UNE SOIRÉE D’HIVER
Les Bizot arrivèrent quinze jours après. Ils étaient moitié en voiture, moitié en charrette. M. Bizot tout entier, en casquette, dans la calèche allemande qu’il avait achetée; madame Bizot, à côté de son mari, de sa personne seulement ; presque toutes ses grâces et ses séductions étaient en charrette, dans des cartons immenses. Quand Henriette vit arriver tout ce cartonnage, elle regarda Charles qui était à côté d’elle. Il n’y a qu’une femme pour lire, tout d’un coup, les projets d’une autre femme contre elle, dans six caisses qui encombrèrent la salle à manger en une minute. A peine les premiers compliments furent-ils échangés , que madame Bizot s’empara d’Henriette, et, brusquant la confidence qu’elle avait à lui faire, elle lui dit tout bas :
— Ma chère, je suis très-piquée contre M. Bizot; depuis notre départ d’ici, nous sommes assez mal ensemble, et, sans mon amitié pour vous, certes, je ne serais pas revenue avec lui. Depuis quelque temps nous avous renoncé à l’habitude...
Henriette n’interrompit point madame Bizot, quoique celleci eût fini sa phrase en traînant ses mots de manière à annoncer qu’elle désirait être comprise sans être forcée à tout dire : et ce fut précisément parce qu’elle fut comprise qu’Henriette ne l’interrompit point: aussi fut-elle obligée d’arriver toute seule à la question, et elle reprit:
— Si, au lieu de nous donner la chambre que nous occupons d’ordinaire, vous pouviez nous faire arranger...
— Deux appartemeuts séparés ? dit Henriette avec un empressement marqué, avec plaisir: tout de suite je vais donner des ordres.
— üh ! mon Dieu, non, dit madame Bizot, deux chambres
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se nouent et se dénouent clans les passes d’une contredanse, où la valse et le galup tournent les têtes et emportent le cœur, où le sang bouillonne au fouet du violon, au milieu de cet air chaud , humide, vaporeux, qui oppresse déjà la poitrine, comme un désir tout chargé du parfum des femmes et des fleurs. C’est là que les passions s'allument et flambent tout imprégnées de Volupté, mais de volupté douce, légère, près de s’évaporer au matin pour se renouveler le soir.
En province, au château, dans l’habitation isolée d’un riche campagnard, que ces soirées out un autre aspect! et quel autre charme bien plus dangereux elles concentrent sur le peu de ceux qui les remplissent! C’est, si je puis m’exprimer ainsi, c’est un air couvé où tout germe dans une proportion extraordinaire ; où rien ne s’évapore au dehors, ni paroles, ni souvenirs, ni regards.; où chacun rapporte le lendemain tout ce qu’il a emporté la veille, sans en avoir laissé ces lambeaux aux occupations d’un autre monde, aux plaisirs d’un autre salon. Terrain fertile où tout retombe pour le fertiliser, comme dans les forêts vierges de l’Amérique, qui se nourrissent de leurs feuilles mortes, de leurs branches brisées, de leurs émanations; où tout ce qui vient d’elles retourne à elles; si grandement et si magnifiquement supérieures à nos forêts civilisées qui prêtent quelque chose à tout le monde, au passant son chemin, au propriétaire ses coupes réglées, au chasseur son gibier, et son bois mort au pauvre.
Là, quand on est destiné à s’aimer, quand un homme et une femme doivent risquer de se perdre l’un pour l'autre, il faut qu’ils y succombent. Pas un jour de perdu : tous les jours on se revoit ; point de plaisirs qui séparent, point d’intérêt où se prendre pour se retenir, point de temps à donner à la mode , à la pièce nouvelle, aux aventures des autres, aux devoirs de bienséance. Toute la pensée , tout le temps appartiennent à la même chose.
Charles et Henriette étaient destinés à s’aimer. Destinés! pourquoi? Dieu le sait. Etait-ce que leur vie avait quelque chose de bizarre et de particulier qui les faisait se rechercher? y avait-il dans leur caractère , dans leurs, inclinations une conformité qui les attirât l’un vers l’autre, ou une différence qui leur rendit leur présence nécessaire? Etait-ce
Plus tard nous saurons la main qui a tracé ce portrait. Comme il riait de sa crainte de venir à la forge, quand une voix railleuse lui avait dit: — Vous lui ferez la cour, et, le bonhomme mort, vous épouserez la veuve avec l’enfant venu sous une feuille de chou ! Comme cette prédiction rendue plus effrayante par des demi-révélations, grandie par l’imagination de Charles et par une sorte de sorcellerie employée à son égard, et dont le secret dormait dans son cœur, comme il la trouvait ridicule cette prédiction ! comme ses appréhensions lui paraissaient puériles ! C’était tout à fait une femme ordinaire, qui n’avait pas même la portée d’une intrigante . supérieure; une petite fille qui a fait un enfant et qui le fait endosser à un mari.
