‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 7 sur 25 · LE DIMANCHE · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE

Le lendemain du jour de son arrivée, Clemenceau eut une longue consultation avec lui-même, et il éprouva une sorte de repentir de sa conduite de la veille. Le philanthrope se réveilla en lui, et il se dit qu'il s’était laissé aller à des mouvements d’intérêt personnel, ou tout au moins de vanité de jeune homme, tout à fait incompatibles avec la mission de délivrance qu’il s’était donnée.

Hélas! c’est un ridicule assez commun dans notre époque, que celui de missionnaire d’une pensée quelconque, pour ne pas en faire un trop cruel reproche à notre héros.

N'avons-nous pas ceux qui se sont imposé la mission de procurer aux voleurs et aux assassins toutes les commodités de la vie, et qui ont fait les plus énergiques protestations, les doléances les plus lamentables contre la barbarie de l’administration, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu pour leurs chers criminels des cellules chauffées en hiver, rafraîchies en été, des draps blancs , des matelas douillets et de la bonne viande à diner et à déjeuner?

Nous avons ce'ux qui se sont donné la mission d’assurer la nourriture du pauvre dans les années désastreuses, et qui ont inventé l’art de conserver les haricots verts et les petits pois à six francs le plat.

Nous avons ceux qui se sont donné la mission d’instruire le peuple, et qui font des petits livres où ils apprennent que Robespierre était un honnête homme , qui avait peut-être poussé un peu loin les conséquences d’un bon principe, et que Henri IV était un bourreau pour avoir puni, selon les lois du temps, un ou deux délits de chasse.

Et ceux dont la mission est d’organiser le travail, et qui applaudissent à toutes les coalitions d’ouvriers contre les

maîtres; et ceux qui prêchent le besoin des sentiments religieux et qui insultent le catholicisme au profit de Saint- Simon ou de l’abbé Chàtel.

Il n’est pas jusqu’aux lions du Jockey-Club qui, lorsqu'ils parient dix louis pour Dudu ou pour Déjazet, deux juments renommées au turf, ne disent qu’ils ont la mission d’améliorer la race chevaline en France.

La prétention à la mission est la maladie du siècle, et je connais un fabricant de bas qui s’est donné la mission de réhabiliter les bonnets de coton.

Qu’on ne soit donc pas trop sévère pour notre héros ; car s’il avait pris sa bonne part de cette manie apostolique, cette part, du moins, avait un côté généreux et excusable, et peut-être y avait-il chez lui plus d’ignorauce que de présomption.

C’est même ce que prouvé la résolution qu’il prit le matin dont nous parlons. Se retirer de la lutte vis-à-vis de M. \Yelmoth ; se renfermer dans des relations d’une politesse respectueuse et réservée vis-à-vis de Clara ; percer les mystères dont, sans doute, on enveloppait les misères de l’esclavage; étudier sincèrement les moyens d’arriver au but qu’il s’était proposé, et pour le faire avec plus d# fruit, observer sans cesse, en se mettant en dehors de toutes les discussions.

H faut le dire à la louange de Clémenceau, il lui avait fallu une véritable vertu pour prendre toutes ces résolutions, et surtout celles qui étaient relatives à M. AYelmoth et à Clara. Le premier lui inspirait une si vive antipathie, et Clara l’avait laissé dans un si doux enchantement de sa jeune et suave beauté, que pour se réduire à une parfaite indifférence visà-vis de ces deux personnes, il avait dù combattre ses penchants par les plus pressantes raisons.

Comme nous l’avons dit, c’était le lendemain même de son arrivée, et par conséquent le dimanche qu’Ernest avait tenu conseil en lui-même bien avant que personne ne lût levé dans la maison.

C’est le propre des esprits qui s’exaltent aisément sur une idée, de vouloir la mettre tout de suite à exécution ; les convictions lentement acquises sont plus patientes, et les caractères persévérants sont en général moins pressés.

