MALADIE
Ce calme de l’amour de Charles et d’Henriette fut bientôt troublé, comme nous l’avons dit, par les plans sensuels de madame Bizot. Décidée à ne lutter ni d’esprit ni de cœur avec celle qu’elle regardait comme sa rivale, elle ne mêlait plus rien de provoquant aux entretiens du soir, si ce n’est sa personne. Véritablement, jamais on ne fut plus fraîche, plus coquette, plus suave; une tournure exquise, et, lorsqu’elle était seule avec Charles, des poses d'une grâce, d’une volupté charmantes, avec le soin de ne pas y appeler les regards, lis y venaient quelquefois, et elle avait l’air de ne les remarquer, ni pour cesser ses agaceries, ni pour aller plus loin : il ne lui allait pas de jouer la modestie ; il n’allait pas à Charles qu’on lui manifestât de l'abandon. Elle réussit assez bien, car il la ■ préféra ainsi ; il se laissa aller môme à quelques compliments; mais, de là à ce que voulait madame Bizot, il y avait loin, surtout pour un cœur occupé.
Un accident la servit au delà de ses vœux. Charles tomba malade et fut obligé de garder la chambre: c’étaient des palpitations qui demandaient un repos absolu du corps. Henriette alla le voir avec son mari, avec M. Bizot, avec son père mais madame Bizot y allait seule, y demeurait longtemps; enfin elle s’installa : elle avait apporté une broderie à côté du lit. Henriette en fut contrariée, puis irritée, puis malheureuse; car elle n’osait dire rien à madame Bizot, et quoiqu’on son cœur elle sentît du dépit contre Charles lui-même, elle ne pouvait lui reprocher comme attentions ou égards envers une autre femme des soins dont il ne pouvait se défendre. Elle brûlait dans le salon de son mari, mais elle n’osait le quitter. D’Aspert ne lui parlait pas trois fois dans une heure, quand elle était là, mais i| |a faisait demander si-
tôt qu’elle n’y était plus. Qu’un domestique eût répondu deux fois de suite :
— Madame est chez M. Charles.
Elle se fût crue perdue. Elle trouva souvent de petits moyens de contrarier le tête-à-tête de madame Bizot; elle y envoyait souvent son père, plus souvent son fils ; elle eut cependant la délicatesse de ne pas y envoyer Bizot. Je crois que ce fut plutôt par pitié pour lui que par égard pour sa femme . elle était reconnaissante au pauvre homme du portrait de son fils. Deux jours se passèrent ainsi; le troisième, ce tourment fut insupportable. Henriette ne faisait qu’entrer et sortir dans le salon ; elle ne put y tenir, elle alla vers l’appartement de Charles. Dans le court espace qui le séparait de la maison principale, elle s’arrêta trois ou quatre fois.. Que dire 1 ? quel prétexte donner à sou arrivée ? elle en trouvait mille, mais elle sentait bien qu’au fond madame Bizot y verrait de la jalousie ; et montrer de la jalousie de madame Bizot lui semblait le pire de tous les malheurs. Cependant elle voulait savoir ce qu’elle faisait là. Il fallait que sa passion fût bien autre que ce qu’elle imaginait: elle se décida à épier.
Elle gagna un escalier dérobé, entra sans bruit dans un cabinet caché d’où elle put tout voir et tout entendre. Madame Bizot était assise sur le lit de Charles.
— Charles, lui disait-elle en souriant doucement et en le caressant du regard, vous l’aimez ?
— Y pensez-vous, répondit Charles ; j’ai pour elle un respect qui ne saurait se dire.
— Cela n'empêche pas l’amour, reprit màdame Bizot, et véritablement Henriette mérite bien d’être aimée.
Son nom, ainsi familièrement prononcé , indigna Henriette.
— Certes, dit Charles, elle le mérite, et c’est tout ce qui fait qu’elle le mérite qui me le défend précisément ; tant de touchante vertu, tant de dévouement au bonheur de son mari.
— Oui, oui, dit madame Bizot, et, à part tout cela, une des femmes les plus jolies que j’aie rencontrées.
— Elle est belle en effet, dit Charles qui aimait l’éloge d’Henriette et qui ne prévoyait pas le parti que comptait en tirer madame Bizot.
— Mais belle, dit celle-ci, parfaite. Avez-vous jamais vu une main plus effilée, plus gracieuse ?
Et de sa jolie main elle écartait, sur le front de Charles, les boucles de ses cheveux.
Charles crut devoir la remercier, et lui dit :
— Mais les vôtres sont charmantes.
