COMMENTAIRE EXPLICATIF
Nous avons mis en tableaux d’action ce qui s’appelait autrefois, en poétique dramatique, l’avant-scène. 11 y a tant de gens qui ont une opinion parfaitement invariable sur la bonne manière de faire une œuvre quelconque, que peutêtre on ne sera pas fâché de rencontrer un auteur qui n’en ait point. Peut-être aurais-je mieux fait de laisser dans le tiroir les deux chapitres qu’on vient de lire, et d’expliquer en quelques mots de préambule la position des divers personnages vis-à-vis les uns des autres. Peut-être valait-il mieux réserver toute cette explication pour le dernier chapitre, conduire tout le drame de ce roman à travers une mystérieuse fatalité qui aurait éclaté à la fin, comme une bombe de M. Ruggieri, et qui eût éclairé d’un jour sinistre tous les personnages et toutes les intrigues de ce drame. Vous trou-
verez de par le monde des hommes toujours prêts à critiquer avec rage le parti littéraire que vous aurez pris, pour mille raisons dont vous ne vous doutez pas. D’abord, parce que vous n’avez pas suivi leur parti politique, ou que vous n’étes pas de la même communion religieuse. Ceci se voit encore en 1831. U y en a qui vous méprisent, parce que vous êtes myope et que vous ne les avez pas vus un jour qu’ils avaient un habit neuf; d’autres vous trouvent un écrivain ordurior, parce qu’une nuit vous les avez reconnus dans la rue, ivres, battant les murs et rêvant qu’ils battaient le guet. Celui-là vous hait parce que vous savez qu’il a une fausse dent ; celui-ci, parce que vous ignorez qu’il est gentilhomme; l'un vous tient pour un plagiaire si vous avez trouvé avant lui une idée qu’il eût pu trouver ; l’autre vous traite d’ignorant, si vous avez le malheur de savoir ce qu’il pensait à apprendre : j’en connais qui déchirent un livre, parce que vous les avez éclaboussés en fiacre, et quelques-uns vous appellent un sot, parce que vous portez des gants jaunes. Ce que je dis ici n’est pas pour moi, mon Dieu, pour moi qui ne porte pas de gants jaunes, qui ne vais point en fiacre, qui ne sais rien, qui rentre de bonne heure, et qui n’écris point mes opinions politiques. Mais enfin il peut exister une raison que je ne connais pas, qui éveillera la bile endormie de quelque aristarque, et qui me vaudra quelque. haute leçon de littérature, (pielque dure réprimande sur mon œuvre. Il y aura peut-être quelqu’un qui me demandera, s’il y a quelqu’un qui s’occupe de ce livre; il y a peut-être quelqu’un, dis-je, qui me demandera pourquoi j’ai composé ce roman comme il est composé? pourquoi j’ai préféré cette manière à une autre? Si je leur répondais que je n’en sais rien, sans doute ils me mépriseraient davantage, et pourtant cela serait vrai. Car qui sait quelque chose à l’époque où nous vivons? qui peut répondre qu’une chose est bonne ou mauvaise? qui oserait écrire au bord d’un chemin : Voici la vraie route ? Et ce que je dis ne s’applique pas seulement à la littérature, je le dirais volontiers de la politique, de la législation, de la morale. Depuis un demi-siècle, tant d’idées ont été éprouvées, et n’ont amené aucun résultat puissant et durable, qu’il n’est pas une chofee de celles qu’on a détruites, qu’on n’ait quelquefois l’envie de regretter. L’impudente aristocratie du mi-
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lieu, parvenue depuis trois ans à monopoliser le pouvoir législatif, la justice criminelle, l’administration départementale ; cette noblesse de cens, qui est seule député, juré, membre du conseil de département, ne vous a-t-elle pas quelquefois fait regretter au fond de votre cœur la hautaine aristocratie de l’ancien régime? Et cependant oseriez-vous y retourner? La vénalité des charges est absurde : mais la vénalité des gens du roi destituâmes à volonté n’est-elle pas odieuse ? Les immunités du clergé, sa richesse, ses exigences, n’étaientelles pas insupportables? l’abandon de toute religion, cette existence du culte incertaine, annuelle et votée à chaque session, comme la dépense d’un pont ou d’un égout, n’estelle pas aussi déplorable? Les corporations n’étaient-elles pas contraires à tout esprit de progrès? La loi contre les associations ne réduit-elle pas l’homme civilisé à sa force individuelle? L’éternité et l’indissolubilité du mariage n’ont-elles pas amené d’odieux désordres? mais le droit de divorce n’at-il pas fait naître d’horribles scandales? La règle des trois unités a créé les tragédies de d’Avrigny et de Royou ; le mépris de cette règle nous a valu Charlotte Corday et mille drames stupides; le vers de Racine avec sa césure sévère et sa chasteté d’expression a eu le vers Viennet pour héritier, et la libre allure de Molière a été invoquée pour faire un spectacle dans un fauteuil. Où sont donc la littérature, la morale, la législation? le bien social dans tout cela? Dans le juste-milieu, cela peut-être? Pouah! fi du juste-milieu! l'échantillon qu’on nous en donne est à soulever le cœur. Que faire? que dire donc? quelle route à suivre? Hélas! faire ce que j’ai fait, jeter sa plume au vent et suivre le chemin où elle nous mène : le hasard est plus sage que les hommes. Et puis, ne nous y trompons pas, nous ne serons ni les ouvriers ni les architectes du nouvel édifice social. Encombrés que nous sommes des ruines des siècles passés et des institutions tombées, nous bâtissons au hasard quelques huttes avec des débris, misérables demeures qui ne vivront pas plus que nous; nous trions quelques matériaux, nous essayons quelques institutions de vingt-quatre heures, sans foi de nos œu-> vres, car nous sentons encore que le sol tremble, et nous avons peur d’être écrasés par la chute de ce que nous avons élevé. Que quelques hommes, çà et là, aient encore ou aient
déjà des convictions puissantes et inébranlables, ce sont des exceptions : le siècle doute, il cherche, il tâtonne, il essaie. Voilà pourquoi j’ai commencé ce roman comme je l’ai commencé.
Maintenant revenons à nos héros.