Voilà donc Ernest qui, tout désireux de commencer ses

expériences à l’insu de tout le monde, quitte doucement sa chambre pour se glisser hors de la maison ; mais il ne réussit qu’à moitié dans scs projets, car, en sortant, il rencontra M. Owen, celui qui la veille avait rendu compte à M. Sanson de la querelle de Jean Plonget et du groom d’Edouard.

En voyant Glémenceau, M. Owen le salua avec un empressement respectueux qui ne put triompher de la prévention qu’éprouvait Ernest pour les Anglais. Ernest le remercia donc assez sèchement de l’offre que lui lit celui-ci de l'accompagner et de le guider dans sa promenade du matin.

Le vieillard, car M. Owen était un homme d'au moins soixante ans, salua de nouveau Ernest, après avoir attaché sur lui un regard qui semblait vouloir dire :

• Si vous vouliez m’interroger, j’aurais beaucoup de choses à vous dire. »

Cependant Ernest se dirigea du côté des cases à nègres, espérant y surprendre le secret de leurs tortures en l’absence du maitre.

Quoiqu’il fit cette espèce d’investigation avec des sentiments plus calmes que la veille, il restait encore persuadé qu’on se donnait beaucoup de peine pour lui cacher la vérité, et la rencontre de M. Owen lui lit croire qu’il avait été recommander partout un appareil menteur de bien-être. 11 rêvait, sans doute, à ces villages de carton peint et à ces ramassis de serfs habillés pour un jour que Potemkin avait placés sur le passage de Catherine pour lui .faire croire à la prospérité de ses sujets.

Outre que Clemenceau n’était pas empereur et que personne ne se fût donné tant de peine pour lui, il eût dû penser qu’une pareille comédie ne pouvait durer, à supposer même qu’elle lut possible; mais la bonne tenue des premières cases et de l'espèce de petit parc qui les entourait lui sembla ne pouvoir être un état habituel.

Quelques-unes de ces cases, près desquelles se trouvaient des volailles, des porcs, des lapins et des cabris, avaient l’air de petites fermes, tandis que la magnificence de la végétatipn leur laissait l’aspect charmant d'un jardin.

Dans les unes, les* nègres s’occupaient des soins que ré- ♦ clament les animaux domestiques, d’autres donnaient la dernière niaiu à des paniers, à des nattes, à des filets, à des

iO

LF. BANANIER.

ouvrages en paille, et parmi eux régnait une occupation paisible et un certain air de contentement.

Cependant il remarqua qu’un très-grand nombre de nègres se trouvaient étendus à terre dans une posture qui indiquait moins le besoin du repos que la satisfaction du far niente.

On ne se rend jamais bien compte de l’effet des mots sur les esprits et des impressions qu’ils y laissent. Ces impressions sont fort distinctes des idées raisonuées qu’on se fait des choses, mais elles n’existent pas moins.

Par exemple, toutes les fois qu’on parle d’esclavage en Europe, ce mot est accompagné de ceux-ci : les fers de l’esclavage, le fouet du maître, l’homme réduit à l’état de bête de somme. Ceux qui ont étudié la question, quelle que soit leur opinion, s’élèvent à la hauteur d’une question sociale; mais pour le vulgaire, les fers, le Jouet, la bête de somme, sont des images inséparables de l’idée d’esclavage; et notre Clemenceau, qui en était là sans s’en douter, se trouvait tout à fait désorienté de ne pas voir de grosses chaînes de fer aux pieds de tous ces-hommes, de ne pas entendre des coups de fouet, de ne pas rencontrer un homme avec un bût.

En dehors de sa raison, dans ce côté pittoresque de l’imagination qui donne une forme à ce dont on s’occupe, une habitation devait un peu avoir pour lui quelque chose de l’aspect d’un bagne.

Mais point ; c’était un délicieux hameau, paisible, industrieux, indolent, insoucieux et gai. Oui, gai, entendezvous? car voilà de jeunes négresses qui passent en chantant; voyez comme elles sont belles et parées.