Pour Henriette, assurément Charles n’était plus ni ce jeune homme distingué qui avait souvent mérité dans sa jeunesse, et lorsqu’elle était encore enfant, les éloges charmants de sa mère; ce n’était plus ce jeune sous-lièutenant décoré sur le champ de bataille, changeant d’épaulettes à chaque campagne ; un de ces soldats intrépides qui, si vite qu’ils montent, pourraient planter chaque échelon de leur fortune dans un trou de blessure; ce n’était plus le pauvre prisonnier errant dans les froids déserts de la Russie, ni ce jeune homme à l'existence incertaine et qui devait porter avec lui l’arrêt d’un autre. C’était tout simplement un assez bon garçon , rangé, exact dans ses devoirs; ayant del’honneur, un poignet de fer, quelques idées plus brutales que bien entendues d’ordre et de discipline, bien élevé, poli, avec qui on peut vivre en toute sécurité.
Ils eu étaient là tous deux, désarmés de leurs préventions l’un contre l’autre, et ne s’étudiant plus pour se trouver des défauts. Alors ils laissèrent l’amour les surprendre par son charme le plus invincible. Ne se croyant pas dangereux, ils se laissèrent aller à eux-mêmes, ils se laissèrent aller à se plaire. Se plaire, autre puissance que l’amour, presque aussi forte et bien plus séduisante, qui, lorsqu’elle est seule, ne mène pas aux grandes extravagances, mais, qui, seule, suffit mieux que la passion aux longues intimités.
Deux mois s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Charles ; les affaires du général allaient si manifestement bien, qu’on avait augmenté le nombre des ouvriers. D’Aspert, ravi de
LE MAGNETISEUR.
tout ce qui l’entourait, ne trouvait pas un moment dans toutes ses longues journées pour souhaiter troubler la quiétude où il vivait. 11 redoutait un événement. L’éclaircissement qu’il avait tant désiré sur l’état de Charles lui eu paraissait un qui devait avoir un résultat désagréable, et il faisait semblant de n’v plus penser, c’est-à-dire, il en écartait la pensée quand elle lui venait.
Indubitablement, il y avait eu quelqu’un de sacrifié, un enfaut dévoué au malheur dans l’afi'aire de Rome; mais connue Charles pouvait être l’un ou l’autre, il semble qu’il fût à la fois l’un et l’autre; et, comme d’Aspert ne savait si c’était son fils ou le fils du capitaine Dumont qu’il devait plaindre, il se servait de son incertitude pour n’en plaindre aucun. Il ne risquait pas sa pitié.
Lussay restait le même : presque toujours absent, devenu indifférent a tous les sujets de conversation, mais les suivant avec cette facilité d’un homme qui a beaucoup vécu, il y fournissait sa part d’instruction et d’esprit; jamais de galté et d’abandon. Il nourrissait quelque chose en lui. C’était un silence de l’àme qui devait éclater tôt ou tard; rien ne dénotait que l’instant de l’explosion fût proche ou éloigné; c’était l’homme à part de ce petit monde.
Quant à Bizot, il bizutait. Bizoter, que veut dire ce mot? je ne sais; mais, tenez, entre nous, j’ai connu M. Bizot; je l’ai vu à Paris, je l’ai vu en province, et nous n’avions trouvé rien de mieux pour exprimer sa façon d’être, que de créer le mot bizoter II se levait, s’habillait, descendait, déjeunait, se promenait, regardait, répondait, ne demandait jamais rien, ne refusait jamais rien, lisait si on lisait, causait si on causait, se chauffait si quelqu’un avait froid, jouait toutes sortes de jeux, môme au volant; prenait souci de ce qui alarmait quelqu’un, s’informait avec un curieux, se tenait coi avec un indifférent; espèce d’écho de tout ce qui agissait autour de lui, n’ayant d’original que d’être comme tout le monde : capable de fuir avec un lâche, d’avancer avec un brave, rendant volontiers autant qu’il recevait, soit en esprit, en politesses ou en égards; usant de ceux qui usaient de lui, ne fuyant et ne cherchant personne, très-heureux en compagnie, très-heureux tout seul. Je l’ai vu discuter passablement économie politique, danfee et haricots ; enfin, pour le résumer
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en un mot, c’était M. Bizot. Mais comme rien n’est complet en ce monde, il avait un trait à lui, un trait qui le distinguait: il était un peu musicien. 11 devait être un peu musicien, cela se conçoit ; mais c’est là qu’il manquait à cotte inexistence de toute particularité : au lieu de jouer un peu du violon, ou de la flûte, ou du violoncelle, ou même du basson, il jouait de la lyre. Oui, M. Bizot jouait de la lyre, espèce de guitare bâtarde où il faut arrondir les bras et faire saillir la hanche : invention de l’Empire pour poser les femmes à la grecque.