Le lendemain de la scène que nous venons d’écrire, un homme et un enfaut entrèrent à Rome par la porte du Peuple. Cet homme fut arrêté et mené devant le général d’ Aspect. Cet homme était une espèce de domestique qui, en se voyant en face d’un général républicain, s’imagina qu’il allait être immédiatement mangé. Aussi le général n’eut-il pas longtemps à' attendre pour lui faire avouer tout ce qu’il désirait savoir. Alors il comprit la résistance de la duchesse; mais, ne voulant pas se prêter à ses desseins, il se rendit prés d’elle, et voici l’explication qu’ils eurent ensemble :
— Maintenant, madame, lui dit-il, je connais vos projets, et je sais pourquoi vous vouliez si bien me cacher l’existence de mon fils. Votre homme de confiance m’a tout dit, ou plutôt il m’a tout fait deviner, car il est de bonne foi dans votre tromperie, et croit véritablement vous amener le fils du prince. En effet, quitter son amant à Paris, en prendre un autre au bout de six jours, et faire croire au premier que le fils du second lui appartient, cela n’est pas impossible, et cela peut réussir, et véritablement cela a réussi. Je comprends aussi que cela pût être d’un grand intérêt pour vous, quand le prince tenait le rang le plus élevé de l’Etat; mais, aujourd’hui qu’il traîne son exil de cour en cour, deviezvous persister dans une entreprise qui m’enlevait mon fils sans satisfaire votre ambition?
La duchesse se tut un moment, puis, après un instant de réflexion, elle répondit à Jean :
— Ecoutez-moi, monsieur, vous avez découvert un secret qui sans doute n’a plus de confident, car Honorine, cette femme de chambre qui m’avait accompagnée à Spa, a été arrêtée aussitôt après mon départ de France, et je ne doute pas que le crime de m’avoir servie ne l’ait envoyée à l’échafaud. La véritable naissance de Charles, c’est le nom que j’ai donné à votre fils, est un mystère pour tout le monde; mais sa naissance supposée est connue de beaucoup de personnes. Le prince n’en doute pas, et mon père lui-même y croyait,
Quant à cet enfant, il ne sait rien. Je vous estime assez, monsieur, pour être franche avec vous : !a manière indigne dont je vous ai traité hier est, vous pouvez m’en croire, la plus grande preuve de cette estime.
Le général sourit à cette déclaration; la duchesse ajouta:
— Oui, monsieur, elle en est la plus grande preuve; car, lorsque je vous accablais de dédains et de mépris injurieux, je n’ai pas douté un moment que je ne fusse en sûreté dans vos mains; je n’ai pas craint une minute que vous eussiez la pensée de livrer à l’échafaud la femme que vous avez aimée, la femme qui s’est donnée à vous.
Le général rougit, soit qu’il n’eût pas eu dans le cœur toute la générosité qu’on lui attribuait, soit plutôt qu’il comprit combien la duchesse était faite pour le dominer par la hardiesse de son âme et l’audace d’un caractère décidé, et qu’il fût honteux de cette domination. Cette pensée lui inspira celle de se mettre en garde contre tout ce que pourrait lui proposer la duchesse; et, comme il gardait le silence, elle continua :
— Je serai franche, je vous l’ai dit, et, pour vous montrer à quel point je veux l’être, je vous demande sans détour de me laisser votre fils.
— Pour qu’il continue à jouer le rôle qu’il a commencé? dit d’Aspert.
— Pour cela, monsieur, dit la duchesse.
— N’y comptez pas, dit sévèrement le général; il y a, pour que je m’oppose à ce projet, des raisons dont la moindre me ferait le plus méprisable des hommes, si je ne l'écoutais; et d’abord, cet enfant est mon lils, et je ne l’abandonnerai pas.
— L’abandonner, dit la duchesse avec impatience; est-ce que vous le mettez aux Enfants-Trouvés? vous lui faites une condition meilleure, voilà tout.
— Mon fils ne doit rien devoir qu’à son père, dit le général.
— Admirable cadeau que vous lui ferez là! Voyons, j’entre dans vos idées, je me mets à votre place ; je suis mariée, j’aime mon enfant, j’ai toute la tendresse bourgeoise possible pour lui. On me le demande pouf le faire passer pour bâtard d’un prince; j’ai de bonnes idées de morale; je refuse, je veux que mon enfant porte un nom légitime, si petit qu’il
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soit; c’est bien, c’est très-bien, ça se conçoit à la rigueur. Mais celui-ci est bâtard : il le sera de vous, comme il peut l’ôtre d’un prince. Sera-t-il plus heureux de l’étre de vous? Voyons; vous ôtes général, je veux bien; mais la guillotine est votre bâton de maréchal, à vous autres; mais vous pouvez être tué tout bonnement par une balle autrichienne. Avez- vous une fortune à laisser à cet enfant? vous en aviez une petite, je le sais. Quelle fortune? une fortune saisissable, qui lui sera disputée par des collatéraux. Vous n’avez pas d’or, d’argent, vous n’avez pas volé; votre parti n’est pas pillard : vous ne devez pas l’étre, vous. Que deviendrait cet enfant si vous mouriez?
Le général ne savait trop que répondre.à tous ces raisonnements. Il n’avait pas l’habitude de discuter les sentiments honnêtes; il agissait d’après leur impulsion, croyant tout ce qui est bien, raisonnable et même profitable. Il ne se sentait pas la force de rétorquer un à un les arguments de la duchesse, il n’v avait en son âme qu’un cri qui lui semblait une réponse péremptoire à tout. Ce cri, ce fut :
— Mais, madame, c’est mon fils! je l’aime...
La duchesse fit un geste d’impatience, et reprit :
— Vous l’aimez pour vous, c’est votre satisfaction personnelle que vous décorez du nom d’amour paternel Eh ! mon Dieu, ne faites pas des haut-le-corps si convulsifs; croyezvous que ce sentiment si pieux soit souvent autre chose qu’un égoïsme patriarcal? c’est un sentiment de ressource pour les gens qui sont à bout de leur cœur. Tenez, je me souviendrai toujours du marquis de Bréfort. Cet homme avait trente ans, il était riche comme une tonne hollandaise, bien fait, avait eu des succès d’esprit, beaucoup de femmes, et de très-difficiles; il était homme de courage, et avait eu du bonheur dans plusieurs duels : c’était un homme usé, fatigué, abîmé du monde. Un jour qu’il voyait mon intendant a embrasser son fils, il s’écria devant moi: — Ah! voilà le bonheur! voilà le vrai bien qui nous attache à la vie. Il se maria : pourquoi? pour créer des êtres heureux? eh non ! pour avoir quelque chose à aimer, à protéger, à élever; car il aimait ses enfants, il lésa parfaitement élevés; il s’est occupé d’eux, mais, par rapport à lui, pour ne plus s’ennuyer; il s'est fait père pour être quelque chose en ce monde; eh
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bieu, vous faites comme lui, pis que lui; car il donnait à ses enfants un nom, une fortune, un état, et vous voulez, vous, ôter au vôtre tout cela.
