‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le magnetiseurChapitre 16 sur 27 · LE BRIN DE SOIE · texte numérisé non relu

LE BRIN DE SOIE

Le lendemain, lorsqu’ils se rencontrèrent, ils étaient défaits tous denx. Charles, en abordant Henriette, ne se sentit pas le courage de lui parler. Elle lui dit doucement :

— Bonjour : je 11’ai pas dormi non plus cette nuit.

Ils s’entendaient déjà plus qu’il ne fallait.

Cependant, après cette soirée, qui fut le premier événement de leur amour, ils restèrent longtemps au même point. Ils n’avaient pas l’éperon des rivalités pour les hâter, ni la crainte d’être séparés par un accident : tout leur avenir était à leur amour. Aussi pouvaient-ils en savourer les mille délices imperceptibles, les mille malheurs inaperçus pour la plupart des hommes, pour ceux surtout qui disputent une femme plutôt qu’ils ne l’aiment. Ce fut le meilleur temps de leurs amours. Ils savaient qu’ils avaient un secret à eux deux; mais ce secret, ils ne l’avaient pas encore nommé; ils ne lui avaient pas encore écrit au front, amour adultère, inceste; ils pouvaient se tromper, se dire que c’était une amitié exquise, jalouse, passionné^; ils n’avaient pas encore de jours d’alarmes. Un mois se passa ainsi, pendant lequel madame Bizot chercha à découvrir quelque chose de nouveau. Entre deux jeunes gens qui semblaient s’être entendus, qu’il n’y eût pas quelque chose de nouveau le lendemain, ou, tout au plus tard, le surlendemain, cela lui semblait incroyable. Aussi, quand elle vit que rien n’avançait, elle se persuada qu’il s’agissait de quelque petit secret de ménage, d’une surprise à préparer au général, pour le jour des étrennes qui approchait. Enfiu elle recommença ses attaques; et, grâce à elle, l’amour de Charles et d'Henriette, arrêté dans une douce et innocente confiance, se précipita

dans tous les tourments du désir et de la jalousie. En femme habile, madame Bizot revint sur ses pas; elle vit qu’elle s’était trompée en faisant de la pruderie; que, s’il fallait sentimentalement séduire Charles, il se tournerait bien plutôt vers Henriette, qui avait plus qu’elle de cette grâce de Pâme qui plaît à l’âme. Elle revint à son allure franche et vive, et, doutant un peu qu’Henriette aimât Charles, mais bien assurée, quand cela serait, qu’elle ne s’était pas donnée à lui et qu’elle n’était pas femme à se donner, elle se décida à offrir ce que sa rivale avait refusé ou refuserait. Le tout était d’amener Charles à le désirer. Cela ne lui parut fias difficile ; elle compta sur la jeunesse du commandant et sur son célibat forcé. 11 ne manquait plus que des occasions; le hasard lui en fournit une dont elle sut largement profiter.

Avant de raconter ce qui en arriva, il faut dire que Charles et Henriette avaient déjà des engagements l’un vis-à-vi° de l’autre. Peut-être, à la plupart de ceux qui lirontcette histoire, le mot engagement paraîtra- t-il bien énorme pour le faible lien qui attachait ces deux amants, mie aventure d’enfant, en vérité. Et, il faut le dire ici en passant, quoique l’âge de Charles et d'Henriette ne fut plus celui de ces jeunes sentiments qui se prennent aux brins de la vie, cependant il ne faut pas oublier que c’était leur premier amour à tous deux : et un premier amour est toujours jeune.

Un jour, un dimanche qu’on était dans le vieux et vaste salon, d’Aspert et Bizot lisaient au coin du feu les journaux et les brochures politiques ; madame Bizot travaillait avec Henriette à une fenêtre. Madame Bizot faisait une bourse en filet, Henriette brodait. Charles, qui entra, s’approcha de ces dames, et, après s’être informé, il loua leur travail et particulièrement celui de madame Bizot, qui était fort élégant et qu’elle faisait avec des mains si jolies, qu’il était impossible de ne les pas admirer. Charles se laissa aller à quelques galanteries banales : Henriette ne mêla pas un mot à la conversation. Un moment après, madame Bizot sortit et Henriette dit à Charles :

— Madame Bizot sera bien heureuse quand elle saura que cette bourse vous plaît tant.

— Pourquoi? dit Charles.

— Parce que c’est à vous qu’elle la destine.

