UNE SOMNAMBULE
L’endroit où entra Prémitz était une espèce d’antichambre. Une servante, d’une ligure qui touchait à l’idiotisme, lui avait ouvert la porte. L’Allemand s’arrêta dans cette première pièce, et demanda à cette fille si sa maîtresse madame Divon, dormait. Au moment où elle allait lui répondre, une voix cassée lui cria de la pièce voisine :
— Entrez, entrez, monsieur Prémitz ; je vous ai vu.
L’Allemand demeura surpris, car la porte était fermée, et,
malgré les étranges phénomènes dont il était témoin tous les jours, il y en avait qui surprenaient tellement sa raison, que quelquefois il lui prenait peux des effets qu’il avait obtenus. Il pénétra dans la chambre d’où on l’avait appelé, et dit à une vieille femme qui était alors dans son lit :
— Ah ! vous m’avez vu ? '
— Sans doute, dit cette femme, et vous êtes passé devant la loge rapidement, comme si vous y aviez vu le bourreau. Elle prononça ces mots avec un bégaiement ou plutôt une lourdeur qui avait quelque chose d’hébété.
C’était vrai, et la surprise de Prémitz fut si profonde, qu’il demeura un instant sans parler. Enfin, après un assez long silence, il dit à celte femme :
— Eh bien, vous croyez-vous suffisamment forte pour paraître demain devant une nombreuse assemblée?
— Oh! dit la vieille femme, ils me guillotineront; bien, bien! Dansons la carmagnole ! parlant toujours comme un crétin dont la langue épaisse n’a pas d’espace pour articuler librement.
— Ecoutez-moi, reprit l’Allemand qui l’observait : demain il viendra beaucoup de gens; les reconnaîtrez-vous d’après le portrait que je vous en ai fait ?
La folle se mit à se balancer vivement en marquant la me- «ure avec sa tête, et à chanter tout bas :
Madame Vélo avait promis De faire égorger tout Paris ;
Mais son coup a manqué,
Grâce k nos canonniers.
— Assez, dit Prémitz ; regardez-moi.
Aussitôt il se mit lui-même à regarder la folle en face, et, par la puissance de ce regard, attacha à ses yeux les yeux égarés de la malade, puis il lui dit :
— Voulez-vous dormir ?
— Je le veux bien, répondit-elle.
— Eh bien, dormez, lui dit-il en lui présentant les cinq doigts unis à la hauteur du front.
Les yeux de la vieille se fermèrent, etM. Prémitz lui parla ainsi :
— Vous souvenez-vous des noms de ceux qui assisteront demain à notre séance ?
Ce sommeil du corps fut comme le réveil de la-raison.
La somnambule répéta une vingtaine de noms avec une netteté remarquable de prononciation.
— Vous savez quelles sont ces personnes?
Madame Divon raconta des particularités assez intimes, et qui s’appliquaient à chacune des personnes qu’elles concernaient, avec une précision dont Prémitz lui même était sans doute incapable, car il suivait sur un papier ce que lui disait la somnambule, pour voir si elle ne mettait pas quelque confusion dans ses rapports. Lorsqu’elle eut fini, Prémitz ajouta:
— Nous aurons encore quelques personnes : M. et madame Bizot ; puis il apprit à la somnambule ce qu’il savait sur leur compte, et enlin il lui dit : — N’oubliez pas surtout ceci : madame la duchesse d’Avarenne et sa fille assisteront à la séance.
A ce nom de madame d’Avarenne, la folle tressaillit et s’écria vivement :
— Comment avez-vous dit? madame d’Avarenne? Ah! madame d’Avarenne. Puis elle devint inquiète, triste, épouvantée, et Prémitz lui demanda avec autorité :
— La connaissez-vous ?
— Me me demandez rien, ne me le demandez pas ! dit la
LE MAGNÉTISEUR. 9t
somnambule en se débattant sous le charme terrible qui l’enchaînait.
Prémitz répéta sa question avec un accent solennel ; et, plaçant ses mains sur le sommet de la tête de la folle, celleci devint soudainement calme et soumise, et répondit lentement et à voix basse :
— Oh ! madame d’Avarenne ! madame d’Avarenne ! elle viendra avec sa fille, dites-vous ? et son fils, ne viendra-t-il pas?
Quel fils? dit Prémitz qui, depuis quelques mois qu’il avait rencontré la duchesse, n’avait jamais entendu parler d’un fils.
— Eh bien, dit la somnambule, son fils et celui de Jean d'Aspert, le meunier de l’Etang; son fils qu’elle nommait Charles, du nom de son prétendn père qui ne l’était pas, du nom du comte d’A,...s.
— Silence! cria Prémitz.
La somnambule se tut, et Rbodon demeura plongé dans de longues réflexions; il coordonna ce qu’il avait appris de Lussav, ce qu’il savait déjà et ce que cette femme venait de lui dire, et une pensée vague, indéfinissable, mal arrêtée, jaillit du fond de ce chaos d’événements, comme un point lumineux de fortune et d’avenir. Mais d’autres projets avaient été formés par Prémitz, et, avant de les abandonner pour se livrer comme un insensé à ceux qui s’étaient soudainement offerts à lui, il s’imposa une plus longue réflexion et un délai pour les mener à maturité. Cependant il voulut savoir tout de suite par quels moyens cette femme était instruite d’autre chose que de ce qu’il lui apprenait.
Dans cet être perdu, dégradé, il y avait deux existences bien distinctes, celle de la vieille, abrutie, folle, éteinte, celle du somnambulisme, lucide et forte. Dès que cette femme était sous l’empire du magnétiseur, l’intelligence revenait ; etles facultés de l’esprit, exaltées à un degré extraordinaire, acquéraient même une finesse de perception, une étendue de comparaison prodigieuses. Prémitz le savait; mais ce qu’il n’avait pas encore consulta, c’était la puissance du souvenir lorsqu’il s’exaltait ainsi. Il avait souvent éprouvé que la somnambule retenait ses paroles et les répétait à sa volonté avec une grande justesse; mais il n’était pas assuré d’être
LE MAGNETISE Ult.
aussi bien le maître de souvenirs anciens et qui ne venaient pas de lui. Il se fit donc conter comment elle savait les secrets de lq duchesse, et, une fois instruit, il sc réserva de la faire taire ou parler à volonté. Mais comment cette femme savait-elle tout cela? nos lecteurs le comprendront aisément. Cette femme était Honorine -, Honorine devenue folle, et qui n’avait plus d’existence intelligente que dans le paroxysme du magnétisme ; esprit endormi qui ne s’éveillait qu’à la voix d’un seul homme, et qui, par conséquent, lui appartenait; effrayant esclavage de l’esprit dû à la puissance d’un agent inconnu, ou à l’éréthisme du système nerveux, et dont les effets, quelle qu’en soit la cause, épouvantent la raison. Ce que Prémitz venait d’apprendre le laissa plongé dans des réflexions encore plus profondes. 11 se vit maître d’un secret que celle qui veùait de le lui apprendre ne possédait pas à vrai dire ; secret qui pouvait être d’une haute importance. Il y avait d'ailleurs des circonstances que Prémitz n’avait pu savoir, puisque Honorine les ignorait. Qu’était devenu cet enfant? vivait-il ? était-il encore un lien entre d’Aspert et madame d’Avarenne ? Prémitz se résolut à attendre, à agir avec prudence, à s’informer ; puis, un moment après, il dit à Honorine :
— Allons, réveillez-vous!
11 lui fit quelques passes sur le front, et la vieille fdle ouvrit les yeux. Prémitz, toujours alarmé sur sa puissance, marchant à tâtons dans celte fascination, qu’il exerçait sans se rendre compte du secret de cette fascination, craignant que les souvenirs du passé ne devinssent possibles à cette malheureuse, dans la veille comme dans le sommeil, Prémitz lui dit, dès qu’elle fut éveillée :
— Vous connaissez donc madame d’Avarenne et Jean d’Àspert?
Mais l’esprit s’était envolé, et Honorine se reprit à marmotter tout bas :
— Bonjour, monsieur Samson, c’est mon tour aujourd’hui, guillotinez-moi d’un coup.... Dansons la carmagnole!
