‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le magnetiseurChapitre 7 sur 27 · CONFIDENCES · texte numérisé non relu

CONFIDENCES

Les temps vont vite dans notre siècle : de grandes périodes de choses s’enferment dans quelques années ; l’histoire se découpe par niasses séparées qui ont, chacune, leurs couleurs, leur esprit et leur nom. Au jour où j’écris, quand on a vécu plus de trente ans, on peut se rappeler les restes mourants de la République réunis en faisceau dans la main des consuls; l’Empire, ce jour sublime de soleil, fini par l’orage de 1812 , sous lequel la France s’est débattue trois ans; véritable orage, en effet, où les coups de tonnerre étaient des batailles, où les torrents étaient les populations de l’Europe versées avec fureur contre la France; jour magnifique, qui sembla se réveiller dans l’éclair sinistre des Cent-jours; puis la Restauration, cette restauration qui aété’deux fois plus longue que l’empire, et qui, à mesure qu’on s’en éloigne, se rétrécit à l’œil, comme ces plaines unies où nul accident ne marque les distances; puis la révolution de 1830, trois jours hauts et isolés comme les pyramides d’Egypte, mouuments inutiles qui attestent ce que peut l’effort unanime d’un peuple, mais perdus dans un désert où rien n’a été fécondé, où rien n’a été édifié auprès. Et, parmi tous ces souvenirs complets, que d’années à part avec leur caractère particulier! que de jours qui luisent d’une clarté distincte !

Dans ces années, il en est une qui m’est restée dans le souvenir sous un aspect de tristesse et de désespoir. Seraitce moi seul qui voyais ainsi, moi seul qu’une disposition personnelle abusait sur le caractère sombre de cette année ? J’étais bien jeune, j’étais à cet âge où on achève d’être enfant. Je venais de quitter cet habit de lycéen, uniforme

précoce, où nous faisions tant de campagnes en espérance, sous lequel nous prenions vite nos chevrons de vétérance d’enfants pour être plus tôt de jeunes soldats; j’étais bien leune, et déjà deux fois j’avais vu le tambour fuir devant la crécelle, l’exercice remplacé par la messe, et l’histoire sainte usurper dans la chaire du lecteur les bulletins de la Grande-Armée, le n’avais pas seize ans, et tout ce que j’avais bâti de rêves pour mon avenir était déjà brisé. Je rêvais l’armée: j’y avais un parent, une des illustrations de notre gloire, qui m’avait promis de me faire battre avant l’àge ; mais il n’y avait plus d’armée, et un arrêt de mort cherchait d’asile en asile le général Clausel. l’aurais voulu suivre la carrière honorable de mon père, irais les talents les plus distingués, la probité la plus irréprochable, ne l’avaient point sauvé de la destitution. Je me rappellerai toute ma vie cette leçon du malheur qui me parut alorg si irritante ; cet abandon soudain de tous nos amis, abandon venu dans le Moniteur , abandon qui n’eut ni ménagement ni nuance. Cela se passa à neuf heures du matin, dans nos bureaux ; on y saluait mon père, on lui obéissait, on l’écoutait, on le flattait ; le Courrier arrive, on y lit la nouvelle de sa destitutiôn : en moins de rien nous n’eûmes plus un ami, pas une connaissance; les visiteurs disparurent et les commis devinrent presque insolents. Fai vérité, on peut me croire, ce ne fut pas une désertion faite à la longue, habilement ménagée pendant quelques mois ou quelques semaines; ce furent tout simplement des gens qui prirent leur chapeau et g’en allèrent sans rien dire. Ct le soir, le soir même, ce fut une expérience que mon père voulut me faire faire ; nous nous rendîmes sur la promenade publique : elle abondait en amis que nous recevions, qui nous recevaient, cpii étaient de notre intimité comme nous de la leur ; eh bien, ceci est textuellement vrai, quand nous parûmes dans la grande allée, le flux des promeneurs s’ouvrit devant nous. Du plus loin qu’on nous voyait, on se rabattait dans les allées latérales, on regardait, en l’air ou de côté, un nid d’oiseau ou une branche torle; on en paraissait très-occupé, on s’échauffait sur un colimaçon, le tout pour ne pas saluer un destitué.