— Et quelle taille souple et élégante ! dit madame Bizot en se balançant doucement sur le lit pour imiter le doux mouvement de cette taille qu’elle vantait; et cela lui faisait montrer la sienne, et elle poussait ainsi doucement le corps de Charles, près duquel elle était assise.
Celui-ci ne put s’empêcher de le remarquer, et cette pression suave l’émut légèrement ; il tenait encore les mains de madame Bizot ; il les serra.
Henriette ne comprenait pas, et n’était honteuse que des éloges que lui donnait madame Bizot; elle les trouvait immodestes; il semblait qu’elle la dévoilât sans pudeur aux yeux de son amant. Mais bientôt elle crut deviner que ce n’était pas elle que madame Bizot voulait ainsi montrera Charles ; en effet, celle-ci continua :
— Et puis avec quelle grâce son cou est attaché à ses épaules. Elle a ceci...
Et, à ce mot ceci, prononcé avec enthousiasme, madame Bizot arracha une épingle de sa robe de chambre, et montra sa blanche gorge et ses belles épaules :
Elle a ceci d'une pureté ravissante.
Charles ne put s’empêcher de regarder l’image gracieuse de ce qu’on lui disait si beau ; il se leva sur son séant et plongea ses yeux dans les plis de la robe de madame Bizot.
Enfin, reprit celle-ci, j'ai un joli pied, et, entre nous soit dit, je crois avoir une jolie jambe ; mais, chez Henriette, c'est d’un tour si suave !... et elle appuyait de la main sur sa robe pour dessiner sa jambe ; et, ainsi posée, elle en avait presque découvert une jusqu’à la naissance du genou.
Charles y porta la main. Sous prétexte de se dégager, madame Bizot avança sur le lit de Charles, parut manquer d’appui et se laissa tomber sur lui, son visage sur le sieu, son sein bondissant sur sa poitrine. Charles l’entoura de ses bras.
Henriette fit quelques pas pour sortir, mais à peine fut-elle au haut de l’escalier dérobé, qu’elle s’évanouit.
LE MAGNÉT ISEUH. 223
Quand elle reprit connaissance, on l’appelait de tous côtés.
On était venu plusieurs fois la chercher chez Charles, on n’y avait trouvé que madame Bizot. Ils avaient répondu qu’ils ne l’avaient point vue. Lorsqu’elle entendit les voix s’éloigner, elle s’échappa et rentra au salon. Son désordre, sa pâleur, lui servirent d’excuse; elle dit qu’ayant voulu aller jusque dans la forêt, elle s'était sentie saisie d’une faiblesse qui l’avait forcée à s’asseoir. D’Aspert, son père, Bizot, s’inquiétèrent ; elle se déclara décidément malade ; elle l’était véritablement. On la monta chez elle, on la mit au lit ; une fièvre de feu la saisit, et, en moins d’une heure, il faillit la saigner. Madame Bizot accourut. Quel supplice! tout le monde était là, Henriette ne put même se détourner; elle se contenta de se taire. Lussay demanda pour elle du repos ; elle demanda un peu de solitude : on la laissa donc. Alors elle se mit à pleurer sans discontinuer, sans rien penser, sans analyser ce qu’elle soutirait, ni la portée de son malheur; elle pleurait. Elle était assise dans son lit, la tête dans ses mains, elle sentit cette bague qu’elle portait; elle l’arracha de son doigt cl* la jeta avec colère à l’autre bout de la chambre : ce fut la première chose qui fut distincte dans sa douleur. Jusque là ce n’avait été qu’une souffrance atroce, confuse, qui se dégageait par des larmes, et qui, lorsqu’elles furent épuisées, resta nue et visible devant elle.
Cette bague, je ne la toucherai plus ! Oh ! ma vie dût-elle en dépendre, dût-on la trouver là, la prendre, l’examiner, y découvrir ce qu’elle renferme, m’accuser alors comme si j’étais coupable ; eh bien ! j’aimerais mieux cela que de la sentir encore dans |mes mains.
Voilà ce qu’elle se disait d’abord en elle-même en essuyant ses yeux avec colère ; puis elle ajouta :
Mais lui, il a quelque chose q moi, il faut qu’il me le rende ; je le lui demanderai. 11 faudra donc lui dire ?... Oui, je lui dirai... Oh! non... non... jamais... Eh bien ! je le lui demanderai, voilà tout... Je lui rendrai sa bague... avec mépris... sans explication... Osera-t-il m’accuser de caprice !... et, quand il m’en accuserait... que m’importe?,.. Oui... Oui... je la lui rendrai. Et mon (il... mon pauvre (il, mon pauvre fil de soie... où j’avais attaché ma vie, c’en est donc fait !...