Prémitz, rassuré, s’éloigna et sortit de la maison.
Nous avons dit quelque chose du baron llhodon de Prémitz; mais c’est de sa personne que nous avons parlé, car nous n’avons encore rien dit, ni de son esprit, ni de son histoire,
ni de sa fortune. Si un romancier n’était obligé de tout savoir, nous garderions le silence sur tous, ces sujets ; car, à vrai dire, l’esprit du baron de Prémitz, son caractère, ses mœurs, étaient quelque chose d'assez indéfinissable. Le plus souvent sérieux, il avait des moments de gaîté folle et bruyante, qui surprenaient tous ceux qui le connaissaient. 11 avait dans la plupart des choses de la vie un laisser-aller qui semblait faire croire qu’il ne mettait intérêt à rien ou n'avait pas de volonté; et il montrait pour d’autres une obstination qui ne cédait rien, et ne cédait à personne ; il n’avait dormé aucune raison pour faire douter de sa loyauté et de son courage, mais il ne portait pas en lui-même cet air de franchise et de résolution qui font supposer ces qualités. Sa conversation était hardie sur les choses et. réservée sur les personries; il faisait volontiers l’athée et n’aimait ni les histoires de morts, ni celles de revenants. Quant à son histoire, elle était complètement ignorée, et scs moyens d’existence ne mûrissaient pas au soleil; autrement dit, on ne lui connaissait point de propriétés et il ne disait pas en posséder ; il ne parlait pas non plus de rentes sur l’Etat ou de pensions du gouvernement : cependant il avait un train convenable. Il vivait dans toutes sortes de sociétés, depuis les plus élevées jusqu’aux plus médiocres. Ce qui aurait pu le faire passer pour un homme de bon goût, c’est qu’il ne se cachait pas à droite de voir la gauche, et ne se vantait pas a gauche d’ètre bien avec la droite. Du reste, grand partisan du magnétisme dont il faisait profession; fanatique à ce sujet, au point que, si quelqu’un avait pu lui voir donner à Honorine la leçon que nous venons de dire, il aurait pu penser qu’il trompait sincèrement, pour le triomphe d’une chose qu’il croyait excellente ; comme autrefois quelques prêtres de bonne foi arrangeaient de petits miracles, pour gagner au ciel des âmes qui, sans cela, n’auraient pas suivi la bonne voie : le tout à bonne intention.
La journée du lendemain était consacrée à la séance du magnétisme où devaient assister la plupart des personnages de cette histoire. Il était midi sonné lorsque les premiers spectateurs arrivèrent dans la mansarde de madame Divon. Prémitz y était déjà : on prenait place sur des fauteuils et des chaises qui étaient disposés autour du suIüd ; quelques-
uns de ceux qui étaient admis à la séance portaient en eux un air de sérieux moqueur, de mystère joué qui promettait des ennemis à Prémitz. Mais il s’inquiétait peu de ceux-là. 11 avait en son pouvoir de quoi les étonner, et imposer silence au persiflage le plus obstiné. 11 eût bien plutôt tremblé de rencontrer quelque observateur froid et résolu, un de ces gens qui ne repoussent ni n’admettent rien sans examen. Bientôt arrivèrent M. et madame Bizot, puis Lussay et Henriette, puis enfin la duchesse d’Avarenne et sa fille Julie. M. de Lussay salua la duchesse en homme qui sait l’importance de la personne à laquelle il s’adresse. Madame d’Avarenne lui rendit son salut avec cette bonté familière qui accueillait les gens de l’empire qui s’étaient faits du parti des Bourbons. Henriette et Julie se placèrent près l’une de l’autre. Elevées toutes deux dans le môme pensionnat, elles étaient liées d’une amitié qui était de cœur plutôt que d’intimité de jeunes filles; elles n’étaient pas confidentes l’une de l’autre. Les espérances, les rêves de cœur qui les avaient agitées séparément, n’avaient presque jamais été le sujet de leurs conversations; cependant elles s'aimaient : elles se fussent demandé appui l’une à l’autre avec confiance, mais peutêtre sans se confier leurs chagrins, peut-être sans les comprendre ; car elles ne sentaient pas de même, elles ne regardaient pas la vie du même côté.
Enfin, M. Prémitz annonça qu’il allait ouvrir la séance. Il sortit un moment et rentra accompagné de madame Divon. En commençant ce livre, nous n’avons rien dit d’Honorine, fille au visage frais et charmant ; madame Divon n’avait plus rien d’Honorine. Le nom qu’elle portait lui avait été donné dans la prison où elle était demeuréç en 93: ce nom était celui du concierge de la prison, misérable qui l’avait sauvée de l’échafaud en en faisant ce qu’il appelait impudemment sa femme. Et, comme il était aussi hideux de son corps que de son àme, il n’avait obtenu le prix qu’il avait mis au salut, qu’en faisant résonner sans cesse aux oreilles de la malheureuse les noms de bourreau et de guillotine. 11 la faisait descendre dans les cours quand les condamnés montaient sur la charrette mortuaire; il la faisait assister aux apprêtsdeleur dernière toilette; il demanda un jour à un des valets du bourreau de jouer avec Honorine et de louer la blancheur
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LE MAGNETISEUR.
de son cou : puis il venait s’ollnr en échange de cesdangeis et de cette mort. II lit si bien, qu’elle accepta et qu’elle devint iblle. Ce lut alors que les prisonniers lui donnèrent le nom de madame Divon ; enfin, uu jour qu’il fut lutigué d’elle, il tint toutes ses promesses, et, après lui avoir sauvé la vie, il lui rendit la liberté... il la jeta à la porte. Alors elle alla mendier par les rues ; d’abord recueillie par quelques prêtres cachés, par quelques royalistes qui, ayant appris son histoire, se la transmettaient comme un dépôt sacré des misères de leur parti. Puis, vint l’empire où, le repos et l’ordre donnant ouverture à l’exercice des intérêts particuliers, chacun pensa à soi : la poésie des malheurs disparut : dès qu’on put faire fortune, on 11 e voulut plus se faire martyr, et Honorine alla pourrir dans un dépôt de mendicité. C’était eu province, vers la frontière du Rhin. L’iuvasion de 1814 ouvrit les portes de celte maison, et la folle se trouva de nouveau chargée du soin de sa misère, sans en avoir connaissance, avec le seul instinct du besoin qui lui faisait demander pour sa faim et sa soif, et qui lui avait gardé ce souvenir, vivant dans presque toutes les folies où se mêle la pauvreté, qu’on a un morceau de pain pour uu morceau de cuivre. Demandez à certains fous ce que c’est que l’argent, quelle est sa valeur, son usage, ils ne sauront vous comprendre et ne vous répondront pas ; donnez-leur un sou, ils iront sur-le-champ eu acheter du tabac ou du pain. Honorine était ainsi arrivée à Paris. Soumise par uu simple hasard aux soins de M. Prémitz, il avait obtenu d’elle des elTets si prodigieux, qu’il l’avait retirée de l’hôpital où elle était, et l’avait logée dans Paris. Voilà toute sou histoire. Elle entra donc dans la salle où elle était attendue et où se trouvaient des personnes pour qui son existence était d’uu sigraud intérêt. Méconnaissable à leurs yeux par la vieillesse, par la misère, par les maladies; maigre, jaune, l’œil altéré, le corps convulsif, les lèvres affaissées, les mern- • bres pendants, les muscles et les nerfs détendus, sans force ui raison. Son aspect surprit tout le monde; les incrédules crurent à une folie jouée, d’autres se sentirent le cœur serré. Elle promena uu regard indifférent sur tous ceux qui l’entouraient et sembla ne rien trouver où les arrêter. D’après l’ordre de Prémitz, elle s’assit dans un fauteuil, et, sur l’invitation du baron, quelques personnes l’interrogèrent, A
LE MAC.NÉTISECtï.
Ofl
peine murmurait-elle quelques mots sans suite en levant sur ceux qui lui parlaient des yeux si déserts de toute idée, que sa folie parut presque véritable aux plus moqueurs. Ils comptaient bien d’ailleurs se rattraper sur les expériences de magnétisme. Enfin la séance commença.