Reste madame Bizot. Madame Bizot se soignait corps et esprit. Toujours étroitement lacée, étroitement chaussée, parlantétroitement, riant de même, tandis qu’il lui eût mieux valu laisser voir ses belles dents blanches, lancer à brûlepourpoint ses regards agaçants, montrer un peu ses jolies jambes, un peu sa gorge si rebondie. Elle voulait se distinguer; et, quoiqu’elle lût trop Parisienne et trop bien tournée pour être gauche, elle était gênée et avait perdu cette chance qui livre les hommes les plus délicats à une femme appétissante, un matin, par hasard, au saut du lit, ou dans un coin, le soir, quand il fuit noir. Quelquefois la nature revenait, surtout quand le rire prenait à d’Aspert, que Bizot lui renvoyait la balle en grossissant l’éclat, qu’Henriettc s’y laissait aller, que Charles suivait, et que Lussay desserrait aux coins ses lèvres émincées.
Cela arriva un jour que le général, se sentant ingambe, déclara vouloir souper dans le salon, par un temps qui hurlait au dehors et par un feu qui flamblait gaiment dans la cheminée. On apporta du champagne : on en but à force, à rasades, d’Aspert provoquant tout le monde. Il raconta des histoires de garnison ; Bizot répliqua des histoires de commis-voyageurs, de ces bêles d’histoires qui finissent par un coq-à-l’âne ou par une polissonnerie, et dont ou rit bien plus que de tout l’esprit possible ; puis, la table levée, le général voulut danser; il se rappela qu’il avait été beau danseur. Ou n’était que six : Bizot et Henriette furent obligés de se doubler, seulement Bizot ne faisait le cavalier avec Henriette qu’après avoir fait la dame avec le général ; alors il figurait vis-à-vis de sa femme et de Lussay qui dansait (Lussay dansait). Alors Bizot mettait et ôtait avec une dextérité ravis-
nte un bonnet de femme, selon le rôle qu’il jouait; à
chaque changement le général riait aux éclats. Bizot dansait congrument en homme, entrechats et jetés-battus en avant; puis il minaudait et tortillait en femme : c’était charmant, c’était du délire ; madame Bizot riait tant, qu’elle en faisait plier Lussay sur qui elle s’appuyait. Puis on valsa. Henriette se mit au piano. On avait chanté la contredanse : on valsa; Bizot avec le général, madame Bizot avec Charles. Ou tourna, on s’anima.
— Vois, ma femme , disait Bizot, voilà comme on fait, on s’abandonne : cher ami , cher général , on se penche , on s’exalte.
Et il se donnait des grâces; et sa femme, pour l’imiter, disait-elle , s’appuyait au bras de Charles , effleurait sou visage, perdait ses regards dans les siens, assouplissait sa taille sous sa main, laissait frémir ses lèvres humides et entrouvertes ; et le général, qui s’en apercevait, riaitcommeunfou; et Bizot riait encore bien plus fort, quand, enfin, ils tombèrent tous deux pâmés sur un canapé. Henriette s’arrêta. Les deux autres valseurs s’arrêtèrent aussi; mais madame Bizot, emportée enfin dans sa bonne nature amoureuse, serra la main qu’elle quittait et dit tout bas, d’une voix altérée :
— Ah ! Charles !
Puis elle alla tomber dans une bergère sans ranger sa robe ni ses cheveux, jetant ses jolis pieds en avant, écartant sa collerette pour laisser pénétrer le frais, l’œil vibrant, le teintanimé, si concupiscente ernin, que la jeunesse de Charles ne put s’empêcher de voir tout cela, de le regarder attentivement, de le regarder longtemps, si longtemps, qu 'Henriette s’en aperçut. Puis Charles s’aperçut qu’Henriette s’en apercevait, et ils devinrent sérieux tous deux. Heureusement il était minuit, sans cela la soirée aurait tristement fini.
J’ai dit que. Charles et Henriette se laissèrent aller à se plaire, voici comment. On ne se plaît pas par les choses qui touchent, c’est-à-dire par celles où il s’agit d’affection, de tendresse, et sur lesquelles ou sent vivement. On se plaît par les choses indifférentes. Si la raison de l’ainour est introuvable, la raison du plaire ne l’est pas. A certaines femmes on plaît par sa physionomie, par sa beauté; à d’autres, par son esprit, par un talent préféré ; à presque toutes, par un mélange heureux de toutes ces qualités; et, comme lerésul-
tat du plaire est lé même que celui de l’amour, il y a beaucoup de gens qui prennent l'un pour l’autre. Ce qui fit que Charles et Henriette se plurent dès qu’ils ne se regardèrent plus que comme une fatalité respective, c’est qu’ils devinrent simples et naturels, et se laissèrent aller à s’écouter sans appréhension de leurs paroles, à parler sans faste ni aigreur. 11 arriva qu’eux seuls causaient bien de tout. Henriette avait sur les choses un jugement juste de ce qu’elles étaient; Charles, un jugement naïf et fort de ce qu’elles auraient du être ; il y avait dans elle une appréciation charmante et exquise du monde, des livres, des sentiments : dans lui, un blâme ou un éloge brûlant, mais hors des règles tracées. Pour tous, il semblait contrarier les idées d’Henriette; pour elle seule, qui avait un goût parfait, il avait dans l’esprit ce qu’elle n’eût osé y avoir, d’autres idées que tout le monde, plus de hardiesse et d’originalité , ce qui messied à une femme, ce qui est toujours de bonne grâce dans un homme. Il n’était pas conteur, mais quand une histoire l’avait ému, il faisait pleurer en la répétant. Toutes ces bonnes façons, qui le premier jour avaient déparé l’espèce de vampire qu’Heuriette s’ôtait créé, devinrent autant de grâces pour l’homme de salon. Il dessinait supérieurement, était fort excellent musicien; mais sa complaisance mettait ses talents aux ordres d’Henriette, sans en faire parade, sans amener tout le monde à s'occuper de ce qu’il faisait bien. Ce fut une touchante histoire qui lui apprit comment il était musicien.
