutes ses insinuations elle avait répondu par un :
« Monsieur est bien bon,
— Je suis fort obligée à monsieur,»
Sans que cela dépassât d'un mot ou d’un regard cette laconique réponse.
Après le déjeuner, ou rentra dans le salon, et M. Welmoth, qui semblait avoir pris le parti de ne pas s’apercevoir de la présence du nouveau venu, proposa à Clara de continuer une lecture commencée la veille.
Il prit un volume que Clémeneeau reconnut pour l'avoir envoyé. C’était un volume anglais des œuvres de Walter Scott.
« Que pensez-vous de cet auteur ? dit M. Sanson, qui se donnait toutes les peines du monde pour trouver un
endroit où il put faire briller son correspondant français.
— Je ne sais pas l’anglais, répondit sèchement Clemenceau, qui voulait plutôt avertir M. Welmoth de son peu de politesse que répondre à M. Sanson.
Un imperceptible sourire de dédain parut sur les lèvres de M. Welmoth, et il dit en anglais à sa cousine :
— C’est étonnant , mais tous ces Français européens sont d’une ignorance crasse.
Ernest, qui savait l’anglais à merveille, entendit parfaitement ce (jui s’était dit; mais, comme il allait répliquer assez vivement, il comprit qu’il ne pouvait ainsi mentir à luimême, et la pensée lui vint que cette ignorance affectée pourrait lui servir à découvrir beaucoup de choses qu’on ne craindrait peut-être pas de dire devant lui.
Après ce petit incident, il demanda la permission de se retirer chez lui, et s’enferma dans sa chambre, où il se mit à réfléchir sur le plan de conduite qu’il devait tenir. Mais, bientôt vaincu par la fatigue et la chaleur , il s’endormit profondément.
Nous demandons pardon à nos lecteurs de nous étendre si longuement sur les moindres détails de cette première journée, mais peut-être trouveront-ils, dans la suite de cette histoire, qu’il est nécessaire de bien établir ces détails, pour n’avoir pas à expliquer à tous moments les points de départ des divers sentiments de nos personnages.
Revenons à Ernest.
Lorsqu’il se réveilla, il entendait qu’on allait et qu’on venait autour de lui dans la chambre, et s’aperçut que déjà le jour était assez avancé; il se leva à la hâte et vit Jean en train de ranger ses habits et de préparer la toilette de son maître. 11 avait un visage sérieux, méditatif et préoccupé; mais il avait quitté sa livrée et portait tout simplement une chemise. et un pantalon de toile bleue.
— Qu’est-ce que tu fais là? lui dit son maître.
— Vous voyez, je prépare votre toiletté.
— Et depuis quand, monsieur Jean, entrez-vous chez moi comme à l’écurie? lui dit Clemenceau, en remarquant sa tenue négligée.
— N’ayez pas peur , dit Jean en caressant de la main le collet d’une charmante redingote de iiumanu; c’est senlc-
ment le temps de remuer un peu plus lestement. Du reste, mon affaire est prête, cl nous ne serons pas enfoncés une seconde fois.
— Qu’est-ce que c’est?
— Ecoutez, monsieur, lui dit Jean Plonget d’un air déterminé, vous êtes Français et je suis Français. Nous sommes dans un pays de sauvages ; ( c’est bien; et je m’en soucie comme des vieux casaquins de ma grand’mére. Mais il y a des Anglais sur place , des Anglais qui ont eu l'avantage ce matin.
— Hein! lit Ernest d’un ton vogue.
— 11 n’y a pas à dire non, fit Plonget d’un air professoral, vous avez été enfoncé par le maître comme je l’ai été par le domestique. Je sais tout; Rosie m’a tout conté.
— Qu’est-ce que c’est ça, Rosie? dit Clémenceau.
— Une mulâtresse, monsieur, rien qu'une mulâtresse; mais tonnerre d’enfer! quelle mulâtresse! quels yeux! quels!... Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Vous avez fait votre somme après renfoncement comme j’ai fait le mien, et vous devez être honteux comme moi de la chose Donc il faut prendre votre revanche. Quoi! M. Ernest Clémenceau et Jean Plonget du Hàvre enfoncés par des puddings anglais ! ça ne se peut pas. Voici tout ce qu’il vous faut pour vous habiller : on dîne dans une heure, je vas me tieeler..: de mon côté... et je le serai proprement.
Ernest écoulait Jean Plonget. et quoiqu’il fût blessé de la familiarité avec laquelle il lui rappelait son peu de succès, il était encore plus curieux de savoir comment il l’avait appris.
« Il parait, lui dit-il alors, que tu as déjà causé avec les gens de la maison?