Au point où Prémitz en était venu, toute la mimique du sotonambulisme avec ses passes à grands courants, ses frictions du pouce, l’application des mains sur la tête ou sur l’estomac, tous ces préparatifs enfin étaient inutiles. 11 se contenta de dire à la malade en se posant devant elle :
— Voulez- vous dormir?
— Je veux bien.
— Eh bien, dormez.
Il dirigea sa main vers son front ; elle ferma les yeux ; et, sans changer de place, il s'adressa à ses auditeurs et leur fit le petit discours préparatoire suivant :
— Cette femme est le sujet le plus merveilleux de ceux sur lesquels le magnétisme a exercé sa puissance. L’état de somnambulisme produit chez elle une révolution morale et physique telle, que d’une part elle lui enlève l’excessive sensibilité physique qui lui rend insupportable le moindre bruit ou la plus légère odeur, tandis qu’elle rétablit la pensée perdue et rallume la raison éteinte. La cause de ce retour à l’état normal vient du rétablissement de l’équilibre du fluide magnétique accumulé dans l’état de veille aux extrémités et aux organes extérieurs, d’où naissent à la fois l’irritabilité de ces organes et l’insensibilité de la perception morale. Aiusi le toucher d’une pêche lui fait perdre connaissance, et l’odeur d’une rose lui est insupportable, tandis que nulle intelligence ne vit en elle ni du passé ni du présent. Assez des personnes qui sont ici ont été témoins de cet état d’irritabilité physique pour que nous n’ayons pas cru devoir renouveler des expériences qui fatiguent cruellement la malade.
— C’est vrai, dit M. de Lussay.
— C’est vrai, ajoutèrent quelques personnes, nous l’avons tous vu.
— C’est un état assez commun dans les hôpitaux, ajouta une voix; nous tenons l’assertion pour vraie.
— Puisqu'il ne s’élève pas d’objection à ce sujet, dit M. de Prémitz, je vous prie de vouloir bien suivre l’explication que
je crois devoir vous donner des phénomènes dont vous allez être témoins. Ce déplacement, ce désordre du fluide magnétique qui a envahi les organes et a porté leur irritation à uu point extrême, n’a pu avoir lieu qu’aux dépens de la sensibilité du cerveau qui, perdant en nécessaire ce que les autres organes gagnent en superflu, demeure inerte et insensible dans ce corps dont les sens sont si actifs et si aiguisés. Un premier résultat du somnambulisme magnétique sera de rétablir l’équilibre, de dégager les extrémités de ce superflu de fluide pour le rendre au cerveau, et alors vous verrez à la fois la raison et l’intelligence revenir, la malade comprendre ce qu’on lui dira, y répondre clairement et simplement, comme une personne éveillée.
— Mais, avec votre système, dit quelqu’un, où est l’âme immatérielle et immortelle? c’est donc le fluide magnétique qui est l’àme ?
Prémitz rougit, quelques personnes murmurèrent, et Julie dit tout bas à Henriette :
— Ce monsieur a raison : comment un homme peut-il se flatter de disposer à son gré de cet attribut divin. Ah ! mon oncle m’avait bien dit que toutes ces histoires n’étaient qu'une ridicule manière d’attaquer la religion. Mais ma mère a voulu venir.
— Ecoutez ce que va répondre M. de Prémitz, dit Henriette.
— Oh! reprit Julie, il y a des choses qu’on ne peut même pas discuter sans crime. Je suis bien lâchée d’étre ici!
Le murmure s’était calmé, et Prémitz s’était remis. 11 reprit à haute voix :
— Je répondrai à la question qu'on vient de me faire par la question elle-même : Où est l’âme immortelle de cette femme lorsqu’elle est dans son état habituel? où est l’âme d’un fou, quel qu’il soit; si la question qu’on m’a faite était une objection contre l’existence de l’âme, ce ne serait pas à moi à y répondre.
— 11 a raison, dit tout bas Henriette à Julie.
— 11 n’est pas bon de loucher à de pareilles matières, répondit celle-ci.
— D'ailleurs, dit Lussay en se levant, il y a une réponse toute simple à faire à monsieur. L’âme existe dans tous les
!)S • LE MAGNÉTISEUR
cas : l’ùme (*tant l'agent supérieur de la vie et de toutes ses opérations, produit ses effets en raison des organes qu'elle rencontre, comme un moteur fait marcher une machine en raison des rouages qui la composent. Si les rouages sont bons et correspondent bien, la marche sera facile et produira de bons résultats; si la machine est dérangée, rien n’arrivera à bien, sans que pour cela le moteur en soit moins puissant, moins existant, moins entier. L’Aine, c’est ce moteur : si les organes sont dans un excellent état, les opérations de l'entendement seront faciles; si uii accident les a ou paralysés ou désorganisés, l’Ame n’en existera pas moins; mais, agissant sur des organes incomplets, elle ne produira que désordre et folie.
— Monsieur a raison, dirent quelques personnes.
— Très-hien, répliqua l’interlocuteur. Mais alors ce n’est donc pas l’Ame qui est intelligente, raisonnable, souveraine; par conséquent, adieü à la moralité des actions humaines ; par conséquent, à leur mérite ou à leur démérite, par consé*quent encore, adieu à tout droit de récompense ou de châtiment en ce monde et dans l’autre, adieu à toute religion.
— 0 ma mère ! ma mère! dit Julie, tous ces gens sont des impies !
— Est-ce que ça regarde la religion dont vous êtes ? dit la duchesse; est-ce qu’ils ont ^it un mot des prêtres ou de Jésus-Christ''
Julie se tut, et Prémitz, qui était visiblement contrarié de ce qui arrivait, répondit aigrement :
— Nous ne sommes pas ici pour faire de la métaphysique, mais des expériences. Je vais donc continuer.
— Oui ! oui ! dit madame Bizot, c’est bien plus amusant.
— Un dernier mot, reprit Prémitz avant de commencer. Le système que je vous ai expliqué est tellement vrai, qu’une fois arrivé, par le somnambulisme, à rétablir cet équilibre perdu, à ôter aux organes leur sensibilité superflue et à rendre au cerveau sou activité éteinte, je puis, en chargeant le cerveau d’une masse de fluide surabondante, y transporter celte sensibilité et cette perception prodigieuses, et rendre les membres complètement insensibles. L’expérience vous montrera, mieux que je ne puis vous l’expliquer, ce résultat inouï.
Digitiz*ed by Gopgll
LE MAGNÉTISEUIt.
Après cette digression, il s’approcha de la malade, et, ayant posé la main gauche sur sa tète, il lit de la droite quelques passes sur son front, et, s’adressant à l’assemblée, il dit :
— Maintenant, dès que je le voudrai, elle entendra, elle comprendra, elle sera capable de répondre aux choses qu’on lui demander^; l’équilibre est rétabli.
— Oh! dit le premier interlocuteur en ricanant, c’est trèsbien; mais cette femme est-elle réellement folle? voilà d’abord ce qu’il fallait prouver.
— Ceci, monsieur, dit Prémilz, est une chose qui n’est ignorée d’aucun des habitants de cette maison. Cette femme 'sort de la Salpétrière ; voici le certilicat des administrateurs de cette maison, avec son signalement assez exactement dessiné pour qu’on ne puisse s’y méprendre ; que monsieur le lise, puisqu’il parait se couualtre aux termes de médecine, et qu’il examine la malade.
L’inconnu s’approcha, prit le papier que lui remit le baron de Prémitz, et le lut à haute voix :
« Nous, soussignés, attestons que la nommée Honorine Radon, dite femme Di von... »
— Honorine Radon ! s’écria la duchesse vivement. Honorine Radon! ah! Puis elle ajouta après un moment de silence en s’adressant à Prémitz : Elle est folle; elle n’a souvenir de rien ?
— Dans son état accoutumé, sans doute, dit Prémitz en
appuyant sur chacune de ses paroles; mais, lorsqu’elle est arrivée à ce degré de somnambulisme lucide, tout lui revient, intelligence et mémoire. •
— Mémoire! dit la duchesse; voyons, puis- je l’interroger?
