LA FORGE
Lorsque le ballet, ayant pour nom les Filets de Fulcain, fut représenté à l’Opéra, il y eut une salve d’admirations parlées, hurlées, écrites et imprimées pour la décoration qui représente la forge du fils boiteux de Jupiter, si divinement représenté par Mérante. Eh bien, parleurs, hurleurs, écriveurs et imprimeurs, méritaient d’être tous envoyés à Charenton, non pas pour y être mis à la disposition des fous, mais pour y voir la forge établie par MM. Wilson, Memby et compagnie.
Mon Dieu ! que ces colonnes d’airain qui reflétaient mal une teinte rouge, que ces caves toutes de métal où l’on allumait un pot à feu pour figurer un fourneau, et où l’on brûlait une lance à flanque violette pour représenter une barre de fer qu’on allait forger, étaient d’un pauvre et mesquin effet! C’était pourtant le cas de faire grand, de faire prodigieux, hors nature. L’atelier d’un Dieu ! il fallait qu’il valût au moins l’atelier d’un serrurier de campagne. Hélas! c’était et c’est encore au-dessous delà forge d’un maréchal-ferrant. Imaginer que c’était là que se fabriquait la foudre, et de trouver des gens pour le croire, c’est bien digne du public que vous savez. O belle et magnifique forge de Charenton ! vaste et sublime création de l’industrie! trop lourde pour le sol
français, et qui t’es abîmée dans la banqueroute, rien ne garde le souvenir de ton infernal aspect ; la peinture même n’a pas été tentée de te reproduire. Imaginez-vous une nuit bien noire, si des gens qui passent leurs nuits à la clarté des réverbères municipaux savent ce que c’est qu’une nuit noire dans la campagne, lorsque tout n’a qu’une couleur, arbres et maison, verdure et fleurs éclatantes ; lorsque la vue n’a plus de mesure et que l’arbrisseau qui est à deux pas vous semble un immense chêne lointain, tandis que la tour qui domine le coteau paraît un tronc dépouillé qui borde la route: pendant une nuit pareille, si vous étiez allés visiter cette forge de Charenton, il vous eût semblé à quelque distance voir brûler cent flambeaux énormes et rugissants. Vous auriez vu ces quatorze pompes à feu avec leurs cheminées de cent coudées, dont la flamme sortait avec un souffle furieux, et lançait au ciel des colonnes d’une fumée sombre que le vent étendait comme un rideau noir sur la campagne ; puis ses soixante fourneaux avec leurs gueules de feu par le bas, et leur plumet de feu au sommet de leurs cheminées de brique, tout ce feu rugissant autour de vous et s’éclairant d’étoiles d’un blanc qui dévorait le regard à l’endroit où le soufflet jetait à la flamme son air humide à dévorer. Puis partout le fer, fondu ici, martelé là, mais partout rouge et flamboyant versé comme une lave dans les moules immenses où il devenait le toit d’une maison, ou la carcasse d’un bateau, ou livré aux rainures inégales du laminoir qui, prenant un bloc de fer enflammé, en faisait d’abord un rouleau de six pieds, gros comme un homme, puis un tronc d’arbre comme un peupüer écarri, puis une branche légère comme une colonne gothique, puis une énorme corde souple et qui sortait en serpentant de la terrible pression des cylindres, puis une barre déjà amincie à l’épaisseur du bras, puis une baguette, puis un ruban: toujours rouge, toujours enflammé du blanc jusqu’au cerise. Et, parmi toutes ces machines en travail, des hommes colosses remuant ces blocs de feu avec des tenailles de six pieds en jetant ces masses brûlantes, soit au laminoir, soit au marteau mécanique qui battait en mesure et sans discontinuer, et sous lequel ils les retournaient pour en faire des enclumes, des socs de charrue, des masses de fer ; tandis que d’autres, attachés ou suspendus aux leviers immen-
ses des machines, accompagnaient de vastes chaudières où bouillait le fer en fusion, pour le verser hardiment dans la gueule béante d’un moule: et tout cela sur un sol noir de scories, noir du charbon de terre que d’autres hommes lançaient incessamment dans la bouche affamée des fourneaux. Oui, vraiment, cela était beau! jamais aspect ne m’a tant surpris et épouvanté; car, dans cet ensemble terrible, il n’y avait pas une seule de ces machines qui n’eût consumé ou broyé en moins d’une seconde celui qui s’en fût trop approché. Mon Dieu ! que ces anciens qui inventaient la colonne corinthienne à la vue d’un palmier, la fable des géants à propos du mont Etna, et le masque de Jupiter sur la figure humaine, eussent fait une admirable chose de la forge de Charenton!
