‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le magnetiseurChapitre 25 sur 27 · RETOUR AU MAGNÉTISME · texte numérisé non relu

RETOUR AU MAGNÉTISME

La belle saison était revenue. Elle ramena la duchesse d’Avarenne à sa terre de l’Etang. Avec elle arrivèrent des bruits de mille sortes qui la concernaient. Elle avait obtenu, disaiton, une nomination à la Chambre des pairs pour le gendre qu’elle choisirait, avec le droit de faire passer son nom et son titre. Julie accompagnait sa mère, et l’on parlait beaucoup de la brillante réunion des prétendants qui devait avoir lieu au château. Cependant on n’en désignait aucun comme préféré, et l’on s’étonnait même de ce qü’ellè eût quitté Paris en de telles circonstances. Une fois la première émotion de cette arrivée épuisée dans la conversation, il n’en fut plus question. Seulement on crut qu’un fils de banquief immensément riche, et qui était allié à un des ministres, pouvait être considéré comme celui qui devait payer de ses millions la position et les titres promis à la duchesse.

Pendant ce temps, la vie de la forge était devenue bien différente de ce qu’elle avait été’un moment. La présence des Bizot avait maintenu les soirées, quoiqu’elles n’eussent plus rien d’intiine et d’amusant ; le général tout à fait perclus s’y faisait descendre, préférant le danger de ce dérangement à l’ennui de sa chambre. Mais dès que les Bizot furent partis, toutse désorganisa. Henriette se fit un devoir de ne plus quitter la chambre de son mari ; Charles y venait passer quelques moments cl se retirait de bonne heure. Quant à Lussay, le retour de la belle saison lui permettait de reprendre ses excursions, même après l’heure du difièr, et on ne le voyait presque plus. Charles faisait de fréquentes absences : les affaires du général lui fournissaient assez dë prétextes. Tout

paraissait calme à l’extérieur, et cependant il y avait dans tout cela une crainte vague qui semblait annoncer une catastrophe. Personne ne savait où elle était ni d’où elle viendrait; mais il y avait un événement dans l’air. Tout le monde était soucieux, chacun avait de suffisantes raisons pour l’être, et cependant aucun n’attribuait sa tristesse à ces raisons. Y aurait-il un instinct qui annonce à l’homme les malheurs qui doivent l’atteindre? en vérité, je serais tenté de le croire. Ou bien ce que je nomme instinct ne serait-il pas plutôt une observation intuitive de mille circonstances qui n’ont point de liaison entre elles, qui n’ont point de valeur particulière capable de déterminer une crainte, et qui cependant produisent toutes ensemble une terreur sans objet, un effroi de la situation où on se trouve. Quoi qu’il en soit, quelque temps après la scène que nous venons de rapporter, Henriette était seule près de sou mari malade. D’Aspert était accablé, Henriette était triste.

— Mon Dieu, se disait-elle, comment tout cela finira-t-il ? mon courage s’en va à vivre ainsi que je le fais. Pas un cœur à qui me confier; à peine quelques heures où je puisse pleurer en liberté. Puis, que fait Charles? que devient-il? 11 s’absente. Quelle étrange situation que la nôtre ! Pas un mot d’explication entre nous. Cela se conçoit-il? Hélas! cela pouvait-il être autrement? Comment nous parler ?que nous dire? J’en serais morte de honte et de terreur. Mais lui ne l’a pas tenté; car enfin mon remords m’a égarée; rien n’est sûr, et même il y a lieu de croire ',que Charles n’est pas le fils de d’Aspert. Oh ! que je me fais pitié ! JMais si nous avions trouvé que cela fût vrai, il fallait donc nous tuer tous deux. 11 a bien fait de ne rien vouloir apprendre. D’ailleurs, je le lui avais ordonné. Il m'a obéi, car il m’aime encore... oui, il m'aime : et moi!... Mais je suis infâme de penser tout cela. Mon Dieu ! si cet homme, qui est là sur ce lit, pouvait ouvrir mon cœur comme un livre, et y lire tout ce qui s’y passe, quelle épouvante le saisirait! Le malheureux! il n’a jamais rêvé qu’il y eût tant d’infamie sur la terre. Quel cri de désespoir pousserait-il en découvrant qu’il vit entouré de cette infamie ! Certes, ce serait un pouvoir bien cruel que celuilà. Qui sait ce que nous découvririons dans le cœur de ceux sur qui nous comptons le plus? qui sait si Charles m’aime

LE HAGN'ÉTISEUn.