— En me confiant vos questions, c’est facile ; car dans ce moment, elle est en rapport avec moi seulement et n’entendrait que ma voix.
— Eh bien ! dit la duchesse en hésitant, demandez-lui où elle est née.
Le baron fit la question : Honorine demeura dans son immobilité et répondit à voix haute et intelligible :
— Je suis née au village de l'Etang, eu Auvergne.
— Jusqu’à quelle époque l’a-t-elle habité? dit la duchesse.
Prémitz répéta encore.
LE magnétiseur.
— Jusqu’en 1788, dit Honorine.
— Que faisiez- vous alors? dit Prémitz sans la question de la duchesse.
— J’étais au service de madame d’Avarenne.
— C’est vrai, dit vivement la duchesse, je me rappelle cette fille, je la reconnais maintenant. 11 est inutile de l’interroger davantage, ajouta-t-elle tout bas, je ne veux servir de spectacle à personne.
— Ainsi, dit l’interlocuteur obstiné qui avait élevé toutes les objections, cette femme est bien Honorine Radon ?
— En doutez-vous? dit la duchesse avec hauteur.
— Je voudrais en douter, répliqua l’inconnu, car, si cette femme est bien celle qu’on désigne dans ce certificat, cette femme, est, ou a été véritablement folle : à l’époque où elle habitait la Salpétrière, elle n’avait souvenir de rien, et maintenant voilà qu’elle se souvient très-bien. De deux choses l’une : ou elle est guérie de sa folie, ce qu’on n’avoue pas ; ou le magnétisme produit les effets dont parle M. de Prémitz, ce que je ne puis admettre.
— Eh ! pourquoi ne pouvez-vous l’admettre?
— Parce que c’est absurde.
— Et pourquoi est-ce absurde?
— Eh! parbleu! parce que c’est absurde; je soutiens que cette femme a été médicalement guérie de sa folie, et qu’elle joue la comédie.
— Oh! pour folle! et folle jusqu’à l’imbécillité, je le puis certifier, dit Lussay en s’adressant à l’entété; vous avez beau vous débattre, cher docteur, il faut le reconnaître.
— Ah! c’est vous ! Lussay, dit l’inconnu ; parbleu ! je veux le croire, puisque vous me le certifiez. N’interrompons plus monsieur.
Puis, tandis que chacun se rasseyait, la duchesse se pencha vers Henriette et lui dit :
— Votre père, mademoiselle, dit-il vrai, et cette femme est-elle véritablement folle?
— Ah ! madame, dit Henriette, je pourrais encore mieux vous le certifier que mon père, car je suis venue souvent lui apporter des secours, et jamais, à quelque heure que je sois entrée , bien que je l’aie surprise quelquefois de
manière à ce qu’elle ne pùt être prête à jouer la comédie, toujours je l’ai trouvée dans l’état d’imbécillité où elle était tout à l’heure.
D'un autre côté, Lussay disait à l’inconnu :
— Gomment se fait-il que vous, qui êtes un homme en qui les idées nouvelles ont toujours trouvé un ardent prosélyte, comment se fait-il que vous mettiez tant d’obstination à nier les phénomènes du magnétisme ?
— Oh ! dit l’étranger, ce n’est pas du magnétisme, c'est du magnétiseur que je me défie; celui-ci est un intrigant de première espèce qui ne se doute pas que je le connais.
Enfin Prémitz cru devoir commencer ce qu’il appelait ses expériences, et prouver jusqu’à quel point la puissance magnétique avait agi sur cette femme. Pendant les premiers moments, rien d’extraordinaire, magnétiquement parlant, ne se passa. Plusieurs personnes consultèrent la scfmnambule qui leur répondit assez lucidement sur leur caractère et les affections dont elles étaient menacées. Un incident assez peu prévu rendit quelque intérêt à cette séance. M. Bizot, ravi de tout ce qu’il entendait, dit tout bas à Lussay :
— Eh bien, nous allons savoir ce qui en est du magnétisme; je connais la maladie de madame Bizot ; ce sont des migraines et des palpitations de cœur ; je verrai bien si la somnambule y comprend quelque chose. Puis, s’adressant à Prémitz, il lui dit :
— Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de soumettre ma femme à l’examen de votre somnambule :
— Avec plaisir ! dit lé baron.
Madame Bizot se défendit un moment ; mais, voyant qu’elle avait mauvaise grâce à refuser, elle se rendit.
Alors, ayant fait approcher madame Bizot, Rliodon mit sa main dans celle d’Honorine, et, ayant, par ce moyen, mis la somnambule en rapport avec madame Bizot, il lui dit :
— Voyez- vous madame?
— Je la vois très-bien, répondit Honorine qui avait toujours les yeux fermés.
— Pourriez-vous nous dire ce que madame éprouve?
— Madame éprouve des nausées, des maux de cœur, des défaillances.
LE MAGNETISEUR.
— Oh ! s’écria M. Bizot d’uu air de dédain, ce sont des migraines et des palpitations !
— Oui, assurément! dit madame Bizot avec un rire forcé, la somnambule se trompe.
Prémitz parut déconcerté ; cependant il continua.
— Dites-nous la cause du malaise de madame?
— C’est bien facile, dit Honorine : madame est enceinte.
— Enceinte! s’écria Bizot en bondissant, enceinte ! répétat-il avec stupéfaction, enceinte!!! Et il se mit presque à pleurer de joie.
Madame Bizot devint pâle comme la mort -, Prémitz ne put s’empêcher de sourire.
Il y a un admirable instinct d’intelligence dans les hommes assemblés. Personne ne savait l’histoire de M. et de madame Bizot-, à peine si la pâleur de la femme avait été aperçue de Prémitz ; mais tout le monde se mit à rire aux éclats, et on répéta d'un ton moqueur de tous les coins et sur tous les tons : — Enceinte ! enceinte !
— El pourquoi pas? dit M. Bizot en se dessinant comme homme.
Les rires redoublèrent, et lui, ravi, s’approcha de sa femme sans prendre garde à personne, ivre de cette nouvelle.
— Est-ce... est-ce vrai? Charlotte, est-ce vrai? Après dix ans de mariage !
— Hélas ! dit madame Bizot en balbutiant, je m’en doutais; mais je voulais attendre d’en être plus assurée....
— Eh bien ! s’écria Bizôt, c’est depuis qu’elle se fait magnétiser!
Les rires éclatèrent.
Bizot ramena sa femme en triomphe, tandis qu’elle, confuse, devinait, avec son tact de femme, toute l’impertinence de cette gaîté. Quant à Bizot, il levait la tête comme un athlète vainqueur. Cependant le docteur inconnu ne put s'empêcher de lui dire :
— Est-ce M. de Prémitz qui magnétise madame?
Prémitz se hâta de répondre pour prévenir quelque grosse
sottise de la part du mari, qui n’eût pas manqué d’échapper à M. Bizot.-
— Non, monsieur, ce n’est pas moi qui ai ce bonheur!
Le mot bonheur parut agréablement impertinent à toute
LE MAGNÉTISE U U
l’assemblée : Bizot remercia M. de Prémitz par un sourire. Ceci nous fait penser à dire à nos lecteurs que M. Drisson, le clerc de notaire que vous savez, n’était point venu à la séance.
Après cet incident, la séance reprit un caractère plus sérieux. ; et M. de Prémit/, ayant ramené l’attention de l’assemblée sur la somnambule, il s’assit en face d’elle, prit scs genoux entre les siens, ses mains entre les siennes, et recommença ses gestes magnétiques eu passant ses mains sur le visage de la somnambule, et en les mettant soit sur sa tète, soit sur son estomac. l!u air de satisfaction et de joie se répandit alors sur le visage de la malheureuse, et bientôt cette expression, s’exaltant insensiblement, arriva à un état d’extase qui prêtait à cette vieille et pâle ligure un intérêt surnaturel ; c’est sous cet aspect qu’on pourrait s’imaginer le martyr lorsqu’il marchait au cirque ou au bûcher. Le premier moment de cet état produisit un effet d’étonnement et presque d’admiration; puis bientôt les traits de cette femme, fixés pour ainsi dire à cet état de délire d'expression, répandirent sur l’assemblée une sorte d’elfroi et de gène : c’élait comme un visage près d'éclater en louanges sublimes du Seigneur, en cris de joie, en exclamations fanatiques. Une attente fatigante tenait tous les esprits, comme celle qui occuperait le cœur d’ouvriers qui ont allumé la mèche d’une mine, .qui la voient brûler et qui attendent le moment où elle atteindra la poudre comprimée dqus le rocher, pour le briser et le faire voler en éclats. Mais rien ne sortait de cette extrême exaltation. Enfin Prémitz donna cours à cette tension des esprits en leur annonçant de nouveaux phénomènes.