Ce que j’écris, ce que vous lisez, n’a-t-il pas l’air d’une

niaiserie? n'est-ce pas exagération? Non, certes. Mais il est difficile de se faire une idée de la terreur qui suivit la restauration de 1815. Il y eut à cette époque un effroi d’autant plus grand, que le danger n’avait pas de mesure ; on frémissait des massacres du Midi; les victimes n’étaient pas nombreuses, mais les assassins étaient par milliers et acharnés. On ne tuait que Ramel à Toulouse, mais on le tuait trois jours durant, poignardé sur tous les membres; on licenciait cette armée, cette grande ruine de dix ans de victoires et de trois ans de défaites, et il n’en partait pas un murmure. Je me souviendrai de cela toujours, et toujours en pleurant, et comment, pendant cette année 1816, nous voyagions avec mon père. Ce fut une année de toutes sortes de désastres : les pluies perdirent et dégradèrent tout; les récoltes gisaient pourries et couchées dans les sillons ; les routes n’étaient, à travers les contrées, que de longues traînées de boue. Nous allions, enveloppés dans nos manteaux, et à chaque pas nous rencontrions sur la route de pauvres soldats et de plus pauvres officiers, hâves, abattus, sans courage contre une heure de pluie et une heure de marche : les mêmes hommes qui avaient marché de Madrid à Moscou, qui avaient subi le soleil du Caire et le froid de la Dwina. Souvent ils étaient assis sur le bord des chemins, à dix pas les uns des autres, mais sans se parler, sans se connaître, sans le désirer, inspectés à chaque village comme des forçats libérés ; ne trouvant nulle part, chez leurs compatriotes, de courage que pour l’insulte, et se laissant insulter, tant il semblait qu’il ne pût rien leur arriver au cœur après qu’ils avaient vu Waterloo, et qu’on avait dispersé leurs régiments. Mais ne parlons plus de cela. Ce fut une triste époque où l’avenir s’ouvrit, pour nous autres jeunes gens, par une déception et un désespoir.

C’était un soir de cette année, dans le mois de septembre, quelques jours après cette ordonnance de dissolution de la Chambre de 1815, thermidor de la terreur royaliste qui arrêta, dans son enthousiasme de proscriptions et de servitude, le dévoûment emporté des introuvables. Un homme et une jeune fille étaient assis au coin de leur feu, Lussay et Henriette, tous deux tristes : Lussay avec humeur, Henriette avec résignation; ils ne se parlaient pas. Il y avait entre eux

un malheur qui les séparait. 11 y a des malheurs qui rapprochent et qui confondent deux âmes dans les mêmes regrets, et le plus puissant de ceux-là est ordinairement la perte d’un ami commun, d’un cœur où les affections tendentde chaque côté et se rencontrent. Madame de Lussay était morte. Pourquoi Henriette et son père ne pleuraient-ils pas ensemble ? C’est qu’il était survenu une autre infortune où l’un accusait et où l’autre ne s’avouait pas coupable : la faute ne s’était pas encore effacée dans le pardon. Chacun pensait à sa situation sans s’occuper de celle de l’autre, plongé dans cet égoïsme de réflexion où l’âme repasse une à une chaque espérance qui lui échappe, où elle se repaît de tout ce qui lui estmalheur, sans regarder si quelqu’un en a sa part : séparation cruelle d’un père et d’une fille, où chacun, enfermé en soi-même, refusait à l’autre, celui-ci l’indulgence, celle-là le repentir. Un homme survint, qui apporta une distraction à cette préoccupation personnelle. Cet homme était un ami qu’on n’avait pas vu depuis longtemps : c’était d’Aspert. Il avait d’abord hésité à venir chez Lussay, car il savait que ses opinions étaient pour le pouvoir qui dominait ; mais il avait appris la mort de madame de Lussay, et il avait compté sur cette douleur pour être bien accueilli. 11 entra. Un coup d’œil suffit pour lui montrer qu’il y avait désunion entre ces deux êtres qui se jetèrent avec chaleur dans ses bras, mais sans y mêler leurs embrassements, sans s’v rencontrer. D'Aspert remarqua qu’Henriette était pâle, son sourire était lent, ses yeux près de pleurer, et toute sa personne pleine d’une dignité pure qui n’était pas d’une jeune fille, mais qui n’était pas d’une femme heureuse. C’est assurément une sublime chose qu’une âme résignée ; il y a dans ce sentiment de force passive qui n’est employée qu’à souffrir, dans ce martyre de cœur, subi sans plainte et sans combats, un charme qui touche, à mon gré, bien plus profondément que les luttes les plus énergiques de la passion.

C’est pour cela que je voudrais vous peindre l’étonnement attendri du vieux d’Aspert, lorsque cette jeune Henriette de vingt ans lui dit en pressant dans ses mains blanches et effilées les rudes mains du soldat toutes calleuses du sabre :

— Bonjour, mon ami ! oh ! je suis heureuse de vous voir ; je, suis bien heureuse !

