PERSONNAGES
Là demeuraient bien des personnes dont on s’est occupé dans ce livre ; d’Aspert, Lussay, Henriette; et, plus tard, cet être douteux qui n’a encore paru que par son nom dans nos récits, le prisonnier russe, le commandant Dumont. Cependant, quoiqu’il n'y eût qu’une année de passée depuis qu’ils demeuraient au Tremblay, ce n’était déjà plus, du moins pour les premiers, les caractères que nous avons connus, ou plutôt le manque de caractère qui les confondait autrefois dans tout ce monde de Paris, dans tout ce peuple de l’empire, sur lequel le grand homme avait déteint un peu de sa grandeur, de son éclat, de ses larges pensées.
Quand une direction vigoureuse est imprimée à un siècle, quand une volonté forte le dirige, il se revêt d’une couleur uniforme, d’une habitude générale sous laquelle disparaissent les individualités qui n’ont pas assez de puissance pour y résister. Voyez le siècle de Louis XIV : tous ses généraux, tous ses courtisans, ses hommes de lettres même, ont une tournure, une physionomie de famille qui les fait ressembler tous au maître; il faut descendre aux nuances pour les distinguer. Remontez au siècle du sardanapale Henri III, et voyez, sous ses libidineuses faiblesses, que de caractères originaux se dessinent, que d’individualités pour l’histoire et le drame ! Suivez et remarquez comme plus tard la partie forte du règne de Henri IV efface les saillantes figures de la Ligue ; puis observez comme elles renaissent sous Louis XIII, prince faible que les courtisans et un ministre se disputent ; comme elles fourmillent sous la Fronde; comme elles disparaissent enfin sous le grand roi.
Le grand empereur fit de même que le grand roi; il absorba, dans le cours impétueux de son règne, les restes déjà dégradés de. la Révolution; et, à part lui, il n’y eut plus de grandes figures que celles qui lui ressemblaient le plus, soit parle courage, soit par la hardiesse de leurs fortunes. Ainsi, la plupart des généraux de l'empire marchant au son du tambouf, qui réglait le pas à la France, eurent presque tous un caractère uniforme de courage, de dévoùment militaire qui suivit le drapeau tant que le drapeau fut debout. Mais, dès qu’il fut tombé, il y eut une déroute complète ; ce ne furent plus les hommes d'autrefois. Ce graud sentiment d’être les vainqueurs de l’Europe, qui les revêtait d’une force étrangère, s’en alla avec le chef, et chacun redevint soi, et soi tout seul. Aussi souvenez-vous comme ceux dont la fortune valait mieux qu’ils ne valaient, s’estimèrent peu et se vendirent pour peu de chose ; comme tous, grandis à l’improviste sur le sol de la France, se laissèrent disperser au 'cri de rompez vos rangs, prononcé par la Restauration ; vrais soldats obéissants, sans qu’il leur vint à l’idée, qu’avec leur armée de la Loire, leur vieille armée de cent mille hommes, ils pussent résister et capituler ; tandis que trois nobles Vendéens avaient commencé la révolte avec cent cinquante paysans. Quelques-uns survécurent à cette universelle dispa-
rition, â toutes ces existences rentrées dansl’ombre depuis que le flambeau qui les éclairait s’était éteint : ce furent ceux à qui la tribune ou la proscription fournirent encore un champ pour la lutte et l’activité. Presque tous les autres, réduits à eux-mémes, s'en allèrent vivre ou mourir dans l’obscurité: mourir ou vivre sans différence. Cet excitant surnaturel qui les avait soutenus vingt ans, épuisé sans retour, ils s’atFaissêrent daus les regrets hargneux, dans les occupations mercantiles, dans la paresse, daus l’ennui, dans le Constitutionnel; ils sentirent leurs blessures et leurs rhumatismes : ils étaient finis.