— Maintenant, dit-il, la position de cette femme est rem versée; non-seulement elle a recouvré son intelligence et perdu cette fébrilité des orgaues, qui lui rendait insupportable toute émoliou physique, mais encore elle est arrivée à ce point de percevoir, sans l’intermédiaire des organes, les objets les plus subtils et les plus éloignés , tandis que ces organes mêmes sont plongés dans une insensibilité parfaite.
Cette explication avait quelque chose d’assez obscur pour qu’il fût difficile de comprendre ce que voulait précisément dire Prémitz; mais ce qui se passa bientôt montra plus clairement que des paroles cette inconcevable faculté de
l’instinct magnétique qui ne laisse aux savants que la ressource de nier ce qu’ils n’ont point vu ou ne veulent pas voir. L’esclavage du somnambule est alors à son comble; il veut, selon la volonté du magnétiseur, et sent au delà de son intelligence réelle. Enfin , voici quelle fut la première épreuve qui fut tentée. Un verre d’eau pure ayant été apporté, M. de Prémitz demanda à la somnambule si elle ne désirait point boire ; celle-ci ayant répondu affirmativement, il lui dit de désigner quelle boisson elle préférait. Honorine demanda un verre de limonade. Prémitz prit le verre d’eau, et, ayant souffié dessus, il le présenta à la malade qui le but et déclara cette limonade excellente. Cet essai fil sourire quelques personnes ; mais le docteur inconnu devint plus attentif. Honorine dit qu’elle avait faim et qu’elle souhaitait manger un fruit, une pèche : Prémitz lui présenta un morceau de suif : la somnambule le prit et le dévora avec un air de satisfaction parfaite. Il se mêla du dégoût à 1 étonnement de l’assemblée. Soit que cette femme eut vaincu les répugnances de la nature pour arriver à celte comédie, soit que le magnétisme eût la puissance de produire une pareille illusion des sens, toujours est-il que ce fait était bien extraordinaire. Une expérience plus curieuse encore attendait les spectateurs de cette scène. Prémitz ayant prié d’écrire quelques mots, le médecin étranger se chargea de ce soin. Pendant qu’il traçait deux ou trois lignes en gros caractères, Prémitz chargea quelqu’un de bander soigneusement les yeux de la malade. Lorsqu’on fut bien assuré qu’eüe ne pouvait voir d’aucune façon, Prémitz prit le papier, et, le plaçant sous le coude d’Honorine , elle lut avec cette partie du corps comme si le papier eût été placé devant ses yeux.
Chacune de ces expériences agissait diversement sur les personnes présentes. Les plus sots, bien décidés à ne rien croire, regardaient pour découvrir le moyen d’escamotage par lequel on arrivait à cette comédie; quelques autres s’étonnaient sans s’occuper de leur étonnement , prévoyant qu’une fois hors de cette chambre, ils auraient tout autre chose à faire qu’à penser au magnétisme, et ne voulant pas s’engager avec eux-mêmes dans un examen de phénomènes qu’ils ne pouvaient poursuivre jusqu’au bout. Mais, de toutes
les personnes présentes , celles qui avaient été le plus frappées de ces expériences étaient trois femmes, la duchesse d’Avarenne, sa tille et Henriette. La duchesse était peut-être moins occupée des merveilles de cette science que de sa rencontre avec Honorine, que de ce souvenir mort et rallumé à la volonté d’un homme. Julie, les yeux baissés, n’osait regarder M. de Prémitz, et, dans son àme, elle se décidait à aller se confesser le^plus tôt possible de ce qu’elle avait vu. Quant à Henriette, elle était arrivée à un degré de terreur qui la rendait comme insensible à toute autre chose qu’à ce spectacle bizarre. Elle ne quittait pas Prémitz des yeux, et nui doute qu’à ce moment il n’eût opéré sur elle les plus terribles effets, s’il n’eût soigneusement évité de la regarder.
Bientôt Prémitz montra aux curieux qui l’entouraient des choses non moins étonnantes ; l’insensibilité physique de la somnambule était si complète, qu’elle demeurait immobile aux plus vives douleurs: on lui perça le bras avec un poinçon, quelques personnes la pincèrent jusqu’au sang, il ne parut pas qu’elle sentit rien de ce qui lui arrivait. Enfin le docteur inconnu s’approcha de la somnambule en annonçant qu’il saurait bien exciter quelques mouvements, en lui passant des barbes de plumes sur les lèvres. 11 se plaça derrière elle, et, au moment où, armé d’une plume, il en approchait l’extrémité de la bouche d’Honorine, il tira furtivement un pistolet de sa poche et le fit partir aux oreilles de la somnambule. Tout le monde poussa un cri d’étonnement et d’effroi, mais la somnambule demeura immobile ; et son visage n’éprouva pas le plus léger ébranlement. Le docteur parut confondu.
— Allons, s’écria-t-il, c’est de la catalepsie (i).
— Mais, dit Prémitz, si c’est de la catalepsie, comment se fait - il que cette femme reste sensible pour moi , tandis qu’elle ne l’est plus pour vous ? Vous pouvez à votre gré la torturer, elle ne sentira rien : vous pouvez pousser les cris les plus aigus, elle n’entendra rien; mais si c’est moi qui la touche ou qui lui parle, elle sentira la plus légère pression de ma main, entendra ma voix, si bas que je m’exprime. Il
(4) Maladie où l'insensibilité physique et le déplacement des organes ont 4lé souvent observés.
LE MAGNETISEUlt.
en sera de même pour vous , si vous voulez que je vous mette en rapport avec elle.
— Eh bien , soit ! dit le docteur, j’en veux faire l’expérience.
Prémitz, sans se servir de passes, établit le rapport entre la somnambule et le docteur, et dit à celui-ci qu’il pouvait s’adresser à la malade. L’incrédule médecin lui fit quelques questions auxquelles Honorine répondit avec un choix de tenues qui l’étonna beaucoup. Mais cet étonnement devint une sorte de stupéfaction, lorsque Prémitz lui annonça qu’il pouvait faire des questions à la somnambule dans toutes les langues qu’il savait. Le docteur accepta, et posa d’abord une question en latin à Honorine; celle-ci y répondit sans hésiter, mais en français. Honorine pouvait savoir le latin ; il lui fit une nouvelle question en italien ; la question fut comprise, et il y fut clairement répondu. Une femme! une femme du peuple! une femme réduite à un tel état de jonglerie , si ce qu’il voyait était une jonglerie , une pareille femme qui savait le latin et l’italien, c’était déjà extraordinaire. Cependant le docteur alla plus loin, et, rassemblant toute sa science en fait de langues étrangères, il lit à la somnambule une nouvelle question en anglais; la question fut également comprise, et la réponse ne se fit pas attendre. A ce moment, il arriva que le docteur fut soupçonné du crime dont il soupçonnait Prémitz ; car, eu le voyant ainsi parler à la somnambule qui lui répondait si lucidement, on s’imagina qu’il servait de compère à Préÿitz, que son scejÿticisme était un jeu joué ; que le coup de pistolet était une affaire arrangée, et quelqu’un, s’étant levé, tendit un papier au docteur en lui disant :
— Voulez-vous bien faire celte question à la somnambule? Lisez sur-le-champ sans vous arrêter ; lisez comme vous pourrez.
Le docteur lut en effet une demi-douzaine de mots, et la somnambule demeura muette.
