UN TRAIT DE CARACTÈRE
Ce jour marqué d’émotions contraires fut suivi de jours paisibles et uniformes. Dans la première quinzaine qui suivit son arrivée, Charles ne s’occupa qu’à redonner aux travaux de la forge l’activité qu’ils avaient perdue. Il annonça aux ouvriers que les journées commenceraient à cinq heures du matin et finiraient à sept heures du soir pour ceux dont les travaux n’avaient lieu que le jour; il leur marqua deux heures de repos, fixa le prix des journées, établit un livre de présence que les ouvriers devaient signer en entrant et en sortant, ou qu’un contre-mai tre signerait pour eux, en annonçantque les heures d’absence seraient déduites du prix de la journée. Quanta ceux dont les travaux duraient nuit et jour, au lieu de leur laisser faire alternativement vingtquatre heures de service, il les divisa par escouades qui se relevaient de six heures en six heures. Ceci fit d’abord murmurer les ouvriers qui ne travaillaient presque jamais pendant la nuit, où les ateliers n’étaient pas surveillés, et qui se trouvaient avoir le lendemain une journée de libre. Mais un
d’entre eux, un chef de fourneau, renommé par sa force et son courage (il avait été soldat et maître d’armes), et précieux par la brutalité intrépide avec laquelle il exécutait les travaux les plus dangereux, ce chef les calma eu leur disant que c’était ferveur de jeune homme, qui ne durerait pas huit jours. On eut l’air de se soumettre et l’on fut exact le premier jour; le second on vint quelques minutes plus tard; le troisième on gagna un quart d’heure le matin et autant le soir : à la fin de la semaine, c’était comme avant. Quant aux ouvriers qui devaient se relever de six heures eu six heures, ils avaient soin de laisser tomber le feu des fourneaux une heure à peu près avant de quitter le travail ; ceux qui rentraient perdaient une heure à le rallumer ; le produit de la quinzaine fut déplorable. Charles ne dit rien. Le jour de la paie arriva.
Chaque ouvirer était accoutumé à recevoir le compte rond de ses journées; ils furent étrangement surpris lorsque l’un se trouva diminué de cinq sous pour deux heures passées à dormir; celui-là, d’une demi-journée qu’il avait employée à rebêcher son petit jardin : aucun ne reçut la somme à. laquelle il s’était accoutumé sans la gagner. Il y eut quelques observations, mais timides ; Charles, qui payait lui-méme, les repoussa sévèrement. On se tut, mais les ouvriers demeurèrent en masse à la porte du bureau. Ils s’entretenaient vivement, mais à voix basse, lorsque leur espoir, leur chef, le maître d’armes parut; il s’informa, haussa les épaules au récit qu’on lui fit, et entra dans le bureau, son vieux bonnet de police sur la tète et un brûle-gueule à la bouche. Charles le regarda fixement et lui dit :
— Il parait que votre tabac est bon.
— Pas mauvais, répondit insolemment l’ouvrier.
— En cç cas, dit Charles, vous ferez bien de le garder pour vous tout seul; je n’aime pas 1a pipe.
— C’est juste, dit le soldat, les officiers des écoles, ça u’aimait ni la fumée de la pipe ni celle du canon.
— Voilà votre compte, dit Charles, qui n’eut pas l’air d’avoir entendu.
L’ouvrier prit l’argent en montrant de l’œil à ses camarades le succès de sa hardiesse ; il le compta, et, le reposant froidement sur le bureau, il répondit :
ISO • LE MAU N Êll SEUIL
— Ça n’est pas mon compte.
— Voyons, dit Charles. Votre nom ?
— Pierre Aubert, dit la Contrepointe, répondit le maître de fourneau eu jouant de l’avant-bras en guise d’épée.
— Eh bien, dit Charles, Pierre Aubert, dit la Contrepoiute, douze journées à quarante sous...
— Ça fait vingt-quatre francs, continua Pierre, vingtquatre bons francs, ou je ne m’y connais pas.
— Moins soixante heures d’absence, c’est-à-dire cinq journées qui font dix francs. Voilà quatorze francs, c’est votre compte.