encore"?... Cette idée, toujours cette idée! J’aimerai donc cet homme jusqu’à la mort! Si quelqu’un s’en doutait... Bizot le savait; sa femme, elle, a été jalouse, je l’ai blessée; elle doit s’en douter : à sa place, j’en serais certaine. Et mon père; je n’ose y penser. Lui qui arrache tant de secrets au sommeil magnétique, si jamais il surprenait mon secret. Depuis quelque temps je l’observe, il se parle seul, il semble avoir atteint un but longtemps poursuivi ; mais il y a dans sa satisfaction quelque chose qui me dit que c’est un malheur qui se prépare. On ne se réjouit pas ainsi d’un bien qui

nous arrive; on ne sourit ainsi qu’au mal qu’on va faire

Si mon père, car depuis longtemps je ne comprends plus rien à son ùme, rien à ses desseins, si mon père m’avait devinée et voulait me faire payer les soupçons que ma douleur m’a inspirés contre lui? N’ai-je pas levé le mot inceste , sur sa tête?... ne veut-il pas le faire tomber sur la mienne?... Mon père... Hier il m’a regardée longtemps de ses yeux ardents... il a laissé échapper des mots où il parlait de vengeance... Si mon père...

Lussay entra.

Henriette douta que ce fût lui; il lui parut trop extraordinaire qu’il arrivât à l'instant précis où la crainte de sa présence l’occupait. Puis, quand elle fut assurée que c’était lui, elle crut y trouver une prédestination fatale, et elle considéra ce moment comme celui où allait éclater le dénouement de sa situation. Lussay lui fit un léger signe et lui dit à voix basse :

— Il faut absolument que je vous parle.

— C’est vous? Lussay, dit d’Aspert qui avait entendu; qu’avez- vous donc à dire à Henriette de si secret? Ne puis-je pas le savoir?

Lussay parut hésiter à répondre, puis il ajouta :

— Au fait, il faudra que vous le sachiez tôt ou tard ; d’ailleurs vous seul pouvez décider de ce qu’il faut faire.

D’Aspert se souleva sur son lit pour mieux écouter, car Lussay s’était assis comme un homme qui a une longue confidence à faire.

— De quoi s’agit-il?

— De Charles Dumont, répondit Lussay.

— De Charles? répéta Henriette que sa conscience tour-

mentait à ce point, que ce nom prononcé lui paraissait une accusation.

— Eh bien ! dit d’Aspert, qu’a-t-il fait ?

— Il s’est perdu, ou peu s’en faut : il s’est mis dans un complot qui ne tend pas moins qu’au renversement du gouvernement, et dans ce complot il s’est trouvé des traîtres.

D’Aspert regarda Henriette d’un air d’effroi et de surprise :

— Comprends-tu cela, Henriette ? Charles faire une pareille folie.

Henriette l’avait déjà trop bien compris. Il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour se figurer le désespoir de Charles, obéissant à cette exaltation politique qu’elle avait manifestée devant lui. C’était le seul dévoûment qui lui fût permis, et il ne l’avait pa& laissé échapper : elle eut un remords et ne put s’empêcher de dire :

— Pauvre Charles !

Ce mot ne répondait guère aux sentiments que d’Aspert avait dans son cœur, mais il ne le remarqua pas, et, s’adressant vivement à Lussay, il lui dit :

— Mais, voyons, qui a pu vous donner de tels renseignements? car, à présent que j’y réfléchis, une conspiration dénoncée est une affaire assez compliquée, car il faut d’abord le délateur du complot et puis le délateur de la délation.

— Eh bien ! ces deux délateurs ne sont qu’un seul homme, dit Lussay, et cet homme c’est Pierre Aubert.

— Pierre Aubert! répétèrent d’Aspert et Henriette.

— Ecoutez-moi, dit Lussay, et vous, général, n’interrompez pas mon récit de vos observations incrédules, n’oubliez pas qu’il y va de la tête de Charles, de la tête de votre fils.

— De mon fils ? s’écria d’Aspert.

— De son fds ! répéta Henriette, avec un trouble inouï ; de son fils ! En êtes- vous sûr ?

— Sûr? Non. Je ne puis avoir que l’assurance qui m’st donnée par un autre.

— Expliquez-vous doue! s’écria d’Aspert.