Mon Dieu! mon Dieu ! Oh ! comme il m’a trompée
Comme je l’aimais!... Que je suis malheureuse!...
Et elle se reprit à pleurer avec abondance, car elle en était venue à regretter le bonheur de son amour. Alors elle se leva, et, chancelante, s’essuyant les yeux à chaque pas, arriva près de cette bague tombée dans un coin. Là, elle s’arrêta à la considérer. Il y eut dans ce regard toute l’histoire de son amour, qu’elle se rappelait heure à heure. Les larmes et les sanglots la suffoquèrent; elle tomba à genoux, et, prenant l’anneau, elle murmura longtemps et tout bas :
— Adieu!... adieu.!., adieu!...
Adieu à son amour, à sa vie, à sa foi, à tout au monde. Elle s'arrachait du cœur tout ce qu’elle avait espéré; elle serait morte là, si elle n’eût entendu du bruit. Elle serra la bague convulsivement, 'et d’un bond elle fut dans son lit.
C’était Charles : il avait l’air d’un fantôme. M. Bizot l’accompagnait. Henriette regarda Charles. Si celui-ci n’eût déjà eu un soupçon fatal, il aurait deviné ce qu’avait Henriette au regard qu’elle lui jeta : ce fut le mépris jle plus indigné, le sourire le plus amer. Bizot, après avoir approché Charles du lit, car Charles pouvait à peine se traîner, Bizot s’éloigna jusqu’au fond de la chambre. Comme il se retournait, Henriette le montra à Charles avec une insultante dérision, et avec cette seule exclamation :
— Oh !...
Lui, Charles, il s’était appuyé sur Bizot pour monter chez elle, sur le mari de cette femme impudente.
Lâcheté ! lâcheté ! voulaient dire ce geste et cette exclamation.
Les dents de Charles claquaient, ses yeux étaient égarés, sa poitrine haletait à se briser ; on voyait bondir son cœur à travers. 11 fut obligé de poser sa main sur le lit pour s’appuyer. Henriette la saisit avidement, et, y glissant l’anneau qu’elle cachait, elle lui dit :
— Tenez !...
Charles s’y attendait peut-être, mais il se recula épouvanté. Henriette reprit alors à voix basse :
— Rendez-le-moi !
Quoiqu’elle ne désignât rien, ni l’un ni l’autre ne s’y trompèrent ; c était le fil de soie, c’était cet imperceptible gaga
Die
d’amour qu’elle demandait. Charles, secouant lentement la tête, répondit :
— Non... non...
— Rendcz-le-moi, répéta Henriette d’une voix brève et qui s’animait, rendez-le-moi ! ■
— Pas ainsi, dit Charles en la calmant du geste ; non... demain...
— Oh! reprit Henriette en serrant les dents convulsivement, rendez-le-moi !
Charles, encore cette fois, répondit d’une voix étouffée ;
— Non... non... non...
— Oh ! rendez-le-moi ! s’écria Henriette en se dressant sur son séant, rendez-le-moi, ou j’appelle !
Elle se serait perdue à ce moment ; elle eut réclamé ce fil en face de son mari, quand il eût dû la tuer. La question n’était pas de mourir. Charles ne répondit plus : il ouvrit sa chemise ; ce geste rappela à Henriette celui de madame Bizot, et elle se mit à rire en se frappant la tête sur ses mains fermées. Charles arracha le fil de son cou, en le brisant. Henriette s’en saisit, et, avec une fureur aveugle, elle le cassa dans ses doigts en petits brins si courts qu’elle put; puis elle les sépara encore avec ses dents, puis elle les dispersa brin à brin sur. son lit; puis, quand ce fut fini, elle dit à voix basse :
— Rien, plus rien.
— Plus rien qu’à mourir, dit Charles d’une voix sourde et terrible. Il attacha sur elle ses yeux d’où tombèrent deux grosses larmes, et ajouta de la môme voix fatale et résolue : — Adieu !
11 s’éloigna à ce mot.
— Charles ! s’écria Henriette en's’élançant presque du lit ; mais elle y retomba aussitôt en se tordant convulsivement et en s’écriant :
— O mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse!
Charles s’était retourné en la voyant en cet état; il courut à elle. Bizot vint aussi ; Bizot, qui depuis longtemps savait le secret d’Henriette, le bonhomme, et qui ne disait rien, et qui consentait à être ridicule ; lui qui avait plus d’esprit qu’eux tous, et qui n’était ce qu’il était pour les autres, que parce qu’ils ne valaient pas la peine qu’il fût autre chose.