— C’est le vôtre, dit le sacripan, mais ce n’est pas le mien; il me faut mes vingt-quatre francs, je ne suis pas habitué à être traité comme un péquin.
— Nous n’aurons pas de discussion, dit Charles, voilà vos vingt-quatre francs. Vous ne travaillez plus à la forge.
— Nous verrons, grogna Aubert en empochant l’argent.
— Eh bien! tas d’imbéciles, dit-il en sortant, j’ai ma somme.
— Oui ! répondit un des ouvriers, mais tu n’es plus de la forge, tu es renvoyé.
— Renvoyé! moi! renvoyé par un blanc-bec, répliqua la Contrepointe en sacrant, crois ça et bois de l’eau. Allons donc! nous le ferons marcher. Viens-nous-en au cabaret, je vous conterai comment on réduit ces frusquetsAh.
Charles avait entendu; mais il avait continué à payer sans se déranger. La Contrepointe s’était éloigné. Le tour des ouvriers à escouades était venu; leur compte fut encore plus réduit. Charles leur déduisit non-seulement les heures perdues, mais le prix du charbon gâté par leur faute : ce fut un heura général. Charles leur répondit simplement :
— C’est à prendre ou à laisser.
Nous aimons mieux, dirent quelques-uns, faire comme la Contrepointe, avoir toute notre paie et quitter.
— Vous quitterez et vous u’aurez pas votre paie, dit Charles; Aubert n’a fait tort qu’à lui eu ne travaillant pas; vous avez fait tort à l’établissement ; si je vous payais, je volerais le général.
— Mais vous avez payé Aubert eu le renvoyant.
— Je lui ai fait l’aumône en le renvoyant; car vous pouvez l'avertir de ne plus mettre les pieds ici.
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LE MÀGNETiSEUK. ' 181
Les ouvriers, intimidés et n’ayant plus leur soutien, prirent leur argent et coururent rejoindre leurs camarades au cabaret. Ils leur contèrent ce qui était arrivé et ce que Charles avait dit de la Contrepointe.
— Sacré nom de nom! s’écria-t-il, le gringalet, l’aumône à moi, l'aumône ! Je lui mangerais plutôt le ventre que d’en recevoir l’aumône. Ah! crénom! nous verrons... foi de maître d’armes, je lui arrache son ruban rouge, s’il me regarde seulement lundi, quand je serai à l’atelier.
— Tu y retourneras donc ?
— Si j’y retournerai! ah! je te réponds que j’y serai de bonne heure. Nom de nom ! je ne sais ce qui me tient d’aller lui couper la ligure avec mon marteau.
Charles ne crut pas devoir prévenir le général de ce petit événement; d’ailleurs, il passa presque toute la journée du dimanche à remettre les registres à jour, à répondre à la correspondance. Pendant toute cette première quinzaine, il avait à peine paru à l’heure des repas: il n’était guère resté dans le salon que pour y lire, ou y faire une partie d’échecs avec Lussay. Cette impression romanesque du premier jour, qu’il avait produite sur Henriette, s’était à peu près effacée. Doux, poli, prévenant, il avait repris un caractère uni et facile qui en faisait tout simplement un commensal aimable. Aucun de ces mots à double entente, aucun de ces regards significatifs du premier abord, pas un effort pour éviter un entretien particulier avec Henriette. Ils s’étaient trouvés seuls presque tous les jours. La première fois, eUe était tremblante de ce qu’elle pensait qu’il allait lui dire, ne doutant pas qu’il ne s’empressât de saisir cette occasion; il causa de choses indifférentes. La seconde lois, elle trouva qu’il était extraordinaire qu’il ne s’expliquât pas sur cette nuit singulière, sur ces paroles mystérieuses prononcées entre eux; puis elle y songea moins, et enfin elle crut s’étre trompée. Elle chercha une explication à ce mystère dans la préoccupation de sa pensée; et, au bout de quinze jours, Charles était le dernier homme qui lui parût devoir la troubler. Les Bizot étaient retournés chez eux. Ils devaient revenir : on s’était arrangé pour passer l’hiver ensemble.
