UN NOUVEAU VENU
Quand le jour commença à se montrer , Henriette, que l’émotion avait brisée, se laissa aller au sommeil; elle dormit assez tard. Enfin, un bruit extraordinaire dans la maison l’éveilla, et, parmi les voix qui parlaient bruyamment, elle reconnut celle de son mari qui l’appelait avec une sorte
LE MAGNETISEUR,
d’impatience joyeuse. Elle se leva sur son séant, et, rappelant ses idées encore engourdies, elle se demanda si ce qui lui semblait s’étre passé durant cette nuit était un rêve ou une réalité; elle regarda ses mains, elles étaient blanches et pures; elle courut à la cuvette où il lui semblait qu’elle les avait lavées : il n’y avait rien. Elle crut se rappeler que, dans son ett'roi de ce sang, elle avait jeté par la fenêtre l’eau dont elle s’était servie; elle y regarda, elle regarda aussi à la place où elle croyait avoir eu cet entretien ; mais elle remarqua que, par une habitude assez commune dans les forges, mais inusitée au Tremblay, on avait affermi le terrain détrempé par la pluie en y répandant de la cendre de charbon. Elle allait peut-être se livrer à une plus minutieuse recherche de ses souvenirs, lorsqu’on l’appela de nouveau. Elle descendit, bien persuadée qu’un rêve affreux l’avait poursuivie. En entrant dans la salle à manger, son mari lui cria :
— Henriette ! Henriette ! c’est Charles Dumont... enfin c'est
lui ! .
Charles Dumont avait trente ans; toute sa personne avait quelque chose de posé qui n’était ni calme ni froid ; cet air n’était pas une nature, c’était un parti pris de ne rien laisser arriver au visage des mouvements du cœur; rien n’attestait dans la souplesse de sa taille la force athlétique dont Lussay avait parlé; son visage n’avait de remarquable que la beauté de ses yeux et l’éclat de ses dents. 11 s’inclina devant Henriette ; elle lui rendit cérémonieusement son salut.
— Eh bien ! dit d’Aspert, est-ce ainsi que vous faites connaissance? tu reçois Charles comme s’il était étranger, loi qui m’as tant pressé de le faire venir!
— Ah ! dit Charles, madame a daigné souhaiter ma venue ?
— Elle devait être un plaisir et un avantage pour mon mari; à ce titre je devais la désirer.
— C’est bon! c’est bou ! dit d’Aspert, vous vous ferez tous ces compliments une autre fois. Quand tu es arrivée, il nous racontait comment il était parvenu jusqu’ici : il a voyagé toute la nuit à travers la forêt; il s’est égaré, et, lorsqu’il a enfin trouvé la forge, il était mouillé comme s’il était tombé dans le lac.
Henriette tressaillit et regarda Charles Dumont ; elle ne
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trouva rien de particulier sur son visage, quoiqu’il l’observât en ce moment.
— Et comment a-t-on logé monsieur? dit Henriette.
— Lorsque je suis arrivé, madame, tout le monde dormait ici ; j’ai trouvé un ouvrier éveillé ; il m’a demandé si je n’étais pas le régisseur qu’on attendait -, je lui ai dit que c’était moi ; il a appelé un domestique quim’a conduit dans un corps de logis où j’ai trouvé un appartement préparé.
— Ce n’était pas pour vous ! dit Henriette, il n’est pas convenable ; il y en a dans la maison.
— Dans la maison ! dit Charles avec une légère altération dans la voix ; non, c’est inutile, je me trouve très- bien où je suis, mieux que je n’ai jamais été; d’ailleurs, pour la surveillance des ouvriers, cela me sera plus commode pour entrer et sortir à toute heure, surtout lorsqu’ils travailleront la nuit.
— Comme tu voudras, dit le général, car l’établissement a besoin de surveillance ; tout va de travers; on perd la moitié des journées.
— J’ai cru le voir, dit Charles, aussi j'ai donné déjà quelques ordres.
, . Ah ! s’il n’avait pas fait un temps si affreux, dit d’Aspert, j’aurais essayé de sortir pour te montrer moi -même mes ateliers ; mais, dans ce maudit pays, dès qu’il a plu un quartd’heure, on enfonce dans la terre jusqu’à la cheville.
— Pas du moins devant la maison, dit Charles; j’ai tâché de la rendre abordable; j’y ai fait répandre quelques tombereaux de cendres et de scories. *
— C’est vous, dit vivement Henriette, qui avez fait couvrir la terre de ces cendres ?
