‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le bananierChapitre 8 sur 25 · I.E BANANIER · texte numérisé non relu

I.E BANANIER

Ernest l’examina et trouva que maître Jean avait un air sec, prétentieux, empesé, qui lui déplut souverainement.

Certes, il n’v avait pas là de quoi lui chercher querelle, mais il y avait de quoi mettre Ernest d’assez mauvaise humeur pour qu’il saisit la première action ou la première parole mal sonnante afin de tirer maître Jean de sa réserve. 11 faut bien dire, pour excuser Ernest, qu’il connaissait de longue main cette façon d’être de monsieur son domestique, et qu’elle lui prédisait presque toujours quelque plainte.

C’était la manière dont Jean prévenait son maître qu’il n’était pas content de lui.

Un gros quart d’heure s’était passé dans cette observation mutuelle, lorsque Ernest finit par trouver que Jean ne pliait pas un habit avec assez de respect pour son illustre origine.

— Eh bien! qu’est-ce que tu fais là, imbécile? lui dit-il brusquement, tu vas me perdre cet habit. Crois-tu que nous sommes ici à Paris pour le remplacer?

Jean ne regarda pas son maitre, mais il repartit d’un ton d'humeur et comme s’il eût prononcé un axiome de morale' humanitaire :

— L’habit embellit l’homme, mais, comme on dit, il ne fait pas l’homme.

— Sans doute, dit Ernest, et je ne connais pas de tailleur qui pût faire de toi quelque chose d’avenant et de bien ■ tourné.

— C’est à savoir, dit Jean d’un ton sérieux. Je ne suis pas le plus beau garçon de la Normandie; mais comme tous les Normands sont beaux, j’ai ma part qui me suffit avec un peu d’esprit, de conduite, et de délicatesse.

Jean poussa un profond soupir, comme pour préparer l’énormité de la sentence qu’il allait lâcher, et reprit en hochant la tête :

— C’est bien d’étre beau garçon, mais encore faut-il être aimable et galant.

— Et qui est-ce qui n’est pas aimable et galant, monsieur Jean? dit Ernest.

— Je ne parle de personne, fit Jean ; c’est une façon de réflexion que je me permets.

— Et à quel sujet?

— Au sujet de quelque chose.

— Et quel est ce quelque chose?

— Une bêtise, dit Jean. D’ailleurs, ce qui est fait est fait, ajouta-t-il avec un soupir presque douloureux-, il n’y a pas moyen de rattraper maintenant la cage de l’oiseau.

Le souvenir de la cage de Théodore et de ses oiseaux revint en mémoire à Ernest. Il dit brusquement à Jean :

— QiT est-ce que cette cage et cet oiseau?

— Rieu, reprit Jean, une histoire de quelqu’un que je connais.

— Ah ça! dit Ernest impatienté, t’expliqueras-tu?

— Mais je n'ai rien à expliquer à monsieur, je n’ai rien dit qui puisse lui déplaire.

— Mais il y a une chose qui me déplait fort, ce sont tes mines renfrognées et tes airs mélancoliques.

Que voulez-vous? dit Jean d’un ton larmoyant; j’ai de la tristesse au cœur, je suis amoureux.

Le nez rouge, les joues rubicondes, la trogne sanguine de Jean juraient si singulièrement avec le ton plaintif dont il venait de parler que, malgré toute son humeur, Clémenceau ne put s’empêcher d’en rire. Ce que n’avaient pu faire les injonctions de son maître, ce rire mal venu le fit; la colère de Jean éclata, et il s’écria, avec l’expression d’un gros singe eu colère :

— Oui, monsieur, je suis amoureux , et c’est vous qui m’empêcherez de réussir. Car, entiu, c’est ici comme partout; quand le maître plaît à la maîtresse, la suivante revient de droit au domestique. Mais avec vous, tous les profits sont en rebuffades et en moqueries. Si vous aviez vu comme Rosie m’a reçu, il y a une heure, quand j’ai voulu uu peu lui glisser une manière de compliment; elle s’est détournée avec un air de mépris superbe, en me disant leur proverbe d’esclave, appliqué à ma profession : « Pauvre maître, pauvre domestique. » Comme je me récriais, elle m’a appris l'histoire de la cage et de l’oiseau. .

Ernest avait grande envie de se fâcher; mais il avait encore plus d’envie d’apprendre; et il conserva ses réprimandes pour le moment où Jean aurait tout dit et tout expliqué.

» Mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette histoire de cage et d’oiseau ? »

Jean regarda son maître d’un air stupéfait; mais au lieu

de continuer, comme l’espérait Ernest, il murmura entre ses dents :

« Il ne voit pas sa faute.

— Ali ça! finirons-nous?... dit Clémenceau; et une fois pour toutes, vos façons commencent à me fatiguer. »

Jean parut exaspéré et s’écria avec une colère furieuse, mais à voix basse :

« Comment, monsieur, lorsque Rosie disait devant vous que sa maîtresse avait envie de cette cage et de cet oiseau, vous ne pouviez pas l’acheter, quand cela aurait dû vous coûter dix louis! J'eusse plutôt étranglé ce nègre que de le laisser échapper cette occasion de faire un cadeau à cette jeune personne.

— Et depuis quand, butor, t’imagines-tu qu’une demoiselle comme la fille de M. Sanson reçoit les cadeaux d’un étranger? fit Ernest avec indignation, »

Mais le coup ne porta pas; Jean leva les épaules et prit un air d’importance superbe.

« Est-ce que vous croyez, fit-il en ricanant, que je veux que vous vous en alliez avec votre cage à la main porter ça à mademoiselle Clara, comme les bergers des dessus de porte de la salle à manger au Havre?... Non, monsieur, non... on fait ces choses-là gentiment, galamment ; on a un domestique adroit qui attache la cage à la fenêtre de la demoiselle, pendant qu’elle dort, et le lendemain, quand elle ouvre la fenêtre, elle s’écrie avec joie : Ah! mon Dieu! qui m’a donné ça? que c’est gentil! » Elle en parle à tout le monde; elle croit d’abord que c’est l’Anglais, parce qu’elle a une idée sur l’Anglais; mais bast! pas d’Anglais; il faut bien qu’il dise que ce n’est pas lui; alors qui est-ce?... Qui c'est? c’est le Frrrançais,.. et alors enfoncé l’Anglais... enfoncé!... Au lieu de ça, il va revenir dans une heure, avec un charmant poney qu’il avait laissé à la Basse-Terre pour qu’il se refit de la traversée, où il avait été malade. »

Cette théorie amoureuse de Jean avait amusé Ernest, tout en le contrariant : mais cette dernière circonstance le frappa, et lui fit oublier la mercuriale qu’il préparait :

« Est-ce pour cela qu’il est sorti avec M. Sanson?

— Hé donc! » fit Jean d’un air triomphant.

L’idée que M. Sanson fût de moitié dans les soins et les

LE BANANIER. Si

prévenances qne M. Welmoth pouvait avoir pour sa fille rendit Clémenceau plus soucieux, et il reprit en se parlant h lui-même :

« Ce n’est pas possible.

— C’est si possible que les voilà, dit Jean en regardant à travers la jalousie, et le poney aussi. »

Malgré lui, Ernest regarda, et vit, à quelque distance, M. Sanson et M. Welmoth à cheval, revenant ensemble et suivis par un esclave qui tenait le poney à la main.

Si Jean avait regardé autre chose que la bête, dans l’intention de lui trouver un défaut, il eût pu voir le mouvement de dépit qui échappa à Ernest, et il en eût tiré bon augure; mais il ne reçut que le contre-coup de ce mouvement, qui tomba sur lui dans ces paroles :

« Ecoutez, maître Jean, je veux bien croire que le soleil de ce pays-ci vous a porté à la tête et vous a rendu un peu plus bête que de coutume; mais je vous préviens d’une chose, c’est que si vous mêlez encore mon nom à vos rapports avec les gens de la maison, que si vous y mêlez celui de M. Sanson ou de sa fille, je vous chasse. »

Jean regarda son maître d’un air chagrin, et répondit doucement :

« En ce cas, monsieur, je ferai mon paquet demain. Je puis bien ne pas parier de vous, pmis je ne peux pas en entendre rire sans répondre.

— Et qui est-ce qui se permet d’en rire ? fit Clémenceau pâle de colère.

— Et mais, ceux qui me disent : <« Pauvre maître, pauvre domestique. »

Clémenceau se sentit aussi humilié qu’irrité de cette découverte; mais il ne pouvait se commettre dans des propos partis de si bas, et il se contenta de dire à Jean, avec une apparence mal jouée de sang-froid :

— Eh bien! maître Jean, vous pouvez entrer au service de M. Welmoth ; vous n’aurez pas à entendre ces comparaisons humiliantes.