11 s’agissait de savoir si le rhythme musical nous charme par habitude apprise ou par puissance naturelle et sympathique à nos organes ; si un air, sans mesure ni mélodie bien arrêtée, ne nous serait pas très-agréable, sans la coutume qu’a l’oreille des mesures usuelles et de leurs temps. Charles soutenait que la mesure est chose naturelle à l’oreille, comme étant l’ordre de la musique, et l’ordre lui paraissant la première condition de toute beauté. Pour soutenir sou opinion, il racontait qu’étant en Russie, avec quelques centaines de prisonniers traînés à travers un long désert de neige, sur une tile qui durait une demi-lieue, côtoyés par une centaine de cosaques qui galopaient de la tête à la queue de la file , comme font les chiens d’un troupeau, les harcelant du bois
île leurs lances pour les faire marcher à leur guise ; il racontait qu’ils étaient arrivés à un village où ils devaient se reposer quelques heures. C-harles entra dans uneespècede maison plus propre que les autres; elle dépendait, ainsi que tout le village, d’un château qu’on voyait à quelque distance. Dans la chambre où est le poêle et où tout le monde se tenait, il y avait dans un coin un groupe singulier : il était composé d’une espèce de soldat russe, d’un paysan assez âgé, et d’une jeune fille d’une beauté touchante. Au moment où Charles arriva, elle était assise par terre et pleurait ; le soldat maugréait et ordonnait au vieillard de la frapper : celui-ci se taisait sans refuser, mais sans obéir. Le soldat tira son sabre et menaça le vieillard; le vieillard frappasaülle, car c'était sa fille. La pauvre enfant se leva et, pour toute réponse, se mit à chanter. Quel air était-ce? ni Charles ni ses compagnons ne purent le deviner. Le sauvage instructeur tempêta en criant que ce n’était pas bien; et, prenant un cahier de musique, il se mit à chanter sans que Charles devinât davantage à quelle mélodie appartenait le gloussement du maître. L’écolière répéta, mais inexactement, et il fallut la battre : c’était triste à voir; puis, quand il fallut recommencer plusieurs fois, cela devint atroce. Alors Charles s’informa par le moyen d’un de ses camarades qui parlait russe, et il apprit de la mère, qui pleurait dans un coiu, que le seigneur du château, ayant entendu à Moscow un certain air qni l’avait charmé, voulait le faire apprendre aux jeunes tilles qui lui appartenaient, pour le lui répéter tous les jours. 11 avait chargé de cette instruction le musicien présent qui avait été trompette dans un régiment; et le sort avait désigné la fille du vieillard pour l’apprendre la première. Pendant ce récit, la pauvre enfant s’était remise à terre et se laissait battre sans murmurer. Ce n'était plus le père qui frappait, c’était le trompette. Charles s’élança au risque de sa vie, et arrêta le terrible maitre d’école. Celui-ci devint furieux; il ne put cependant échapper à la main du jeune commandant. Mais quelle fut la surprise de celui-ci, lorsqu’il vit le père et la mère supplier le trompette de continuer, et qu’il comprit par son interprète qu’on le priait lui-même de le laisser battre leur fille. C’est que, disaient-ils, si elle ne sait pas l'air pour ce soir même, peutirêe le seigneur la tuera dans un moment de colère. La pitié
LË MAGNÉTISEUR. •
était donc de laisser battre cette malheureuse. Alors Charles abandonna le trompette qui sortit pour aller faire son rapport au seigneur : tout le monde tremblait pour cette jeune enfant. Charles ramassa tristement l’air qu’elle devait apprendre, et qu’il supposait quelque musique barbare du pays ; mais, en y jetant les yeux, il reconnut que c’était un air de Mozart, cette délicieuse chanson d’amour des noces de Figaro : Mon cœur soupire .. Sans y penser, sans se l ire que la nature musicale de celte fille s’était refusée à répéter une si gracieuse mélodie étrangement défigurée, il s’approcha d’elle, lui montra le papier et lui fit signe de chanter; elle secoua la tête sans répondre. Alors il commença l’air d’une voix si sonore et si émue, qu’elle l’écouta soudainement, comme s’il lui parlait une langue qu’elle comprenait ; elle suivait de la tète la mesure avec exactitude; puis elle-même elle essaya de le répéter. Et Charles ne lui avait pas dit trois fois cet air, qu’elle le chantait avec une justesse parfaite, avec une expression de reconnaissance pour son maître, qui était presque aussi charmante que la passion amoureuse de la musique. A ce moment, le seigneur arriva avec le chef de l’escorte des prisonniers pour punir à la fois l’esclave et le Français qui avaient contrarié l’exécution des ordres du boyard. Mais ils s’arrêtèrent tous deux en entendant la voix suave de la jeune iille, en voyant le père et la mère , la bouche béante, écoutant dans le ravissement ; une douzaine de prisonniers qui se tournaient aussi vers la chanteuse, et quelques tètes qui sortaient du haut du poêle sur lequel les Cosaques étaient couchés.
