‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le magnetiseurChapitre 6 sur 27 · PACTE · texte numérisé non relu

PACTE

Le lendemain de cette vision singulière, un homme, dont le nom est trop connu pour que je l’écrive, entrait chez madame d’Avarenne. Il avait été annoncé presque avec dédain; et tant que le laquais, qui lui avait avancé une chaise près de la bergère de la duchesse, était resté dans la chambre, cet homme avait conservé un air de contrition et d’humilité profondément respectueux. Dès qu’il fut seul avec madame

LE MAGNÉTISEUK.

» Là-dessus le petit bonhomme me suivit; je le conduisis à Paris et le remis dans la pension qui m’avait été désignée. »

— Et depuis ce temps ? dit la duchesse.

— Le général lit exactement payer la dépense du jeune Dumond.

— Mais ce Durand, qu’est-il devenu ?

— 11 avait été tué dans le pillage du palais.

— Et que devint le général lui-même? je veux parler de ses voyages, des endroits où il a demeuré.

— H resta peu de temps à l’armée d’italie, passa en Corse et fut ensuite de l’expédition de Saint-Domingue où il demeura des derniers.

— De façon, dit la duchesse, qu’il ne revit le jeune Dumont qu 'après quelques années d'absence?

— Mais après six ans au moins, à partir du jour où il s'en chargea.

— Et pendant tout ce temps il était seul? il n’avait pas d’enfant près de lui ?

— Non, madame.

La duchesse ne savait quelles conséquences tirer de tous ces rapports. Charles Dumond était-il son fils! était-il véritablement le fils de ce capitaine? cette singulière rencontre du brigadier était-elle un effet du hasard, ou une précaution de d’Aspert pour mieux assurer son mensonge? elle ne savait que penser. Enfin , emportée par la préoccupation où elle se laissait aller, elle dit tout haut :

— Mais, si celui-ci est véritablement le fils du capitaine Dumont, qu’a-t-il fait de l’autre?

— Quel autre? dit le monsieur.

— Quel autre! s’écria la duchesse irritée de ce que cet homme avait cherché à étendre son métier jusqu’à espionner sa pensée. Puis, reportant le mot qui lui était échappé sur une tout autre personne sans doute que celle qu’elle voulait d’abord désigner, elle ajouta :

— Mais celui à propos duquel je vous ai écrit ce matin?

— Ah ! reprit l’homme dont je n’ai pas dit le nom! c’est M. le baron de Prémitz.

— Eh bien! dit la duchesse, quel est cet homme? d’où vient-il ? à quel titre est-il à Paris? à quoi tient-il ? Fera-t-on ce que j’ai demandé?

— A toutes ces questions je n’ai qu’une réponse à faire, madame; c’est celle qui m’a été faite à moi-même par le chef de notre division , qui n’en sait pas davantage , car il m’a donné lecture du registre oii elle est inscrite.

— Qu’est-ce donc? dit la duchesse.

—Voyez : M. de Prémitz,sans désignation d’âge ni de pays. Défense expresse de s’occuper de lui.

— Et qui a pu mettre une pareille note sur ce registre?

—11 me semble que madame la duchesse doit s’en douter.

— Nullement, dit madame d’Avarenne.

— C’est singulier, dit le monsieur, car c’est textuellement la même note qui est au nom de madame la duchesse.

— A mon nom! dit la duchesse en devenant rouge et troublée; mon nom est sur de pareils registres?

— Tous les noms marquants ou dangereux s’y trouvent.

La police ne respecte donc rien?

— Vous voyez, au contraire, madame, qu’il y a des personnes qu’elle est forcée de respecter, quoi qu’elles fassent.

— Cette réponse, dit la duchesse, est-elle nne sottise ou une insolence ?

— C’est tout simplement, madame, une vérité naïve, car la note dont je viens de vous faire part a été placée au nom de M. de Prémitz, après un rapport qui fut fait contre lui par la police générale, rapport d’où il résultait que M. de Prémitz aurait eu des relations avec l’étranger et particulièrement avec la cour de Rome.

— Il suffit, dit la duchesse... je n’ai plus besoin de vous... allez...

Le monsieur se retira. La duchesse, demeurée seule, écrivit un mot à M. de Prémitz pour le prier de se rendre chez elle. Il y vint quelques heures après, et voici l’entretien qu’ils eurent ensemble :

— Monsieur, avez-vous quelque idée du motif qui m’a engagée à vous prier de passer chez moi!