Henriette agissait un peu en femme piquée ; elle trahissait le secret de madame Bizot et lui enlevait la joie de la petite surprise qu'elle comptait faire à Charles. Celui-ci vit bien que ses éloges avaient déplu à Henriette ; il s’en excusa si bien, qu’elle ne lui en voulut pas. Alors ils se mirent à parler des présents que chacune préparait secrètement pour le premier jour de l’an.

— Que me donnerez-vous ? dit Charles en souriant.

—Oh! dit Henriette, vous verrez, cela doit arriver demain.

— Arriver! dit Charles; • qu’est-ce donc? quelque bijou, quelque meuble de Paris? Ah! ajouta-t-il tristement, j’avais espéré quelque chose de vous.

— De moi ? dit Henriette en rougissant.

— Oui, de vous, dit Charles, ne fùt-ce qu’une fleur, ne fût-ce que ce fil de soie que vous tenez entre vos lèvres.

— Quel enfantillage! dit Henriette. Mon présent est avec celui du général, mais un présent qui ne vient que de moi.

— Bien beau, n’est-ce pas ? dit Charles avec dédain, qu’il me faudra montrer à tout le monde, et que tout le monde admirera excepté moi?

— Avez-vous envie de le refuser ?

— Ah ! tenez, dit Charles, donnez-moi ce brin de soie, je vous en prie ; cela, rien que cela !

— Ce serait trop, dit Henriette d’une voix profondément troublée; ne parlons pas de cela. Tenez, voyez; vous me faites piquer.

Elle étancha son sang avec son mouchoir et le posa près d’elle; Charles voulut le prendre ; elle le retira vivement et le mit dans sa poche. Sa poitrine battait, ses lèvres tremblaient en tordant le brin de soie qu’elles tenaient encore.

— Quoi! lui dit Charles, pas même cela, si peu de chose!

Henriette sourit amèrement, comme si elle eût voulu dire:

— ’ Appelez-vous cela si peu de chose ?

Madame Bizot rentra un moment après et revint s’asseoir près d’Henriette, et Charles les laissa seules. Un moment après, Henriette fut obligée de sortir; elle se leva, et, par un mouvement machinal, elle posa sur la table ce qu’elle tenait dans ses mains, et ce fil qui n’avait pas quitté ses lèvres. Charles le vit, et elle était à peine à la porte du salon qu’il sc leva à son tour pour s’en emparer. Henriette s’aperçut de

ce mouvement, et, revenant sur ses pas, elle reprit le fil et le roula sur son doigt en répondant de la tête à Charles qui l’implorait du regard :

— Non, non.

Les quelques jours qui suivirent ce refus furent tristes de la part de Charles et affectueux du côté d’Henriette ; elle semblait vouloir s’excuser du chagrin qu’elle lui avait fait. Enfin le jour des étrennes vint : tous les présents furent échangés avec les embrassements d’usage ; ils furent riches comme ceux des gens qui n’ont qu’une ou deux occasions par an de dépenser beaucoup d’argent. Le général avait saisi celte circonstance pour remercier Charles de ses soins : son cadeau était un bel équipage de chasse de grand prix ; celui qu’il avait fait offrir par Henriette était un magnifique nécessaire de toilette mouté en or et d’une valeur presque offensante, venu d’un autre que du général, qui le donnait visiblement par les mains d’Henriette. Lorsque tous les objets enveloppés de leurs caisses et de leurs couvertures de maroquin furent sur la table :

— Eh bien ! dit le général à Henriette, où est la clef du nécessaire?

— Ah! dit celle-ci en devenant rouge et tremblante à la fois et en la tirant de son sein :

— La voici.

Elle pendait au bout du fil de soie. Oh! c’était bien le même, délustré par l’humidité des lèvres, mordu çà et là. Charles sentit fléchir ses genoux de bonheur. 11 ouvrit le nécessaire, l’admira avec une joie d'enfant qui ravit d’Aspert. Puis vint le tour de Charles : il avait fait venir de Paris, pour le général, un fauteuil à roulettes, qui allait par le salon en tournant une très-facile manivelle. D’Aspert s’y promena. Le présent qu’il offrit à Henriette ne semblait attester qu’un grand soin : une corbeille à ouvrage, avec tous ses détails, où le nom d’Henriette était partout gravé. Je ne parlerai pas de ceux des autres, ni même des présents singuliers de Bizot, si ce n’est de celui qu’il offrit à Henriette. Il le lui remit presque en cachette et lui dit tout bas :

— Pardonnez-moi d’y avoir pensé. Puis en lui serrant la main et en y glissant un petit médaillon, il ajouta d'une voix émue ;

LE MAGNETISE CR.