Mais, dit le boyard, voilà mon air; qu’est-ce que tu es venu me dire? elle chante aussi bien que la dame italienne de Moscow.
Il s’approcha, il se le fit répéter ; et Charles lui ayant conté l’histoire telle qu’elle s était passée, le boyard donna au père la joie de rendre le knout au trompette qui l’avait forcé à battre sa fille.
— Eh bien! ajouta Charles, si les sons non rhythmés et barbarement assemblés étaient indifférents pour des oreilles sauvages, pourquoi cette jeune fille, qui n’avait aucune idée de musique, ne répétait-elle pas la leçon du trompette aussi bien qu’elle a répété la mienne?
t.K MACrSÊÎISEUH.
li’liisloire avait intéressé. Madame Bizot, qui voyait toujours la même chose au bout de toute relation entre un homme et une femme, dit à Charles en minaudant :
— Et que vous donna la belle paysanne pour prix d’uue
si charmante leçon? ■ .
— Un morceau de pain, madame, dit Charles d’un ton
froid. '
Cette réponse répara auprès d’Henriette l’attention que Charles avait donnée, quelques jours avant, aux appas de madame Bizot.
— Ah çà ! dit d’Aspert, tu es donc musicien?
11 fallut en convenir. Ce fut de ce jour que l’on commença à faire de la musique.
C’est une terrible chose que la musique, non pas tant pour son charme particulier, pour cette mollesse qu’elle glisse à l’âme, pour ce balancement du rhylhme où elle l’endort ; mais aussi pour tout ce qu’elle a de rapproché et d’intime, surtout dans un salon sans regards, l’n homme assis devant un piano, une femme assise à ses côtés; leurs genoux se touchent. Quand on étudie attentivement on ne s’en aperçoit pas. Une note qu’on aborde mal et qu’on cherche sur le clavier, les mains qui s’y rencontrent. Et si le jour pâlit ou si la lampe baisse, on n’a pas le temps de le remarquer, mais on se penche ensemble sur le cahier, on s’appuie presque l’uu sur l’autre, les visages sont rapprochés, les haleines se confondent ; et, s’il y en a un qui se retourne imprudemment, les joues s'effleurent, la bouche sent une mèche de cheveux, une gaze, mille fois plus qu’on n’eût rêvé, qu’on n’eût pefmis à son imagination de rêver.
Et ceci n’arrive point aux gens qui le cherchent: car ils avertissent de l’éviter par la maladresse qu’ils y mettent; ceci arrive à ceux qui ne s’en mêlent pas : le hasard les sert ou les trompe. Ainsi madame Bizot, qui chantait aussi avec une jolie voix, tâchait à avoir beaucoup de ces distraction* et n’en attrapait presque jamais; tandis qu’Henriettc et Charles, qui se donnaient innocemment à leur musique, en rencontraient mille dont ils ne s’apercevaient pas, ou dent ils ne témoignaient pas s’apercevoir. Déjà ils se sentaient si bien ensemble, qu’ils n’avaient pas songé à se créer de petits rigorismes pour être moins bien. Et pourtant ils ne pensaient
pas à l'amour, ils ne pensaient à rien ; ils se convenaient à merveille. Si l’idée de l’amour leur était rentrée au cœur, ils se seraient défendus. Peut-être eùt-il été encore temps; bientôt il fut trop tard.
C’était un soir, encore un soir. Le jour, on ne voyait point Charles : il était tout aux affaires ; et maintenant Henriette ne le trouvait plus mauvais, elle ue le trouvait plus ridicule. Elle estimait cet esprit d’ordre et d’activité qui lui faisait sauver la fortune du général ; elle l’estimait d’autant plus que, jusqu’à Charles, elle n’avait pas cru cet esprit compatible avec ce qui fait un homme aimable et de manières élégantes. C’était donc un soir ; on avait beaucoup causé ce qu’on appelle sentiment : madame Bizot tirait toujours la conversation à l’amour. Elle s’était beaucoup étendue sur toutes les manières de faire une déclaration à une femme. Charles, à son penser, n’avait plus que le choix après une si complète leçon. Le moment de la musique arriva. On avait reçu le matin quelques airs de la partition nouvelle d'Emma, ravissante musique où nous courions tous, bien jeunes que nousétions alors, avec des pleurs pour ses airs si doux et des trépignements pour la fringante ronde où madame Boulanger faisait bondir tout ce jeûne parterre. Car les parterres d’alors étaient jeunes et amoureux ; ce n’était pas encore la boutique du perruquier et celle du marchand de vin qui cri fournissaient le public.