La plus belle et la plus parée, c’est Sabine : elle n’a pas dix-huit ans; grande, flexible, l’œil ardent, le sourire ouvert sur des dents étincelantes, elle marche la première, en jetant à droite et à gauche des regards provocateurs, comme pour appeler l’admiration. Au lieu de marcher nu-pieds, aujourd’hui elle est chaussée de souliers gris, attachés par des rubans de couleur qui se croisent sur un bas blanc et fin.

Sa chemise, brodée par devant, et de la plus fine batiste, elle est garnie également d’une dentelle fine, l’n madras coquettement arrangé laisse voir son beau collier de corail, et • laisse voir aussi les épaules et le sein. La manche juste et

plissée, fermée aussi par de petits boutons d’or, descend à peine jusqu’au coude et dessine le bras.

Un jupon delà plus line mousseline flotte autour de ses reins cambrés, et lorsqu'elle passe entre vous et les rayons lumineux du soleil, la transparence de ses vêtements laisse deviner la forme d’ébène de son beau corps dans une sorte de vapeur blanche.

Sabine est belle ainsi, belle à faire arrêter Clemenceau qui la contemple comme l’image d’une de ces superbes péris noires, dont la séduction est si redoutée des Hindous; et Sabine ne s’étonne pas de l’admiration de Clémenceau, car elle sait qu’elle est belle, et elle n’a rien négligé pour l’être encore davantage. Son madras est capricieusement arrangé et retenu par une foule de petites épingles en or, réunies par de légères chaînes d’or qui se balancent gracieusement autour de sa tête, tandis qu’une riche broche ferme sa coiffure sur le front comme un diadème. De larges anneaux pendent à ses oreilles.

« Est-ce là une esclave? se dit Ernest, tandis qu’elle passe devant lui en le regardant comme Ernest n’avait jamais été regardé :

— Oh ! se dit-il, c’est quelqu’une de ces pauvres filles, victimes de la lubricité de son maitre, qui a doré son déshonneur. »

Ali ! mon ami Ernest, ne dites pas cela tout haut; vous êtes mou héros, je vous aime de tout mon cœur malgré vos défauts, et je vous jure que si un seul de ces misérables que vous plaignez si fort vous entendait faire cette belle phrase philosophique, il vous rirait au nez.

Regardez plutôt autour de vous et voyez : au passage de cette jeune fille, deux hommes, que votre aspeet a peut-être arrêtés, se sont placés devant la porte de leur case : l’un c’est Théodore le charpentier, esclave né sur l’habitation, doué d’une force et d’une adresse assez rares, et portant à la fois sur son visage une impudence et une bassesse remarquables, insolent et lâche ; l’autre, c’est Crésus, nègre de vingt-cinq ans, dernier venu des côtes d’Afrique.

Crésus est le rival de Théodore, rival timide, car il a osé à peine lever les yeux sur Sabine; mais rival redoutable,

car il a fait baisser devant son regard lier le regard menaçant et bas de Théodore.

Quant à Sabine, elle a eu un sourire pour chacun d eux : pour Théodore qui est riche et qui pourrait acheter sa liberté, s’il ne préférait payer les faveurs de Sabine des bijoux dont elle se pare; pour Crésus, qui est beau et qui a la confiance de son maître.

Ernest avait été si frappé de l'aspect de cette jeune fille, qu’il l’avait suivie des yeux tant qu’il avait pu l'apercevoir, de façon qu’il fut pour ainsi dire surpris dans sa contemplation par un mouvement presque général qui s’opéra tout à coup dans les cases. De beaucoup d’endroits les nègres sortirent avec, des volailles, des cabris, du lait, des œufs, d’autres portant des bananes, des ignames, des ananas et le fameux chou palmiste ; c’était comme une émigration.

Ernest, fort étonné, s’apprêtait à demander où ils allaient, lorsque Rosie, la mulâtresse attachée au service de Clara, passa vivement près de lui, et arrêta Théodore qui quittait aussi les cases, portant une cage admirablement travaillée et renfermant un couple desiffleurs des montagnes.