D’Aspert entendait un langage si étourdissant et si subversif de toutes ses idées, que, ne sachant comment se défendre, il prit le parti d’attaquer, ce qui, en toutes choses, guerre et discussion, est toujours plus facile.
— Eh quoi! madame, dit-il, vous parlez d’égoïsme, de sentiment personnel? Il me semble que, si ce reproche peut s’adresser à quelqu’un, c’est à vous, qui prenez cet enfant comme un instrument d’intrigues, et qui comptez en tirer profit, je ne sais comment, mais dans un but assurément qui vous intéresse plus que lui.
— Sans doute, dit la duchesse ; mais moi je ne fais pas étalage d’amour maternel; je né dis pas avec des poses tragiques : C'est mon fils, je veux mou fils, il me faut mon fils ! Je vous dis : Voilà ce que je veux faire pour Charles. Cela est-il meilleur que ce que vous pouvez lui offrir?... Oui. Alors c’est moi qui l’aime le mieux.
Le général se sentit encore plus embarrassé; et, au lieu de se tenir dans ses droits inexpugnables de père, il saisit avec empressement l’apparence d’une question discutable pour répondre à la duchesse.
— Mais, madame, en vous concédant tout ce que vous disiez tout à l’heure, c’est-à-dire tout ce qui est le vrai fonds de votre discours, qu’il est bien de renier son fils, s’il doit y gagner quelque chose, il reste toujours la question de savoir s’il y gagnera ce quelque chose. La Révolution n’a-t-elle pas détruit tous les avantages qu’il eût pu trouver autrefois à passer pour le fils d’un prince?
—La Révolution, s’écria la duchesse ravie d’avoir attiré le général sur ce terrain où il ne s’agissait plus pour aiusi dire entre eux que d’une balance de chiffres, la Révolution a porté les espérances de cet enfant plus haut qu’elles ne fussent jamais allées autrefois. Vos crimes ont ouvert le trône à un prince qui n’y devait pas monter. Vous n’avez laissé qu’une tête entre lui et la couronne de France; cette tète est forte, sans doute, mais elle mène un corps malade et qui s'usera bien vite, et alors Charles ne sera plus un fils de prince, mais un fils de roi.
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— Quand cela? dit d’Aspert avec amertume et dédaiu.
— Quand l’Europe aura réduit le parti de sang qui décapite la France; quand les rois légitimes auront repris ce pouvoir que la faiblesse de Louis XVI leur a seul fait perdre.
Ce qui, selon la duchesse d’Avarenne, devait lui faire gagner sa cause la lui lit perdre. Elle entama le général sur un point où il était de pierre et d’acier. Elle lui dit que le parti de la Révolution pouvait être vaincu, ou que la royauté reparaîtrait en France. Le général républicain fut plus fort en raison et en sentiment d’amour pour la république, que le père ne l’avait été pour son fils, et il répondit :
— Est-ce vous, madame, qui pouvez conserver encore de pareilles illusions? Le retour des rois en France ! autant vaudrait demander la résurrection des morts. Que vous ayez cru cela un mois ou deux après votre émigration cela se pouvait : mais ne voyez-vous pas tout ce qui s’élève entre eux et nous? il y a là trop de haine arrosée de sang, pour que la France et ses anciens maîtres puissent jamais se rapprocher.
— Comment! s’écria la duchesse, c’est vous qui en êtes encore à ces folies? vous, en 1798? mais, mon Dieu, ne voyez-vous pas que c’est une chose finie que la république? il n y a plus un homme de sens qui en veuille. Pauvres gens qui avez cru établir la liberté en tuant et en pillait l’aristocratie, et qui n’avez pas vu que vous en faisiez une nouvelle avec les dépouilles de l’ancienne! Mais, en général, il n’y a pas un caporal devenu adjudant-géuéral qui ne soit fatigué d’être à la discrétion d’un caprice populaire; il n’y a pas un fermier devenu propriétaire du bien de son maître qui n’appelle à grands cris la cessation du désordre où il s’est enrichi. Cet ordre, ce repos, est-ce le Directoire qui les donnera? Non, général, non, mais l’existence du Directoire est le plus sur symptôme de la royauté ; ce sont les laquais qui s’amusent au château, en préparant le retour des maîtres. Ne voyez- vous pas qu’ils portent déjà les bas de soie et l’habit brodé? Ils ont un palais, ils reçoivent, ils ont cercle, ils tiennent cour; seulement ils font rire d’eux, parce qu’ils sont empruntés et gauches; le ridicule les tuera, et la Franco demandera de bons acteurs, les premiers rôles, la véritable
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royauté avec sa vraie grandeur; cela se voit, céla se sent, cela se respire.
D’Aspert ne crut point sans doute aux prophéties (Je la duchesse, car il haussa les épaules sans répondre. La duchesse, après avoir attendu un moment, s’écria :
— Comment ! vous ne comprenez pas cela ! Ah ! je ne vous croyais pas si peuple !
Ce mot irrita d’Aspert. Aujourd’hui que l’égalité s'est établie assez avant dans la société par l’abaissement des grands l’exhaussement des petits, ce mot ne semble pas une injure propre à irriter la colère d’un homme comme d’Aspert; mais, à cette époque, les insolences de la noblesse s’agitaient encore dans ce déluge de sang où on croyait les avoir noyées ; et, lorsque quelques-unes revenaient à la surface et surnageaient aux yeux des puissants d’alors, ils y posaient le pied pour les enfoncer et les achever.
— Peuple ! reprit le général ! oui, madame, je suis peuple et je m’en fais gloire; et c’est parce que je suis peuple et que vous me méprisez, que je ne veux pas que mon fils soit élevé à mépriser son père.
— Vous êtes fou, Jean, dit la duchesse en se radoucissant un peu ; ce que je vous propose est pour son bonheur.
— Bonheur ou non, reprit d’Aspert s’entêtant à son idée pour n’avoir pas à la défendre ; bonheur ou non, c’est mon fils, il restera mon fils et peuple.
— Mai»c’est le mien d’abord, monsieur, dit la duchesse avec hatfteur, et, quels que soient vos droits sur lui, les miens, bien que je ne puisse les avouer publiquement, sont au moins reconnus par une longue possession,- par le témoignage de beaucoup de gens; les vôtres, monsieur, ne peuvent être que ceux de la violence.