Prémitz regarda madame d’Avarenne avec une prétention d’œil fatal et dominateur qui lit hausser les épaules à la grande dame. Elle se hâta de l’interrompre , en lui disant :

— Mon Dieu, monsieur , il n’y a que deux sortes de gens qu’on regarde ainsi : les petites filles dont on veut troubler les sens et les vieilles folles dont on frappe l'imagination. Je

122 LF. MAGNÉTISEUR.

ne suis plus des premières et ne suis pas encore des autres. Ne drapez pas vos yeux en vampire ou en sorcier, je ne suis ni crédule ni peureuse. J’ai à vous parler : voulez-vous me répondre selon les plus simples règles d'une conversation ?

— Madame, dit Prémitz en gardant un ton de solennité mystérieux, je sais pourquoi vous m’avez mandé.

— Eli bien, puisque vous le savez, que comptez-vous tirer de ce secret ?

— Je n’y ai pas encore pensé, dit Prémitz.

— Cependant vous avez votre fortune à faire sans doute, monsieur?

— Peut-être, dit Prémitz, est-elle faite à l’heure qu’il est,

— Comment entendez-vous qu’elle est faite?

— En ce que je suis en position de forcer, sous peine de scandale et peut-être de déshonneur, une famille riche et qui a quelque pouvoir, à m’accepter pour gendre.

— La duchesse, indignée d’une prétention qu’elle croyait s’adresser à sa famille, s'écria avec colère :

— Vous, devenir mon gendre, monsieur! ah! nous n’en sommes pas encore là.

L’étonnement qui se peignit sur la ligure de Prémitz lui prouva qu'elle s’était trompée; et elle allait réparer sa faute, lorsque sa fille Julie entra rapidement et sans se faire annoncer.

— Maman, maman, dit-elle avec vivacité , permettez-moi de sortir, d’aller chez mademoiselle de Lussav, chez Henriette; elle se meurt, elle m'a fait demander...

— Elle se meurt, s’écria Prémitz en sé levant soudainement et en devenant presque livide; Henriette se meurt!

— Oui, monsieur, dit Julie froidement, elle est fort mal; mais peut-être son imagination est-elle encore plus malade que son corps, et j’espère la calmer.

— Allez... allez... dit la duchesse qui avait examiné Je trouble de Prémitz à cette interruption inattendue. Allez, et faites-moi savoir de ses -nouvelles.

Puis, lorsqu’elle fut seule avec Prémitz, elle lui dit, en commentant et en associant d’un mot les paroles ambiguës deRhodon, la uouvelle de Julie et la terreur qu’il en avait ressentie :

Digitiz

— Ainsi, monsieur, vous disiez que vous aviez forcé la famille de M. de Lussav à vous accepter pour gendre ?

Tout autre que Prémitz , à cette insinuation perfide, eût peut-être laissé échapper le secret où l’on venait de frapper si juste ; mais, si court qu'eût été le moment de réflexion où il s’était plongé, il lui avait suffi, sinon pour changer complètement ses desseins, dn moins pour lui inspirer l’idée de ménager la nouvelle voie que lui avait ouverte l’imprudent emportement de la duchesse, et, au lieu de «répondre à la question insidieuse de madame d’Avarenne, il lui dit :

— Madame d’Avarenne a tort de s’irriter d’une prétention que je n’ai pas formellement exprimée et qui peut-être est bien loin de ma pensée. Car enfin j’ai parlé d’une famille riche, et la fortune de madame d’Avarenne est toute dans les bienfaits de la cour ; j’ai parlé d’une famille puissante, et le pouvoir de madame d’Avarenne est, comme celui des personnes dont il dépend, soumis à des événements dont personne ne peut prévoir l’issue.

La duchesse, frustrée de l’espérance qu’elle avait eue de surprendre à son tour un secret de. Prémitz, ne voulut plus continuer une conversation dont les bases mal posées la laissaient à la discrétion d’un homme qui paraissait habile à tirer avantage de tous les accidents du dialogue; et, pour prévenir le danger de lui donner encore prise, elle revint tout à coup sur ses pas, et lui dit ;

— Monsieur, depuis un quart d’heure, nous parlons par équivoques : voyons, expliquons-nous franchement. Que savez-vous?... et si vous savez quelque chose, que voulez-vous? c’est un marché à conclure.

— Je sais tout, dit Prémitz.

— C’est ainsi que commencent toutes les lettres d’amants jaloux qui ne savent rien et qui voudraient bien apprendre quelque chose.