0 misère de moi! que nous vieillissons jeunes aujourd’hui! ne voilà-t-il pas que je me rappelle, que je m’oublie à me souvenir. Hélas! que la jeune littérature de vingt ans rirait de celle de trente, si elle la lisait.
Enfin, on avait reçu une partition d'Emma. Charles, distrait ce soir-là, s’était assis à côté du piano. Henriette s’y plaça et se mit à chanter cette cavatine :
Qu’elle est belle 1 et quel sourire t Que d'esprit! quels doux attraits!...
Hélas ! sans oser le dire,
Je t'adore et pour jamais.
Les réflexions qui avaient survécu à la conversation cessée, le charme de la mélodie, peut-être aussi le sens de ces quatre premiers vers, plongèrent Charles dans une médita-
tion distraite de ce qui l’entourait, mais non de ce qu’il en* tendait ; et l’air était liai, tout le monde l’avait applaudi, que, la tête penchée dans sa main, Charles répétait à voix basse, émue, et en donnant à la mesure une expression passionnée :
Qu'elle est belle ! et quel sourire I
Que d’esprit:...
Henriette le regardait et l'arrêta.
— Eh bien! qu’en pensez- vous?
— De quoi? dit Charles en se remettant avec peine.
— De cet air?
— Ah! oui, dit-il, cet air? oui, il est bien. C’est un air d’homme, n’est-ce pas? Pourquoi donc le chantiez-vous?
— Eh! non, dit madame Bizot, c’est la soubrette qui le chante à sa maîtresse, en lui apprenant que c’est ainsi que son amant parle d’elle.
— Tant pis, dit Charles avec quelque chose de triste, il me semble qu'il irait à merveille à une voix d’homme.
— Voulez-vous l’essayer? dit Henriette.
— Oui, vraiment, dit Charles.
Elle se leva pour lui céder la place. En passant l’un devant l’autre, ils se. frôlèrent; Charles en tressaillit. Henriette se plaça debout près de lui pour tourner les feuillets, elle posa sa main sur son épaule; Charles la trouva brûlante : jusqu’à ce siège qu’elle venait de quitter, et sur lequel il l’avait si souvent remplacée, il semblait qu’elle le pénétrât de partout. 11 joua la ritournelle, et voulut chanter; il se troubla à la première mesure, il balbutia, il ne put continuer. Henriette, qui le comprit peut-être, et qui redoutait l’intervention de madame Bizot, dit aussitôt :
— Eh bien ! accompaguez-inoi, je vais chanter.
Elle commença. Charles la suivit avec moins de trouble, puis il s’unit de sentiment au chant d’Henriette ; l’accompagnement se mêla d’amour avec la voix; ils paraissaient unis dans une exécution intime, et enfin Charles, entraîné au moment où la cavatine revient à son premier motif :
Qu’elle est belle ! et quel sourire 1
reprit cette phrase et la chanta avec une expression si pleine,
si puissante, si émue, qu'elle éveilla l’attention de tout le monde, de d’Aspert, de Bizot et de Lussay, qui jouaient et qui applaudirent avec acclamation. Charles ne s’en aperçut pas, et lorsqu’il eut Uni, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
Henriette, par un mouvement si rapide que nulle réflexion n’eut le temps de venir à l’encontre, lui dit tout bas en lui appuyant la main sur l’épaule :
— Faites attention, on nous regarde.
Oh ! ce sont de pareils mots qui font qu’on garde la vie malgré ses chagrins, ses déceptions, ses tortures ; ces mots, qui remplissent Pâme soudainement, la fondent de joie, l’associent à une autre ; ces mots qui sont un bonheur tant qu’on garde un souvenir. Charles eut voulu mourir alors, il eût voulu aussi regarder Henriette, il n’osa pas, il eut peur : il se leva.
Elle était femme, elle fut plus courageuse que lui; elle osa le suivre des yeux. 11 était si troublé qu’il chancela. Elle ne pouvait plus lui venir en aide, elle se repentit presque de ce qu’elle avait dit ; puis elle douta qu’il l’eût comprise. Bientôt elle eut la preuve qu’ils étaient déjà compromis. Charles se remit, et répondit suffisamment bien aux compliments qu’on lui adressait.
Parmi les morceaux de musique d’Emma , les journaux avaient tant vanté la ronde du bouquet avec son fringant tra la la, que madame Bizot la chercha et la trouva. Après l’avoir déchiflrée en silence, elle se figura les mines agaçantes de madame Boulanger, et, sur l 'effet prodigieux qu’elle produisait, elle voulut en essayer. Elle appela Charles qui s’était mis dans un coin, et le pria de l’accompagner. 11 vint de mauvaise grâce : elle l’avait si maladroitement dérangé de son bonheur! Henriette s’approcha aussi du piano, et elle entendit que madame Bizot disait à Charles :
— Voyons si vous mettrez autant de cœur à celui-ci.
