‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le magnetiseurChapitre 24 sur 27 · DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

DÉSESPOIR

Charles avait reçu cette lettre après une nuit passée dans d’horribles angoisses. Les derniers mots prononcés par Henriette, son délire, lui étaient restés comme un avertissement de malheur. Quand il reçut le billet qu’elle lui envoyait, une

épouvante nouvelle s’empara de lui; en lisant toute la partie de cette lettre écrite dans la nuit, il avait frémi de voir la raison d’Henriette égarée, perdue. 11 avait fait plus attention au désordre des idées qu’à ce qu’elles disaient. Mais lorsqu’il eut achevé, et que, dans les dernières lignes écrites, il vit que cette lettre avait été relue de sang-froid, après un évanouissement ou un délire de plusieurs heures, et que rieu n’en démentait les expressions, il regarda le vrai sens de cette lettre, et frémit à son tour. Les propos de madame d’Avarenne, les prédictions de la somnambule, le mot d’Aubert, se présentèrent à sou esprit, et l’idée qu’il pouvait être le fils de d’Aspert s’empara de lui. Certes, à y regarder de près, le crime de Charles Dumont était le plus infâme. C’était, si je puis parler ainsi, le crime moral, celui pour lequel il lui avait fallu tout oublier des principes de l’honneur, que ce vieillard l’avait adopté, l’avait nourri et fait entrer dans un état que son malheur d’orphelin lui eût peut-être à jamais fermé ; qu’enfin il avait fait pour lui ce qu’il ne devait pas : et que lui avait profité de ce qu’il était devenu par ses bienfaits, pour porter le déshonneur dans sa maison. N’était-ce pas là l’ingratitude dans ses plus honteuses conditions, le crime sans excuse? Eh bien ! l’homme, et je dis l’honnête homme de nos lois sociales, est ainsi fait, qu’il s’épouvante davantage des crimes créés par des mœurs, que des crimes naturels. L'ingratitude est un vice sous quelque ciel qu’on vive et à quelque époque qu’on vive ; l’inceste est le crime de quelques sociétés et des époques modernes. C’est un intérêt de bonnes mœurs qui l’a inspiré au législateur, et c’est parce qu’il est le fils de la loi que la loi s’est chargée de le punir, tandis que 1 ingratitude est chose libre et dont on peut faire profit à son aise. Aussi Charles, si ce n’eût été que sa trahison vis-à-vis de son bienfaiteur, Charles eût bien éprouvé quelques remords ; mais peut-être il eut fini par s’y habituer et par s’excuser, et sur l’exemple de tant d’autres, et aussi sur l’excès de sa passion.

Mais dès que le soupçon qu’il pouvait être le fils de d’Aspert, soupçon qui détruisait la reconnaissance qu’il lui devait, puisque celui-ci n’avait fait qu’accomplir à son égard les devoirs vulgaires d’un père ; dès que ce soupçon prit quelque consistance dans son esprit, il n’eut plus assez d’épouvànte

LE MAGNETISEUR.

pour son crime, assez de détestation contre lui-même. Ce grand mot inceste , si solennellement prononcé dans l’éducation de nos idées, si effroyablement flétri dans nos histoires, dans nos poèmes, au théâtre et au sermon, ce mot vint le terrasser et le dépouiller de toute défense. 11 comprit, sans rien s'expliquer, sans rien discuter même, qu’il ne devait plus revoir Henriette ni lui parler. Il n’essaya pas d’argumenter contre le mot inceste. Le fils adoptif eût trouvé de bonnes raisons contre son bienfaiteur; le bâtard n’imagina pas qu’il y en eût une seule contre son père. C’est à nous à expliquer cette disposition du cœur humain. L’essaieronsnous? et ne nous en fpra-t-on pas un crime?