— C’est bien noir, n’est -ce pas, madame? répondit . Charles, comme s’il disait quelque vérité solennelle; mais
cela vaut mieux que Il s’arrêta, regarda Henriette... elle
le dévorait des yeux. — Gela vaut mieux que de la boue.
Henriette crut un moment que cette phrase allait linir par ces mots : Vaut mieux que du sang.
— Beaucoup mieux, dit madame Bizot, qui, n’ayant pas pris part à la conversation depuis deux minutes, croyait avoir sulïisammcnt fait preuve de discrétion et laissé assez de place aux épanchements de famille. Puis elle ajouta :
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Profitons -en pour faire un tour de promenade, avant le déjeuner.
— Oh! dit d’Aspert, madame Bizot, madame Bizot, ne nous enlevez pas Charles si tôt... plus tard, plus tard, vous en ferez ce que vous voudrez ; et il se laissa aller à rire. Bizot , le *mari de madame Bizot , rit en écho. — Voyons , reprit le général, Henriette, donne-moi ton bras; toi, Charles , aussi ; je vais tâcher de me traîner jusqu’à la porte.
On l’aida à se lever ; il remit à sa femme la canne qui lui servait à la fois d’appui et de signal; car c’était avec cette canne qu’il frappait violemment le parquet lorsqu’il voulait appeler ; et, appuyé sur les deux bras qu’il avait demandés, il sortit de la salle à manger. Arrivé devant la porte, il quitta le bras de Charles, et, soutenu seulement par sa femme, il montra de la main les divers ateliers qu’on voyait de toutes parts fumer autour de la maison. Charles l’écoutait et suivait attentivement ces désignations. D’Aspert, animé par sa description, avait quitté aussi le bras d’Henriette et s’était avancé de quelques pas, sans appui ni aidé ; et Henriette, profondément préoccupée, creusait avec le bout de la canne de son mari la place sur laquelle ils étaient. Charles, en écoutant d'Aspert, avait passé à côté d’elle; il lui arrêta la main et lui dit à voix basse :
— Pourquoi creuser ces cendres pour demander un secret à la terre’?
— C’était donc vous? dit Henriette en le regardant d’un air de surprise et presque d’épouvante.
—Pourquoi, dit Charles, demander son secret à un homme ? Homme et terre ne vous apprendraient peut-être qu’un secret de sang.
Henriette demeura stupéfaite ; Charles s’éloigna pour se replacer à côté de d’Aspert ; et madame Bizot, qui guettait l'instant favorable de faire les confidences, s’empara du bras d’Henriette en lui disant tout bas :
— 11 est vraiment fort bien. Quelque chose de distingué et de résolu, de jolis pieds, des mains enarmantes. 11 parait qu’il s’est blessé à la main droite, car elle est enveloppée dans une soie noire.
Par une idée soudaine, Henriette regarda son bras à l’endroit où Charles venait de la saisir : il y avait du sarig. Elle
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poussa un cri et laissa tomber la canne de son mari. 11 se retourna à ce cri; Henriette était pille et tremblante.
— Eh bien! qu’as-tu ? dit le général. Madame Bizot, Charles, secourez-la... elle est pâle à mourir... Vovoa, voyez, elle me quitte, elle emporte ma canne; je ne puis faire un pas pour aller à elle. Bizot, donnez-moi votre bras... Allorft, il n’y a que vous qui preniez soin de moi.
Que de paroles indifférentes qui n’arrivèrent que comme des sons à l’oreille de Lussay et des Bizot, et qui tombèrent brûlantes et acérées dans le cœur d’Henriette ! elles lui parurent avoir une signification fatale. Ce. mari, abandonné et laissé sans appui, tut comme un emblème vivant de l’aveuir. Elle en eut peur; elle voulut y résister et lui donner un démenti; elle ramassa la canne ; elle se rapprocha de d’Aspert et lui présenta le bras.
— Vous avez du sang à la main, lui dit-il.
— Ce n’est rien ; je me serai blessée , piquée , réponditelle, en cachant furtivement sa main dans la poche de son tablier.
Elle mentait. Pauvre femme! qui croyait, en marchant à côté de son mari, se rapprocher de lui, se mettre sous sa protection contre une émotion inouïe, contre un sentiment de curiosité et d’effroi qui la dominait et qui lui faisait dire un mensonge. La séparation était commencée. Elle créait un secret entre elle et un étranger à l’insu de son mari. Quel seerél? dira-t-on; des mots indifférents commentés par l’imagination et qui semblaient se rapporter à un rêve; une l'ulie qu’elle aurait eu honte de raconter un instant avant. Ce n’élait rien; mais c’était quelque chose, puisqu’elle le cachait. C’était quelque chose; car ce n’était plus honte qui l’empêchait de parler, c’était peur, c’était peut-être pitié. Mou Dieu! que cette femme aurait voulu être seule! quel bienfait pour elle que la solitude! Henriette en était encore à ce point où la solitude porte bou conseil.