— Eh bien! dit Lussay, vous vous rappelez ce jour où . Charles chassa ce Pierre Aubert? Je rencontrai cet homme dans la forêt, jurant et maudissant Charles, le général, toimême, Henriette : il lui fallait une victime. Il me rencontra

LK MAGNÉTISEUR. 85

et m’aborda avec des injures et des menaces ; il s’exaltait, et je prévoyais qu’il allait se porter à des vdifes de fait. J’étais seul, sans armes, je ne pouvais lui échapper. Cependant j’étais sans crainte : des expériences répétées, un exercice continuel, m’avait assuré de la puissance que je portais en moi ; j'attendis le moment où cet homme s’avança, je lui portai la main au front en lui jetant tout le poids de mon fluide magnétique, ët en disant : Arrête-toi et dors. A l’instant même, il s’arrêta et tomba comme frappé d’un coup de massue. Ce n’est pas là ce qu’il y a de plus étonnant dans cette aventure-, cette puissance, je l’ai exercée sur beaucoup d’hommes, et cet ouvrier avait été souvent témoin de mes expériences. L’imagination peut avoir aidé à nia puissance sur lui; ma tranquillité devant ses injures avait déjà pu le surprendre; enfin, j’ai obtenu un résultat qui sera l’accomplissement de la vengeance promise... Mais je m’écarte; je reviens à Pierre Aubert. Vous comprenez qu’à partir de ce jour, cet homme devint mon esclave. Je lui fis faire le récit de sa querelle avec Charles, plutôt pour expérimenter que par curiosité ; j’appris alors cette épithète de bâtard qu’il lui avait donnée. Je voulus en savoir la raison. J’eus beaucoup de peine à l’obtenir, et ce ne fut qu’après plus d’un mois de magnétisme que je le déterminai à une soumission complète. Il m’apprit qu’étant à Paris où il exerçait l’état de serrurier, il se trouva chez un avocat où il réparait des sonnettes dérangées, lorsqu’il entendit prononcer plusieurs fois le nom de Dumont, sous lequel il avait servi. Il m’avoua qu’il avait écouté, et que, parmi le peu de mots qu’il avait pu saisir, on avait répété souvent que Charles n’était pas le fils de Dumont.

— Quel est le nom de l’avocat où cela se passait ? dit d’Aspert.

— Aubert n’a pu le dire ni celui de la personne avec laquelle causait l’avocat.

— D’où vient donc, dit le général, que vous avez dit que Charles pouvait être mon fils?

— C’est que j’ai rapproché beaucoup de circonstances, c’est que tous les soins que vous avez pris de Charles, vos anxiétés quand vous l’avez cru mort, votre joie à le revoir, et puis mille choses qui n’ont acquis de portée qu’une fois

tfi.

LK MAGNÊJlSEUIt.

hir des secrets que je pourrais découvrir par ma puissance ; notre mission ici-bas est un sacerdoce qui ne demande pas moins de secret et d’intégrité que celle du prêtre qui entend la confession d’un pénitent.

— C’est absurde, dit d’Aspert, puisque vous nous avertissez aujourd'hui.

— C’est qu’aujourd’hui et aujourd’hui seulement, j’ai appris la délation d’Aubert, quoiqu’elle soit ancienne ; et ne croyez pas cependant que j’eusse abusé de ce que je savais, si cet homme n’eût donné droit de le trahir en trahissant luimême ses complices. Vous savez mes opinions ; elles sont contraires à celles des conspirateurs, mais je n’ai pas mandat d’employer notre sublime science à des espionnages; celui que je me suis donné est plus noble et plus élevé.

— Encore vos folles rêveries! s’écria d’Aspert, tâchons plutôt d’aviser aux moyens de sauver Charles.

— Vous me* croyez donc enfin ? dit Lussay en qui la joie d’avoir confondu l’incrédulité de d’Aspert était plus forte que l’intérêt qu’il prenait au salut de Charles.

— Je vous crois! je vous crois! dit d’Aspert avec colère; le sais-je?... Mais enfin, sérieusement, croyez-vous vous-même à ce que vous dites?

— J’ai fait ce que je devais, répondit Lussay ; c’est à vous à décider.

— Maudit enragé! s’écria d’Aspert, il est fou.

Peut-être qu’en ce moment la querelle sur le magnétisme allait recommencer, et faire perdre de vue aux deux discutants le véritable objet dont ils devaient s’occuper, lorsqu’un grand bruit se lit à l’intérieur de la maison. On frappa à la porte à coups redoublés, et ce cri : Ouvrez au nom de la loi, répondit aux questions des domestiques qui interrogeaient les arrivants à travers la porte. Il fallut ouvrir ; des gendarmes se présentèrent; la maison était entourée. On demanda le nommé Charles Dumont, et l’on fit les perquisitions les plus exactes, mais sans le découvrir. Enfin, les gendarmes étant arrivés dans la chambre de d’Aspert pour visiter exactement, celui-ci demanda en vertu de quels ordres on violait son domicile. Le lieutenant, qui commandait l’expédition, lui exhiba un mandat d’arrêt qui ordonnait l’arrestation immé-

diate de Charles, comme accusé de complot tendant au renversement du gouvernement du roi.