Le lundi vint. A la pointe du jour, tous les ouvriers arrivèrent. Charles était à la porte des ateliers, inscrivant lui-
LE MACNETISEUK.
même l’heure de l’entrée. La Contrepointe se présenta; mais il passa sans regarder Charles, et en sifllant d’un air fort insolent : Charles le laissa passer. En s’installant à son fourneau, il se mit à l’ouvrage en disant aux autres :
— Il a caponné! vous êtes un fagot de mollasses qui ne savez pas comment vous y prendre.
Après l'entrée des ouvriers, Charles parcourut les ateliers, et, par un soin qu’il n’avait jamais eu jusque là, il avait attaché un ruban à la boutonnière de son habit. Les ouvriers le regardaient avec curiosité , quelques-uns avec impertinence. Enfin, il arriva à l’atelier d’Aubert. Comme par un enchantement, tous ceux qui étaient à la portée de voir cessèrent leur ouvrage et regardèrent du même rèté. La Contrepointe, en voyant venir Charles de loin, s’était mis à siffler, et puis, quand celui-ci fut dans son atelier, le drôle se mit à entonner, d’une voix de Stentor, une chanson de volontaire commençant ainsi :
Il était un bataillon Dont l’Ariégc est le nom.
Un petit corps de cha«seurs,
Ma foi, qui sc peignent dur.
Charles l’arrêta, le considéra un moment et lui demanda d’un voix calme :
— Que faites-vous là ?
Aubert fit semblant de ne pas entendre et enfila le second couplet de sa chanson. Charles répéta sa question.
— Ça se voit assez, il me semble, répondit l’ouvrier.
— Je vous avais dit que vous ne travailleriez plus ici.
— C’est possible, mais je ne l’ai pas cru.
— Allons, dit Charles qui s’était décidé à être maître de lui, assez d’insolence et sortez.
— Et qui est-ce qui me fera sortir? dithuContrepointe eu regardant tous les ouvriers qui se pressaient aux portes.
— Mais, dit Charles, tous ces braves gens, si je le leur ordonne.
— Peut-être, répliqua Aubert, à condition que je ne le lotir défendrai pas.
Charles savait bien que la conduite de cet homme était un parti pris d’insolence ; mais sa nature bouillante l’emporta et il s’écria :
LË MAGNÉTISEUR.
— Allons, chassez-moi cet homme !
La Contrepointe sauta sur une énorme tenaille et cria :
— Le premier qui avance, je le casse!
Tous les ouvriers demeurèrent immobiles.
Charles les regarda d’un air de mépris et dit :
— Alors ce sera moi qui le chasserai. Et il s’avança vers Aubert.
— Ne me touchez pas! dit celui-ci en se reculant, ne me touchez pas !
— Je le veux bien, dit Charles, mais sortez à l’instant.
— Je ne veux pas, dit Aubert.
— Ah ! tu ne veux pas ! s’écria Charles en avançant en core.
— Je vous ai dit de ne pas me toucher! s’écria la Contrepointe en levant sa tenaille à deux mains.
Mais, avant qu’il eût achevé ce geste, Charles avait saisi la tenaille et l’avait arrachée à Aubert.
— Sortirez- vous? s’écria- t-il.
— Non ! sacré nom ! je ne sortirai pas, répondit celui-ci furieux et pensant qu’il n’avait été désarmé que par surprise; non, il ne sera pas dit qu’un blanc-bec m’aura fait reculer.
Charles s’avança vers lui, et, le regardant en face, il lui dit d’une voix terrible, mais sourde :
— Ecoutez, je vous répète de sortir ; et surtout je vous avertis de ne pas ajouter un mot qui soit une insulte, car ce ne sera plus alors pour vous chasser que je mettrai la main sur vous.
— Eh bien! qu’est-ce que j’ai dit? répliqua Aubert, j’ai dit blanc-bec; je le répète, vous êtes un blanc-bec !
— Et je vous répété aussi, dit Charles, qu’il ne s'agit plus de sortir.
