I.F. MAGNET1SEI K
— Tu étais là, Henriette? dit le général, que s’est-il passé? Voyons, lu dois savoir qui a tort ou raison ?
Henriette se trouvait, sur-le-champ et malgré elle, forcée de prononcer sur une chose où on lui avait presque dicté son jugement. Elle balança un moment entre le dépit qu’elle éprouvait à obéir à cette prescription, et ce qu’elle Sentait être la justice et la raison ; elle crut éluder et répondit :
—Je passais près des ateliers ; j’ai entendu un grand bruit; je suis entrée, j’ai vu Aubert entre les mains de M. Dumont. Voilà tout.
—Et Charles le battait.
Henrietle n’hésita pas à répondre, voyant que ce qu’elle allait dire était vrai, et cependant contraire à Charles : nuire sans mentir, c’est tout, c’est le moins que puisse une honnête femme pour sa satisfaction.
— Mais cela allait plus loin ; il voulait briser la tête de ce pauvre homme sous son martinet.
— Te briser la tête, à toi! et tu t’es laissé faire?
— Oh! oh! c’est-à-dire... dit Aubert en cherchant à ricaner.
— 11 paraît que M. Dumont est d’une force prodigieuse, reprit vivement Henriette, qui voyait venir le mensonge d’Aubert et ne voulait pas avoir de grief contre lui.
— Mais ou ne tue pas un homme pour un mot : ceci est grave, ajouta le général. Tu ne lui as rien dit?
— Rien.
— Aucune injure?
— Dame ! non.
— Alors je mettrai ordre à ses emportements.
— Et vous ferez bien, dit la Contrepointe enchanté, et qui crut sa cause gagnée; avec ce monsieur, vous n’auriez pas un ouvrier dans huit jours.
Henriette, à cette réponse, comprit combien Charles avait eu raison, et l’esprit de justice la gagnant aussitôt, les terribles conséquences de sa faiblesse ou de son humeur lui apparurent, et elle ajouta :
— Il faut dire aussi que cet homme a insulté M. Dumont.
— Insulté ! reprit le général, à qui ce mot sonnait mal à l’oreille, en sa qualité d’ancien militaire ; que lui as-tu dit? Voyons, réponds?
LE MAGNÉTISEUH.
— Dame! mon général, nous autres vieilles moustaches... voyez-vous... dit la Contrepointe en se caressant; c’est que, mon général, quand on a cinquante ans... Dans un moment de colère, vous l’auriez dit comme moi... On disait ça des jeunes, à l’armée...
— Eh bien ! s’écria d’Aspert impatienté, que lui as-tu dit ? voyons.
— Dame ! je l’ai un peu traité de conscrit.
— Tu l’as appelé conscrit? dit le général sans avoir l’air de se fâcher.
— Ce n’est pas cela, dit Henriette que les mensonges de cet homme et sa platitude, après son insolence, indignaient.
— Qu’est-ce donc? dit d’Aspert en fronçant le sourcil.
— Eh bien, mon général, dit l’ouvrier qui croyait avoir trouvé une issue à sa mauvaise position, j’étais hors de moi; c'est vrai j’ai eu tort; mais, d’ailleurs, ce n’est pas sa faute ce qu’on dit de lui dans le pays, ce n’est pas sa faute, à ce jeune homme; eh bien, je l’ai appelé... bâtard.
— Henriette ne savait point cette injure; elle avait entendu les ouvriers dire entre eux qu’ Aubert avait appelé Charles blanc-bec, qu’il l’avait menacé de lui arracher sa croix, et elle croyait que c’était de ce mot que l’ouvrier allait s’accuser. Elle et son mari se regardèrent stupéfaits. La Contrepointe avait préféré avouer cette injure, sachant bien que l’autre était capable de tout justifier aux yeux du vieux soldat. Tout à coup les traits du général se décomposèrent, ses joues devinrent presque pendantes, et, d’une voix serrée à la gorge, il dit à Aubert :
— Tu l’as appelé bâtard?... Et il se leva de son fauteuil. Eh bien ! continua-t il avec un éclat terrible, c’est un lâche de ne pas t’avoir tué tout à fait. Tu l’as appelé batard! reprit-il avec un accent de colère furieuse, et il s’avança sur Aubert la canne haute.
— Mon ami! s’écria Henriette en se jetant devant lui, que faites vous? cet homme est capable de tout, ne l’approchez pas. Il a porté la main sur Charles; il a voulu lui arracher sa croix.
— Lui arracher sa croix! s’écria le général, lui arracher sa croix! Et, se retournant aussitôt, il courut à la cheminée et en décrocha un fusil. Henriette poussa un cri terrible. La
porte s’ouvrit rapidement, et Charles n’eut que le temps de s’élancer sur le général qui se débattait et lui criait comme un furieux:
— Et tu ne l’as pas tué! et tu ne l’as pas tué !
Le malheureux sortit, mais en disant :
— Bon ! non, ce n’est pas liai.
Quand le général fut un peu calmé, il se fit raconter l’affaire par Charles; celui-ci la lui dit sincèrement, mais sans parler de la nécessité urgente de rétablir l’ordre, d’une ma- . niére aussi formelle qu’il l’avait fait avec Henriette; sans parler au général de l’état déplorable de ses affaires, et surtout sans rappeler l’épithète de bâtard. D’Aspert et Henriette s’en aperçurent, mais ni l’un ni l’autre n’osèrent le témoigner. Ils comprenaient trop que, s’il se refusait à prononcer ce mot fatal , personne ne pouvait le lui faire entendre. 11 fallait d’autre temps, un entretien plus préparé pour arriver à une confidence complète. Ils s’étonnèrent seulement en eux-mémes que le mot eût été dit et qu’il eût porté coup. Enfin d’ Aspect finit la conversation en disant ■
— Eh bien, Henriette, j’aurais donné raison à cet homme!
D’Aspert se retira, et Charles dit tout bas a Henriette :
— Je vous remercie, madame, de ne pas avoir abaudonné ma cause.
Cette femme s’obstinait, Dieu sait pourquoi, à ne pas vouloir paraître avoir rendu service à ce jeune homme ; et elle répondit sèchement :
— Vous n’avez pas oublié que c’était celle de mon mari?
— Je crois, madame, répondit Charles du même ton, vous l’avoir fait observer le premier.
11 sortit, et elle demeura à rêver.