— Eh bien ! madame, nous plaiderons.
— Plaider! dit madame d’Avarenne, y pensez -vous! me déshonorer !
— Vous déshonorer ! dit Jean ; comment l’entendez- vous ? est-ce parce que l’on apprendra ce qui est? Alors, pourquoi l’avez-vous fait?
La duchesse se tut; elle attachait une trop grande importance au projet qu’elle avait conçu pour l’abandooner par colère ou impatience. Elle tenta un autre moyeu.
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— Ecoutez, Jean, dit-elle au général, ne vous emportez pas. Eh bien ! c’est un service que je vous demande, c’est un sacrifice que j’attends de vous : laissez-moi votre fils, et ce service, je le reconnaîtrai comme il vous plaira. Si vous êtes assez aveugle pour croire au maintien de ce qui est, les restes de ma fortune sont à vous: s’il arrive, au contraire, ce que je prévois, l’avancement le plus rapide dans la carrière que vous parcourez...
Le général n’avait pas compris tout de suite, car sans cela il eût arrêté madame d’Avarenne à la première phrase; mais, lorsqu il vit où elle en voulait venir, il s’écria violemment :
— Vous avez voulu me voler mon fils et vous me proposez de me l’acheter! mais pour qui me prenez-vous donc, madame ?
Madame d’Avarenne vit bien que d’Aspert était en selle sur une idée fixe, celle de garder son fils. Elle se sentait assez de supériorité d’esprit pour forcer Jean à avouer qu’il avait tort, qu’il n’aimait pas son fils aussi bien qu’elle, qu’il valait mieux faire pour lui ce qu'elle proposait ; mais, cela posé, cela gagné, il détruisait tout par ces mots :
— C’est mon fils ! je veux mon fils! suivant en cela un instinct de bien, plus fort que toute l’adresse des sophismes de la duchesse.
Le coeur d’Aspert était comme ces jeunes tortues qu’un voyageur emporte avec lui, bien loin du rivage; qu’il isole, qu’il pose sur le sol, la tête du côté de l’intérieur des terres; et qui, dès qu’elles sont libres, se retournent, et, par un instinct surprenant, regagnent la mer, leur patrie et leur asile. Le voyageur peut, tant qu’il veut, les reprendre, les emporter plus loin, les poser dans une autre direction, les faire tourner vingt fois sur elles-mêmes : les pauvres bêtes ne se défendent point; mais, dès qu’elles ne sont plus dans la main ou sous la main qui les tient, elles regagnent leur océan à petits pas, mais incessamment. Il en était ainsi de Jean, et la duchesse ne tenta plus de remporter une victoire qu’un quart d’heure de réflexion eût détruite. Elle se résolut sur-le-champ, et en femme habile et délibérée, à faire le mieux possible le sacrifice nécessaire. Elle dit à Jean :
— Eh bien! monsieur, puisque vous voulez votre fils.
gardez-le ; mais c’est votre fils et non le mien que vous vouiez sans doute ; il serait le fils d’une vachère que vous l’aimeriez autant que s’il était celui d’une reine.
— Assurément, dit Jean, croyant donner par cette réponse une haute idée de ce qu’il entendait par amour paternel et dignité de citoyen.
— Eh bien ! alors, reprit madame d’Avarenne, donnezmoi votre parole d’honneur de ne lui dire jamais le nom de sa mère; n’oubliez pas ce mystère à son avenir, à sa réputation. Jurez-moi que Charles ignorera toujours le nom de sa mère.
— Je vous le jure, dit d’Aspert content de céder quelque chose à cette femme à laquelle il avait tout refusé. Je vous jure qu’il ignorera toujoürs qu’il est votre fils. Croyez que je ne veux en rien blesser votre réputation, et que je ferai tout ce que vous exigerez pour la mettre à l’abri.
— C’est bien, c’est bien, dit la duchesse en l'interrompant avec impatience. Mais la disparition de cet enfant dont il faut que j’annonce la mort à ceux qui le croient le fils du prince, cette disparition, dis-je, si elle coïncide avec la découverte que vous aurez faite de votre fils, l’âge de l’up et l’autre qui se trouverait le même, la mort de mon fils suivie de la résurrection immédiate du vôtre, tout cela pourrait faire naître des soupçons, amener des conjectures qui peutêtre trouveraient à l’Etang un commentaire suffisant pour devenir claires aux yeux de beaucoup de gens ; on rapprocherait les dates et tout serait bientôt découvert. Promettezmoi donc de ne pas dire sur-le-champ à votre fils ce qu’il est et de ne confier votre secret à personne. Prenez Charles d’abord comme un orphelin recueilli et élevé par vous, et, plus tard, lorsque vous aurez pu le rajeunir de quelques années, comme s’il était né dans l’Inde oü dans l’un de vos voyages, dites-lui seulement ce que vous êtes pour lui. Quant à sa mère, elle doit être morte pour cet enfant, car il est mort pour elle. Il me semble que je vous demande assez peu pour tout ce que vous m’ôtèz; ne le ferez-vous pas?
Le général ne répondit pas tout de suite ; il réfléchit longtemps ; il pensa que les précautions que la duchesse prenait pour elle le serviraient pour la sûreté de son fils. Il comprit que, dans la vie errante qu’il mènerait, il serait souvent forcé
de se séparer de son enfant; que, dans ces circonstances, la seule assurance que Charles était son fils le désignerait trop aisément à des gens qui pourraient vouloir l’enlever pour lui faire jouer son premier rôle ou le faire disparaître tout à fait. Il consentit et dit :
— Je vous donne ma parole, madame, de faire passer Charles pour le fds d’un ami, tué il y a quelques mois. Cet ami avait un fils du même âge que le nôtre, et personne ne s’étonnera qu’il me l’ait confié. Du reste, Charles ne saura rien de ce qui le concerne qu’à l’àge où il pourra se protéger lui-même contre les embûches qu’on peut lui tendre.
La duchesse se mordit les lèvres, preuve qu’elle avait conservé quelque espérance sur cet enfant ou fait quelque projet pour ou contre lui.
— Il en sera comme vous voudrez, dit la duchesse, pourvu que je ne sois plus pour rien dans son existence ni dans la vôtre. Et maintenant que demandez-vous de moi?
— Vous serez dans huit jours à Naples, madame, et vous serez en sûreté. Permettez-moi de vous souhaiter tout le bonheur que je vous désire.