On annonça que le déjeuner était servi.
On rentra, ou se mit à table, on causa beaucoup. Charles perdit dans la conversation cette teinte singulière qui avait frappé Henriette. 11 débita toutes les nouvelles de Paris avec une bonne grâce parfaite ; dit les véritables modes à madame Bizot; le nombre exact des abonnés du Constitutionnel à
M. Bizot; rendit compte à M. Lussay de quelques ouvrages nouveaux; au général, de la position de ses anciens camarades. 11 s’acquitta de ces mille devoirs de civilité réciproque qu’on se doit entre gens assis à la même table, avec une aisance pleine de savoir-vivre. 11 parut charmant et distingué à tout le monde; Henriette ne le trouva plus que commun. Le général enchanté Huit par lui dire :
— Tu nous conteras l’histoire de ta captivité.
— C’est une triste histoire, répondit Charles; une suite de misères, où le t'roid et la faim jouent le premier rôle.
— Eh bien ! celle de ta jeunesse ; car c’est à peine si nous la savons, reprit d’Aspert eu clignant des yeux et regardant sa femme d’un air d’intelligence.
— C’est une pauvre histoire, répondit encore Charles, celle d’un écolier.
— Eh bien, ajouta d’Aspert, en annonçant de l’œil à sa femme toute la finesse de l’à-propos, tu nous parleras de ton enfance.
— Mon enfance, dit Charles en devenant pensif, mon enfance, c’est une histoire presque oubliée. J’ai toujours été surpris de cette absence de mes premiers souvenirs. Quelques faits cà et là, quelques noms de l’identité desquels je ne répondrais pas.- C’est que je crois vraiment que ces souvenirs d’enfance, qu’on dit si forts, n’ont une si longue durée et ne se gravent si profondément dans le souvenir que parce qu’on les renouvelle sans cesse. La conversation d’une mère ou d’un père avec son fils , celle d'un camarade d’enfance, en retournant souvent en arrière, y recreuseut l’impression qui s'efface et la rendent durable. Mais moi, orphelin et errant, je n’ai ni père ni mère, je n’ai pas eu d’amis d’ enfance. J’ai oublié... oublié...
En parlant ainsi, Charles s’était presque attendri ; tout le monde l’écoutait dans un doux silence; il y avait deux cœurs qui palpitaient eu suivaut ses regards penchés vers le passé, comme vers un abiine où il ne voyait plus. Charles s’aperçut qu’on l’observait ; il reprit avec effusion :
— Beaucoup oublié ! excepté que vous m’avez recueilli et protégé, général; et Dieu me maudisse, ajouta-t-il avec force et d’une voix qui lit frissonner Henriette, car c’était la voix qu’elle avait entendue dans la nuit, Dieu me maudisse, si
le magnétiseur.
j’oublie jamais que je dois vous respecter comme uu père!
D’Aspert lui tendit la main, et la dernière larme de cœur qui eût échappé à la goutte et à la province coula de ses yeux.. Les Bizot trouvèrent ce mouvement sublime. Henriette pensa qu’il était exagéré, s'il ne cachait pas une intention secrète. Pourquoi pensait-elle cela ?
— C’est bien, c’est bien, dit d’Aspert, nous t’aiderons un peu, et nous repasserons ensemble nos souvenirs ; qui sait si nous n’y trouverons pas quelque événement bizarre, singulier, inattendu?
— Ah ! dit Charles, ma vie est tout unie. Je n’y sais pas d’événements qui ne soient dans la vie de tout le monde, et surtout dans celle d’un soldat.
— Comment! dit Henriette, pas un?...
— Pas uu, du moins que je puisse conter ; car si dans ma vie il y a des heures fatales... elles ne m’appartiennent pas; je ne puis les dire à personne.
11 y eu a peut-être une bien éloignée, dit d’Aspert, revenant toujours à sou but.
— Ou peut-être bien rapprochée, dit Henriette en regardant Charles.