Charles était si distrait, qu’il n’entendit pas ou qu’il entendit mal. Il répondit tout haut :
— Mais il n’y a pas de chœur à ce morceau : admirable bêtise de l’amour.
Madame Bizot se mordit les lèvres et commença. Le premier couplet alla passablement bien ; la politesse de Charles
suppléa à sa bonne volonté : madame Bizot crut qu’elle gagnait quelque chose. Au refrain du second couplet, elle se laissa aller à un petit mouvement de léte et de hanche, tout à fait souple et charmant. On cria bravo, mais sans se déranger; les joueurs, du fond de leur trictrac, Henriette et Charles, parce que c’était bien chanté.
Madame Bizot espérait une victoire complète; elle voulait emmener Charles dans l’allure voluptueuse de la ronde, et lui faire chanter d’entraînement le tra la la du troisième couplet. Elle mit dans sa voix tout ce qu’elle avait de coquetterie ; Charles l’accompagnait avec expression : elle crut qu’il allait la suivre, et, arrivée à l’endroit où la phrase musicale se replie doucement pour ressaisir le refrain, elle ralentit et suspendit son chant pour donner entrée à la voix de Charles. Mais Charles se tut, et une autre voix entama le tra la la. C’était la voix de Bizot qui se dandinait en mesure sur son fauteuil, de Bizot qui, battu toute la soirée, prenait une revanche éclatante, et qui disait amoureusement, et avec une variation heureuse dans les syllabes, trou lou lou lou, trou lou lou, trou, trou lou lou lou lou lou. Six quatre, trou lou, trou lou trou ; bezet, trou lou lou trou. Carne trou lou lou, trou lou. Je prends deux trous, trou trou trou trou..
— C’est insupportable ! s’écria madame Bizot, quand vous êtes là, on ne peut pas chanter.
— Hein! je marque six points.
— Je dis que vous avez l’air d’un gros benêt, avec votre dandinement et votre trou trou.
— Bah ! fit Bizot en regardant le général pour voir si c’était vrai, qu’est-il arrivé ?
— Votre femme a raison, dit le général avec humeur, vous empêchez ces dames de chanter, et vous m’avez fait faire deux écoles avec vos trou lou lou.
— Bon, bon, bon, dit Bizot, je me tais. Deux as. Je la gagne bredouille.
— ■ La belle? dit le général.
— La belle? soit.
Us reprirent leur jeu.
Pendant ce temps, Charles avait quitté le piano. Madame Bizot eut la maladresse de le rappeler, il eut la maladresse de refuser; elle eu fut piquée et en eut de mauvaises pen-
LE MAGNÉTISE Ult.
sées : elle eut celle d’observer. Henriette s’était approchée de Charles, et, feignant de ranger quelque chose à la cheminée où il faisait semblant de se chauffer, elle lui dit :
— Pourquoi refuser madame Bizot?
— Ah ! dit Charles, cette femme se jette à la tète de tout le monde.
Henriette regarda Charles d’un air éperdu. Il ne comprit pas; elle s’éloigna, tourna un moment dans le salon et sortit. Elle sortit pour pleurer. C'est que, quelque délicatesse qu’il y ait dans le cœur d’un homme, elle n’est jamais assez profonde pour atteindre aux délicatesses d’un amour de femme. Ce mot de Charles, qu’il ne croyait désobligeant que pour madame Bizot, voici commept Henriette l’avait traduit :
— Cette femme se jette à la tète de tout le monde, a-t-il dit; et moi, mon Dieu! que viens-je de faire ? que lui ai-je dit?... Malheureuse! Cette réponse, qu’il m’a faite pour elle était pour toutes deux.. Je me suis jetée à lui qui me semblait m’appeler'; et voilà ce qu’il pense de moi, mon Dieu !...
La pauvre Henriette se disait cela en pleurant; assise dans un coin de la salle à manger, seule dans l’obscurité. Oh! quelle transition! tout à l’heure, éclairée par le trouble de Charles sur le sentiment qu’elle éprouvait, entraînée comme lui, se livrant pour le sauver, et maintenant méprisée, descendue au rang de madame Bizot! Elle pleurait, elle pleurait amèrement. Enfin, son mari, étonné de son absence, l’appela; elle se leva toute droite comme un enfant coupable et comme s’il l’avait vue pleurer. Elle se décida à rentrer; mais, pour cacher ses larmes, elle ouvrit un buffet, y chercha une carafe, de l’eau pour baigner ses yeux et en effacer les traces des larmes. Elle était si troublée, qu’elle renversa quelques porcelaines. Charles, qui se dévorait d’inquiétude de l’avoir vue sortir, profita du bruit pour s’élancer à la porte; il l’ouvrit, et, à la clarté qui pénétra dans la salle à manger, il vit Henriette debout devant le buffet.
— Etes-vous indisposée? qu’avez-vous? dit-il en avançant.
— Rien, répondit-elle en passant devant lui rapidement et sans le regarder.