Le général voulut prendre la main de madame d’Avarenne qui la retira et lui fit un geste pour l’éloigner. Le général la salua et quitta la chambre. Elle le regarda sortir, et, dès qu’elle fut seule, elle ne put s’empêcher de dire avec un mouvement violent de colère :
— Ah! comment ai-je pu coucher avec ça !
C’est que la libertine était éteinte et que l’intrigante commençait.
Le lendemain, au moment où la duchesse partait secrètement pour Naples, le général reçut l’ordre de se rendre surle-champ à Terracine pour y rendre compte de sa conduite dont les autorités de Rome avaient cru devoir se plaindre au général en chef. Lussay l’accompagna ; sa femme le suivit. Avant de partir, d’Aspert confia son fils à Durand, son domestique de confiance.
— Voici, lui dit-il, le fils du capitaine Dumont qui a été tué il y a quelques jours.
— Tiens ! dit Durand, c’est l’enfant qu’on a arrêté avec un vieux domestique à la porte du Peuple et par votre ordre.
— Oui, repartit le général; j’avais pris cette précaution,
parce que ces misérables Romains en veulent aux Français, et qu’un entant et un vieillard étaient une proie digne d’eux. Ecoute bien : Tu le remettras au sergent Bazil, qui viendra demain pour le conduire en France.
— C’est drôle! dit le domestique, on avait raconté que le üls de ce pauvre capitaine avait disparu au moment de la mort de son père.
— Tu vois, dit d’Aspert, qu’il est retrouvé.
Le général connaissait le fait de cette disparition ; il avait même quelques raisons de croire que le fils de Dumont avait été tué par des partisans, et cet événement s’accordait trop bien avec ce qu’il voulait faire pour son propre fils pour qu’il n’en profitât pas.
Nous apprendrons plus tard comment s’accomplirent les projets du général et ce que devinrent le véritable fils du capitaine Dumont et l’enfant que d’Aspert mit à sa place, et auquel il donna un nom qui ne lui appartenait pas.
IY
Un soir du mois de mars 1815, trois personnes étaient assises au coin du feu, dans un bel appartement de la rue Saint-Honoré ; un silence complet régnait dai s la chambrp, sans doute parce qu’il s’y trouvait aussi un malade : une femme était au lit et dormait d’un profond sommeil. Cependant, à bien observer l’attitude des personnes qui entouraient la cheminée, ce silence venait de ce que chacune d'elles semblait préférer s’entretenir plutôt avec sa pensée, qu’engager une conversation avec les autres. Ces trois personnes étaient le lieutenant-général, comte d’Aspert; le chirurgien-major d’armée, baron Lussay, et Henriette Lussay, sa fille ; la femme malade était madame Lussay, cette Louise
que d’Aspert avait aimée, et dont Honorine avait raconté autrefois la singulière histoire à madame d’Avarenne.
Le général d’Aspert était sombre, soucieux comme un homme tombé d’un passé magnifique dans un présent inquiétant, et auquel l’avenir n’ouvre aucune espérance. Lussay tisonnait en souriant, en s’adressant à la flamme, comme un homme qui se voit disserter devant le public, qui pérore, démontre, entraîne, finit par convaincre et s’applaudit de sa victoire et du talent qu’il lui a fallu pour la remporter. Hen- • rictte était rêveuse, inquiète; une pensée particulière la dominait. Mais il semblait qu’elle eût peur de cette pensée, car, à plusieurs fois, elle secoua la tête comme pour l’en chasser ; à plusieurs fois, elle se leva pour arranger sur la cheminée les porcelaines et les flacons qui étaient à leur place ; à plusieurs fois elle alla jusqu’au lit de sa mère et la regarda dormir. Cependant, à peine avait-elle attaché ses yeux sur ce visage souffrant et immobile, que son regard redevenait fixe, arrêté, perdu, et comme scellé à un fantôme qui se dressait partout et à propos de tout. Alors elle s’arrachait encore à cette fascination de sa propre pensée par un nouveau mouvement brusque et comme plein d’effroi. Eufin elle se résolut à chercher dans une occupation qui ne lui laissât pas la liberté de réfléchir, un asile contre cette étrange persécution. Elle s’approcha d’une bibliothèque fermée qui occupait un des angles de la chambre ; elle parcourut l’inscription dorée au dos des volumes, mit le doigt sur quelques-uns, puis les abandonna. Elle toucha Clarisse Jlarlowe , Paul et Virginie, Estelle et Némorin ; et les repoussa l’un après l’autre. Elle finit par s’arrêter à un volume de Racine. Elle l’ouvrit au hasard : c’était Phèdre, c'était le premier acte, c’était la scène de Phèdre et d’OEnone, où la fille de Minos, obsédée de la divinité qui la consume, parle au hasard de tout ce qui aima fatalement dans sa famille; de sa mère, de sa sœur, victimes comme elle, plutôt d’une destinée implacable que d’un amour humain. Henriette parcourut cette scène et rejeta le livre presque avec colère. Enfin, elle trouva dans un coin les voyages de Levaillant. Elle s’en empara avec empressement, lies détails de navigation, de marches, de combats avec les sauvages et les bêtes féroces, aucune des pensées pour ainsi dire du monde civilisé,
c’est ce qui convenait sans doute à Henriette. Elle prit sa place près du l'eu, et se mit à lire au premier endroit où le livre s’ouvrit. Elle n’y prenait pas assurément grand intérêt, mais enfin elle saisissait le sens des mots, et se forçait à être attentive. Tout à coup son œil se tendit sur la page ; elle dévora un passage assez long, la bouche à demi ouverte ; et, quand elle eut fini de lire, sa main et son livre tombèrent ensemble sur son genou; elle laissa échapper ces mots :
— C’est donc vrai !
Et se replongea dans sa profonde méditation.
Cependant, si vous aviez pu lire ce passage par-dessus l’épaule de la jeune fille, comme nos peintres s’amusent à peindre Méphistophélès assistant aux rêveries de Marguerite, et les épiant, vous auriez cherché vainement pourquoi celte attention, pourquoi ce mot, pourquoi cette préoccupation. Le passage de Levaillant était celui où il raconte que, surpris par des cris plaintifs et désespérés, il s’approcha d’un buisson, et aperçut une souris qui se débattait sous le regard d’un serpent, tournant, reculant, s’agitant, mais ramenée comme par un lien de fer à tomber dans la gueule béante du reptile.