D’Aspert fut un de ces hommes. A le voir général de la République, chargé de vouloir et de commander sous la responsabilité de sa tête, il semblait un de ces esprits puissants qui agissaient sur l’Europe. Sous l'Empire, réduit à comprendre le génie et à obéir à des ordres sublimes, il fut une de ces intelligences au corps de fer que le hasard paraissait avoir créées pour Napoléon: mais, sous la Restauration, il redevint Jean d’Aspeit; il serra ses épaulettes, pendit son épée au chevet de son lit et se fit maître de forges. Il avait acheté la forge du Tremblay, et y avait amené Henriette qu’il avait épousée à Paris. 11 avait gardé cette susceptibilité d’enfance qui lui faisait détester la supériorité nobiliaire, et ce courage de soldat qui n’eût peut-être pas bravé l’aspect d’un échafaud, mais qui, une épée ou un fusil à la main, ne comptait plus la mort que comme uii ennemi vulgaire, cent fois rencontré et cent fois vaincu. La goutte était venue avec la nonactivité, et il passait souvent des mois entiers dans son fauteuil. 11 n’était ni revêche ni grondeur, mais il était triste et ennuyé. Une chose le désespérait aussi, c’était la malveillante et haineuse calomnie qui l’avait accueilli à son retour. Pour ceux de son temps, qui, étant nés pauvres, n’étaient pas devenus riches, c’était un fripon; pour ceux qui n’étaient arrivés qu’à être greffiers ou notaires, c’était un sot ou un ignorant parvenu par l’intrigue. 11 y eu a qui disaient qu’il ne savait pas lire, particulièrement deux propriétaires de mérinos, qui étaient abonnés au Mercure. Ce peuple, loin de tirer vanité de ce frère devenu comte de l’empire, ne l’appelait de ce titre qu’avec dérision. Les paysans, les ouvriers seuls, dont beaucoup avaient été soldats, l’adoraient et
lui savaient gré de sa bienfaisance que les avares propriétaires du canton traitaient d'impudente ostentation. La familiarité avec laquelle il les avait accueillis avait été traduite en air d'impertinente protection, et ils préféraient aller se faire toiser d’un regard hautain par la duchesse d’Avarenne, quand elle venait à son chàte.au de l’Etang, plutôt que de se voir tendre la main au Tremblay. Aussi d’Aspert ne voyait-il personne, si ce n’est M. Bizot et sa femme qui, à moitié ruinés en 1814 et 1815 par la baisse de la rente, avaient été obligés de se retirer en province, et qui avaient choisi celle où ils devaient rencontrer des connaissances; ils habitaient à une lieue à peu près dans un bourg où il y avait un notaire. L’enfant magnétique était mort; on disait que Bizot s’en était réjoui.
Lussay demeurait avec son gendre, mais il n’était guère pour lui une société; préoccupé d une pensée dont il ne faisait part à personne, il vivait solitaire dans ce qui lui restait de famille. Silencieux, déjà vieillard, mais sec, pâle, nerveux, actif, sa manie de magnétisme ne l’avait pas quitté, et, comme d’Aspert haïssait jusqu’au nom de cette prétendue science, il ne lui en parlait jamais; le docteur baron allait donc dans les chaumières, magnétisant, étudiant, expérimentant, sans que d’Aspert voulût connaître la cause de ses absences perpétuelles. Aussi faut-il le dire, le général en était réduit à souhaiter Bizot, Bizot qui écoutait, qui croyait, qui était libéral, qui jouait le piquet et le trictrac avec assez de talent et de passion pour que la partie fût dramatique.
La solitude a cet elfet que, lorsque les sentiments fervents de la jeunesse ou les énergiques luttes du monde sont passées, elle attache avec fureur aux puérilités qui restent à la vie. Si la profusion d’intérêts qui vit dans Paris n’affranchit pas les gens usés de ces goûts passionnés pour les petites choses, combieu cette tendance doit être bien plus entraînante en province, combien plus dans la retraite d’une maison de campagne ! Hélas! j’ai connu dans un coin de village un homme qui avait été chef de la police sous Fouché, sous Rovigo, et qui n’avait le soir à nous compter que les quinolas forcés, la veille, chez curé ouïe percepteur. Nous avions un colonel qui avait été en Egypte et en Russie, et qui n’avait souvenir que d’une partie de trictrac à écrire
gagnée bredouille, et oit il avait pris quarante-huit trous sur un jan de retour. Pour d’autres c’est la citasse, pour d’autres c’est la pèche; j’en ai vu qui élevaient des serins. 0 misères!