— Et de quoi s’agit-il donc? dit Aubert.
— De me demander pardon.
— Ah ! pardon ! dit la Contrppointe en riant forcément, pardon! demander pardon à monsieur!... Puis s’exaltant à son tour! Pardon, pardon! s’écria- t-il; tenez, j’ai juré de vous arracher votre ruban, tenez, voilà comme je demande pardon.
11 n’acheva ni son geste ni sa phrase ; Charles le' saisit à
la gorge par sa cravate et l’abbattit à ses pieds. Aubert voulut se relever, mais il était cloué comme sous uu arc-boutant de 1er.
— Demande pat don ! lui dit Charles.
— Non ! non !
— Demande pardon! répéta le jeune homme l'urieux.
L’ouvrier se débattit : il essayait de mordre la main qui
le tenait, il roidissait ses bras contre ce bras qui lui pesait comme une montagne; il ne pouvait rien, il rugissait et écu;; ait. Les ouvriers semblaient terrifiés. Quelques-uns lui crièrent :
— Aubert, Aubert, demande pardon, il te tuera.
Il répondit à cette invitation :
— J’aime mieux être tué que de demander pardon à un bâtard.
Le cri de colère qui s’échappa de la poitrine de Charles lit tressaillir tous les ouvriers.
— Eh bien! soit! répondit-il. Ah! tu m’as appelé bâtard! Eh bien ! j 'écraserai ta langue de façon à ce qu’elle ne dise plus ce mot-là.
Et, dans un ; ccôs de rage extravagante, il le traîna vers un martinet qui, mû par un des courants d’eau, battait de son poids de six milliers sur son enclume colossale. Un cri d’épouvante universelle avertit Aubert de ce qui allait lui arriver; il se débatlit, il se roula comme un serpent, il sc buttait à toutes les aspérités de terrain; mais il était tenu par une main plus forte que le fer, et pas à pas il avançait vers la terrible machine.
— Demande grûce! lui criait-on de partout. Grâce, grâce pour lui !
11 ne répondait que par de nouveaux efforts.
Enfin il toucha des pieds le bord de l’épouvantable machine. Charles le retourna d'un seul coup et en approcha sa tête ; le malheureux vit à deux pouces de son front le marteau se lever et retomber avec un bruit qui lui ébranla le crâne; il se prit à crier : - A l’assassin ! à l’assasin ! d’une voix si déchirante, qu’elle domina le bruit du marteau et que les ouvriers s’en émurent.
— Eh bien! lui dit Charles en le soulevant de terre, demanderas-tu grâce ?
A ce moment la foule des ouvriers s’entr’ ouvrit et Henriette parut.
— Quel est ce bruit ? dit-elle, que se passe-t-il?
Charles ouvrit la main et laissa échapper le misérable qui
se releva lentement.
— C’est, dit-il en reprenant un ton froid, un ouvrier insolent que je corrige.
On murmura. Aubert voulut s’éloigner, Charles l’arrêta.
— Pas encore, tout n’est pas fini entre nous. Madame, ditil, cet ouvrier m’a insulté, il faut qu’il me demande pardon.
— Excusez-vous, dit Henriette à Aubert.
Celui-ci, tenu par Charles, et qui avait senti le coeur près de lui faillir un instant avant, répondit d’un air brutal :
— On peut être fâché, quand on se voit ôter son pain.
— Di es quand on ne le gagne pas.
— Eh bien! soit, dit Aubert; excusez-moi, si ce que j’ai dit vous a offensé.
— Assez! lui dit Charles, prenez vos habits et sortez. La Contrepoiute obéit en se frappant la tête avec désespoir ; il bouscula quelques ouvriers qui se trouvèrent devant lui.
Je vous demande sa giùee, dit Henriette.
— Il ne la mérite pas, répondit Charles, qu’il sorte ! Quant à vous, ajouta-t-il en regardant sévèrement les autres ouvriers, pliant à vous qui ne m’avez pas obéi tout à l’heure vous voyez que je sais comment réduire les récalcitrants! Que l’exemple vous profite!