— Ne me comprenez-vous pas? dit le docteur.
— Non, dit Honorine, car vous ne vous comprenez pas vous-même. Lorsque vous me parlez autrement que français, ce n’est pas votre parole que j’entends, c’est votre pensée que je lis, et il n’y a pas de pensée pour vous dans les rpofs
Lli MA G N li'Uîit; LU.
que vous venez de prononcer, car vous ne savez pas la langue dont vous venez de vous servir.
Cette réponse accabla le docteur, car la somnambule avait raison; mais elle ne lit qu’irriter l’incrédulité des autres personnes, qui s’imaginèrent qu’il était de connivence avec Prémitz. Le questionneur qui avait passé le papier s’écria :
— C’était pourtant d’aussi bon allemand que l’anglais de monsieur, il me semble qu’elle eut pu comprendre.
-=■ Mais, pour cela, dit Prémitz, il faut que celui qui interroge sache ce qu’il dit. Je prends ce papier et je lis.
Prémitz n’eut pas achevé la phrase allemande qu’Honorino répondit aussitôt.
— Vous me demandez si le règne des Bourbons sera long? dans un mois il n’y aura plus de Bourbons en France.
L’audace de la question et île la réponse jeta un tel trouble dans rassemblée, qu’on perdit de vue le point scientifique, pour ne s’occuper que de ce qui venait de se dire. Prémitz protesta qu’il ne connaissait pas la personne qui avait fait cette question , et que la réponse de la somnambule était une folie. La duchesse d’Avarenue se leva et se relira d’un air fort courroucé ; tout le monde s’éloigna et la séance fut levée, avant qu’on eût approfondi la question immense de savoir s’il pouvait y avoir entre un somnambule et une personne qui est en rapport avec lui communication de la pensée sans l’intermédiaire des organes.
Quant à tout ce que nous venons de rapporter, nous déclarons eu avoir été témoin. Nous ne faisons ici ni un livre de théorie, ni un cours de magnétisme, mais uous avons vu les résultats que nous venons de décrire; et, si toutes les personnes qui nous les ont présentés n'étaient point vivantes et dans une position à no pas rechercher une publicité déplaisante, nous pourrions toutes les nommer. Etait-ce charlatanisme , vérité, présence d’uu fluide réel, d’un agent invisible qui cause toutes ces perturbations de 1 ordre normal? est-ce, comme le prétendent quelques-uns, délire de l’imagination, excitation extravagante de la pensée? nous ne saurions en dire notre avis. Mais voila ce que nous avons vu et ce que le temps expliquera sans doute.
Dans la soirée qui suivit cette séance, Lussay était chez lui, assis au coin de son feu ; sa femme malade dans son lit, Henriette à côté de lui, brodant avec une attention qui prouvait qu’elle ne pensait que par contrainte à ce qu’elle faisait. Il était encore de bonne heure. Cependant le moderne baron paraissait impatient, lorsqu’on entendit sonner.
— Ah ! sans doute , voici le général , s’écria-t-il , je crains qu’il n’ait pas de bonnes nouvelles, car sans cela il serait venu nous les apporter plus tôt.
Il se leva pour aller au-devant de lui, mais sa surprise fut grande lorsqu’on annonça la duchesse d’Avarenne ; elle entra rapidement, salua avec une bonne grâce de protection madame de Lussay et Henriette, et prit la parole sur-le-champ:
— Vous ôtes tout étonné de ma visite , monsieur de Lussay ; je ne vous ferai point d’excuses de mon indiscrétion, et vous n’en voudriez pas, j’en suis assurée, si vous saviez que je viens vous demander un service.
— A moi, madame? dit Lussay : c’est un bonheur que vous me procurez et une grande nouvelle que vous m’apprenez, car j’étais loin de m'imaginer que le pauvre baron de Lussay pût rendre un service à la duchesse d’Avarenne.
— Je ne sais, reprit la duchesse en souriant, si je dois prendre ceci pour une épigramme ou pour un compliment ; je sais bien qu’on me suppose quelque crédit, mais on fait remonter si haut et si loiu la source de ce crédit, que je n’ai guère envie d’en user, à moins que je n’y sois véritablement poussée de cœur comme cela serait pour vous, si vous me le demandiez.
Lussay s’inclina.
— Mais, reprit la duchesse, j’ai l'air de marchander les services que j’attends de vous en vous offrant les miens; laissez-moi commencer par vous devoir quelque chose , et
plus tard j’acquitterai ma dette, si l’on veut bien comprendre enfin, qu’il faut savoir nous rendre à nous autres pauvres émigrés de quoi ne pas rester les débiteurs de tout le monde.
— Il est vrai, dit Lussay, qu’on n’a encore rien fait pour les vrais. amis des Bourbons; quelques grades dans l’armée, voilà tout , et encore les hommes de l’empire occupent-ils presque seuls tous les emplois.
— Ah ! nous verrons, dit la duchesse , nous verrons
Mais revenons à l’objet de ma visite. Connaissez-vous cette femme que nous avons vue ensemble ce matin ?
— Je l’avais vu magnétiser plusieurs fois, mais ce n’est que ce malin que j’ai appris qui elle était.
— C’est une fille qui m’a appartenu quelque temps ; c’est son dévouement pour moi qui l’a mise dans l’état où elle est; et je désirerais en faire prendre soin.
— Je comprends votre bienfaisance, dit Lussay ; mais si quelque chose peut la rendre à la raison, ce sont les soins de M. de Prémitz, et ce serait une vraie perte pour la science que de lui enlever un sujet si précieux.
— Allons, allons, dit la duchesse en souriant, mais en creusant de l’œil dans la physionomie du docteur pour y deviner sa pensée ; allons voulez-vous me faire croire que tout ce que j ’ai vu soit autre chose qu’une comédie assez adroitement jouée ?
— En êtes-vous là ? dit le docteur presque indigné ; croyezvous M. de Prémitz capable d’une pareille imposture ?
— M. de Prémitz, reprit la duchesse avec impatience, est un homme dont l’existence n’a rien d’assez établi pour qu’un soupçon sur son compte puisse passer pour une injustice... et quant à Honorine...
— Honorine ! dit madame de Lussay ; comment cette somnambule est Honorine? l’ancienne femme de chambre de madame la duchesse?
— Oui, oui, dit Lussay avec quelque embarras, vous devez en avoir entendu parler.
— Mais, dit madame de Lussay, c’était mon amie, ma plus chère amie.
— Oui, dit Lussay, je sais que vous la protégiez... autrefois...
UO LE MAUN È t lSELK.
Madame d’Ayarenne cligna des yeux en regardant Lussay et lui dit :
— Oui, vraiment, madame la baronne de Lussay a raison; Honorine m'a raconté, il y a bien longtemps, une histoire qui s’est passée avec Jean d’Aspert au village de l’Etang.
— Il y a beaucoup d’histoires qui se sont passées avec Jean d’Aspert à l’Etang, dit Lussay d’un air sec.
— II y a d abord la vôtre avec mademoiselle Louise, reprit la duchesse ; je n’en ai jamais su que le commencement. On m’a parlé d’un jour où M. d’Aspert vous surprit dans les caveaux de votre maison.
— Oui, vraiment, dit Lussay, et il faillit arriver de grands malheurs qui se sont changés pour moi en véritable bonheur.
— Comment cela? dit la duchesse.
— Il m’interrompit au milieu de mes opérations. A cette époque nous nous servions du baquet de Mesmer, qui, au moyeu de baguettes d’acier qui partaient d’un centre commun, nous permettait d’agir sur un grand nombre de personnes à la fois. La venue de Jean et la discussion violente que j’eus avec lui ne me permirent pas de modérer l’action du lluide magnétique; il eu résulta des désordres terribles : quelques-uns de mes somnambules tombùreut dans d’épouvantables convulsions, et Louise, qui était la plus sensible de toutes, faillit presqu’en mourir. Honorine, qui avait suivi Jean, fut tellemeut épouvantée, qu’elle s’évanouit, et il fallut la reporter chez elle. Le lendemain d’Aspert vint me voir; il voulait me tuer.