Ne pourrait-on pas dire qu’il y a dans tout homme un sens social par lequel il perçoit le bien et le mal qu’on fait à la société, dans toute l’étendue de cernai ou de ce bien? n’est-ce pas lui qui fait si saintement respecter les lois basées sur de justes idées d’ordre et d’intérêt général, qui fait de l’adultère et de l’inceste de si grands crimes, quoique la nature humaine puisse les répudier? En effet, qu’importent l’inceste et l’adultère à la nature? Dira-t-on qu’ils sont crimes pour d’autres raisons que pour des raisons sociales? Mais l’alliance des parents offense-t-elie autre chose que des mœurs écrites? et cela est si vrai, que l’inceste a été plus large qu’il ne l’est aujourd’hui, qu’il y a eu l’inceste des alliés, qu’il existe encore et qu’on parle de le restreindre. Qu’est-ce que l’adultère? n’est-ce pas parce qu’il est un vol qu’on en fait un déshonneur? Tuez l’hérédité des noms et des biens ; faites qu’on ne reçoive de son père ni un nom à part ni une fortune, et l’adultère, qui ne porte plus préjudice à personne, n’est plus un crime, il n’est plus une honte. Que pourrait-on conclure de ceci? c’est que ce sont les lois, ou plutôt les nécessités sociales, qui font la morale, ou du moins une bonne partie de la morale ; et que, par conséquent, c’est une œuvre difficile que de constater ces nécessités et de leur faire des lois pour les protéger. Je voudrais bien savoir si jamais ces messieurs de la Chambre des députés ont pensé à tout cela. Ils peuvent répondre qu’ils ne sont pas assez bétes pour cela; à quoi on pourrait répliquer que le plus ou le moins n’y fait rien, et qu’il faut autre chose que vivre de mauvaises lois ociales pour se résoudre à les corriger.

Charles était donc dans un état de stupéfaction horrible. Tant que le crime lui parut certain, irrécusable, il n’éprouva qu’un besoin irraisonné de fuir, de se cacher à tous les yeux. Enfin le calme lui ramena le doute, et le doute fut une consolation ; mais comment le faire cesser? comment s'éclairer sur son véritable état? Qui fallait-il interroger? D'Aspert? c’était la dernière des lâchetés. Henriette? il n’eût pas osé : et puis l’issue pouvait être affreuse. Toute la journée se passa à prendre les résolutions les plus contraires, mais, parmi tous les projets qui s’agitaient dans l’àme de Charles, celui de revoir Henriette ne lui vint pas. L’idée de son crime était trop flagrante, elle lui pesait trop encore pour qu’il pût avoir un pareil désir.

11 n’avait d’incertitude que sur la manière d’exécuter le devoir qu’il s’était imposé, celui d’éviter toutes relations avec Henriette.

Mais les plus misérables circonstances de la vie sont bien plus puissantes que les plus nobles sentiments. Comment quitter la forge? quel prétexte à un départ subit? L’explication qu’il avait donnée à d’Aspert de son entrevue avec Henriette lui offrait-elle une excuse raisonnable, et, s’il l’alléguait, ne serait-ce pas d’Aspert lui-méme qui chercherait un éclaircissement? et lui, Charles, pourrait-il s’irriter contre un père qui lui demanderait : Etes-vous mon fils? H en était là, lorsqu’un domestique vint avec ces mots bien vulgaires et qui font descendre l’homme du faite de ses idées pour le soumettre aux petites exigences du vivre :

— Monsieur, ou a servi, on vous attend pour se mettre à table.

N’y pas aller, sous prétexte d’indisposition, c’était amener tout le monde chez lui une heure après, c’était dire à d’Aspert : — La scène d’hier a été plus grave qu’on ne vous a dit. Alors il vint à la pensée de Charles qu’Henriette avait sans doute pris pour elle cette excuse d’indisposition pour ne pas descendre ; il ne s’imagina pas qu’elle put être venue à ce dîner; il s’y rendit.

En entrant, il vit Henriette; elle était debout devant le piano : elle se retourna quand il entra. Contre son ordinaire, elle était parée, et son visage, du moins comme Charles le vit à ce moment, était rayonnant de fraîcheur.

LEjMÀGNÉTISEtm.

D’Aspert ne lui laissa pas le temps d’être confondu.

— Ah çà! lui dit-il, tu n'as pas paru de la journée, ne vastu pas faire comme madame et bouder parce que vous vous êtes dit quelques mots piquants? Allons, donnez-vous la main, et embrassez-vous.