H vint une larme aux yeux d’Aspert, mais il n’osa embrasser Henriette comme autrefois ; et, sans rien savoir, sans rien comprendre de ce qui peut s’exprimer par des paroles, sans qu’elle lui eût demandé un asile, sans qu’il sût si elle en avait besoin, il lui répondit par une sympathie indicible de cœur à cœur.

— Eh bieu! me voilà, me voilà, soyez tranquille.

Puis on causa.

— J'avoue, dit le général, que je craignais de ne pas vous trouver à Paris. On m’avait dit, à Poitiers, que vous comptiez être nommé à la préfecture de la Vienne.

— Non, dit Lussay, c’est M. de Prémitz qui l’a obtenue. U est parti depuis quelques jours. 11 avait suivi le roi à Gand avec la duchesse d'Avarenne.

— Et l’on ne vous a pas trouvé assez pur ? dit d’Aspert.

— Ce n’est pas cela, reprit l’ancien chirurgien, c’est moi qui ai refusé ; moi, à qui tout avenir d’ambition est fermé, non pas que j’y tienne pour moi, mais je voulais pour Henriette...

Puis il s’arrêta, et reprit vivement en s’adressant au général :

— Mais vous, d’Aspert... vous, que devenez-vous?...

— On m’a rangé dans la quatorzième catégorie dés officiers; autant valait me mettre à la retraite, et j’ai reçu, en outre, l’ordre d’aller habiter le département où je suis né.

— Vous n'êtes pas heureux non plus, dit Lussay avec amertume ; aussi vous avez l’air triste.

— Oh! dit d’Aspert, ce n’est pas cela qui me rend triste; j’ai vu tomber lant.de gens plus haut placés que moi, que je ne me sens pas le droit de me plaindre ; et puis nous ne sommes plus les hommes de la Franc-e comme elle n’est plus notre France à nous. J’étais résigné à aller m’ensevelir au Tremblay, dans le coin de terre que j’ai acheté près de l’E tang. Ce qui me rend triste, c’est un malheur à moi, un malheur à moi tout: seul, car il a cela d’affreux que je ne puis pas même le confier.

— Oui, dit Lussay, mais il n’a pas cela d’affreux qu’il puisse être deviné un jour, et, qu’une fois découvert, il soit une source de honte et d’infamie.

L’accent de Lussay était sombre en parlant ainsi, il avait

la tète baissée et son regard ne désignait personne : mais il y avait une telle amertume dans cette douleur, qu elle ne pouvait partir que du cœur d’un père, et d’Àspert leva les yeux sur Henriette. Elle ne parut pas confuse, mais elle pleurait, et d’un signe de la tète elle dit à d’Aspert :

— Oui, c’est moi.

D’Àspert lui tendit la main, et, se retournant vers Lussay, il lui dit :

— Eh bien, qu’est-il donc arrivé ?

— Ce qui est arrivé, dit Lussay en se levant avec emportement ! est-ce que je sais moi : c’est un crime, voyez-vous, d’Aspert, un crime horrible, non pas pour ce qui est arrivé, mais pour l’obstination à jouer l’innocence ; pour cette insupportable obstination à ne pas dire : Je suis coupable... mon père, pardonnez-moi... Et puisque vous êtes là, voyezvous d'Aspert, je puis le dire .. je puis l’avouer... je lui aurais pardonné... j’aurais pleuré avec elle... mais elle n’a pas voulu; elle m'a fait des contes; elle m’a dit... c’est une folie insolente ! elle m’a dit... Mais, voyez-vous, ne parlons plus de cela; quand j’y pense, j’en deviens fou... Me dire: Je suis innocente... me dire la tète haute : Je suis pure... me dire.^.

A ce moment un cri d’enfant se lit entendre. Henriette se leva; d’Aspert laissa tomber sa main en retirant la sienne; elle lui dit dit d’une voix qui pleurait :

— Oh! général.

— Où allez-vous ? dit Lussay avec colère.

— Soigner mon fils, répondit Henriette avec une fermeté soudaine et presque dédaigneuse.