— Avec Rosie.
— Et qu’est-ce que c’est que Ttosie ?
— La mulâtresse qui est entrée ce matin dans le salon , avec mademoiselle Sanson, pendant que vous étiez... A propos de ça , monsieur , est-ce vrai que vous avez bu dans le verre de la jeune personne?
— C’est-à-dire que j’ai bu un verre de limonade qu’elle s’était préparé.
— C’est égal, dit Jean Plonget d’un ton doctoral, c’est bon
signe, comme je l’ai dit à llosie, c’est signe que vous épouserez la demoiselle.
— Comment! lu t’es permis de dire....
— Dame! lit Plonget, vous n 'êtes pas Normand pour ne pas savoir ça, et ma grand’môre n’était pas sorcière pour ne pas m’avoir appris tout ce qui porte bonheur ou malheur. Mais avec ça le bon Dieu ne peut pas tout faire : Aide-toi, le ciel t'aidera, a dit le proverbe ; par ainsi, un peu de chic, je vous en prie, et le pudding verra. »
Là-dessus, et sans attendre la réponse de son maître, Jean disparut.
Clémeuceau, demeuré seul, trouva que le gros bon sens de Jean l’avait mieux conseillé que toutes ses réflexions, et il mit un soin particulier à faire ressortir tous les avantages de sa personne. Comme il allait sortir de sa chambre, il entendit au haut de l'escalier la voix de M. Welmoth, qui disait en auglais :
« Le Français est-il descendu?
— Pas encore, répondit une autre voix qui devait être celle de John ; je crois qu’il dort toujours.
-Très-bien, lit Edouard, et il rentra chez lui. »
Sans pouvoir deviner quel était le but de cette question, Clémenceau jugea que M. Welmoth s’occupait de lui, et par conséquent qu’il s’en alarmait, il prit un peu d’assurance et se hâta de se rendre au salon.
Indépendamment de M. Sanson et de sa tille, il s’y trouvait trois ou quatre personnes étrangères, dont une femme d’une beauté que je ne saurais mieux caractériser que par le mot de beauté turbulente. En effet, quoique ses traits ne présentassent point véritablement cette pureté et cette correction de dessin qui sont les principes de la beauté calme, il y avait dans l’œil, dans le sourire, dans la physionomie de cette femme, une action, une vie, une énergie qui frappaient comme la beauté, et comme elle inspiraient l’admiration.
Le regard dont elle enveloppa , pour ainsi dire, Clémenceau, lorsqu’il entra dans le salon, se reporta immédiatement sur Clara et sembla lui dire :
— Ce n’est pas ce que vous m’aviez dit.
Et Clara elle-même, s’étant hasardée à regarder Eruest,
laissa percer un loger étonnement, comme si c’était un autre que celui qu’elle avait annoncé qui venait de paraître devant elle.
Clemenceau se mêla au groupe d’hommes retiré dans un coin, pendant que ces dames continuaient la conversation ; et presque aussitôt Edouard entra triomphalement : on n’attendait plus que lui, il s’en excusa près de sa cousin&et s’assit entre elle et madame de Cambasse, en se faisant, pour ainsi dire, le seul cavalier galant de la société.
Clémenceau , tout eu répondant aux personnes avec lesquelles il causait, veillait du coin de l’œil sur ce qui se passait du côté des dames . et il put remarquer qu’Edouard n’était pas dans les bonnes grâces de l’étrangère.
On vint annoncer que le dîner était servi.
Encore une fois, qu’on nous permette de raconter les petits incidents de ce dîner, car ils établiront, pour ainsi dire, les bases des rapports bienveillants et hostiles qu’auront plus tard entre eux les personnages de cette histoire; qu’on nous pardonne même d’entrer dans certains détails fort minimes, mais qui furent, comme il arrivé souvent pour de plus grands intérêts, les causes d’une sorte de déclaration de guerre.
Le regard que Jean avait lancé il son maître, lorsqu’on entra dans la salle à manger, semblait appeler l’admiration d'Ernest.
Mais le pauvre Jean avait eu beau faire, se sangler, se brosser, se tirer, il n’avait pu atteindre à cette tournure supérieure du domestique anglais, et Ernest, tout en reconnaissant que Jean, selon son expression, n’avait jamais été si bien ficelé, ne put s’empêcher de voir qu’il était bien loin du John de M. Welmoth.
En devait-il être du maître comme du valet? Celte question qu'Ernest se lit involontairement, au lieu de l’abattre, lui donna plus d’ardeur.