Mais si la solitude a cet effet sur les âmes vieillies et les sens amortis, elle exalte aussi à un point extraordinaire ceux à qui il reste quelque chose à dépenser dans le cœur et l’esprit; ceux surtout qui sont riches d’une jeunesse non encore éprouvée. Ainsi étaient Henriette et Charles Dumont.
Henriette, prise daus le monde, innocente de cœur avec une honte au front, sans avoir aimé, sans avoir brûlé ni de son àme ni de ses sens, avait vingt-trois ans. Ou était en 1818 . Elle était arrivée dans la solitude du Tremblay avec une vie entière à passer, à commencer même. Le soin de son enfant, la reconnaissance qu’elle avait pour d’Aspert l’avaient d'abord occupée et lui avaient suffi. La nouveauté des travaux du général qu’elle accompagnait souvent dans les ateliers, l’avait intéressée quelque temps; mais, lorsque le général devint goutteux et sédentaire, toutes ses journées passées à côté de lui, l’œil sur une tapisserie, avec la pensée inoccupée, lui parurent longues à subir. Les mille choses qu’elle tentait pour les remplir dénotaient combien le temps lui pesait. Jusqu’au commencement de cette année 1818, Dumont, jaloux de continuer une carrière si brillamment commencée, était demeuré à Paris ii solliciter de l’emploi. Il n'était arrivé dans la capitale qu’après le départ de d’Aspert et de sa femme, de façon qu’il leur était à peu près inconnu. Cependant le général, se sentant incapable de continuer la surveillance de son exploitation, dit un jour à Henriette :
— J'ai, depuis quelques jours, un projet que je désire mettre à exécution, et sur lequel je veux te consulter. J’ai besoin de quelqu’un qui me remplace : Charles use à Paris sa jeunesse à se présenter dans des antichambres : je veux le faiÆ venir. Qu’il soit ou qu’il ne soit pas mon fils, je l’aime comme s’il l’était; il partagera mon affection avec le tien, je lui donnerai la moitié de ma fortune et garderai l’autre à ton enfant ; et, lorsqu’il sera ici, je chercherai à éclaircir un mystère qui me tourmente.
Le général parla ainsi; mais il y avait bien plus d’habitude de phrases toutes faites que de vrai besoin d’une affection et de désirs de s’éclairer, daus ce discours. Un homme lui était
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nécessaire, il préférait son (ils adoptif, voilà tout ; il y avait sur la naissance de ce jeune homme un doute qui l’avait torturé; il n’y pouvait paraître indifférent, et il en parlait, voila tout encore. Mais ce n'était plus cette anxiété douloureuse d'autrefois, cette épouvante d’avoir compromis le sort • de son fils ou d’un étranger. La goutte avait pris beaucoup de place dans la sensibilité du général; le piquet et le trictrac avaient nui à l'intérét de son enfant. Cependant Henriette accepta avec joie. Elle parla avec chaleur du besoin de découvrir la véritable existence de Charles. Elle laissa voir qu’elle désirait qu’il fût le fils de d’Aspert. C’est que, peutêtre, sans s’en rendre compte, elle s’apercevait du désintérêt de son mari aux choses du cœur;^’est qu’elle avait deviné qu’ils n’étaient plus au même point que le jour où elle s'était donnée à lui; qu’arrivé à considérer sans émotion la situation extraordinaire où il était vis-à-vis de Charles, il pourrait bien regarder avec déplaisir celle où il était vis-à-vis d’elle.