— Vous tuer! et pour quel motif?
— Mais reprit Lussay, d’Aspert, ne croyant pas aux diables et croyant encore moins au magnétisme, s’imagina que je me servais de mou inlluenco sur Louise...
— Pourquoi? dit la duchesse à Lussay qui s’arrêta.
— Mais... répondit celui-ci en jetant un coup d’œil du côté de sa fille pour moutrer à la duchesse qu’Henrietle était de trop pour qu’il put s’expliquer, mais... mais... Il s’arrêta de nouveau.
La duchesse comprit sans doute, car elle ajouta :
— Kst-oe que c’est possible?...
— Très-possible ! dit Lussay.
LE MAGNETISEUR.
— Quand on y consent probablement ?
— . Sans qu’on y consente, sans qu’op s’ en doute, sans en avoir ni souvenir ni, conscience.
— - L’avez-vous éprouvé? reprit la duchesse.
— Henriette, dit madame de Lussay à sa iille, va me chercher un peu d’eau, j’ai une soif horrible.
La jeune fille sortit. Madame Lussay reprit :
— Monsieur Lussay, vous oubliez que votre fille est là; vous oubliez peut-être aussi que j’y suis?
— Bon ! bon! ma chère amie, dit Lussay, est-ce que Henriette y comprend quelque chose? Allons! ça te fâche, n’en parlons plus. Eh bien ! madame la duchesse, d’Aspert, qui ne comprenait rien au magnétisme, me lit voir des soupçons outrageants pour Louise et plus encore pour moi ; il les laissa percer et on en parla. J’avais compromis Louise, je l’épousai ; voilà tout.
Henriette rentra. La duchesse reprit :
— Ainsi, ce pouvoir de M. de Prémilz n’est pas un vain charlatanisme? vous me le jurez sur l'honneur !
— Je vous le jure et puis vous en donner des preuves encore plus irrécusables que ma parole.
— C’est un terrible pouvoir!... La duchesse parut réfléchir et reprit : Non, c’est impossible ; vous êtes trompé vousmême.
— Trompé! dit Lussay en souriant, puis il ajouta tout bas : Vous allez voir. J’ai l’habitude d’endormir ma femme tous les soirs à la môme heure ; il s’en faut de plus de cinquante minutes que cette heure soit arrivée; eh bien! il va me suffire de dire tout haut que cette heure sonne pour que le pouvoir que j’ai sur Lou:se se manifeste à l’instant. 'Aussitôt il ajouta en élevant la voix et d'un air tout à fait indifférent : — Comment! il est déjà huit heures?
— Huit heures! murmura madame Lussay.
Le baron fit approcher la duchesse du lit de sa femme; elle dormait d’un sommeil profond. Madame d’Avareune demeura immobile et confondue.
— N’importe, reprit-elle vivement; il faut que M. de Préipitz me reqde Honorine’. Eh bien ! il viendra la soigner chez moi; je serai témoin de ses progrès.
— Oh ! si c'est ainsi, il y consentira volontiers...
On sonna violemment. -il
— C’est sans doute lui, dit Lussay, car je l’attends ce soir.
D’Aspert entra sans se faire annoncer ; il était agité.
— Eh bien! Lussay, vous êtes là tranquillement, quand tout Paris est en rumeur!
— Qu’est-il donc arrivé? dit Lussay.
— L’empereur a débarqué à Cannes et marche sur Paris.
— Ce bourreau? s’écria la duchesse.
D’Aspert se retourna. Depuis près de vingt ans il n’avait pas vu madame d’Avarenne-, mais il la reconnut sur-lechamp, et sans répondre, il dit tout bas à Lussay :
— Que fait ici la duchesse?
— Oh ! dit le baron, c’est une aventure singulière... je vous conterai cela. Mais êtes-vous sùr de votre nouvelle?
— Ce matin, dit le général, je me suis douté de quelque chose à l'audience du ministre, car il avait l’air fort embarrassé...
— A propos! qu’avez-vous appris touchant le jeune Charles Dumont ?
— Je ne puis plus guère douter qu’il ne soit mort.
— Qui mort? dit la duchesse.
— Un enfant que j’ai adopté à Rome, voilà dix-sept ans, quelques jours après que j’eus l’honneur d’y rencontrer madame la duchesse d’Avarenne.
— Ah!... dit la duchesse d’un air étonné... Pardon, monsieur, vous êtes le général d’Aspert...
D’Aspert s’inclina et la duchesse reprit :
— Et Charles... votre fils adoptif... est mort?...
— Mort!... dit le général; il n’est sur aucune des listes des prisonniers ramenés de Russie, quoique plusieurs officiers de son régiment s’y trouvent.
La duchesse se tut, et, se levant après un moment de silence, elle dit d’un air dégagé à Lussay :
— Vous n’oublierez pas ma commission auprès de M. de Prémitz. Je vous quitte, je vais au château, voir jusqu’à quel point ces bruits sur Bonaparte sont fondés... Je ne puis croire à l’audace de ce misérable !
— Madame , dit d’Aspert, l’homme qui a gouverné la France, le héros de l’Italie, mérite un autre nom !
— Cartouche en épaulettes, voilà tout ! dit la duchesse...
Brigand qu’il aurait fallu fusiller au pied d’un arbre. Adieu, messieurs !
Elle sortit, et d’Aspert se prépara à en faire autant.
— Où allez-vous? lui dit Lussay.
— Mais je ne sais... partout... il faut voir, s’informer.. Ah ! Lussay!... Lussay, tout n’est pas perdu. Et ces canailles de l’ancien régime, cette insolente noblesse!...
— Ah! d’Aspert! dit de Lussay, vous ne dites pas cela pour madame d’Avarenne?
— Madame d’Avarenne! reprit le général ; cette femme est un monstre ! vous n’avez pas vu sa tranquillité quand je lui ai dit...
— Quoi? dit Lussay...
— Rien ! rien !... dit d’Aspert en s’agitant... je suis si agité... je ne pensais pas à elle... Je sors; je vous rapporterai des nouvelles.
— Pardieu! dit Lussay, je vais en chercher avec vous.
— N'attendez-vous pasM. de Prémitz? dit Henriette.
— Oh ! il ne viendra sans doute pas ce soir ; il fera comme nous; il ira s'informer... Adieu; ne t’alarme pas, si je rentre tard... Veille sur ta mère, et, quand elle s’éveillera, donne-lui la potion qu’elle s’est ordonnée avant-hier, et informe-la du motif de ma sortie. — Ah!. s’écria- t-il soudainement comme frappé d’une idée, te souviens-tu, Henriette, qu’Honorine a dit ce matin que dans un mois il n’y aurait plus de Bourbons en France?
— Oui, mon père.
— C’est prodigieux!...
— Que parlez-vous d’Honorine?... dit le général...
— Oui... reprit M. de Lussay en réfléchissant, oui c’est possible... Bonaparte triomphera... elle l’a annoncé... C’est effrayant, c’est sublime... l’avenir! deviner l’avenir !
— Mais vous devenez fou...
— Venez, venez, je vais vous apprendre quelque chose qui vous étonnera bien.
Ils sortirent; l’émotion que la nouvelle du débarquement de Napoléon avait produite dans Paris avait si vivement pénétré partout, qu’en traversant son appartement, Lussay n’y trouva personne; les domestiques étaient tous descendus chez le concierge et s’y entretenaient du grand événement.