Charles ne savait s’il devait demeurer ou fuir. Henriette s’avança vers lui et lui tendit la main : il ne vit plus rien autour de lui,; un bourdonnement sourd l’étourdit. Bizot le prit sous le bras.

— Ah! vous avez de la rancune, lui dit-il en le menant vers Henriette.

— Allons, s’écria d’Aspert, réconciliation complète, embrasse-la. ’

Henriette se pencha vers Charles et effleura ses joues. Bizot les cachait tous deux au général.

— Voilà qui est bien, dit-il; maintenant, à table.

Charles avait l’air d’un insensé. Henriette, en passant près

de lui, lui dit à voix basse :

— Regardez-moi.

Par ce mouvement machinal qui l’avait fait obéir à tout ce qu’on avait voulu de lui, il leva les yeux sur elle. Henriette était peinte de rouge, elle avait mis un masque à sa pâleur. Ses yeux seuls , vacillants dans leur orbite , attestaient qu’elle se brisait à paraître calme. Charles eut honte de ne pas tenter ce que pouvait une femme. 11 remit à plus tard à s’expliquer les projets d’Henriette et sa conduite. Le dîner se passa comme aux jours d’ennui ; quelques paroles échangées çà et là ; d’ailleurs, chacun avait assez à s’occuper de ses pensées pour ne pas observer l’attitude des autres. Madame Bizot traduisait tout cela par une brouille d’amants; Bizot peut-être aussi. Lussay craignait que les dispositions testamentaires du général n’eussent amené des explications pénibles sur la naissance de l’enfant d’Henriette. Quant à d’Aspert, en se rappelant la colère de Charles, le jour où il avait été appelé bâtard, il s’imaginait qu’il avait sur ce chapitre des idées si exagérées d’honneur et de délicatesse, qu’il s’était irrité de quelques paroles maladroites d’Henriette ; que, dans son emportement, il lui avait répondu quelque chose de relatif à son fils, et que de là était venue une discussion où il leur avait été facile de se blesser mutuellement

La matière était si délicate pour tous deux, qu’il n’avait pas voulu les interroger: l’obligation où il les eût mis de répéter les griefs qu’ils pouvaient avoir l’un contre l’autre, eût été presque aussi cruelle que la discussion elle-même. Le dîner se liait ainsi; la soirée se passa à peu près de même, et Charles et Henriette se dirent que, puisqu’ils avaient vécu ainsi ce jour-là, ils pourraient encore vivre ainsi le lendemain, jusqu’à un parti décisif pour sortir de cette position. Le lendemain passé devint la raison du surlendemain, et, de jour en jour, ils passèrent ainsi une semaine, pendant laquelle ils s’accoutumèrent à jouer leur rôle.

Mais ce fut tout ce qu’ils gagnèrent sur eux-mémes ; ils parviurenl à rassurer leur extérieur sans se défaire de leur désespoir secret. Leur situation leur paraissait insupportable; ils ne pouvaient en sortir en rentrant dans le crime qu’ils détestaient tous deux, et il leur semblait impossible d’y rester. Ce fut Henriette qui chercha la première à fuir l’obses- 'siou de ses idées. U y a bien longtemps que j’ai lu ou entendu ce mot : « L’homme n’oublie pas, il remplace. » Cette distinction, qui ne parait que subtile, est exactement vraie. On tue nue passion par une autre, une pensée par une autre, c’est quelquefois une occupation qui suflit pour cette victoire; mais le cœur ni l’esprit ne peuvent rester vides quand ou a de l’esprit et du cœur. Tant qu’Henriette demeura avec le souvenir seul de sa faute, elle eut tous les remords du premier jour ; quelquefois même ils s’exaltèrent jusqu’à lui rendre ce délire qui lui avait dicté sa lettre à Charles. Elle n’éprouvait de soulagement que lorsqu’un devoir de sa maison ou un entretien à suivre mettaient d’autres pensées à la place de celles qui la poursuivaient. Elle s’épouvantait d’étre seule et avait honte de chercher de la distraction; car cette distraction, elle ne pouvait la demander qu’à des personnes qui lui faisaient maj à tout propos. Comment passer les journées avec madame Bizot, avec cette femme à laquelle elle ne pouvait s’empêcher de se comparer, au-dessous de laquelle elle était descendue et à qui elle eût rougi de ressembler? Fallait-il choisir son père? mais il pouvait questionner; et, d’ailleurs, il fuyait la maisou comme à l’ordinaire. Devait-elle s’adresser à son mari? mais chaque parole, chaque regard, devaient être un coup de