En effet, quelquefois le général, quand il pensait, et cela ne lui arrivait pas souvent, se dépitait de sa singulière position, entre un jeune homme qui, peut-être, était son fi s, et un enfant dont le père était inconnu. 11 se rappelait la promesse de Lussay, et, voyant que Lussay laissait dormir aussi son ressentiment de père, il se disait qu’il avait tort de s’occuper de choses qui ne pouvaient être que du chagrin; alors il désirait Bizot, l’envoyait chercher, et retrouvait dans un piquet de six rois le calme qui l’avait un moment abandonné.
Cependant Charles fut mandé ; il annonça son arrivée pour un temps éloigné, et on l’attendit patiemment sans trop d'inquiétude et sans nul empressement. Madame Bizot seule s’informa s’il était aimable, s’il était beau, s’il pinçait de la guitare. A toutes ces questions, personne ne pouvait répondre. D’Aspert disait qu’il était brave, et Henriette, qui avait lu les lettres qu'il écrivait à son mari, assurait qu’il semblait fort instruit. Lussay,. qui l'avait vu quelquefois lorsqu’il quitta l’école et partit pour l’armée, se rappela que c’était une sorte d’Horcule, sur lequel le magnétisme serait probablement impuissant. Tandis qu’on l’attendait, le malaise du général augmentait; il en fut réduit à ne plus quitter son fauteuil, et ses affaires souffrirent de cette maladie. Il se fâcha presque contre Charles ; U le trouva ingrat et lui écrivit une lettre qui
eut paru dure quelques années auparavant , et dans laquelle il lui disait de faire un choix, d’accepter ou de refuser nettement ses propositions, presque avec le ton dont on se sert vis-à-vis d’un commis. La lettre partit, et le lendemain, • l’humeur de d’Aspert s’aigrissant avec la goutte, il accepta presque les propositions d’un régisseur, assurant que Charles était un Parisien qui refuserait. Ce ne fut que sur les représentations d’Henriette qu’il attendit le temps nécessaire pour laisser arriver une réponse. Mais il n’en fit pas moins préparer le logement du régisseur, en grondant contre les jeunes gens, en se souciant à peine de l’intérêt qu’il avait pris à celui-ci.
Un soir, c’était déjà dans le mois de septembre, le vent des équinoxes soufflait avec violence, et s’engouffrait dans la vallée du Tremblay; il était dix heures. Bizot et sa femme étaient à la forge; la soirée avait fini de bonne heure, car on avait causé au lieu de jouer; chacun s’était retiré dans sa chambre; le général, très-souffrant et privé du sommeil depuis quelques jours, avait pris, d’après le conseil de Lussav, un grain d’opium pour se faire dormir. L’opium a une telle réputation de faire dormir, que d’Aspert l’avait accepté, quoiqu’il lui eût été conseillé par Lussay. Celui-ci avait regagné aussi son appartement où il reposait de fa'igue, car toute la journée il avait couru les cabanes et les villages environnants. M. et madame Bizot dormaient côte à côte d’ennui l’un de l’autre. Une seule lumière veillait dans la maison, c’était dans la chambre d’Henriette. La conversation lui avait laissé de l’émotion. Cependant ce n’était rien qui, en apparence, dût exciter le souvenir d’une femme jeune et belle. Le délai pour la réponse de Charles était expiré le jour même, et le général avait annoncé avec humeur qu’il en finirait le lendemain avec le régisseur. On avait aussi beaucoup parlé d’une sourde agitation qui se manifestait parmi les ouvriers et les charbonniers de la forêt. U parait qu’on avait lu le Constitutionnel , tout haut dans les cabarets; les orateurs, c’est-à-dire les liseurs, montés debout sur les tables. Lussay avait crû 1 à la révolution; d’Aspert, dont les affaires allaient plus mal tous les jours, dont les produits diminuaient sensiblement et qui n’arrivait jamais à confectionner à temps les fournitures qui étaient demandées ; d’Aspert avait dit
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qu’il n’v avait rien d’éfonnant à ce qu’on pensât à se révolter contre un gouvernement qui minait l’industrie; on s’était échauffé, on s’était dit des mots piquants. Lussay ava été jusqu’à faire entendre qu’il n’était pas étonnant que ceux qui ne devaient leur élévation qu’au mouvement désordonné de la révolution en accueillissent favorablement les moindres symptômes. Le général avait répliqué que chacun s’était élevé selon ses talents; Lussay avait haussé les épaules, et d’Aspert avait répliqué sèchement qu’il n’y avait eu de désappointés que ceux qui prenaient pour talents des rêveries absurdes; Lussay avait répondu : Absurdes pour ceux qui ne les comprenaient pas; d’Aspert avait dit aitiè:cment: Les résultats font foi de leur sublimité. Un regard d’Henriette les avait arrêtés tous deux. Pendant ce temps, Bizot s’était imperturbablement nettoyé les dents avec son curedent; madame Bizot avait bâillé, car elle n’avait pas parlé, et elle aimait à s’occuper. On s’était quitté, sinon fâchés, du moins désireux de se séparer.