Mais il y a forge et forge, celle dont je vous dois la description ne ressemblait point du tout à celle-là.-
— Pourquoi donc décrire la forge de Charenton?
— Pour m’amuser.
— Mais cela ne nous amuse pas.
— Qu’est-ce que ça me fait ?
Au bord d’une route longée par un bois, on prenait à droite en venant du village de l'Etang, un chemin assez large pour le passage de deux charrettes, assez étroit pour que les arbres croisassent leurs branches au-dessus. A l’entrée de ce chemin était une misérable auberge, avec son paquet de houx pour enseigne. On suivait ce chemin, une lieue environ, sans rencontrer d’autre habitation que quelques pauvres cabanes de charbonniers, assises à côté de leurs fosses fumantes, avec une vue bornée, par l’épaisseur de la forêt, à une circonférence de quelques toises. Tout à coup, au détour du chemin on apercevait un plus vaste horizon ; c’était une vallée en entonnoir, dont le fond elliptique était occupé par un lac magnifique. De tous les bords du lac, la forêt s’élevait en amphithéâtre excepté au pied du chemin où le lac, maintenu par une étroite chaussée, s’enfuyait ensuite dans un ravin, en s’élançant par douze gorges ou chutes d’eau de douze roues immenses qui faisaient mouvoir les machines des ateliers élevés sur pilotis en avant de la chaussée. Au bout de la chaussée, une maison au toit perpendiculaire, avec la tourelle angulaire où tourne l’escalier qui semble avoir été ou-
blié dans le plan régulier du bâtiment. A quelque distance, dans trois ou quatre clairières ménagées sur le flanc des coteaux, des sortes de petits forts en briques: ce sont les hautsfourneaux de la forge.
Parmi tout cela des charrettes chargées de bois, de minerai, de fonte; des femmes, des enfants, quelques chiens de garde, tout un moude enfin, mais un monde à part, renfermé dans cet étroit espace, qui compte les jours où il franchit les bois qui l'isolent, et plus encore ceux où un étranger pénètre jusqu’à lui.
11 faut descendre d’abord le chemin chargé de scories qui semble tomber à pied an s le lac et qui ne se détourne qu’à quelques pieds de la chaussée, sans qu’un garde-fou ou une haie protègent l’imprudente voiture qui ne suivrait pas habilement ce tournant. Ensuite on prend la chaussée que l’on sent frémir sous la roue et sous l’effort des eaux qui se précipitent par leurs douze percées, et l’on arrive sur l’autre rive du lac. A droite et du côté des ateliers, un amas de chaumières : c’est la demeure des forgerons; à gauche, sans grille, sans cour, sans parterre , sans gazon qui la précède, la maison à la tourelle, c’est le logis du propriétaire ; c’est la maison du général d’Aspert.
En entrant, vous trouvez une vaste salle, il n’y a pas d’antichambre, c’est la salle à manger : elle est pavée de dalles grises ; une large table de chêne luisante en occupe incessamment le milieu; tout autour des chaises de jonc à claire-voie, avec des coussins au siège et au dos attachés par des rubans de 111; aux murs deux baromètres, une pendule dans sa gaine, quelques cartes de géographie, l’Europe presque entière publiée sous l’empire avec la dénomination naïve et sublime de théâtre de la guerre , les gravures des tableaux de Greuze, l’enfant de Prudhon, la première lithographie de Chariot, deux grenadiers défendant leur drapeau; dans l’angle, un tour qui communique à la cuisine; aux deux côtés d’une porte qui ouvre sur le jardin, en face de la porte d’entrée, deux bulîets larges et saillants jusqu'à hauteur d’appui, puis, plus étroits et montant jusqu'au plafond. Ça et là des servantes avec leurs vases profonds en fer-blanc pour recevoir des bouteilles, et enfin une immense cheminée où l’on entre debout, au manteau de chêne sculpté,
I,K MAC. NKTlSEUlt.