Après les révélations de Lussay, cet ordre n’avait rien d’extraordinaire que la rapidité de son arrivée ; mais ce qui surprit étrangement le général, c’est l’autorité d’où il émanait. 11 était signé par un commissaire extraordinaire chargé de l’information, et ce commissaire extraordinaire était le baron de Prémitz. A ce nom, Lussay laissa éclater une joie si extravagante, qu’on eût pu raisonnablement supposer qu’il devenait fou.

— Enfin! s’écria- t-il... Oh! c’est un pouvoir surnaturel qui me l’envoie. Où est-il? il faut que je lui parle.

Le lieutenant, s’imaginant qu’il espérait quelque chose de lui en faveur de Charles, répondit :

— Je l’ai laissé hier à N..., mais ce soir il a dû se rendre au château de l’Etang, chez madame la duchesse d'Avarenne; en vous y rendant demain de graud matin, vous l’y trouverez encore.

— Demain, dit d’Aspert, il serait trop tard. Qu’on mette les chevaux, qu’on m’habille. Henriette, nous allons partir.

— Oui, oui, dit Lussay, à l’instant môme; il faut que je voie cet homme.

— Il faut que je voie la duchesse, dit d’Aspert.

— Monsieur, ajouta-t-il en s’adressant au lieutenant, puisje vous demander un service? voulez-vous suspendre l’exécution de vos ordres jusqu’à mon arrivée auprès de madame d’Avarenne ?

— Cela m’est impossible de toute façon, dit le lieutenant; en premier lieu, je n’en ai pas le droit, et, en outre, mes hommes battent tous les environs avec ordre d’arrêter Dumont, dont ils ont le signalement ; on doit l’amener ici dès qu’on l’aura rencontré, et nous devons le conduire immédiatement à N...

— Eh bien ! dit d’Aspert, puisque vos ordres sont si précis, et je sais mieux que personne l’obéissance que vous leur devez, accordez-moi la faveur de conduire Charles au château de l’Etang. Je me charge de faire excuser cette complaisance par M. de Prémitz.

— Mais, dit le lieutenant, je désirerais pouvoir faire ce que

vous me demandez ; mais, monsieur, l’ai l’ordre de ne laisser sortir personne de cette maison jusqu’à l’arrestation de Dumont; il ne faut pas qu’on puisse le prévenir du mandat qui le concerne et lui fournir les moyens d’y échapper.

— Monsieur, dit d’Aspert, je pars dans ma voiture avec ma femme et son père, un seul domestique nous accompagnera; donnez-nous deux hommes pour nous escorter et vous assurer que nous ne nous écarterons pas de la route du château de l’Etang. Il y a trois lieues à peine ; nous serons arrivés à dix heures, cela n’est pas une. fatigue bien grande.

— Général, répliqua le lieutenant, je fais plus que je ne puis et que je ne dois ; mais je n’ai pas toujours été gendarme. J’étais de l’armée de Russie, j’y ai connu Charles Dumont; j’ai été sous vos ordres en 1809; je ne vous refuserai pas : il en arrivera ce qui pourra, on me destituera si l’on veut.

— Et, si l’on vous destitue, dit le général, vous trouverez ici une place qui vous vaudra mieux que celle que vous aurez perdue.

Pendant cet entretien, le général s’était levé. Il avait retrouvé, dans le danger de Charles et dans la résolution qu’il avait prise à cet égard, une force et une activité dont luimême ne se serait pas cru capable. Lussay avait fait ses préparatifs, Henriette de même. Il lui eût été bien facile de rester à la forge, mais elle comprenait que la catastrophe de toute cette histoire approchait; elle ne pouvait la supposer favorable, mais elle n’avait aucune idée d’y échapper. Toute sa vie lui semblait empreinte d’une fatalité qui ne lui avait jamais laissé la direction de ses actions, et en cette circonstance elle se laissait aller, ne s’inquiétant d’autre chose que de sortir de sa position actuelle, n’importe par quelle voie. Enlin on partit.

XXÏV

Page 1