« Théodore, lui dit-elle, ma maîtresse m'a chargée de t’acheter ta cage et tes oiseaux : combien en veux-tu ? <>

Le nègre parut embarrassé et contrarié, et répondit :

« J’ai bien du chagrin, mais je ne puis pas les vendre à ma jeune maîtresse; je les ai promis à une dame de la Basse- Terre.

— Comment se nomme cette dame?

— Je ne sais pas, fit le nègre.

— Tu es un menteur, dit Rosie, tu ne les as pas promis; tu ne veux pas les vendre ici, voilà tout.

— Eh bien ! fit Théodore emporté par son humeur, quand ce serait vrai, le maître n’a pas besoin de savoir ce (pie je gagne.

— Je ne lui dirai pas combien je le les paierai. »

Le nègre resta un moment indécis, et dit à Rosie :

« Eh bien ! prends la cage ; maîtresse donnera ce qu’elle voudra.

— Non, non, lit Rosie, c’est uu moyen d’en avoir quatre fois ce que ça vaut, et tu diras ensuite qu’on ne l'a pas payé autant qu’il le fallait.

— Eh bien! dit Théodore en partant, je vais aller la vendre à la ville. »

Cette petite scène, dont Ernest fut témoin, ne contribua pas peu à confondre ses idées sur la tyrannie absolue du maître à l’égard de l’esclave, et il s’approcha de Rosie, qui frappait du pied avec colère et d’un air menaçant, taudis que Théodore s’éloignait.

Croyant deviner sa pensée, il lui dit :

« Tu vas dénoncer, n’est-ce pas, cet esclave au commandant, et tu le feras condamner au fouet?

— Et pourquoi? lui dit Rosie d’un air étonné.

— Pour t’avoir refusé la cage.

— 11 est bien le maître de la vendre à qui il veut ; c’est un méchant de me l’avoir refusée; cela aurait fait plaisir à mademoiselle Clara, qui a été bonne toujours pour Théodore.

— Alors c’est à toi qu’elle s’en prendra de n’avoir pas réussi.

— Et pourquoi à moi? je ne suis pas plus qu’elle maîtresse de forcer la volonté de ce méchant nègre.

— Tu ne l’aimes pas, à ce qu’il parait ? »

Rosie prit un air de princesse, et avec un de ces regards provoquants dont Ernest avait vu à l’instant même un emploi si habile chez la belle Sabine, elle lui répondit en s’en allant :

« Rosie n’aime pas les nègres. »

Ernest se souvint alors de l'exaltation de Jean Plonget au sujet de Rosie, et se promit de surveiller son Normand, auquel il ne voulait pas permettre de faire ce qu’il appelait un scandale.

Demeuré seul, il continua sa visite, et observa cependant une case qui n’avait pas cet air de prospérité qu’il avait remarqué dans les autres. Il triompha en lui-même, surtout lorsqu’il entendit une voix rude et impérieuse crier avec autorité :

« Non, tu n’iras pas à la ville; et si tu n’as pas, d’ici ce soir, travaillé à ton jardin, on te retirera ton samedi pour te faire travailler tous les jours.

— Pas le dimanche, au moins dit l’esclave à qui le commandeur s’adressait; pas le dimanche! le bon Dieu ne veut pas qu’on travaille le dimanche.

— Oui, mais il veut qu’on travaille le samedi, et tu n’as rien fait hier, comme lès autres samedis.

— Je ne peux pas ; je suis malade, répondit une voix robuste. »

Ernest s’avança ; il aperçut un homme dans la force de l ftge, et qui semblait jouir d’une excellente santé.

« Tu n’étais pas malade pour aller à la ville, ou plutôt pour aller voler.

— Moi! jamais, fit le nègre, moi, jamais voler, oh! non jamais.

— Tu es un rusé coquin, mais je finirai par t’y prendre. »

Le nègre se mit à rire, et répondit :

« Non, non, je ne serais pas allé voler, car ce matin, eu sortant, je me suis heurté à mon pied de malheur.