Les deux hommes demeurèrent seuls, d’Aspert, plus embarrassé qu’il ne l’avait jamais été, plus triste qu’il ne l’était en entrant, ressentit une douleur poignante à cette nouvelle qu’il venait d’apprendre. A côté de toutes ces gloires déchues, de toutes ces existences souveraines dispersées dans l’exil, de cette grande nation resserrée à la France d’autrefois et bordée d’ennemis qui l'insultaient ; à côté de tout cela, cette enfant perdue, cette jeune lleur ilétrie le firent pleurer. Il se dit en son cœur et avec cette désespérance profonde qui y entre si avant, qu’elle devient un caractère :

'—Tout s’en va donc, mon Dieu? il n’y a donc rien en quoi

132 LF. MAGNÉTISEUR.

se fier ? Pauvre France et pauvre fille ! Puis il ajouta tout haut :

— Mais enfin, ce n’est pas une chose sans remède. Il y a un coupable, un homme avili qu’on peut forcer, la loi à la main... Vous avez dû le tenter?

Lussay secoua la tète.

— Un homme qu’on peut forcer... l’épée à la main. Voulez-vous, Lussay, que je?...

Lussay se prit à rire avec ironie.

— Enfin, on peut le tuer, cet homme! dit d'Aspert.

— 11 n’y a personne, s’écria Lussay... Vous me regardez... j’ai l’air d’un fou, n’est-ce pas ?...Non,iln’y a personne.

— Elle refuse de le nommer?

— Mais non J dit Lussay avec rage... Non, il n’y a personne... Vous ne me comprenez pas... Tenez, jevous l’ai dit, quand j’y pense j’en deviens fou.

— Voyons, dit d’Aspert, calmez-vous... remettez-vous, et dites-moi la vérité.

Lussay avait une contenance singulière. On voyait qu’il voulait faire le récit qu’on lui demandait; mais il semblait qu’il ne pût pas trouver de commencement à ce récit. Son esprit se portait sur une idée, puis l’abandonnait, sautait sur une autre pour la quitter aussitôt. Ce qu’il avait à'dire était si incohérent, qu’il se refusait à le reproduire. Pendant ce temps Henriette rentra.

— Tenez, la voilà, dit Lussay ; quelle vous le raconte ellemême si elle peut, si elle l’ose : adieu... Ecoulez-la... je m’en vais, je ne pourrais pas l’entendre. Je vous reverrai ce soir si vous avez assez de patience pour m’attendre, ou demain... quand vous voudrez... Adieu.

11 prit son chapeau et sortit. D’Aspert et Henriette demeurèrent seuls. La belle et malheureuse fille avait suivi son père des yeux, mais son regard était froid et résolu. D’Aspert s’en étonna, et lui dit avec un ton de reproche :

— Comment n’avez-vous pas pitié du désespoir de votre père 9

— Général, lui dit-elle tristement, j’ai à peine assez de force pour moi-môme. Mon père ne m’a pas comprise ; je ne sais si un autre me comprendra. Puis elle ajouta en poussant un profond soupir : — Je vais tout vous dire. Manière

vous a aimé, général, et peut-être avez-vous tenu dans son cœur aussi longtemps que la vie. Je le sais, moi qui l'ai vue souvent pleurer. Je vais vous parler comme je lui parlerais si elle était là. Je vous ai espéré et attendu longtemps. Vous allez décider de mon sort; seulement je vous demande votre parole d’honnête homme de me dire, quand j’aurai fini, ce que vous pensez de moi. Si vous me refusez votre absolution, j'attendrai celle de Dieu. Mais ne me trompez pas, général, point de fausse pitié pour l’enfant que vous avez vue naître, pas de phrases douteuses, point d’espérances déguisées. Ne comptez pas sur un amendement amené par l’avenir. Si ce que je vais vous conter n'est pas tout ce que j’ai dans le cœur, si vous avez un doute, un soupçon que je veuille vous tromper ou vous cacher quelque chose, diles-le-moi... je ne vous en voudrai pas; peut-être serai-je plus malheureuse, mais enfin je saurai à quoi m’en tenir. Je m’arrangerai pour le malheur de ma vie, car je n’ai pas même la consolation de pouvoir mourir volontairement, et je laisserai à faire au temps. Il faudra bien qu'il me tue ou qu’il m’endurcisse. En vérité, je crois que cela commence.

Henriette était debout en parlant ainsi ; le général la considérait avec une stupéfaction presque craintive. Jamais la femme ne lui avait apparu dans cette sainteté de douleur qui la rend si belle et la fait si touchante. 11 ne put répondre à Henriette et lui fit signe de s’asseoir. Elle essuya quelques larmes qui lui étaient venues , lui obéit et commença ainsi :

— Lorsque vous avez quitté Paris, il y a dix-huit mois, vous me laissâtes malade ; les inquiétudes que ma maladie donna à ma mère achevèrent de détruire sa santé; et, malgré ce que mon père appelle ses soins, elle mourut.