— Tout n’est pas mort dans ce cœur, et tout est permis quand on a des cheveux blancs.

Henriette ne savait ce que cela voulait dire -, elle fut tentée de 'croire que c’était une déclaration. Elle n’aimait pas le ridicule qu’on jetait sur Bizot, et, quoiqu’elle fût fâchée, elle se mit à l’écart pour regarder ce médaillon : c’était le portrait de son fils. Elle poussa un cri de surprise et de joie. Cela lui venir de Bizot! C’est qu’il y a des femmes qui inspirent du cœur et du goût à tout ce qui les entoure. On voulut voir, on accourut; mais elle serra son médaillon et refusa de le montrer. D’Aspert insistait. Bizot lui dit en riant :

— Etes-vous jaloux de moi? Laissez, laissez; je suis bien aise d’avoir bien choisi mon présent.

— Oh ! très-bieu ! dit Henriette, et je vous remercie, ajouta-t-elle en l’embrassant.

Bizot prit deux gros baisers, puis, faisant sonner ses lèvres comme un homme qui vieut de goûter d’un excellent vin, il fit :

— Hem! hem ! hem !

Henriette glissa le portrait dans les mains du général qui, heureux ce jour-là, tendit la main à Bizot.

— Mais qu’est-ce donc? dit madame Bizot; il n’a jamais voulu me dire ce que c’était.

— Ma foi! dit le général, qu’ils s’arrangent entre eux; je ne sais moi, ça ne me regarde pas.

La curiosité de madame Bizot eu resta là; celle de Charles avait une si puissante distraction, qu’il ne s’occupa point de ce qui se passait. Enfin l’heure de se retirer arriva; car ceci se passait la veille du jour de l’an. On déclara qu’on laisserait tous les cadeaux dans le salon ; mais Henriette voulut emporter les siens dans sa chambre.

— Pardieu! dit le général, tu auras le temps de les examiner demain !

Henriette allait insister lorsqu’un ;

—Qui sait? de madame Bizot l’avertit qu’elle avait pénétré le motif de son empressement. Et elle répondit :

— C’est juste, nous les visiterons demain.

On se retira après avoir entendu sonner minuit. Charles emporta sa clef. 11 eut presque regret d’être seul heureux; mais il espéra ce qui arriva. Le lendemain il entra le pre-

mier au salon; rien n’y était encore déplacé. Il attendit qu’Henriette descendit, et, quand elle parut, elle lui tendit la main, et à cette main était une bague. Une bague ! quelle imprudence !... Gomment échappera-t-elle à l’investigation de madame Bizot qui, dès qu’elle entra, parcourut Henriette des pieds à la tête et jusqu’au bout des doigts. Mais c’est que cette bague était parfaitement semblable à un anneau qu’elle connaissait à Henriette, et que celle-ci portait habituellement ; seulement elle renfermait un mot et un secret. Ce secret dévissait la bague ; ce mot était : rien ; puis, si on cherchait bien, on trouvait dans un petit coin ces deux mots : sans toi.

Charles avait justement espéré. A peine tout le monde étaitil rentré, qu’Henriette était descendue tremblante comme une coupable. Elle savait bien qu’elle était déjà loin de cette reconnaissance complète qu’elle avait vouée au général le jour où il avait si généreusement accepté son malheur. Elle avait trop de délicatesse dans le cœur, pour ne pas voir qu’elle n’était déjà plus l’épouse qui, n’ayant pas apporté à son mari sa dot (te jeune fille, lui devait une conduite irréprochable en échange. Mais rien ne l’alarmait sur les suites de l’amour de Charles. Il était si bien son ami, qu’elle crut • que ce ne serait jamais qu’une faute de cœur. Elle descendit donc et chercha longtemps. Enfin elle vit cette bague, si semblable à celle qu’elle portait, qu’elle crut ne pas l’avoir mise à son doigt, et la retrouver par hasard ; puis elle reconnut son erreur et pensa bien que ces deux bagues ne devaient être semblables que pour des yeux étrangers; elle chercha encore et trouva le secret, tout le secret. Elle emporta l’anneau, et le lendemain elle l’avait; et, pour que Charles n’en doutât pas, elle le tira un moment de son doigt, en dévissa un tour et le remit. Elle avait donc accepté le serment de Charles : elle lui avait donné ce brin de soie qu’il avait tant voulu. On ne s’aime pas plus complètement, plus furtivement. Us étaient déjà bien coupables.

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