Henriette, retirée chez elle, pensait à ce qui venait d’avoir lieu, elle ne pouvait donner à scs* réflexions un texte, bien formel ; elle n’analysait pas dans toute sa portée ce changement fâcheux de son mari; elle ne voyait pas dans ces petites contrariétés d’opinion un germe de désunion ; mais elle était inquiète, elle eût désiré un événement étranger à tous ces intérêts et qui eût absorbé l'attention des autres et la sienne propre, une de ces histoires qui s’ajoutent à la pluie et au beau temps pour des conversations qui ne peuvent être que surabondamment ennuyeuses ou dangereusement intéressantes. Tout cela, et peut-être aussi ce vent d’automne qui brasse le sang dans le cœur, l’avaient tellement agitée, qu’elle avait ouvert sa fenêtre pour demander du calme au froid de la nuit. Le vent éparpillait ses cheveux et chassait sur la surface du lac des feuilles qui traversaient l’air comme des êtres animés. Peu à peu la pensée d’Henriette s’était absorbée dans la contemplation ; elle regardait les nuages, et écoutait les plaintes du vent. Sa tête s’était appesantie; elle sentait le sommeil la gagner, et n’avait ni la force ni la volonté d’aller l’attendre dans son lit : il lui eût fallu quitter cette place, cette harmonie sauvage, ce spectacle. Tout à coup elle tressaille; il lui a semblé que le pas d’un cheval a
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résonné à quelques pas de la maison ; elle écoute et n’entend plus rien. Le vent tourbillonnait dans la vallée, et déjà la pluie, qu’elle n’avait pas sentie, tombait froide et tamisée sur sa tête. Elle veut se retirer, lorsqu’une haleine de vent forte et continue passe dans la direction du chemin de la forêt à la maison, et apporte une seconde fois ce bruit de pas, mais distinct, pressé, sonore sur la terre durcie par les scories dont on la couvre. C’est un voyageur : un voyageur à cette heure ne peut-être qu’un charbonnier qui regagne son chaume. Mais c’est le pas actif d’un cheval vigoureux, et non point celui des misérables animaux qui portent le charbon de la forêt. Peut-être est-ce un de ces hommes qui parcourent secrètement le pays pour l’insurger. Le vent passe ou roule dans une autre direction, le bruit se tait et la violence des mugissements de la forêt remplit l’air. Henriette se décide à rentrer, elle ferme sa fenêtre et les doubles volets qui la protègent. Elle va se coucher; elle détache sa robe; mais l’air qui s'engouffre dans le large tuyau de la cheminée lui apporte encore le bruit de ces pas, mais plus rapprochés ; on les dirait au sommet de la montée, et véritablement ils y sont, car ils se ralentissent comme ceux d’un cheval qu’on retient prudemment. 11 n’y a plus de doute que ce ne soit quelqu'un qui vienne à la forge. Elle est prête à rouvrir sa croisée pour voir qui ce peut-être; mais l’orage redouble et éclate; les arbres crient, on n’entend plus rien qu’un mugissement uniforme. C’est peut-être une illusion : que de fois le vent a apporté durant la nuit de pareils bruits partis de plus d’une lieue et qui semblaient résonner à quelques pas! Elle achève de se déshabiller et s’apprête à monter dans son lit, lorsqu’un cri terrible, suivi d’un bruit sourd, domine tous les retentissements de la tempête.