Il sortit de l’atelier avec Henriette. Elle avait l’air sérieux et boudeur d’une femme qui vient d’être refusée.
Cette scène brutale, où il fallut qu’un homme, qui avait droit d’être obéi sur ses ordres, employât la force pour obtenir obéissance, est plus commune qu'on ne pense dans les rapports des maîtres et des ouvriers, surtout dans ces positions où un appel à la loi et à la protection publique est lent à obéir. Je l’ai dit plus haut et je le répète ici, il faut que toute force, de quelque manière qu’elte puisse s’exercer, à quelque hauteur qu’elle soit placée, ait un charme d’enivrement bien extraordinaire; car il n’est presque personne qui ne soit tenté d’abuser de celle qu’il a. Je ne sais si la nature de l’homme est bonne ; mais s’il se trouve à sa portée quelque mal à faire avec impunité, il s’en empare si rapidement
LE MAGNÉT1SEUK.
que je commence à être de l’avis de ceux qui la disent méchante et qui, ne pouvant nier les. bonnes actions, leur donnent une mauvaise origine et prétendent que l’égoïsme est la source de toutes vertus. Un de ces moralistes me disait un jour : — La pitié, ce sentiment qui, le premier de tous, le seul de tous peut-être, semble le plus exempt de personnalité, ce sentiment qui nous fait prendre part aux douleurs d’un autre, n’est pas, ce que dit Larochefoucault, un calcul de l’amour-propre, c’est un instinct de l’amour à soi. Jetez un homme blessé, et qui se plaint violemment, sur un chemin où il passé beaucoup de monde; quelques-uns le soulageront et beaucoup s’en éloigneront. Enfermez le plus brutal de ceux qui se sont éloignés dans la même chambre que cet homme blessé, et que celui-ci continue ses cris, le second jour le brutal le soignera. Sera-ce qu’il est devenu pi/oi/able? Ce sera qu il a besoin, pour son repos, de se débarrasser des cris qui l’étourdissent. Eh bien! ceux qui l'auront soulagé dès l’abord, ce sera pour le repos d’une conscience timorée à qui l’on aura appris le sublime et archi-égoïste précepte de la charité chrétienne: Faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fit. Car supposez qu’au lieu d'un homme qui crie, ce soit un porc avec ses vagissements atroces, et mettez à côté la femme la plus humaine de celles qui ne peuvent pas voir plumer une poule morte et, au quatrième cri, elle dira: Soulagez cet animal ou achevez-le. Pourquoi l’alternative? c’est qu’elle prend soin de ses nerfs sous prétexte de pitié. Peut-être, si n’était la morale apprise, le Code pénal, le juge, le gendarme et le bourreau, on eût dit la même chose de l’homme, s’il eût crié aussi fort et aussi désagréablement que le porc. Croyez-vous que ces barbares qui étouffaient les enragés entre deux matelas avaient pris pitié des malades et de leurs convulsions déchirantes? Ils avaient peur d’être mordus, voilù tout. Aussi, bien quej’estimefort la morale, je n’ai pas de mépris pour le bourreau, surtout quand je me rappelle que c’est la même main qui a frappé Louis XVI et Robespierre, la royauté et l’anarchie, ces deux grands ennemis du peuple. Du reste, l’abus de la force physique et individuelle est celui auquel ce peuple, contenu de tous côtés parles liens 80ciaux,se livre avec le plus de joie lorsqu’il en trouve l’occasion ; car c’est presque le seul où il puisse lutter avec avantage
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LE MAGNETISEUR.
contre le bourgeois suzerain qui le domine. Le faquin en tilbury écrase le manant à pied, qui ne se range pas; mais aussi, comme le charretier, armé de son énorme voiture, écrase avec bonheur, non-seulement le faquin en tilbury, mais l’honnéle homme en carrosse! Rencontrez la carriole du marchand de salade qui vous a cédé le pavé, le matin, devant la porte du commissaire de police, rencontrcz-lasurune chaussée, à trois lieues de tout gendarme, là où le manche du fouet peut décider de la question, vous n’aurez si élégant phaéton, si beaux anglais qu’il ne faille les jeter dans l'ornière, si vous n’avez le poing bon. En vérité, il n’y a si petite force dont ceux qui la possèdent ne soient tentés de mésusër, que je comprends la retenue de beaucoup de gens à confier des pouvoirs à ceux qui n’en ont pas, et l’inditTérence d’un grand nombre sur la qualité des personnes qui les exercent, se souciant peu d’étre gouvernés par Blanc plutôt que par Rouge et se laissant alors conduire par Tricolore.