Henriette demeura seule; la pauvre tille était dans un état d’agitation qui avait une cause assez étrangère aux réflexions habituelles des jeunes tilles. Née d’une mère dont le système nerveux avait été violemment attaqué par les expériences ignorantes de Lussay, elle était d'une complexion grêle, maladive et vivement impressionnable. Entourée depuis son enfance de ces idées de magnétisme qui lui montraient incessamment sa mère comme un être soumis à un pouvoir surnaturel auquel elle ne pouvait échapper, Henriette avait accoutumé son esprit à croire qu’une volonté puissante pouvait causer sur elle les mêmes etïets. Cependant jamais son père ne l’avait essayé, et même il avait souvent dit qu’il ne pensait pas être celui qui obtiendrait des résultats magnétiques de sa lille, Henriette avait donc échappé aux daugers de trop préoccuper son imagination de pareilles choses. Lorsque Prémitz lut présenté chez M. de Lussay, l’impression singulière que Rhodon lit, à la première vue, sur la jeune lille, s’expliqua d’abord dans sou cœur par la crainte d’aimer ce nouveau-venu. En effet, Henriette qui ne pouvait le voir sans être troublée, Henriette demeura assez tranquille sur le sentiment qu’elle éprouvait, croyant avoir rencontré l’homme qu’elle devait aimer et ne s’étonnant ni ne s’affligeant, à dire vrai, d’étre prise d’amour à l’àge qui, dans tous les romans, est annoncé pour être cêlui où l’on aime. Mais un jour qu’il fut question devant elle de magnétisme, et que son père dit que Prémitz était un des hommes les plus avancés dans cette science et qu’il produisait des effets merveilleux, elle se consulta avec effroi sur l’impression que lui produisait Prémitz, et, comme il s’y mêlait un sentiment de crainte, elle se refusa à croire que ce fût de l’amour, dès que son imagination put y voir autre chose. A partir de ce moment, Prémitz devint pour elle l'homme qui devait agir sur sa volonté, comme elle avait vu son père agir sur celle de sa mère; ce fut le maître qui devait la rendre esclave, la fatalité qui devait dominer sa vie. Souvent, et dans l’exaltation de ses recherches magnétiques, Lussay avait demandé à Prémitz de magnétiser sa lille; celle-ci s’en était défendue avec une énergie désespérée ; Prémitz lui-même avait refusé ; mais l'imagination d’Henriette n’en était pas moins frappée. Prémitz était devenu pour elle un objet d’épouvante indkîi-
hle ; elle détournait les yeux devant son regard ; tremblait de rencontrer sa main, frémissait au son de sa voix ; un mot impératif, un signe de commandement lui paraissaient devoir la jeter à genoux, malgré ce qu’elle eût pu tenter pour sa défense. La machine de torture la plus puissante qui eût saisi ses membres, pour les tordre ou les enchaîner, ne lui semblait pas plus irrésistible que la voix ou la main de cet homme, et elle était arrivée à ce point que, s’il lui eût posé le doigt sur le front en la dominant de son regard fauve, et qu’il lui eût dit de mourir, elle serait morte.
Henriette ôtait donc seule avec sa mère qui dormait du sommeil magnétique que lui avait laissé son mari. La jeune fille la contempla longtemps et s’abima peu à peu dans cette contemplation ; les idées les plus extravagantes se levèrent et tournèrent dans sa tête comme une fantasmagorie de l’âme. Ce pouvoir de l’homme sur l’homme, de la volonté sur la volonté, était-il véritablement un effet physique, une substance invisible et ténue qui enivre l’âme et la raison comme les vapeurs du vin? n’étail-ce pas plutôt quelque chose de surnaturel, quelques-unes de ces volontés divines et déchues, errantes parmi les hommes, mais appartenant à une autre nature? En effet, pourquoi toutes les histoires passées sontelles peuplées de sorciers, de vampires, de fées, de démons? L’fronie du dix-neuvième siècle nie ces influeuces surnaturelles, mais ne prouve pas leur fausseté. Que faisaient de plus les esprits familiers de nos vieilles histoires; qu’avaient de plus esclave les âmes vendues aux puissances infernales?..,
A toutes ces pensées qui allaient, venaient, fuyaient et revenaient dans sa tête, Henriette était devenue froide; puis, lorsqu’elle atteignit ce doute d’une âme vendue à l’enfer, elle s’épouvanta tellement, qu’elle poussa un cri ; ce cri la fit revenir à la réalité. Elle reconnut qu’elle était dans la chambre de sa mère; elle comprit que son cerveau battait de fièvre et se désordonnait ; elle eut peur d’elle-même, elle ne voulait pas rester seule... Elle appela sa mère... mais le sommeil imposé qui la tenait ne cessait qu’à un mot donné, qu’a une heure voulue; sa mère ne répondit pas... Henriette se sentit le cœur serré, la gorge iir.se, uu voile froid l’enveloppa au front, et, comme un suaire de mort, descendit jus-
LE MAGNETISEUR.
qu’à ses pieds. Elle prononça comme malgré elle, ces mots sans but :
— Ah! non... non... j’ai froid... je suis folle... Mon Dieu!
Elle se traîna à une sonnette, elle l’agita et attendit; personne ne vint, car tous les domestiques étaient descendus et s’occupaient de la grande nouvelle. Henriette n’était plus assez maîtresse de sa raison pour expliquer ainsi leur absence. Elle voulut reprendre le cordon, elle l’agita convulsivement, et, dans le silence de l’appartement, le bruit de la sonnette lui sembla répondre comme un rire infernal ; elle poussa un cri et tomba sur un fauteuil. Une crise de nerfs la saisit; ses bras délicats se tordirent à se briser; elle haletait en gémissant, ses dents grinçaient, ses yeux ouverts et vitrés ne voyaient plus; elle tomba par terre et s’y roula en suffoquant; ses cheveux détressés traînaient sur le parquet, s’accrochaient aux pieds des fauteuils et s’arrachaient dans les mouvements convulsifs qui l’agitaient; elle brisait ses ongles à saisir le parquet; elle se heurtait aux coins des meubles, se blessait le visage, se déchirait le front. Enfin la nature succomba dans cette lutte; les spasmes se calmèrent et une sorte de repos du corps suivit cette effroyable convulsion. Henriette demeura étendue sur le sol, mais immobile et brisée, pleine d’un ressentiment de douleurs confuses ; elle avait repris la conscience de son être, mais incertaine, troublée, multiple, il semblait que chacun de ses membres fût une existence à part qui la gênait et qui lui pesait. Ni dans le corps ni dans l’esprit, ce n’était plus ce torrent de convulsions et d’idées qui l’avait entraînée; c’était le trouble d’une eau furieuse arrivée à l’abîme où elle doit s’arrêter, et où la vague, repoussée par les rives, se replie sur elle-même, se relève, se dresse, dansant çà et là en balançant sa crête écumeuse. Voilà comment était son corps, comment était son esprit.
Après ces torsions extrêmes, de légers tressaillements, quelques plaintes inarticulées, quelques efforts douloureux, et, dans son esprit , des souvenirs réels, mais sans suite : ' Honorine folle, Honorine devinant l’avenir ; puis étendue sur le lit de sa mère, qui était aussi Honorine, et qui devenait folle... Prémitz, la duchesse d’Avarenne, Napoléon, tout cela tournait, s’éveillait, disparaissait, revenait; enfin c’était un
horrible cauchemar, un sommeil lourd mais agité, contre lequel elle combattait ; puis il lui paraissait qu’on parlait à côté d’elle, qu’on l’enlevait, qu’on l'emportait. Elle fit un effort, elle ouvrit les yeux ; une lampe de nuit brûlait seule dans sa tour de porcelaine; mais, à sa pâle lueur, elle crut voir un homme devant elle, un homme debout, qui, lui posant une main sur le front et l’autre sur le cœur, lui dit d’une voix sombre, mais irrésistible :
— Dormez.
Henriette retomba sur son fauteuil et dormit.
11 était minuit quand Lussay rentra, Henriette dormait encore. Madame de Lussay, éveillée depuis quelque temps, l’avait en vain appelée. Lussay éveilla sa fille ; mais le sommeil résista longtemps avant de la quitter. Son père, en voyant le désordre de ses vêtements, l’interrogea. Elle chercha ses souvenirs et se rappela tout ce qui lui était arrivé jnsqu’à l’instant où elle avait sonné. Lussay crut avoir trouvé la cause de cet état. Il jugea que sa fille épouvantée avait eu une attaque de nerfs; il lui ordonna le repos, lui prescrivit quelques calmants, la renvoya dans sa chambre, et lui-même s’endormit tranquille , après avoir juré à sa femme qu’il ne parlerait plus devant sa tille de magnétisme, et qu’il ne la rendrait plus témoin d’expériences qui la troublaient si vivement.
YII