poignard. Restait Bizot; elle ne put se réduire à Bizot, d’ailleurs, elle le jugea insuffisant. Et puis, avec des émotions aussi fortes que les siennes, ce n’était que par un intérêt puissant qu’elle pouvait s’y soustraire, et certes cela est difficile à trouver pour une femme. Peut-être que, dans une autre position, elle eût tourné son esprit dans l’ambition des arts, peut-être vers le jeu. Et, puisque j’ai laissé aller ce mot, je me permettrai de dire ma pensée sur un ouvrage fort remarquable de notre époque, passablement déchiré parla critique étroite de nos journaux. 11 s’agit de la Passion secréte , de M. Scribe. Presque personne n’a voulu y voir tout l’immense talent de vérité et d’observation qu’il y a dans cette pièce. La donnée en a été traitée de fausse parce qu’elle était pénible. On a contesté, malgré les galeries de la Bourse, qui regorgent de joueuses que le jeu fût une passion féminine. Et pourquoi cela? parce que c’était une vérité peu aimable pour les femmes, peu aimable pour les hommes qui peuvent être oubliés pour un report; parce qu’enfin le public veut, avant tout, qu’on le flatte, qu’on lui trouve des vertus héroïques ou des vices si aimables que c’est mieux que la vertu. Mais si vous lui prouvez qu’il est égoïste, dur, occupé de misérables intérêts, il se fiche et il vous dit : Ceci n’est pas vrai. Puisque je discute, je réponds à l’objection qu’on pourrait tirer de Bertrand et Raton. Bertrand n’a-t-il pas charmé le public, et Bertrand n’esl-i! pas un ambitieux sans foi ni loi, qui sacritie tous les honorables sentiments au succès de ses ruses? Sans doute ; mais, comme il est spirituellement faux, agréablement traître! comme il a le droit de se moquer de tous les sots qui l’entourent! Dans notre siècle de corruption politique, avec nos fortunes politiques actuelles, la probité de nos hommes d’Etat, qui ne voudrait être Bertrand, et qui ne rougit de ne pas l’avoir été, lorsque tant de faquins le sont à si peu de frais ? Et puis, Bertrand réussit, voilà la grande condition. Notre siècle a-t-il quelque chose à reprocher à qui réussit? Le succès, n’est-ce pas la vertu et le génie? demandez plutôt à nos ministres; car enfin, il faut bien qu’i's aient quelque chose : ils ont le succès.

Henriette, ainsi tourmentée du désir de se défaire de la présence perpétuelle de son crime, chercha une occupation. Celle à laquelle elle s’arrêta ne fut pas de son choix, et fu l

par conséquent toute-puissante. On s’impose difficilement une idée ; mais lorsqu’on est en quête d’une pensée qui nous entraîne, on rencontre souvent qt on suit celle qu’on n’eût certes pas préférée, et qui nous eût paru impossible.

Une discussion politique amena ce résultat. Alors s’agitaient dans toute la France quelques tronçons vivants de l’esprit de l'empire, quelques hommes à qui l’humiliation de la France, et peut-être aussi leur propre humiliation, rendaient insupportable le joug des Bourbons ainés. 11 y eut des choses qui émurent les plus indifférents. Grenoble, Lyon, les ordres télégraphiques de M. Decazes, furent des motifs de malédiction; sous plus d’un tort isolé, cette justice volante alluma plus d’une colère, lit exhaler plus d’un serment de mort. Elle fit éclater dans l’âme d’Henriette un cri d’abord tout personnel.