— Dieu! mon Dieu! c’est le voyageur qui a manqué le tournant.
Elle ouvre sa croisée ; la nuit est profonde, le bruit horrible, on n’entend plus rien, elle attend un nouveau cri, une plainte, mais rien ne perce l’ouragan. Elle cherche à se bien rappeler : c’était peut-être le craquement d’un arbre brisé et jeté dans le lac; de temps en temps le vent se tait et nulle voix ne prolite de ces moments de calme pour appeler. Elle referme sa croisée, elle se couche et s’endort.
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Elle dormait depuis une demi-heure, lorsque les aboiements terribles des chiens de garde l’éveillent en sursaut. Pour cette fois elle ne se trompe pas : le cheval piétine à la porte de la maison. Henriette se lève, rouvre sa fenêtre et demande timidement qui est là ; on ne répond pas. Elle tâche de découvrir la cause de ce silence et liait par reconnaître que le cheval est seul ; sans doute le cavalier est noyé. L’idée de lui porter secours ne lui est pas plutôt venue, qu’elle pense à la mettre à exécution. Elle passe une robe, chausse ses pantoufles, jette un manteau sur ses épaules et descend pour éveiller quelqu’un. Elle était dans la salle à manger dont nous avons parlé, lorsqu’elle entend une voix qui semble s’adresser au cheval qui est à la porte; elle ne doute pas que ce ne soit le voyageur ; elle défait de ses blanches mains les barres de fer qui défendent la porte à l’intérieur et l’ouvre aussitôt. Le vent, qui s'engouffre tout à coup dans la salle ouverte, éteint la lumière qu’elle portait, et Henriette se trouve dans l’obscurité en face d’un homme qui est appuyé sur son cheval. Henriette se sent presque peur; cependant elle dit aussitôt :
— Qui est là? que cherchez-vous?
L’étranger , au lieu de répondre à la question qu’on lui faisait , dit tout haut , mais avec une expression d’étonnement :
— C’est une femme !
— Oui! dit rapidement Henriette que cette réflexion effraie; mais il y a du monde de levé; je vais appeler.
— Non, dit cet homme en l’arrêtant par le bras, n’appelez pas, il vaut mieux que je parte, que je n’entre pas. Et, comme il disait cela tristement, à côté du froid de la main qui la tenait, Henriette sentit couler de larges gouttes tièdes. Elle tressaillit.
— Vous veniez ici? dit-elle. Qui êtes-vous? que vouliezvous?
L’inconnu ne répondit pas encore cette fois; il réfléchit et reprit :
— Mais peut-être me trompé-je. Est-ce bien ici la demeure du général d’Aspert?
— C’est ici, dit Henriette.
— C’est ici ! dit l’inconnu, qu’une fenêtre a été ouverte et fermée deux fois?
— C’était la mienne.
— Alors, adieu, je pars. Non, je n’entrerai pas ici... c’est une maison de malheur.
— Ah! s’écria Henriette que toute cette nuit avait troublée et que ce singulier entretien épouvantait, pourquoi maudissez-vous cette maison?
— Cette maison est maudite depuis longtemps, dit l’étranger, maudite, non pour ceux qui dorment sous son toit, mais pour celui qui voudrait y entrer malgré tant d’avertissements.
En disant ces mots il s’élança sur son cheval. Henriette, glacée d’une terreur indicible, fit un pas pour le suivre en lui disant :
— Qui êtes-vous? Monsieur! qui êtes- vous? au nom du ciel!
— Prenez garde, dit l’inconnu, ne me suivez pas, vous glisseriez dans mon sang et vous tomberiez.
11 partit au grand trot de son cheval. Henriette, . demeurée immobile à sa place, l’entendit s’éloigner; elle referma la porte, remonta chez elle à tâtons, et, après avoir allumé sa bougie à la lampe qui veillait chez elle, elle regarda ses mains; elles étaient couvertes de sang.