Dans cet endroit, Levaillant rapporte encore qu’une fois, longeant une espèce de marais, il se sentit attirer hors de sa route comme par une attraction aimantée; que, surpris de cet étal qu’il prit pour un étourdissement, il regarda à l’endroit vers lequel il se laissait aller, et vit un énorme serpent qui tenait ses yeux ronds et ouverts fixés sur lui. Levaillant, averti de cette puissance parle sort de la malheureuse souris, ne détruisit le charme qu’en tirant sur le serpent les deux coups du fusil double qu’il portait.
Pendant que nous rapportons ces faits, le silence avait continué et la réilexion d’Henriette réagissant sur elle-même, avait sans doute exalté ses pensées à un haut degré; car, à un léger coup de sonnette qui se fit entendre, elle tressaillit de tousses membres et ne put s’empêcher de laisser échapper ce mot sourd et comme désespéré :
— C’est lui !
On annonça bientôt M. le baron de Prémitz, et un homme de trente ans à peu près se présenta. Ce baron de Prémitz était un Allemand venu à la suite des armées étrangères; il se disait natif de Prague et descendant de ce grand comte
Prémitz, fondateur de la ville, et dont on garde précieusement un soulier dans le musée du vieux château royal. 11 était d’une taille élevée, forte plutôt par la vigueur de sa structure que par l’embonpoint;' ses cheveux étaient d’un blond charmant, ses traits, purement dessinés, avaient dans leur ensemble un caractère de douceur, lorsqu’il tenait les yeux baissés; mais, lorsqu’il les relevait, la lumière fauve qui s’échappait de sa large prunelle grise semblait éclairer ce visage d’un nouveau jour, le montrer sous un autre aspect ; et il prenait alors cette expression inquisitoriale et dominatrice qui épouvante les faibles, et qui va jusqu’à imporluqer les hommes les plus décidés, qui s’en débarrassent souvent par une querelle. Henriette, en voyant entrer M. Rhodon de Prémitz, devint glacée, et n’eut pas la force de se lever.
— Eh ! bonjour, ou plutôt bonsoir, dit Lussay. Voilà déjà neuf heures; je ne comptais plus sur vous.
Rhodon salua le général et Henriette, et répondit :
— J'étais chez ma protégée, et je n’ai pas voulu la quitter avant que je fusse assuré qu’elle passerait une bonne nuit.
— Plus bas, plus bas, dit le général, madame Lussay repose et vous allez la réveiller.
— Réveiller une femme endormie de ma main, dit le baron en riant tout haut, non pas, mon cher général, non pas; je lui ai ordonné de dormir trois heures : elle en a encore pour trente-cinq minutes, et tous les canons de Buonaparte, fussent même ceux de la Moscova, ne l'éveilleraient pas, soyezen assuré.
— A propos, dit M. de Prémitz, comment va madame de Lussay ?
— Mais comme je veux, dit Lussay ; entre moi et ma femme, ce n’est plus une affaire chanceuse. J’exerce sur elle le pouvoir magnétique dans toute sa puissance ; elle est somnambule au plus haut degré de clairvoyance, et je sais sa maladie comme si je la voyais.
— Elle ne s'en porte pas mieux pour ça, dit d’Aspert.
— Ah! dit Lussay, voici notre incrédule. Je vous préviens, mon cher Prémitz, que notre cher général n'est pas de ceux qui croient sans voir., il est plutôt de ceux qui voient sans croire : c’est une belle disposition pour se marier. Imaginezvous qu 'autrefois, il y a bien vingt-cinq ans... il y a ma foi
vingt-huit ans de ça ; c’était en 87 , il s’était imaginé que j’étais sorcier, et que Louise était possédée du démon. Au l'ait, il y avait bien de quoi s’y laisser prendre ; à cette époque nous étions encore très-peu avancés; nous nous servions de baquets, nous faisions la chaîne, nous avions encore la baguette d’acier. Tout cet appareil magnétique ressemblait assez à un sabbat, d’autant que la réunion de dix ou douze personnes, loin de diminuer Pintluence magnétique en la divisant, ne faisait que l’exagérer en la multipliant : mais des études mieux dirigées, et surtout vos excellents conseils, mon cher Prémitz, m’ont ramené dans les bonnes voies.
Oui, répondit celui-ci en appuyant sou regard sur le front d’Henriette, oui, l’iutluence directe, personnelle, est à la fois plus puissante et moins désordonnée; ou arrive ainsi à des résultats qui épouvanteraient l’imagination, s’ils n’avaient une explication facile et précise dans la présence du lluide magnétique non moins puissant que l’électricité. Puisque monsieur se refuse à croire à celte puissance, il devrait nous faire le plaisir d’assister à la séance que je donnerai demain chez une bonne femme attaquée depuis plus de vingt ans d’une sorte d’aliénation mcutale, qui lui fait toujours croire qu’elle est eu présence de l’échafaud. 11 y a plusieurs docteurs de l'Académie de médecine et des gens de la plus haute distinction : la duchesse d’Avarenne sera un de nos : spectateurs.
— La duchesse d’Avarenne! s’écria le général.
— Vous la connaissez? dit Prémitz.
— Oui et non, répondit le général ; elle a des propriétés dans notre département, et voilà seize ou dix-sepl ans que je l’ai rencontrée à Rome.
— A Rome, dit Prémitz, où son père fut assassiné par les républicains, ainsi qu’ün enfant qu’elle élevait, et où ellemême n’échappa que par miracle à la fureur des soldats.
— De quels soldats et de quels républicains parlez-vous? dit le général avec colère.
— Mais, reprit Prémitz, des soldats républicains français; et, sans un ancien domestique de sa maison qui la tira de leurs grilles pour quelque argent, elle aurait probablement été tuée comme son père et cet enfant.
— lit vous répétez cette histoire, monsieur! dit le général,
— Ma foi, dit Prémitz, j’ai grand tort de la répéter, car elle la raconte assez souvent pour que tout le monde la sache !
— Eh bien! dit d’Aspert à Lussay. voilà les gens à qui vous vous êtes donné corps et âme ; qu’en dites-vous?
— Que voulez-vous, mon cher général ! la duchesse a eu tant à souffrir de la Révolution ! elle a bien quelques droits à être injuste et à se plaindre.
— Qu’elle se plaigne, mais qu’elle ne calomnie pas, dit le général. Puis il reprit avec une sorte de tristesse,: ne parlons pas de cela; nous ne nous entendrons jamais sur ce chapitre, pas plus que sur celui du magnétisme.