— Ah ! que les hommes sont heureux de pouvoir se mêler à ces efforts généreux de la France! et lors même qu’ils ne réussissent pas, c’est une issue au désespoir, une mort qui n’a pas l’inutilité du suicide. Fussent-ils abandonnés de tous leurs amis, brisés dans leurs affections intimes, dépourvus de toute espérance personnelle, ils peuvent se rattacher à la grande espérance de la patrie. On ne leur demande pas quel intérêt les y jette; on ne prend leur vie qu’au moment où, employée au service de tous, elle devient le patrimoine de tous. C’est à peine si ou s’informe s’il y avait avant cette époque déshonneur dans cette existence; et le malheur y est compté comme un titre.

Ces phrases, jetées au hasard, ne furent d’abord qu’un symptôme de cette impatience de la femme qui se contente de la vie étroite que nos lois et nos mœurs lui ont laite, tant que cet espace, où il faut qu’elle tourne, n’est pas rempli jusqu’au bord d’ainertume et de douleur, mais qui se révolte contre l’esclavage de ses actions, quand le cercle où elles sont enfermées est hérissé d’angoisses et de douleurs. Alors, et seulement alors, elle maudit sa condition et voudrait entrer en partage des dangers de l’homme, de ses chances de combat et de mort. La douleur leur a créé l’ambition.

Henriette avait beau dire, il lui fallait demeurer où elle était : elle eut voulu se mêler activement à tous ces mouvements qui remuaient sourdement la France ; elle y eût offert sa vie et sa fortune, que la défiance ou le mépris des hom-

mes l’eût rejetée. Elle en prit du moins ce qu’elle put, et, faute d’y participer d’action, elle y voua sa pensée. Chaque jour elle attendait impatiemment les nouvelles de Paris; elle se mêlait de cœur aux débats des représentants du pays, prenait parti pour les mécontents, se faisait un enthousiasme pour les grands orateurs, une haine pour leurs ennemis. Bientôt la conversation fut une arène politique où elle appelait tous ceux qui l’entouraient, les étonnant de la chaleur de ses opinions, les étourdissant de leur hardiesse. D’Asperl, lui-même, qui d’abord avait souri de l’exaltation de sa femme, puis, qui en avait été enchanté, s’en alarma en homme qui ne se soucie pas de compromettre le repos de sa maison pour un mot entendu par un domestique et rapporté à un procureur du roi. A ce moment, il n’en fallait pas .plus pour que l’autorité supprimât un homme de sa famille et le jetât eu prisou. La lin de la prison n’épouvantait pas d’Aspert, à vrai dire ; en résultat définitif, les propos de sa femme l’eussent fait accuser de conspiration, que la mort était tout ce qu’il y avait de pis au bout des craintes gouvernementales, et d’Aspert n’avait point crainte de la mort; mais, pour arriver à celle-là, il fallait passer par des chemins qui l'épouvantaient. Il avait la goutte et ne voulait pas coucher dans une prison humide; il s’était fait à la bonne chère ide sa maison, et ne pouvait penser, sans frémir, au pain et à l’eau des cachots. Nier que ces petites craintes u’entrent pas pour beaucoup dans la terreur qu’éprouvent les hommes les plus braves à se mêler à une conspiration, c’est parier contre l’expérience. Tout homme qui marche à une bataille a plus de chance de mourir que celui qui s’associe à un complot, et pourtant on compte comme plus rares ceux qui conspirent. Si l’on veut faire valoir comme obstacles les idées d’honneur et d’attachement, on répondra que la haine et le mépris des citoyens pour le pouvoir sont quelquefois universels, sans qu’il se trouve vingt individus pour comploter la perte de ce pouvoir. Que de gens se sont mis à la portée des balles daus la Révolution de 1830, qui eussent frémi à l’idée d’encourir un mandat d’arrêt. Certes, il y a eu plus de victimes de la résistance des Bourbons dans ces trois jours, qu’ils n’en eussent osé jeter sur l'échafaud, s’ils eussent triomphé. Eh bien! si, au lieu de prendre un fusil

LE MAGNÈTISEUn.

pour se battre, il avait fallu saisir une plume pour protester, on n’eût pas trouvé la centième partie de ceux qui se sont fait tuer; et, véritablement, on en a trouvé bien peu. C’est, qu’on a beau dire, la mort n’est pas le suprême danger de l’homme en société. La séparation de sa famille, la privation du bien-être accoutumé , l'interruption violente des habitudes prises, tout ce cortège de la vie, qui est essentiellement la vie, voilà ce qu’on craint de perdre ou de risquer.