Du reste, la conduite de l’ouvrier Aubert dans cette affaire est la meilleure preuve de ce que nous avançons; sans doute il y avait méchanceté dans son projet; ruais, si celte méchanceté ne se fût pas crue en passe d’impunité, elle eût rugi secrètement et détesté à la sourdine; elle espéra triompher par une force ordinairement étrangère aux hommes du monde, et peut-être eût-elle obtenu l’avantage, si elle eut rencontré un caractère moins décidé et un bras moins vigoureux. Et véritablement, que serait-il arrivé si Charles eût été un homme d’une force ordinaire? c’est ce que lui disait Henriette pendant qu'ils regagnaient ensemble la maison.
— Mais, monsieur, disait-elle, quelle que fût la révolte de ce malheureux, était-ce de cette*nanière qu’il fallait le faire rentrer dans le devoir? 11 e pouviez-vous ordonner à ses camarades de le chasser ?
— 11 me semblait vous avoir dit, madame, qu’ils avaient refusé d’obéir.
— Vous pouviez faire confirmer vos ordres par mon mari.
— Vraiment! dit Charles, et je serais revenu avec un domestique, pour garant de mon autorité?
— Oh! si c’est une question d’amour-propre, je n’ai plus rien à dire, reprit sèchement Henriette.
— Non, madame, c’est une question de prospérité ou de ruine pour vous; pardon, je veux dire pour le général. C’était un parti pris de continuer le désordre qui règne ici; et alors, madame, je suppose que cet homme eût désobéi aux ordres du général comine aux miens, qu’eût fait votre mari?
— Il eût appelé, sans doute, les autorités du pays, dit Henriette.
— Pensez-vous qu’un homme comme lui, bravé par un tel misérable, eût attendu jusque là?
— Et qu’eût-il pu faire, lui, malade? reprit Henriette
— Il eût fait, malade, ce que j’eusse fait si j’avais été faible et débile, il eût brûlé la cervelle à cet homme.
— Vous l’eussiez fait ? dit Henriette à Charles en le regardant avec terreur.
— Oui, madame, répondit-il. Veuillez m’écouter, car vous êtes irritée contre moi, et je vous ai blessée par un refus, au moment où je comprenais que j’allais avoir besoin de votre appui.
— De mon appui? dit Henriette.
— Oui, madame. La fortune du général se perd: les détails et les preuves de cette ruine imminente seraient faciles à vous donner. 11 faut une main forte pour la prévenir, une activité soutenue; je ne fais point vanité de ces qualités; on les apporte en naissant, et on les cultive aisément dansnotre métier de soldat. Mais, pour qu’elles puissent être de quelque utilité au général, il faut qu’elles rencontrent une obéissance prompte et absolue. Cette obéissance, le général l’a obtenue longtemps, et d'abord parce quet’autorité qu’ilexerçait lui appartenait et n’admettait pas de contestation; ensuite parce que de sa personne il a tout ce qu’il faut pour l’exercer, un caractère ferme, un nom qu’il a toujours fait respecter, toutes choses qui ne sont pas si indifférentes qu’on pense à ces classes grossières. Peut-être aussi a-t-il eu l’avantage de n’avoir qu’à maintenir un ordre établi, tandis qu’il faut que je combatte un désordre dont on s’est fait une habitude et un revenu, (lue suis-je pour cela ? un étranger.
— Etranger? dit Henriette avec un air de reproche poli, mais point affectueux ; vous, le fils adoptif de mon mari?
— Oui, madame, dit Charles, un étranger qui n’est que le dépositaire d’une autorité qui ne lui appartient pas ; un com-