LETTRE
* Charles,
» Vous êtes mon amant. Voilà le premier mot qu’il me fallait écrire dans la seule lettre que vous recevrez de moi. Ce mot doit être mon châtiment : il est juste qu’un homme ait en son pouvoir la preuve de mon crime, qu’il puisse s’en armer contre moi, me perdre et me livrer à l’infamie, sans qu’il me reste un seul [refuge pour y échapper, sans que je
puisse lui dire impudemment à la face : Vous avez &enti. Ceci est écrit de ma main, signé de ma main : vous ôtes mon amant. Maintenant, à cet homme ainsi possesseur de mon déshonneur, je dois dire encore : Je ne veux plus que vous me parliez, je ne veux plus que vous m’écriviez; si vous l’essayez, je dirai à d’autres qu’à vous : Charles est mon amant. Pour vous prouver que je ne suis pas folle, voici mes raisons. Si jamais une femme a eu des devoirs, c’est moi ; si jamais femme les a indignement méconnus, c’est moi. Je vous aime, je vous aime encore, vous voyez que je ne joue pas sur les mots; mais ce n’est pas de cela que je m’accuse.
Je vous ai appartenu, c’est ma faute, c’est mon crime, à moi, à moi toute seule. La première fois que vous m'avez " dit : Je t’aime, j’ai senti tout moi s’élancer vers vous, j’ai été prise d’un bonheur qui m’a serré le cœur et obscurci la vue. J’aurais donné ma vie pour i^tre libre, pure, et vous dire :
Me voilà. C’est parce que j’eus ce désir, que, dégagée, de votre présence, j’ai senti que j’étais perdue si je vous revoyais; je vous ai fui. Un hasard m’a rejetée sous le charme de votre amour ; ce hasard, je ne m’en fais pas une excuse, car je l’ai accepté avec joie : je le sens maintenant que je sais mieux ce que j’ai fait; ce hasard, il m’a semblé accompagné de circonstances qui devaient me mettre à l’abri de toute faiblesse; et, sous ce bouclier, j’ai espéré sentir encore sans datiger le charme de vous voir, de vous entendre, de sentir vos yeux sur les miens; j’ai voulu goûter les félicités innocentes d’un amour coupable. Ceci est vrai, je l’ai espéré, je l’ai désiré; j’ai choisi, dans le tumulte de mes désirs, ce qui, dans les préjugés vulgaires, ne souille pas. Voilà ce qui est mon crime, voilà ce qui est cause que c’est justice que vous ayez fait de moi votre maitresse. Maintenant, vous pourrez me dire : Le crime est accompli ; ce qui est ne peut être effacé, il y a écrit sur votre front le mot adultère; gourons au moins les joies de notre déshonneur. Tous les hommes disent cela en termes assez adroits pour persuader les femmes. Dieu sait si vous veniez me le dire, si vous mettiez votre vie et votre bonheur à cette condition, qu’il faut que je sois sans cesse ce que j’ai été une fois. Dieu sait si je ne vous céderais pas. Je vous ai dit que je vous aimais encore. Vous voilà bien fort, n’est-ce pas? vous voilà yous di-
sant en vous-même : C’est le premier transport d’un remords insensé : je ne le heurterai pas de front, j 'attendrai ; mon désespoir sera ma première éloquence, elle ne pourra me voir souffrir sans pitié ; et cela est vrai, monsieur, vous avez raison, vos sollicitations me seraient un malheur, et je ne dirais pas à mon mari, pour m’en tléfendre : Charles est mon amant; non, monsieur, je ne le ferais pas. J’ài menti quand j’ai dit que je le ferais. Sous le prétexte de défendre ce reste d’honneur que je me suis créé en me décidant à ne plus vous voir, je n’irai pas dire à cet homme, dont la conliance en moi a été si sincère, et qui me remerciait hier encore de son bonheur, je n’irai pas lui dire : Vous êtes un époux déshonoré... Je n’irai pas faire pleurer, autour du lit où il gagne lentement sa mort, mon désespoir parricide. Et, en vérité, chaque minute qui lui reste à vivre ne vaut-elle pas que je descende à l’infamie de le tromper? n’est-ce pas le juste supplice qui m’attend, d’être obligée de lui sourire, de lui parler reconnaissance et dévoùment, quand il n’y aura en moi qu’ingratitude et trahison ? La vanité de ne pas être une coupable endurcie sera-t-elle assez forte pour donner le courage de réveiller ce noble vieillard de sa confiance et pour lui crier adultère et infamie dans votre maison? Me reste-til quelque chose qui vaille une larme de cet honnête homme? Non, non, mille fois non. Voyez-vous, Charles, il faut le trom- , per ; mais il ne faut plus me parler ni me voir. Vous n’y souscrirez pas. Mon Dieu! me comprendrez-vous enfin? il faut que nous soyons morts l’un à l’autre. Oh ! ne voyez-vous pas quejements depuis que j’ai commencécette lettre; qu’il y a un être infernal assis de l’autre côté de ma table, et qui me montre du doigt le véritable mot qu’il faut écrire! ne voyez-vous pas que je tourne tout autour, que je cherche des raisons qui ne vous persuadent pas? Ne vous rappelezvous rien, ou m’avez-vous crue folle quand j’ai poussé ce cri qui vous a épouvanté? ou vous êtes-vous mépris au véritable sens de ce mot?... Mon Dieu! je vous dis que je n’ose pas... il me semble que ce mot écrit va éclater comme la foudre en cette maison... J’ai peur ! j’ai peur ! On me l’a pourtant jeté au visage et vous me l’avez répété... mais il n’était pas vrai... maintenant il l’est. Oh ! si je ne me défais de cette pensée je deviendrai folle. 11 fait nuit, je suis seule dans ma
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chambre, je regarde autour de moi... Il me semble qu’il y a des êtres invisibles qui me tordent les cheveux et me serrent la gorge. Quelqu’un d’eux va me parler, il va me crier... la vérité... Non, mon Dieu! non, ce n’est pas vrai... faites que cela ne soit pas... Charles, on t’a appelé bùtard... si tu l'étais, devine ton père... Oh ! tu me comprends enfin. Miséricorde du ciel! protégez-moi ; et tu veux, Charles, que je te revoie, que je me redonne à toi, que je te parle ! c’est affreux. Jamais, vois-tu! jamais!... tu es heureux, tu peux mourir... moi, il faut que vive : j’ai un père et un enfant. Saistu que ma vie est une abominable destinée... qu’elle est suspendue entre deux incestes !... Sais-tu bien que je ne sais pas s’ils ne sont pas vrais tous deux! Tiens, je te mens à chaque ligne. Sais- tu pourquoi je veux vivre ?... ce n’est ni pour mon père ni pour mon enfant... c’est pour me repentir... Si Dieu existe, il faut que j’aie beaucoup souffert pour qu’il me pardonne... et si l’enfer... venait avec ses tortures infinies, ses rires extravagants, ses flammes...
« Monsieur,
» Il fait grand jour, j’ai trouvé cette lettre écrite sur ma table. Au dernier mot tracé, je me rappelle que j’ai cru voir des spectres autour de moi et entendre leurs gémissements. Je suis tombée sur le parquet d’où je viens de me relever... Je vous envoie cette lettre. Si elle ne vous fait horreur, qu’elle vous fasse pitié !
» Adieu.