M. Sauson , qui désirait lui faire le plus d’honneur possible, l’avait placé à côté de Clara et avait mis son neveu,
M. Welmoth , près de madame de Cambasse, à sa droite, de façon que les deux grooms étaient en face l’un de l’autre.
Pour quelqu’un qui se fût douté de ce qui se passait dans • l’esprit de ces deux personnages, la mine qu’ils se faisaient,
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l’air dont s’observaient le champion du lilet de bœuf et le défenseur du rotsbeef eût pu paraître un spectacle fort amusant.
John, plus renfrogné, plus immobile qu’à l’ordinaire, avait les yeux attachés sur le moindre geste de son maître, et au plus petit mouvement il le prévenait dans ce qu’il eût pu lui demander.
Jean, tout au contraire, ne faisait pas plus attention à Cléinenceau que s'il n’avait pas été devant lui; il ne s’occupait que de Clara, et il l’avait servie avant qu’elle eût le temps de faire un signe ou de dire une parole. Personne n’y faisait attention, excepté peut-être John et son maître, qui semblait fort géné du voisinage de madame deCambasse, qui paraissait également contrainte et mal à son aise.
La conversation s’était engagée sur ce qui se passait en France en ce moment, et Clemenceau disait avoir quitté Paris dans un délire de plaisirs et de fêtes qui promettait un hiver délicieux.
— Et, lui dit madame de Cambasse , n’avez-vous apporté aucune nouveauté de Paris?
— Mon père , madame , reprit Ernest, m’a chargé d’offrir 4 de sa part à mademoiselle Sanson quelques-unes de ces nouveautés, et j’attendais qu’on eût débarqué les caisses qui les renferment pour demander à M. Sanson la permission de les présenter à mademoiselle.
— J’accepte pour elle avec gruud plaisir, dit M. Sanson.
— Et ce sera sans doute de très-bon goût, dit M. Welmoth, c’est monsieur qui les a choisies.
L’intention railleuse était évidente; mais Ernest ne se souciait pas de personnifier la question, et il répliqua :
— Il n’v a pas grand mérite à bien choisir dans notre pays, car l’élégance, la grâce, le bon goût, comme dit monsieur, se trouvent dans tout ce qui s’y fait.
— 11 est certain que vous êtes les rois de la mode, dit Welmoth en ricanant.
— Comme vous, monsieur, les roi? du commerce, repartit Clemenceau, avec une courtoisie impertinente.
Jean fit une grimace; il crut que son maître cannait, selon l'expression normande, et M. Welmoth le crut aussi, car il reprit d’un ton doctoral :
— Ce n’est pas une royauté frivole, celle-là.
— Sans doute ; mais c’est une royauté de circonstance, que mille événements peuvent détruire; tandis que celle qui est inhérente à l’esprit, au tact, au bon goût d’un peuple, pour me servir de votre expression, demeure éternelle. Vous serez longtemps peut-être les rois du rail et du charbon de terre, mais nous serons toujours les rois des beaux-arts, de la littérature, de tout de qui élève l’esprit et agrandit les idées sur la dignité humaine.
— Vous parlez de littérature, dit M. Welmoth, vous n’avez jamais lu sir Walter-Scott.
— Je le sais par cœur , monsieur , car si ignorants que soient les Français, ils n’ont pas cet esprit de nationalité étroite qui les empêche de comprendre le mérite de leurs rivaux. Vous savez presque tous le français, messieurs, mais vous ne savez pas un mot de notre littérature; c’est à vrai dire le même esprit en toutes choses ; vous savez le mécanisme, mais vous ignorez les œuvres.
— Et valent-elles la peine qu’on les lise? lit Welmoth.
— Quand vous les aurez lues, vous en jugerez.
Ceci fut prononcé d’un ton de dédain si dégagé, que M. Welmoth en devint rouge, tandis que madame de Cambasse lui disait :
— Avez-vous beaucoup de livres nouveaux ?
— J'en ai une cargaison, dit Clemenceau en riant.
En ce moment, Jean, en servant Clara avec trop d’empressement, lit une petite gaucherie.
— Hé! fit Édouard d’un air arrogant, monsieur le domestique français, mademoiselle a son monde pour la servir.
— Pardon, mademoiselle, dit Clémenceau, les domestiques français, comme leurs maîtres, ont l’habitude d’être polis envers tout le monde.
Les deux jeunes gens se regardèrent en face, et les deux grooms échangèrent un regard provocateur; la guerre était déclarée, les positions prises.
Haine des Anglais contre les Français, préférence de Clara pour Édouard, préférence de M. Sanson pour Ernest, et, au milieu de tout cela, observations de madame de Caïnbas^c.
Maintenant nous pouvons continuer notre récit.