11 aida Charles à remettre Henriette dans son lit ; et, pendant que celui-ci soutenait sa tête dans ses mains, il lui lit respirer des sels. Elle ouvrit les yeux, mais si ternes, si vitrés, quelle semblait ne pas voir. Bizot alla chercher Lussay. Pendant ce temps, Charles voulut dire quelque chose à Henriette, mais elle ne l’entendait pas. Un accourut, et Charles dut se retirer.
Le lendemain, la crise d’Henriette était passée, et Charles était dans un état désespéré. Quand on le dit à Henriette, elle ne le crut pas; il lui parut que c’était une manière de se rendre intéressant. Elle n’en demanda des nouvelles ni à son père ni à Bizot, quandils vinrent de chez lui. D’Asperts’y lit porter; il y demeura longtemps, et envoya plusieurs fois prier Henriette d’y aller : elle répondit toujours d'une manière évasive. Lorsqu’il Rentra dans le salim, il était fort triste ; il était assez affligé pour ne faire à Henriette qu’un douloureux reproche de sou indifférence.
— C’est mal, lui dit-il, de ne pas être allée voir Charles. Lui s’est levé hier, tout 'souffrant qu’il était, dès qu’il a su ton indisposition, et peut-être est-ce, cette imprudence qui l’a mis dans l’état où il est. Monte chez lui, je t’en prie; si ce n’est une marque d’intérêt, que ce soit du moins une politesse.
Henriette ne savait que faire; elle ne trouvait pas d’excuse, et l’affliction du général était si vive, qu’il fallait bien que le danger fût pressant. A ce moment, rentrèrent Lussay, Bizot et sa femme.
— Comment ! dit d’Aspert, vous voilà tous ! personne n’estil resté près de Charles ?
— Non, dit Lussay, il a voulu être absolument seul.
— Seul! s’écria Henriette avec éclat, seul! queUe imprudence !
— J’y vais retourner bientôt, dit Lussay.
— Il ne làut pas le laisser seul, reprit vivement Henriette.
— Il n’y a pas de danger ; il se trouve mieux, ajouta Lussay.
D’Aspert regardait Henriette d’un air surpris; ce changement soudain, ce passage subit d’une indifférence marquée à un intérêt si pressant lui paraissait inexplicable. Celle-ci ne s’en aperçut pas, et eUe répondit à son père avec une sorte de désespoir :
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LE MAONÉTISKÜR.
— Il y a plus de danger que vous ne pensez !
— Quel danger? dit d’Aspert en regardant sa femme.
— Mais s’il allait se tuer ! répondit-elle, emportée par son effroi, par son amour, par le remords de sa cruauté envers lui.
La stupéfaction de d’Aspert, de Lussay et de madame Bizot apprit à Henriette toute l’imprudence de cette révélation : Bizot la sauva.
— Non, dit-il doucement, ne craignez pas cela; je lui ai fait entendre raison.
Cet air tranquille de Bizot rassura tout le monde ; mais on ne comprenait pas. Alors il continua en prenant paisiblement une prise de tabac :
— Imaginez-vous qu’hier, lorsqu’il est venu voir madame d’Aspert, il nous a dit, mais d’un ton très-froid et très- résolu, qu'd croyait sa maladie incurable, et qu’il ne se sentait pas le courage de mener une vie maladive et pleine de tortures physiques, et qu’il en aurait bientôt fini. Madame a pris cela pour aussi vrai que6’il l’avait déjà fait : mais il aentendu raison. Après tout, lui ai-je dit, il y a remède à tous les maux., même aux maladies de cœur. Il m’a fallu du temps ; mais je l’ai laissé plus tranquille.
— Peut-être, dit d’Aspert; car ce désir d’être seul... 11 faut y aller, Henriette, toi à qui il a dit cette folie, monte chez lui, parle-lui. C’est une faiblesse indigne : un homme de trente ans ! Mais moi, mon Dieu ! qui souffre les douleurs d’un damné !...
— Eh bien ! dit Henriette, allons-y ensemble.
— Non, dit le général, vas-y seule : il t’a parlé, il t’a confié cette pensée de désespoir; il serait peut-être humilié que nous eu fussions instruits ; car vraiment on n’est pas de cette faiblesse-là; mais il y a des hommes comme ça. Allons, va... va, je t’en prie...
— Allez-y, dit Bizot, allez-y.
11 n'y avait plus moyen de refuser. Elle quitta le salon, traversa la cour saus savoir ni ce qu’elle allait dire ni ce qu’elle allait faire, monta l'escalier de l’appartement de Charles et entra dans sa chambre.
LE MAGNETISEUR.