— Si l’incrédulité de monsieur le comte ne lient qu’à un manque de preuves, qu’il vienne demain à deux heures, et il pourra se convaincre par ses yeux.
— Je vous remercie, dit le général; j’ai, demain à cette heure, une audience du ministre de la guerre, et je ne saurais y manquer.
— Avez-vous encore quelque espoir? dit Lussay au général, profilant de cette réponse pour tourner bride à leur premier sujet de conversation et en suivre un autre.
— Je ne sais : on a annoncé pour demain le dernier état des officiers prisonniers en Russie, et si le nom du pauvre Charles ne s’y trouve pas, je crains bien qu’il n’ait succombé dans cette terrible retraite de 1812.
— Et, après cela, vous regrettez encore ce misérable Buonaparte !
— Ah ! Lussay ! dit violemment le général. Puis il reprit : Veus avez raison, c’est moi qui ai commencé... Pauvre Charles, chef de bataillon de la garde à vingt-cinq ans, il eût gagné ses épaulettes de colonel en 1814, si...
— C’était votre fils, monsieur le comte? dit Prémitz.
D’Aspert tressaillit.
— Je ne suis pas marié, monsieur le baron, dit sèchement le général, que ce titre de monsieur le comte importunait comme une épigramme.
— C’est au moins son fils adoptif, dit Lussay: il le recueillit en Italie où son père, le brave capitaine Dumont fut tué. Mais j’ai toujours été surpris de l’arrivée de cet enfant qu’on
disait avoir été enlevé ou tué après la mort de son père et pendant qu’il venait à Rome réclamer votre appui.
— U s’échappa des mains de quelques Autrichiens et arriva le jour même où nous fûmes obligés de quitter Rome pour cette alfaire de madame d’Avarenne; c’est ce qui m’empécha de vous en parler alors.
— Ah ! voilà maman qui s’éveille, s’écria Henriette.
— Qu’avais-je dit? s’écria Lussay avec transport : dix heures cinq minutes : trois heures de sommeil, pas une minute de plus ni de moins. 11 faut être prévenu à un point inouï pour ne pas se rendre à ses choses-là.
D’Aspert s’approcha du lit de madame de Lussay et lui dit doucement :
— Eh bien! comment vous trouvez-vous?
— Ah! ce sommeil m’a épuisée; j’ai les jambes rompues, la tête lourde.
— Ce n’est rien, rien du tout, dit Lussay, nous allons dégager ça !
Et, présentant ses mains au front de sa femme, il les en écarta plusieurs fois de suite en secouant ses doigts ; ensuite il les promena depuis le haut du corps jusqu’aux pieds, à un pouce de la couverture en les secouant de môme lorsqu’il avait dépassé l’extrémité des pieds, et finit par dire :
— La voilà soulagée, je pense.
— Oui, vraiment, dit madame Lussay, j’éprouve un grand bien-être maintenant : c’est comme un couraut d’air tiède qui a emmené avec lui toute cette lourdeur. Je suis bien, très-bien.
Lussay regarda d’Aspert d’un air de triomphe, et celui-ci se détourna avec cette résolution invincible d’uu esprit qui ne veut pas croire. Il dit tout bas à Henriette :
— Il finira par tuer votre mère.
— Hélas! dit Henriette en emmenant le général dans un coin, mamèredépéritchaquejour; mais, comme elle éprouve toujours quelques heures de soulagement après les secours que mon père lui doune, elle croit que c’est là qu’est son salut. Avouez, au fait, que c’est une puissance bien extraordinaire.
— Henriette, dit le général, n’oubliez pas que vous m’avez
DOgle
promis de ne pas vous prêter aux folies de votre père. Avec votre constitution délicate, il vous rendrait folle en quelques jours.
— Folle! dit Ilenriette avec un regard inquiet et presque épouvanté. Vous avez raison; quelquefois je ne sais que penser.
— Eh bien ! Henriette, dit madame Lussay, tu ne viens pas m’embrasser? Ah ! général, vous faites la cour à mon Henriette, j’en suis sure, et je ne veux pas le permettre.
— Cinquante-deux ans, vingt-sept ans de service, dix-neuf campagnes, dix blessures et des cheveux gris, ce n’est pas avec cela qu’on plaît, dit le général d'Aspert en souriant à Henriette.
— Ce n’est pas non plus avec cela qu’on déplaît, dit Henriette avec cette confiance d’une jeune lille qui joue avec une plaisanterie de cœur.
— Et puis, dit Lussay en riant, quand on a été le plus bel homme de l’armée, il en reste toujours quelque chose.
— Comme de la calomnie, à ce que dit Figaro, reprit Prémit».
Le général fit seul attention à cette réponse qui l’étonna et le blessa, sans qu’il pût cependant y attacher aucun sens précis; car, à vrai dire, la citation venait assez mal à point; pliait en demander l’explication, lorsqu’on sonna vivement à la porte de l’appartement.
— Une visite à cette heure ! dit madame Lussay ; je ne veux recevoir personne. Vois, Henriette, et fais dire que je ne suis pas visible.
Henriette sortit; mais bientôt après on entendit de la chambre plusieurs voix qui discutaient vivement.
— Non ! non ! ma chère enfant, disait une voix de femme claire et fringante; non, il n’y a pas de consigne pour moi; je sais que M. de Prémitz est ici, et je veux lui parler; c’est une mission trop importante que celle dont je suis chargée pour vouloir la remettre à un autre qu’à moi-mème.
Et là-dessus, madame Bizot entra dans la chambre : c’était une femme de trente ans pleins, brune, rebondie, la bouche rose, les dents étincelantes, l’œil joyeux, de jolies mains, de jolis pieds, très riche dans toutes les parties saillantes de son corps, petite, affriandant le désir par un tour d’allure leste
et souple; de ces femmes avenantes que l’œil cherche volontiers sous leur robe. ELe ne salua personne eu eutraut, s’avança vers M. de Prémitz et lui dit :
— Je suis bien indiscrète, bien importune, u’esl-ce pas? mais, entre personnes qui poursuivent le même but, il y a une sorte de connaissance toute faite. Demain vous donnez une séance de magnétisme dont on parle comme d’une chose qui sera miraculeuse; il faut que j’y assiste, car cela m’intéresse plus vivement que vous ne pensez.
— Madame s’occupe du maguétisme ? dit Prémitz en la regardant série usemeut,
— D’èlre magnétisée, monsieur, dit madame Bizot avec un sourire accorl et ouvert.