Henriette avait prononcé ces dernières paroles avec un sarcasme singulier et rare dans sa bouche. Elle sécha quelques larmes qui lui étaient demeurées aux yeux, et continua:

— La perte de ma mère me fut une assez violente douleur pour que je pusse attribuer à ce désespoir l’état de souffrance où j’étais habituellement; cette souffrance se manifestait par des accidents que mon père expliquait par des raisous médicales fort probables et par des exemples fréquents d’une situation pareille à la mienne. Je m’explique assez, je pense ;

l.E MAGNÉTISEIIK.

si vous saviez tout ce qu’il m’a fallu abdiquer de pudeur, moi qui n’ai jamais reçu un baiser d’amour, vous vous étonneriez peut-être de ma retenue. Mais je m’écarte, revenons. Mon état qui était fort naturel, paraissait à mon père et à son ami, le docteur R..., un étal dangereux et qu’il fallait faire cesser. Un jour qu’ils m’avaient tourmentée par des remèdes capables de me tuer dans la position où j’étais, je me déshabille pour me coucher ; j’étais devant une glace, ma chemise m’échappe, je me vois nue. Vous rougissez, général, vous rougissez de ce que je vous parle si hardiment! Oh ! ce n’est rien ceci, écoutez : je me vois nue, j’avais déjà perdu la finesse de ma taille, je ne pus m’empêcher de dire : C’est une singulière maladie que la mienne, voici encore un des symptômes qui annoncent qu'une femme est mère ; celte idée me tiaversa la tête comme une pensée sans but ni portée; je ne me cachai ni de cet accident ni des autres ; je n’avais aucune raison de m’alarmer. Cependant mon père m’interrogeait des yeux; je le voyais quelquefois observer d’un air inquiet ma taille, ma démarche; il ne me disait rien, mais j’étais blessée de ses soupçons. Cependant il avait de quoi les justifier : des maux de cœur, des défaillances. Tout autre m’eût condamnée à sa place. Il arriva, un soir que nous étions l’un près de l’autre, que je poussai un cri de surprise; il me demanda ce que j'avais; je lui répondis avec une naïveté qui le confondit :

— C’est singulier, il me semble que j’ai senti remuer quelque chose en moi.

Mon père devint pâle ; il s’écria :

— Ainsi, c’est donc sûr !

— Quoi? lui dis-je.

— Quoi? répéta-t-il: puis il me regarda comme si j’étais folle ou comme si je le narguais insolemment ; ses bras tremblaient, il me mesurait d’un regard terrible. Je le compris, je me levai et lui dis avec assurance :

— Mon père, il faut en finir. Je vous ai confié jusqu’à présent le soin de ma santé, qu’elle soit perdue ou non, peu m’importe; mais il arrive aujourd'hui que vous me soupçonnez d’un crin e que je ne devrais même pas comprendre, je vous prie de faire venir un médecin qui nous soit complètement étranger.

— Etranger ! me dit-il ; faut-il que tout le monde apprenne?...

— Ah ! mon père, m’écriai-je avec indignation en l’interrompant, il n’y a pas de barbare qui refuse à un accusé le moyen de se défendre.

Le lendemain, un médecin que je n’ai jamais revu vint ici ; je me présentai à lui avec un désir si instant d’en finir, que je m’aperçus à peine de l’immodestie des questions qu'il me fil et de l’examen qu’il me fallut subir.

— Eh bien ? dit mon père avec anxiété.

• — Eli bien ! dit le médecin avec assurance, madame est grosse.

Mon père se tut, mais il me semble que son regard eût dû me tuer ; quant à moi, je me pris à rire en les regardant tous deux.

Mon père me prit les deux mains et fit signe au médecin ; ils me regardèrent tous deux avec une attention continue : le médecin étranger répondit aux regards de mon père :

— Non, il n’y a aucun signe d’aliénation. Ce ne peut être qu’un parti pris d’effronterie.

A mon tour je fus troublée d’une crainte indicible, car mon enfant palpitait dans mon sein. ■

— Grosse! répétai-je, grosse! mais pour être grosse, il faut avoir...

— Infamie ! s’écria mon père avec violence ; elle continue son impudente comédie.

Je me sentis désespérée ; je tombai à genoux.

— Mais non, mon père, je vous l’atteste, jamais, jamais je n’ai été coupable.