Mais il y avait de l’amour encore dans ce mot rien ; car il l’avait interrogée tout haut, et elle lui avait répondu tout
bas. Charles ne le comprit pas ainsi. Quand on aime de tout soi, quand on aime si avant dans rame, on a bien plus l’intelligence de la douleur que de la joie. Charles ne vit que le geste froid, et n’entendit que le mot tout seul; ce fut son tour de souffrir. Cependant, quoiqu’il semblât que ce mot les désunît, à partir de ce moment, ils n’eurent plus qu’une même vie. Avant ce jour, ils s’aimaient chacun séparément; ils se trouvaient bien l’un avec l’autre, mais ils n’y étaient pas d’une semblable humeur; ce soir-là, ils eurent leurs joies en même temps, leur douleur en même temps : iis s’aimèrent ensemble. Madame Bizot en devina plus qu’il n’y eu avait; c’était de son caractère. Elle se garda la nuit pour réfléchir à ce qu’elle devait faire. On se relira. Henriette évita les regards de Charles, qui cherchaient les siens : il sortit désespéré.
Nous avons dit qu’il ne logeait pas dans la maison où étaient les appartements des autres personnes de cette histoire. Quand il fut dehors, il marcha rapidement pour rentrer chez lui, mais il s’arrêta. II avait vainement attaché ses yeux aux yeux baissés d’Henriette; il alla vers sa fenêtre pour la regarder. Espérait-il qu’elle s’v mettrait? le froid était piquant, excessif; cela n’était pas présumable. Mais elle était derrière le volet, il lui semblait que là où elle était, elle devait tellement imprégner tout de son âme, qu’il en transsuderait quelque chose à travers ce bois; véritablement il l’interrogeait comme une physionomie qui va parler. 11 ne voyait pourtant rien, pas même le mouvement de la lumière, pas une ombre sur un rideau. 11 s’était assis sur une pierre, il restait là, il attendait; quoi? Puis-je le dire, et le savait-il lui-même? Il était là, il attendait.
Quant à Henriette, elle était rentrée toute troublée, bien malheureuse, mais déjà plus malheureuse de l'état où elle avait laissé Charles que de ce qu’il lui avait dit.
A côté de la susceptibilité de son cœur, elle avait trop d’orgueil d’elle-même pour ne pas avoir vite compris qu’elle s’était trompée. Avant de quitter le salon, elle en était convaincue; mais, pour consoler Charles, il eût fallu une parole, un regard. Elle eut peur d’elle, elle eut peur de madame Bizot; elle préféra le laisser souffrir'; et puis elle lui en voulait toujours un peu de ce qu’elle ne nommait plus que sa mal-
adresse. Elle se coucha dans cette pensée, et d’abord elle s’imagina qu’il ne se ferait pas une trop vive douleur de son silence. Elle se le représenta rentrant chez lui, puis perdant le souvenir de son chagrin dans le sommeil ; puis elle dit tout haut :
— Non, il ne dormira pas.
Elle ne dormait pas, elle.
Alors elle reprit ses craintes. Peut-être, pensa-t-elle, avaitil eu véritablement intention de rejeter son amour comme celui de madame Bizot ; et comme l’esprit achève aisément une idée entamée, elle se repersuada bientôt qu’elle était dédaignée ; sans cela elle eût trouvé un mot pour l’excuser : il est vrai qu’il ne l’avait pas pu; il est vrai qu’elle l’avait évité. Mais, depuis qu’il avait quitté le salon, il aurait pu.... quoi? Mais, à sa place, je ne sais, moi, si j’étais homme, je serais sous ses fenêtres, je voudrais la voir, l’implorer, la prier. Il y était peut-être.
Elle le pensa, puis elle n’osa le croire; elle voulut voir, et n’osa pas regarder. S’il n’y était pas, elle serait malheureuse; s’il y était, que lui dire ? Elle balança longtemps. Enfin elle risqua son espérance d’amour, mais elle ne voulut pas compromettre son secret en se montrant : elle passa daus un petit cabinet sans lumière, où une simple lucarne ouvrait en dehors; elle s’en approcha; les pieds nus sur le parquet, elle souleva à peine le rideau qui voilait la vitre, et elle vit Charles assis, qui dévorait sa croisée du regard. Oh ! qu’elle fut heureuse! ! ! Puis il lui vint au cœur toutes sortes de pitiés pour lui. Il faisait froid; il devait souffrir. Elle y pensait, sans sentir que ses pieds se glaçaient sur le parquet. Deux fois elle porta la main à la vitre pour l’ouvrir, deux fois elle s’arrêta. Cependant il restait toujours. Oh! c’était trop de cruauté de le laisser là. Il se leva ; il faisait nuit, elle le voyait comme en plein jour. Il essuya ses yeux : elle pleura. Il s’éloigna, mais il ne rentra pas chez lui; il prit le chemin de la forêt : il allait livrer à la fatigue du corps l’agitation de son àme. Elle tira le verrou de la petite croisée; il n’entendit pas et disparut dans le bois. A ce moment, elle l’eût rappelé devant madame Bizot Quand Henriette quitta la fenêtre, elle avait le corps glacé ; elle était malade.