— Et il n'y a que ça qui t’arrête ; profites-en pour travailler, sinon... »

Le commandeur lui fit un geste de menace, et en le quittant il se trouva devant Ernest, qui lui dit en passant :

« Vous êtes bien îigoureux pour ce malheureux.

— Ah! si j’étais le maître, il faudrait bien qu’il travaillât; mais M. Sanson est trop bon pour ces malheureux: en voilà un qui préfère n’avoir que la nourriture du magasin et l’habillement de toile, à travailler six heures par semaine pour se nourrir comme un blanc, et se bien habiller.

— Six heures par semaine, dites-vous? fit Ernest.

— Six heures bien employées lui suffiraient, car il est tout seul; mais je l'avais bien dit à M. Sanson, c’est un nègre de maison, et ils ne valent plus rien quand on les remet à l’atelier; ils se laisseraient plutôt mourir de faim que de loucher volontairement à la terre. Ce n’est pas que celui-là manque de rien, on dirait que c’est pour lui qu’a été faite la chanson :

Moin dit : Zoxo anon travail.

Zoxo dit : Moin anon voler.

Ce qui veut dire :

La femme dit : Zoxo, allons travailler.

Zoxo répondit : Femme, allons voler.

Ernest marchait de désillusions en désillusions ; mais ce

n'était pas pour lui une raison de se rendre à l’évidence ; il lui restait une réponse péremptoire à tous les faits.

« Ce nègre est laborieux, mais c'est par contrainte, et il n’y a pas de travail honorable sans liberté ; ce nègre est paresseux, c'est l’esclavage qui l’a abruti. »

Cependant, à l’exception peut-être de cette case, toutes lui parurent plus ou moins bien tenues, et il eu remarqua quelques-unes où des vieillards étaient aidés par des jeunes gens, et demanda au commandeur pourquoi cela se passait ainsi.

« Ah! fit le commandeur, c’est le vieux Zacharie qui a acheté sa femme et ses enfants.

— fit qui ne s’est pas acheté lui-même, dit Ernest.

— 11 appartient à un assez bon maître pour ça, lit le commandeur, »

Cependant, en revenant sur ses pas, Ernest repassa devant la case de Crésus, de ce nègre qui avait si bien admiré la belle Sabine. Il travaillait avec une ardeur remarquable, et le commandeur lui cria :

« C’est bien, Crésus, c’est bien ; tu seras libre quand tu voudras.

— Oh ! dit Crésus en se relevant, je ne veux pas être libre ; j’aime mieux être riche. »

Le langage de ce nègre était presque incompréhensible, et comme il semblait intelligent, Ernest s’eu étonna et en demanda la cause au commandeur.

« C’est un nègre de côte, monsieur, qui n’est arrivé d'Alrique que depuis cinq ans. Il appartenait au beau-père de M. Sausou, qui l’avait acheté à Cuba d’un contrebandier espagnol et qui l’a donné à son gendre dans une visite qu’il lui lit à cette époque.

— Ah ! pardieu ! s’écria Ernest en lui-même, voici mon homme; voici celui qu’on a pris dans sa liberté, dans sa patrie pour l’exiler sous un climat mortel et le réduire en esclavage; voilà la véritable victime de la barbarie européenne. »

Et dans l’enthousiasme que lui causait sa découverte, il laissa le commandeur continuer sa route, et entra dans le parc de Crésus, qui sembla étonné de cette brusque visite; car les nègres n’aiment pas qu'on entre dans leur case.

Cela arrive rarement au maître, qui respecte toujours le domicile de l’esclave, surtout en son absence; d’ailleurs un nègre, quand il s’absente, emporte ordinairement la clef de sa demeure.

Notre ami Ernest contempla longtemps Crésus avec une sorte de pitié, et après cet examen, pendant lequel le nègre semblait fort embarrassé, il lui dit :

« Comment te trouves-tu ici?

— Ah! üt Crésus d’un air effaré, vous n’étes pas venu pour m’acheter; M. Sanson ne veut iras me vendre!

— C'est bien assez de subir un maître indulgent, lui dit Ernest, et tu crains d’en trouver un plus cruel, pauvre exilé de l’Afrique !