Je crus que mon père allait me battre. Le médecin lui dit quelques mots à l’oreille, puis il me fit asseoir à côté de lui et me parla doucement. Cette conversation, général, il est impossible que je vous la redise. Aujourd’hui que je suis mère, que je puis parler comme une mère, je frémis de me la rappeler. Imaginez-vous une jeune fille de vingt ans à qui l’on suppose l’ignorance d’un enfant, et que l’on interroge sur ce que l’on croit lui être arrivé. Figurez-vous tous ces détails qu’on me demandait, ces peintures qu’on m’a faites, ces tableaux d’amour médical qu’on me dessinait par la parole, par le geste, tout cela, pour en finir par cette phrase :

— Est-ce là ce que vous avez vu, senti, souffert? Et moi qui leur répondais non... non... non... toujours et à tout. Moi, pauvre lille déshonorée par un malheur inouï, dégradée par une investigation épouvantable, salie par un interrogatoire plus hideux que le crime, si je l’eusse commis, je n’y ai pas succombé, tant le sentiment de mou innocence m'a rendue forte. C’est à votre tour de me regarder avec stupéfaction, général. Vous raisonnez, vous cherchez, vous voulez expliquer... il n’y a rien à expliquer. Sur mon àme, je n’ai pas eu d’amant... sur ma vie, je n’ai jamais appartenu à un homme...

— Et vous êtes mère? dit le général.

— Et je suis mère! dit Henriette. Ecoutez bien : je n’ai rien à dire pour ma défense ; car enlin je ne crois pas aux miracles. J’ai dû chercher dans mes souvenirs : dans mes souvenirs, il n’y a rien, pas une caresse, pas une intention, pas un regard échangé avec un homme, pas une heure de solitude-, alors...

— Alors, dit le général, il faut qu’il y ait un crime...

—Ah! s’écria Henriette, merci, mon Dieu, merci; vous l’avez pensé, vous qui n’ôtes pas mon père, vous avez pensé qu’il y avait un crime...

— Et le crime, ce me semble, n’était pas si difficile à ex-

pliquer, surtout pour votre père, pour qu’il n’y ait pas pensé. , •

— Ou pour qu’il ne l’ait pas avoué, dit Henriette d’une voix où se mêlaient un affreux désespoir et une horrible colère.

— Avoué! s’écria le général, avoué!... Quoi! Henriette... vous osez...

— Et que sais-je ! reprit celle-ci comme une folle ; car enfin, moi, je suis innocente ! je l’ai dit en me traînant à genoux, en frappant la terre du front, en demandant grâce et pitié, et on ne m’a pas écoutée. J’ai adjuré le ciel; j’en ai appelé à l’ombre de ma mère ; j’ai offert de mourir, j’ai prié; et on ne m’a jamais répondu que par des sarcasmes, des mépris, des accusations : on n’a pas voulu me croire... Eh bien ! pourquoi voulez-vous que je croie les autres, moi, moi seule, entendez-vous? Moi, dans le for intérieur de mon innocence, repoussée, insultée, méprisée, que dois-je de res-

pect aux autres? qui me garantit que le crime qu’on m’impute n’est pas le leur?...

— Henriette! s'écria le général.

— Monsieur, reprit celle-ci avec une violence croissante ; oh! j’ai beaucoup appris, je sais beaucoup... j’ai profité au moins de l’infamie qu’on me jetait poûr écouter ce que jadis je n’eusse pas osé entendre, pour chercher ce que j’aurais fui. Oui, monsieur, il y a des pères infâmes qui séduisent leurs filles; il y en a, j’en connais... je me les suis fait nommer; et ceux-là n’avaient pas ce pouvoir fatal qui pourrait expliquer mon crime et mon innocence... Enfin...

A ce mot elle s’arrêta, et, tombant à genoux devant d’Aspert, elle reprit en laissant échapper ses larmes : — Ah! général, général, pardonnez-moi! Non, je ne crois pas ce que je vous dis... non, je ne le crois pas... Mais enfin, je suis innocente, et l’on m’accuse, et je succombe, et je suis perdue’, et l'on me maudit... Eh bien! j’accuse, je maudis à mon tour, je hais, je méprise : on m’en a donné le droit. Pardonnez-moi.

— Eh ! pourquoi accuser votre père plutôt qu'un autre ?