— Moi, monsieur, s’écria Jean avec une indiguation triste, au service d’un Anglais! non, non, monsieur, j’ai encore quelques écus clans le gousset de mon pantalon, assez pour attendre à la ville un navire qui me ramène en France, et

pour payer le passage. J’ai ôté matelot et je n’ai pas oublié l’état ; en tons cas. j’ai des bras et il y a partout de l’ouvrage, et quand il n’y en aurait pas, j’aimerais mieux mendier et tendre la main à un nègre que de servir un Anglais. Mais n’ayez pas peur, je ne tendrai la main à personne ; je suis Normand, je ne suis pas fait pour laisser dire dans ce pays que les Normands sont des mendiants. »

Là-dessus, Jean donna un coup de brosse convulsif au chapeau de son inaitre, et se dirigea vers la porte la tôle baissée et la larme à l’œil.

« Eh bien ! Jean, lui dit Ernest, où vas-tu ? »

Jean releva la tôtc, regarda son maître qui lui tendit la main en lui disant :

« J’ai eu tort, Jean. »

Jean se rapprocha, prit la main de son maître et lui dit en essuyant quelques larmes et d’une voix entrecoupée :

« Pour ce mot-là, voyez-vous, monsieur... vous pouvez me dire tout... donnez-moi toutes sortes de coups de pied... appelez-moi butor... c’est dit maintenant... je mourrai là, voyez-vous... Nous sommes Normands tous deux... et c'est... En voilà assez .. je vous demande pardon... je ferai tout ce qu’il vous plaira. »

Après ce qui venait de se passer, Ernest ne voulait pas recommencer ses remontrances sévères, et il se contenta de dire à Jean :

« Fais attention à cette Rosie, ce sont de mauvaises créatures que ces mulâtresses.

— Je ne dis pas non! lit Jean, et nos filles de Caudebec ne sont que de la Saint-Jean pour attiser deux galants à la fois; mais c’est pas encore de force contre Jean Plonget. 11 n’y a que l'œil! Ah! cré mâtin! quand elle vous regarde de côt avec un certain tour de tournure... Ah! cré... cré... cré... faut bien se tenir pour ne pas lui dire : « Embrasse-moi, que je t’épouse. »

Ernest, rapatrié avec son domestique et beaucoup plus à l’aise, se laissa alors aller à le questionner.

— - Qu’est-ce que c’est que ce M. Owen?

— Eh bien! c’est legéreur, comme ils disent.

— Je le sais, mais qu’en dit-on? »

Jean parut embarrassé, et finit par répoudre :

* Parlez-lui, il doit avoir quelque chose à vous dire.

— A moi?

— Oui, à vous. »

Ernest se rappela la manière dont M. Owen l’avait abordé

le matin, et dit à Jean

« Vas tu commencer tes mystères?

— Tenez, monsieur, lui dit Jean, je ne peux pas me parjurer... j’ai promis, c’est bien... mais parlez à M. Owen, vous verrez. »

Après ces paroles, Jean quitta prudemment la chambre de son maitre, jugeant que sa querelle pourrait bien recommencer.

Lorsque Clémenceau descendit, Clara était dans le ravissement de son nouveau cheval ; elle amenait tout le monde à la porte de la maison pour l’admirer; et avec une familiarité enfantine, elle tourmentait surtout madame de Cambasse pour lui arracher une félicitation enthousiaste; mais celle-ci se contentait de lui répondre assez froidement :

« 11 est joli! mais je ne m'y fierais pas, il a l’air vicieux. »

Clémenceau arrivait juste à ce moment ; et Clara, contrariée, se tourna vers lui comme si elle l’eût connu depuis longtemps, elle lui dit avec la franchise la plus ingénue :

“ Ah! monsieur Clémenceau, venez donc ici; n’est-ce pas que mon cheval est charmant et qu’il n’a pas l’air vicieux, comme dit madame de Cambasse? »

Clémenceau, forcé de donner son opinion sur un présent de son rival, ne voulut pas avoir l'air d’y mettre de l’envie, et répondit comme le voulait Clara, en trouvant le poney délicieux.

Madame de Cambasse le regarda de cet œil étincelant qui frappait pour ainsi dire au visage ceux sur qui elle le jetait; puis elle se détourna sans répondre à M. Welmoth qui lui avait dit :

* Vous prenez pour un vice ce qui n’est qu’ardeur et force. »

Clémenceau fut plus assuré que jamais qu’il devait exister un secret entre Edouard et madame de Cambsse, et il résolut de profiter de la première occasion pour se rapprocher de celle-ci.

Mais il se passait un singulier manège entre ces divers per-

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