— Oui, dit M. Bizot qui était entré derrière sa femme (M - Bizot était un de ces maris qui entrent derrière leurs femmes, qui se promènent derrière leurs femmes, et qui, en fiacre, se mettent sur le devant de la voiture J; sa leinmé avait des migraines terribles et elle s’est soumise a un traitement qui lui fait le pi us grand bien. Elle n’est pas reconnaissable depuis un mois que ça dure ; elle n'a plus de ces douleurs furieuses qui quelquefois la rendaient maussade.
— Comment! maussade, s’écria madame Bizot.
— Oui, chère amie, maintenant ou peut le dire ça, tu d^ venais insupportable. Puis il alla vers Lussay et sa femme* Bonjour, mousieur Lussay, bonjour, madame, comment va? bien, très bien, j’en suis ravi. Il revint ensuite vers madame Bizot : Insupportable, c’est le mot, et je bénis ce bon M. Drisson d’avoir entrepris de te guérir ; c’est un excellent jeune homme. Bonjour, belle Henriette, bonjour.
— Uuel est ce il. Dnsson? diL Prémitz tout bas à il. Lussay.
— Mais c’est le maitre-clerc du notaire qui demeure eu lace. Puis il ajouta eu pariant d'un air mystérieux au général : Eh bien, voyez comme madame Bizot est grasse et fraîche : nierez-vous encore les bons effets du maguétisme?
Le général ne put s’empêcher de lui rire au nez, et Prémitz lui-méine se détourna pour - paraître demeurer sérieux ; mais, voulant rompre cette confidence de sourires, il s’empressa de dire a madame Bizot qu'il la verrait avec plaisir.
—Et moi aussi, u’est-ce pas ? dit M. Bizot en aspirant une
large prise de tabac, car je n’ai jamais vu magnétiser, tel que vous me voyez ; non, le diable m’emporte, c’est vrai. M. Drisson n’est pas encore assez fort pour exercer en public, ça le trouble; et quand je suis là, ça ne va que cahincaha, la migraine redouble et je suis obligé de partir. Une fois j’ai voulu regarder par le trou de la serrure...
— Comment! s’écria madame Bizot en quittance lit de madame de Lnssav avec laquelle elle causait, vous avez regardé par le trou de la serrure ! et qu’avez-vous vu ?
— J’ai vu l’adresse du chapelier de M. Drisson, car il avait pendu son chapeau à la clef de la porte.
— oh ! dit le général en regardant M. Bizot dans le blanc des yeux, c’est que le magnétisme veut de grandes précautions pour arriver à de bons résultats. Tenez, voyez madame de Lussay; elle est bien loin d’éprouver un si bon effet que madame Bizot, parce que son mari n’emploie pas toutes les précautions de M. Drissôn.
M. Bizot regarda Lussay et Prémitz pour savoir ce que cela voulait dire; mais madame Bizot coupa court à la réllexion de son mari en disant :
— M. de prémitz sait bien que je ne puis aller seule dans une assemblée si nombreuse sans quelqu’un qui m’accompagne, et il consentira à vous* recevoir.
. — Et puis, ajouta le général, il est bon que M. Bizot s’assure que le magnétisme est une chose très-respectable.
Mais la plaisanterie de d’Aspert était inutile; M. Bizot avpit déjà perdu l’envie de comprendre. C’était un homme devenu riche, grâce à une activité commerciale très-distinguée, il s’était mis à l’œuvre à quinze ans et s’était dit qu’à quarante il se donnerait du repos. A quarante ans, il s’était trouvé possesseur de trois cent mille francs, et, quoiqu’il fût en passe d’augmenter très-rapidement sa fortune, il s’était arrêté nonobstant toutes les réclamations de sa femme qui voyait déjà venir l’équipage et le château. Il s’était voué au repos depuis cette époque; il se reposait obstinément, ne permettait même à aucune idée de lui entrer dans l’esprit, non qu’il en manquât, mais parce qu’il ne voulait pas en avoir. Il n’avait pas d’enfants et ne s’en affligeait point. Il s’était cependant abonné à un journal politique qui, n’ayant plus aucune idée, entrait parfaitement dans ses goûts. Dix
LE MAGNETISEUR.
heures et demie venaient de sonner, et le- repos du lit approchait; M. Bizot dit à sa femme qu'il était urgent de s’aller coucher, et ils regagnèrent leur second. Madame Bizot qui avait senti, sans en deviner la cause, que d’Aspert l'avait presque trahie par scs plaisanteries, lui dit tout bas avec un doux reproche :
— Général, M. Lussay m’a pourtant dit que vous n’aviez pas toujours été l’ennemi des femmes !
D’Aspert s’aperçut que par haine du magnétisme, il avait été sur le point d'étre désagréable à une femme qui ne lui avait jamais fait qu’un aimable accueil; il lui prit la main et lui répondit pour elle seule :
—Il y ades magnétiseurs qui me font pitié, comme M. Lussay; il y en a que je méprise, comme M. de l’rémitz, et il y en a que j’envie, et M. Drisson est du nombre.
— Eh! qui sait, général? dit madame Bizot en riant à montrer, jusqu’à leurs gencives roses, ses dents d’émail, et faisant vibrer l’éclat de ses yeux dont elle caressait le visage de d’Aspert, — qui sait?
Un moment après, le général sortit, Henriette se retira, et Lussay et Prémitz se mirent à causer. Celni-ci amena la conversation sur les rapports de d’Aspert et de madame d’Avarenne, et lui conta ce qui en avait été dit jadis dans le pays: que la duchesse aurait trouvé d’Aspert de son goiit. Mais il n’en savait pas davantage; il lui dit aussi l’aventure de Home, c’est-à dire ce r qui avait eu lieu dans l’émeute ; les scènes dont il avait été témoin et qui annonçaient qu’il existait un secret entre la duchesse et d’Aspert, secret que toutefois il ignorait. Prémitz eut l’air de l’écouter à peine, et se retira de bonne heure ; mais au lieu de rentrer chez lui, comme il l’avait annoncé, il s’arrêta dans une maison de la rue Saint- Honoré, et monta jusqu’au cinquième étage. Il frappa à une porte qui fut longtemps avant de s'ouvrir, quoiqu’il répétât ses appels à coups pressés et qu’il parût craindre d’être surpris à cette heure, dans la maison, à l’étage et à la porte où il se trouvait. On ouvrit à la lin, et Prémitz entra.
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