— Un autre, dit Henriette tristement et en se relevant... J’y ai bien pensé ; car vous comprenez bien que toutes les heures de ma vie n’ont qu’un but, c’est de trouver un indice soit en dehors, soit en moi; un geste, un regard, un souvenir qui m'éclairent, qui mettent sur la voie. Cet autre, le seul que vous puissiez supposer et sur lequel j’ai arrêté souvent l’ardente investigation de ma pensée; cet autre, que nous comprenons tous deux sans qu’il soit besoin de le nommer, n’a jamais été seul avec moi. Je ne suis pas sortie une fois de la maison de mon père sans être accompagnée ; et, dans toutes mes sorties, il n’y a pas un moment de rencontre avec cet homme, pas une lacune vide dans mes souvenirs, car vous ne sauriez imaginer ce qu’une tension constante peut rétablir de détails futiles, de circonstances inaperçues dans la mémoire ; dans notre maison, il n’a pu surprendre mon sommeil, se glisser près de moi la nuit, à l’insu de tous les domestiques, car je les ai interrogés. Oui, général, j’ai tout

fait : je suis descendue jusque là. Qu’ai-je à ménager 9

Que peut-il m’arriver qui ne soit à mon avantage?... Et si

LE MAGNETISEUR.

rien ne peut m’ôter la flétrissure que j’ai au front, du moins je puis faire tomber cette accusation d’impudent mensonge qui est peut-être plus odieuse; car, s’il est vrai qu’il y ait un pardon pour la faute dont je pourrais être coupable, il ne saurait y en avoir pour l’impudente hypocrisie avec laquelle j’essaierais de le nier.

— Et maintenant, dit le général, comment se passent vos jours? que faites-vous? que devenez-vous?...

— Je vis dans cette chambre... je garde mon enfant... Oui, c’est le mot, je le garde, car mon père, dans un premier transport de colère, a parlé d’Hospice d’enfants trouvés, et quelquefois ses colères se réveillent si soudaines, si emportées, qu’il pourrait profiter d’un moment d’absence pour me l’enlever; et cet enfant, il ne doit pas me quitter. Hélas! pauvre malheureuse, n’ayant plus de mère, déshéritée de l’amour de mon père, chassée de l’estime des hommes, destinée à vivre seule sans qu’amitié ni amour me viennent jamais consoler, il doit m’être permis de m’élever une espérance de tendresse et d’affection, de chercher, dans le malheur oii l’on m’isole, une consolation qui m’échappera peutêtre, mais la seule dont je puisse me faire un avenir; oui, général, peut-être que mon fils ne me méprisera pas et ne me maudira pas... lui seul peut-être me croira quand je lui dirai la vérité... car vous-même, je le vois à'votre air pensif et préoccupé, vous revenez déjà de ce mouvement de pitié qui vous a fait croire à mon innocence ; vous reculez devant la pensée de l’expliquer par un crime inouï ; vous cherchez des raisons vulgaires à ce qui serait surnaturel. Vous m’abandonnez aussi*. vous m’accusez déjà...

— Henriette, dit le général après un moment de silence, Henriette, voulez-vous être ma femme?

A ce mot, le visage d'Henriette s’exalta d’un étonnement soudain, d’une joie indicible; elle porta la main à son cœur et à son front, comme si elle eût voulu y retenir sa pensée et son bonheur; elle tomba à genoux, et, penchant sa tête sur ceux du général, elle fondit toute son àme en sanglots et en larmes. Elle voulait parler, mais les sanglots- arrivaient toujours avant la voix; elle voulait le regarder, mais les pleurs lui voilaient sans cesse les yeux; elle 11e pouvait que prendre

ses mains et les couvrir de baisers, les serrer convulsivement avec des cris étouffés. Le général la replaça sur un siège, elle se calma un peu

— Ainsi, lui dit-il, vous acceptez?...

Henriette sourit tristement, et, secouant doucement la tête, elle répondit par mots entrecoupés :

— Non... non... général... je ne puis pas... je ne dois pas... j’ai tout ce que je voulais... un ami qui me croit enfin, qui me pardonne d’être malheureuse. Maintenant que vous me croyez innocente... je puis baisser la tête et vous le dire... Je sais bien que je suis une fille perdue... c’est un malheur... mais un malheur irréparable aux yeux du monde... vous ne devez pas le prendre par générosité... je ne veux pas, je ne dois pas... non... non... Oh! je voudrais être pure comme les anges du ciel, pour me mettre à vos genoux, et vous dire : — Voulez-vous de moi ?

— Henriette, dit le général, chacun a ses malheurs à soi, ses fautes dont il soutire cruellement, et qu’il voudrait bien verser dans un cœur ami. Et moi aussi j’ai un malheur terrible dans ma vie... j’ai une faute... j'ai un crime dont je suis coupable, moi, et que je ne voudrais pas emporter jusqu'au tombeau sans que quelqu’un m’eût dit ce que je dois vous dire : le vous plains et je veux vous consoler.