— Oh ! pas l’Afrique, s’écria l’esclave avec épouvante, jamais l’Afrique !

— Que veux-tu dire? reprit Ernest fort étonné; tu ne voudrais pas revoir ton pays?

— Ah! j’ai été si malheureux dans mon pays! là aussi j’étais esclave.

— Esclave des ennemis de ta peuplade, sans doute?

— Oh! non, esclave de mou frère. Je lui avais emprunté un cheval pour faire une route longue; le cheval est mort, et je n’ai pas pu lui en donner un autre; alors il m’a pris pour le payer.

— Quoi! ton frère? dit Ernest.

— C’était son droit, répondit simplement Crésus.

— Et c’est lui qui t’a vendu aux Européens?

— Et il a bieu fait, dit Crésus, avec une expression naïve de joie, quoique j’aie eu bieu peur, car on disait que les blancs achetaient les nègres pour les manger; et quand je suis arrivé et que j’ai vu celte terre, avec ses beaux arbres, ses beaux fruits, l’eau fraîche et bonne à boire, toujours des fleurs au lieu de sable, et le hou air doux au lieu du soleil qui briîle là-bas, j’ai été bien heureux... le suis bien heureux. Vous ne m’achèterez pas, vous ne me ramènerez, pas en Afrique. Ah! voyez-vous, j’ai entendu dire, reprit Crésus d’un air mystérieux, que dos blancs de bien loin, bien loin, prenaient les pauvres esclaves dans les vaisseaux et les ramenaient méchamment au pays, et je ne veux pas, je ne ■ veux pas. »

L’accent naïf, suppliant et désespéré dont Crésus prononça ces derniers mots, tant il paraissait épouvanté de l’idée de retourner en Afrique, confondirent encore plus Ernest que ce qu’il venait d’apprendre de l’état de ces malheureux dans leur propre pays; il y avait là dç quoi persuader up moins entété que Glémenceau, mais il trouva encore une réponse à l’évidence, et il se dit en quittant la case :

« C’est l’amour qu’il éprouve pour cette belle fille qui lqi fait oublier que la patrie et la liberté sont les premiers biens île l’homme. »

Oui, quand il y a une patrie et une liberté.

La matinée commençait à s’avancer; Jïruest, qui pensait que son expédition pourrait paraître indiscrète à M. Sanson, s’empressa de rentrer, bien persuadé que plus tard il trouverait en ceci comme en beaucoup d’autres choses la vérité terrible sous une apparence fardée.

Mais la précaution était inutile; et en rentrant, il apprit que M. Sanson était parti, bien avant qu'il ne fût levé, avec M. Welmoth, que tous deux avaient annoncé qu’ils seraient de retour de la Basse-Terre pour le déjeuner. 11 se rappela alors ce que M. Sanson avait dit la veille à Edouard ; et malgré sa résolution de demeurer indifférent à tout ce qui concernait l’Anglais, Ernest éprouva une vive curiosité de savoir quel pouvait être le but d’une visite si matinale.

Ce désir, Clemenceau n’était pas bomme à faire un pas ou à dire un mot pour le satisfaire; mais il l’éprouva assez vivement pour ne pas être fâché de rencontrer Jeau Plonget dans sa chambre, au moment où il y rentra, avec l’espoir que, curieux et bavard comme il l’était, son Normand aurait appris et lui redirait la cause de cette sortie.

Ce qu’il avait prévu était arrivé en partie; Jean avait causé, Jean avait appris ; mais il ne paraissait pas, ce matinlà, disposé à raconter.

En effet, dès qu’Ernest parut, il demanda à Jean l’heure qu’il était, et deux ou trois choses de cette importance qui, entre le maître et le domestique, étaient une espèce d’avis où le premier donnait à son groom la licence de lui parler à cœur ouvert. Mais Jean répondit très-catégoriquement à son maître, sans ajouter une parole au delà de ce qu’exigeait la réponse qu’on lui demandait. '

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