avec ses deux bancs latéraux, et, au-dessus, la double crémaillère de chêne, où reposent quatre ou cinq fusils de chasse, une carabine et une espingole. Si vous traversez la pièce dans sa largeur, vous arrivez, par une porte semblable à celle par laquelle vous êtes entré, dans ce qui s’appelle le jardin ; si vous prenez à droite, c’est le salon que vous trouvez. La cheminée immense s’y voit encore, mais plus coquette et plus riche en sculptures; tout autour des lambris peints en gris avec leurs plinthes épaisses, leurs cimaises saillantes, distribués en panneaux ou cadres aux angles arrondis et tournés en fleurs sculptées, line tapisserie splendide tend tout l’appartement : ce sont les tableaux de l’histoire d’Alexandre. On en parle comme d’un présent de Louis XV à l’ancien propriétaire de cette forge, pour l’admirable exécution de la ferrure des écluses du canal du Languedoc; le meuble, voilé d’ordinaire de chemises d’un basin à côtes, vient de la même source: on le cite dans le pays : il y a fait connaître le nom des Gobelins. Au milieu du salon, une table carrée avec un tapis à dents et à franges, deux consoles incrustées de cuivres superbes, avec des marbres jaunes sur leurs pieds de satyres ; deux vastes fauteuils, dilférents du meuble, en velours vert avec des crépines d’or, leur petit traversin qui soutient les reins et leurs oreillettes avancées pour la tête; un guéridon d’ébène, des tables à jeu noires et cuivrées; un trictrac d’écaille incrustée tout autour et au dedans de bois de rose, d’ivoire et de nacre ; sur la cheminée une pendule aux colonnes torses avec des magots dorés, des chandeliers dont la tige contournée s’étale en douze ou quinze tulipes qui reçoivent les bougies; des glaces dont les joints sont dissimulés sous des guirlandes de fleurs. Un plafond peint à l’huile, où l’amour se promène avec des colombes, et duquel pend un lustre avec ses ornements dorés et ses aiguilles en cristal de roche. Puis, enfin, au milieu de tout cet ameublement somptueux quelques raquettes, des volants, des cerceaux, un métier à tapisserie, et dans un coin un petit bonheur du jour qui, à son départ de Paris, devait être le seul meuble sociable de la maison, et qui, parmi ces riches et grands restes du luxe de nos pères, se montre honteux et mesquin, comme serait un couplet de vaudeville dans une tragédie de Pierre Corneille.
le Magnétiseur.
Encore une pièce, et tout est fini ; derrière ce salon, en entrant par une porte basse couverte d’une portière, un boudoir, mais un boudoir de l’époque. Le divan aux larges coussins, une tenture de mousseline brodée sur un fond bleu Marie-Louise, une psyché, une console romaine, une toilette à çolonnes, un piano d’Erard, des chaises en gondole, un tapis d’Aubusson, et des glaces partout où on avait pu en mettre avec leurs cadres dorés. Voilà tout ce qui est nécessaire aux détails de notre histoire. Le reste de la maison ava^t aussi son luxe différent de celui d’aujourd’hui, mais nous n’y conduirons pas nos lecteurs. Une demi-douzaine de chambres à coucher à chaque étage. Le jardin, à proprement dire, n’était qu’un parterre d’un demi-arpent. On n’y avait pas fait un bois pour l’ombrage; la forêt était là ; il n’y avait pas non plus de bassin avec des poissons rouges ; on se contentait du lac. À dix pas, sur le côté, était un autre corps de logis ; là se trouvaient les bureaux de la forge et quelques logements convenables. Ensuite commençaient les magasins, puis la forêt recommençait. Là se passa un drame.