— Qui sait ? reprit-il, peut-être je suis un fou et j’ai cru à des fantômes. Ne riez pas, madame Bizot; je crois aux revenants, j’en ai vu, vous en voyez peut-être un. Est-ce que je ne suis pas passé pour mort? et me voilà. Qui sait d’où je reviens? peut-être de la tombe, où l’on m’a cru, où l’on me croit sans doute encore. Et si vous soupçonniez tout ce que savent les morts!...
— Mon Dieu !... mon Dieu!... qu’avez-vous, madame d’Aspert ? s’écria madame Bizot... comme vous voità pâle!
— Rien... lieu, dit-elle, en souriant cruellement... Je suis malade, j’ai passé une si mauvaise nuit !... une nuit si affreuse!...
— Et puis, dit d’Aspert, qui lui-méme avait été troublé de ces paroles de Charles, qui semblaient faire allusion à cet enfant nécessairement disparu, de quoi diable viens-tu nous parler de morts et de revenants, dans un pays qui semble leur terre natale, et dans une maison où les plafonds ont dix-huit pieds de haut? Voyons, voyons, dis-nous plutôt ce qui t’a d’abord empêché de venir tout de suite.
— Mais des affaires, dit Charles.
*- Quelles affaires si graves pour te retenir? Je connais les
tiennes et je n’en vois pas de nature à te faire retarder le plaisir de nous voir.
— Dites-donc, général, reprit Charles en riant et en lorgnant madame Bizot... que vous n’en voyez plus de cette nature-là.
— Très-drôle, très-drôle! s’écria Bizot, qui n’avait pas encore parlé et qui éclata de rire. — Ah! farceur, farceur... c’est bon... c’est bon,.: Il faut que la jeunesse se passe.
C’était le premier mot qu’il eût compris ; M. Bizot avant ri. d’Aspert en rit aussi ; madame Bizot parvint à rougir. Henriette fut blessée. Pourquoi? cette plaisanterie ne la touchait nullement ; le regard qu'il avait adressé à madame Bizot, impertinent pour celle-ci, était une marque que Charles ne les traitait pas du môme ton. Cependant elle trouva la plaisanterie grossière ; elle la trouva surtout déplacée ; elle dérangeait assurément quelque chose dans les idées d’Henriette; peut-êtreun portraitqu’il fallait défaire. On eût dit une déception. La conversation continua longtemps après le déjeuner et autour de la table. On but du champagne par extraordinaire; Charles fut d’une gaîté charmante et déplut de plus en plusà Henriette. Quatre lucres après son arrivée, elle le tenait pour un de ces hommes vulgairement distingués qui font les délices dessalons. — Il ne nous sera bon à rien, se dit-elle. 11 s’ennuiera bientôt dans notre solitude. Il lui faut des bals, des concerts, des soirées, cet éternel échange d’idées qui les renouvelle dans les tètes les plus vides, tant on en jette chaque jour sur la place de Pari-. Ici, où chacun n’a de ressource que soi-même, il sera bientôt au bout de sa provision, et il deviendra... qui sait ? Henriette regarda autour d’elle et répugna cependant à le descendre, du premier coup, à la goutte de d’Aspert ou à l’obtusité de Bizot. Pendant qu’elle pensait ainsi, le général avait fait apporter les registres de la forge ; il les montrait à Charles, qui les examinait sérieusement. Henriette fut toute surprise de lui entendre nommer avec une facilité toute marchande les livres dont il s’occupait. La main courante n’était pas à jour ; le journal, le grand -livre, le livre de caisse étaient en désordre; les articles étaient mal
assés ; on avait jeté à profusion, à l’article profits et per-
quand l’autre ne les condamnait qu’à la privation. Ce n’est pas, quoi qu’elles disent, parce qu’il y a un drame violent une sorte de grandeur dans les luttes du jeu; c’est parce que ce vice a la chance de leur ramener leur amant par la ruine; de le leur ramener bien esclave, bien repentant, tout à elles. Ceci soit dit pour la plupart des femmes, pour celles qui obéissent à la nature égoïste du sexe. Puis il y a celles qui suivent les modes en fait d’amants : les femmes qui ont aimé les abbés, les mousquetaires ; les femmes qui ont aimé les encyclopédistes, celles qui ont aimé les jacobins, les farauds, les sous-lieutenants, les capitaines de hussards et les capitaines en demi-solde. Les sous-lieutenants datent de Michu, les capitaines de hussards, d’EUeviou ; c’est M. Scribe qui a fait le succès des colonels. Combien ont possédé de jolies tètes blondes et roses qui se détournaient avec mépris de quelque beau jeune homme, vers leur moustache requinquée, sous l’inspiration d’un couplet du Gymnase ; combien ont épousé de fortes fournisseuses, et qui devraient une bonne commission à Scribe et à Gonthier ! Il y a les femmes à imagination, à qui il faut un homme comme elles le rêvent, qui n’en admettent pas d'autre dans la possibilité de leur amour, et qui, ne trouvant jamais ce qu’elles inventent, finissent par se livrer à quelque goujat qu’elles habillent Huns leur tête de toutes les qualités qu’elles exigent; maraud qui, à la première épreuve, leur reste nu dans les mains.