— Eh bien, madame, voici ce que je sais. Je sais par Honorine que vous avez eu un fils : que ce fils est celui de Jean d’Aspert, et que vous l’avez fait passer pour être celui du... Je sais que le prince le croit, et que c’est à ce souvenir que vous devez le crédit dont vous jouissez ; je sais encore que ce fils a disparu et que vous avez assez habilement arrangé sa disparition pour pouvoir le faire reparaître, si jamais vous

le retrouviez, ou s’il vous convenait d’en supposer un autre.

Cette dernière idée n’était jamais venue à l’esprit de madame d’Avarenne, et peut-être n’était-elle entrée dans la phrase de Prémitz que comme un complément de mauvaise pensée, que comme un dernier trait au tableau de l’esprit intrigant de la duchesse. Mais nulle semence ne tombe impunément dans un terrain fertile. Madame d’Avarenne se réserva d’y penser sérieusement, et, pour le pouvoir faire d’une manière profitable, elle dit à Prémitz :

— Quel âge avez-vous?

L’intelligence de l’intrigue est admirable. Prémitz sourit et répondit tout de suite :

— Juste l’àge qu’il faut : vingt-huit ans.

La duchesse fut confuse d’être si vite et si complètement devinée. Elle vit qu’il n’y avait rien à gagner à jouer au lin avec un homme comme Prémitz, et elle répondit sans détour :

— Laissons là cette idée, elle est absurde. >

— Aucune idée n’est absurde, dit Prémitz, entre les maius de gens habiles. Depuis la Genèse jusqu’à la Charte, on a fait croire tant de sottises aux hommes, que je ne trouve plus rien d’impossible à leur persuader.

— Aux hommes, cela se conçoit; mais à un homme, c’est tout autre chose. Les masses ont cela d’admirable que si elles multiplient quelquefois leur intelligence de manière à avoir plus de perspicacité que les meilleurs esprits, elles multiplient de même leur ignorance de façon à être plus crédules et plus stupides que la brute la plus décidée.

— Mais le prince, dit Prémitz, n’a-t-il pas été déjà pris à ce mensonge ?

— Sans doute, mais quelle différence! Un enfant qui m'appartenait et qui après tout pouvait très-raisonnablement lui appartenir, tandis que, aujourd’hui, il faudrait un homme sans antécédents, un homme dont personne ne pût réclamer la naissance, la jeunesse, la vie ; dont on ne pût dire : 11 était là à telle époque, il y portait tel nom, il appartenait à telle ■ * famille, il venait de tel endroit; un tel homme...

— N’est pas introuvable, dit Prémitz ; quand nous serons convenus de nos faits, il faudra que je vous raconte mon histoire.

— Qu’entendez-vous par convenir de nos faits, monsieur?

— Le voici : vous avez besoin tout au moins de mon silence; j’ai besoin de votre crédit : faisons un pacte. Je me tairai, c’est-à-dire je ne dirai point au prince : Vous êtes dupe d’une comédie habilement jouée; vous ne devez à cette femme ni les égards qui lui valent son titre usurpé de mère, ni la reconnaissance qu’un noble cœur garde à une tendresse qu’il croit avoir été sincère : tout au contraire, vous la devez détester et bannir, car elle vous a trompé, comme amaut, dans les bras d’un beau goujat de province, et elle vous a trompé comme prince, en vous imposant les devoirs d’une paternité supposée.

— Monsieur!

— Ne vous irritez pas, madame la duchesse, je ne dirai rien de tout cela, je serai muet, car, à partir de ce jour, je me fais votre complice : mais comprenez bien que c’est pour partager les bénéfices du crime.

— Et à combien les fixez-vous? dit madame d’Avarenne avec une fureur mal contrainte.

— Je vous le disais, madame, c’est selon ce que vaudra votre secret.

En ce moment, un laquais entra et remit un billet à la duchesse. Elle parut fort surprise et très-alarmée.

— Voyez, dit-elle, cette affaire de Bonaparte est donc sérieuse? Le prince part pour Lyon.

— Mais, dit Prémitz, je crains que cela ne soit plus grave que vous ne pensez...

— Mais que deviendront alors nos projets?

— L’avenir seul en peut décider. C’est pour cela que je vous ai dit que j’attendrai pour vous dire ce que j’exige de vous.

Prémitz se retira, et la duchesse ne s’occupa plus que de la grande nouvelle politique qui remuait alors la France.

LE MAGNETISEUR.

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