Mais si cette crainte dictait à d’Aspert les sermons modérés par lesquels il voulait calmer sa femme, celte crainte devait être impuissante contre elle, puisque tout ce qu’il redoutait de perdre, elle était malheureuse de le subir. Aussi ne faisait-il qu’accroitre l’exaltation d’Henriette par la résistance et la discussion; et presque toutes se terminaient par ce mot :

— Ah! si j’étais homme ! s

Un autre aussi souffrait comme elle, un autre aussi était dans cette même position de désespoir, et il était homme. Les paroles d’Henriette ne pouvaient impunément le frapper. Lui aussi avait cherché une issue à la situation intolérable de son cœur. Assurément elle n’était pas la même que le premier jour. L’idée de son crime l’épouvantait encore; mais l’interdiction souveraine, que ce crime lui faisait, d’aucune espérance d’amour et de bonheur, entrait pour beaucoup dans son malheur. Avoir séduit la femme de son père était un horrible remords ; mais ne pouvoir plus prétendre à l’amour d’Henriette était un plus horrible désespoir. Lutin, soit qu’il saisit cette occasion de se détourner de lui-même comme offerte par le hasard; soit que, ce qui est plus probable, il considérât les discours d’Henriette comme un avertissement indirect, et qu’il trouvât une sorte de consolation a agir encore selon ses idées, à s’associer encore à elle par cette obéissance et par cet accomplissement de ses désirs, Charles tourna ses pensées du côté des intérêts politiques qui intéressaient Henriette. Et c’est parce qu’elle l’eût fait, si elle l’avait pu, qu’il le fit., lui qui le pouvait.

Nous avons dit qu’à l’époque de l’arrivée de Charles, il y avait, parmi le peuple du pays qu’il venait habiter, des signes de mécontentement, des bruit sourds d’organisation se-

crête. Souvent, autour de lui, on avait fait résonner de cea mots qui ne demandent qu’une réponse qui les accueille pour être suivis d’uue confidence ; mais Charles, occupé d'aimer, n’y avait pas pris garde le plus souvent ; et, lorsque ces mots furent assez clairs pour qu’il ne put s’y tromper, il imposa silence. Dès les premiers temps de son arrivée, il avait été l’objet de beaucoup d’espérances; son état d’officier eD demisolde, son courage, sa résolution, l’aventure même d’Aubert, avaient appelé sur lui l’attention des hommes qui dirigeaient la grande association politique qui tenait toute la France. Le peu d’accueil qu’il fit aux murmures qui couraient autour de lui détourna d’abord les premières intentions qu’on avait eues à son égard; mais bientôt l’influence qu’il acquit sur les ouvriers, le nombre qu’il eu possédait sous son obéissance, rendirent sa conquête précieuse. Ce n’était pas un seul homme qu’on gagnait avec Charles, c’était un chef qui pouvait dire à cinq cents hommes résolus : Voilà ce qu’il faut faire ; et qui eut été écouté sans discussion des motifs de cet ordre, sans s’informer du but où il devait conduire. C’était aussi un homme capable de faire exécuter ce qu’il eût ordonné. II avait le courage et les talents qu’il fallait pour cela, et ceux qui avaient les yeux fixes sur lui croyaient l’avoir assez étudié pour être assurés qu’une fois engagé, il marcherait jusqu’au bout dans la route qu’il aurait entamée. Rien n'était doue plus facile à Charles que de se mêler vite, et que d’entrer avant dans les machinations qui s’organisaient autour de lui; aussi lui fallut-il peu d’efforts pour se faire comprendre, ou plutôt, dès qu'il voulut comprendre ceux qui tournaient autour de lui, il trouva ce qu’il désirait : une occupation et un danger.

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