Je ne saurais vous dire a laquelle de ces classes appartenait Henriette ; mais je crois qu’il y avait dans elle un peu de ces trois espèces de femmes : et d’abord, prête à se donner tout entière de ses sentiments et à chaque instant de sa vie, elle répugnait à l’idée de n’occuper la pensée d’un amant qu’aux heures de loisir : vierge de cœur, elle ne trouvait pas la partie égale avec un homme qui parlait légèrement d’affaires d’amour. En second lieu, la mode du militaire u’eùt pas été passée, qu’il m’était pas rationnel qu’avec un mari général, elle écoutât un galant commandant. Ceci était de l’Empire, dans les jours de règne de l’aide-de-camp. A l’époque dont nous écrivons, lord Byrou jetait au monde le Corsaire , Lara, Hugo et Parasina , enfin, toute sa fatale poésie : les' hommes pâles, avec de grands yeux qui vibraient, commençaient à être de prix. Charles était d'abord
LÉ MAGNÉTISE U K
entre elles : Bizot seul fut convenable; sa bêtise avait quelquefois du cœur.
— Eh ! eh ! cria-t-il, mou gros Henri, que te voilà superbe avec tes souliers rouges ! Comment! tu ue dis pas bonjour à papa?
Henriette avait été suffoquée de l’effet qu’avait produit son entrée. Tout son malheur s’y était retracé dans l’embarras de son père et de son mari, dans le perfide silence de madame Bizot. Elle espéra que les exclamations de Bizot donneraient un cours naturel à la conversation, qu'on embrasserait l’enfant et qu’il n’en serait plus question; mais Henri, les yeux fixés sur Charles, n’avait point répondu à l’appel qu’on lui avait fait ; il n’avait pas été embrasser le général ; il s’était enveloppé dans la robe de sa jnère ; et, en montrant Charles du doigt, il s’était écrié en tremblant :
— Qui ça? maman, qui ça?
Henriette, troublée, confuse, le cœur serré, le rouge sur le front, se sentit près de défaillir. Elle porta un regard de prière autour d’elle, et ne voyant personne venir à son aide, elle trouva en elle seule la force que Dieu envoie souvent à ceux qu’on abandonne ; elle releva la tête et répondit à la question de l’enfant plutôt pour ceux qui étaient là que pour lui : •
— C’est votre frère, Henri, c’est le premier enfant d’adoption du général.
Et, en disant ces mots, elle posa ses yeux avec une dignité triste, mais forte, sur le visage de Charles qu’elle n’avait osé envisager jusque là. Charles regardait l’enfant aussi avidement que l’enfant le regardait, et deux larmes de celles qui viennent furtivement aux yeux, et tombent sur le visage avant qu’on ait pu les cacher, deux larmes lui traversèrent le visage II les sentit, et de sa main blessée il les voulut effacer : pour les mieux cacher, il prit l’enfant et l’embrassa. Mais sa blessure ouverte par ce mouvement avait aussi coulé sur son visage, et quand il remit l’enfant à terre, il était lout barbouillé de sang.
— Vous avez mis du sang à mon lilsîs’écria Henriette en le prenant avec un effroi indicible.
— Moi, dit Charles épouvanté, moi... oui, c’est moi...
— Ce n’est rien ! rien, dit le général qui avait pris Ventant
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et qui avait essuyé son visage, et qui l’embrassait en le calmant.
— Oh ! général, général... lui dit Charles avec une effusion touchante... vous ôtes le père des orphelins... Malheur, malheur à celui qui serait ingrat ! malheur à qui oublierait ce qu’il est et ce que vous êtes !
Lussay était sorti ; madame Bizot se mordit les lèvres d’un air peiné; ce sentiment la dépassait : d’ailleurs, il avait tourné en laveur d’Henriette. Le général fut attendri; il prit l’enfant sur ses genoux, et n’eut plus de honte d’être un honnête homme; Bizot pleura, et Henriette n’eut plus euvie de faire à son mari la confidence qu’elle avait résolue.