— Oh! parlez, parlez, s’écria Henriette. Je ne vous olîre pas mes consolations, quoique le malheur comprenne seul le malheur, mais je souffrirai avec vous.

— Non, dit le général, non... je ne puis rien vous dire... 11 n’y a qu'une personneà qui je veuille me confier... c’est celle qui partagera l’avenir de ma vie, de mon nom?., celle-là, je lui dirai tout... Allons, Henriette, répondez, voulez-vous savoir mon secret?

— Je serai votre fille, dit Henriette avec un sourire céleste où rayonnait encore la joie de son àme; je serai votre fille... Parlez-moi, mon père.

— Ma fille! reprit le général avec amertume... non... non... ce titre vous porterait malheur... cela ne se peut pas... Je vous en prie, à votre tour, ayez pitié de moi, un mot, un seul, et je parlerai.

Deux grosses larmes tombèrent des yeux d’Henriette ; elle tendit la main à d’Aspert, et lui dit avec un accent où étaient

LE MAGNÉTISEUK.

passés toute la reconnaissance du cœur, tout le dévoûment d’une vie donnée sans retour :

— Eh bien ! parlez, parlez, mon ami ; je veux vous entendre. Elle rapprocha son siège de celui du général, et, levant sur lui des yeux sereins et confiants, elle lui dit encore : Parlez, parlez...

— Henriette, dit le général, ce mot est un serment.

— Oui, répondit Henriette, un serment qui vous appartient; un serment dont vous ferez ce qu’il vous plaira, que demain vous pourrez laisser tomber en oubli sans que je vous en veuille, et que vous pourrez me rappeler sans que je le craigne... Oui, je me donne à vous, pour être votre femme... ou votre amie... Vous m’avez dit un mot qui m’a liée éternellement et sans retour ; vous m’avez dit : Je vous crois innocente.

D’Aspert se recueillit un moment et dit :

— Eh bien! voici ce qui m’a donné cette tristesse que votre père a remarquée, ce qui sera le tourment et le doute éternel de ma vie. J’ai un fils, ou plutôt j’avais un fils, car maintenant je ne sais plus ce que je dois croire : cet enfant m’avait été enlevé par sa mère. Il est inutile que je vous dise son nom et les raisons qui l’avaient déterminée à cet enlèvement : c’est un secret qui ne m’appartient pas et que j’ai juré de taire à tout jamais. Je retrouvai cet enfant et résolus de le garder. Mais, autant pour obéir aux intentions de sa mère que pour le mettre à l’abri des tentatives qui pourraient encore me le ravir, je décidai de le faire élever sous un nom tout à fait étranger. A la même époque, un ami, un capitaine qui servait sous mes ordres fut tué. Dumont était un honnête homme, mais d’une sévérité qui le faisait redouter partout. Cette sévérité, contenue vis-à-vis des soldats par la surveillance des supérieurs, allait jusqu’à la cruauté la plus déraisonnable, lorsqu’il avait affaire à des gens qui n’avaient aucune protection à réclamer. Ainsi, dans un petit village des environs de Rome, il s'était attiré la haine des Italiens à ce point, qu’un soir qu’il se promenait à quelque distance des maisons, il fut assailli et égorgé par les habitants du pays. Le capitaine Dumont avait un fils, ce fils...

— Est Charles Dumont, n’est-ce pas? dit Henriette.

— Ecoutez, dit d’Aspert, cette aventure est si fatalement

compliquée, que je ne sais plus qu’espérer ni que penser. Ce fils de Dumont disparut pendant qu’il venait, d’après les conseils de son père mourant, me demander protection et appui. Divers rapports m’assurèreut qu'il avait été enlevé par les mêmes hommes qui avaient assassiné son père, et je ne doutai pas qu’il ne fût mort comme lui victime de leur haine. C’est alors que me vint l’idée de donner à mon tils le nom de cet enfant perdu. Pour des raisons que je me suis engagé à taire, mon fils avait été élevé dans l'ignorance de ce qu’il était ; il ne connaissait ni le nom de sa mère ni le mien. Je lui dis qu’il était le fils de Dumont, il le crut.

— Ainsi, Charles Dumont, ce brave jeune homme, est votre fils?... Ah! vous devez en être fier.

— Ne m’interrompez pas, Henriette, dit le général; je ne saurais que vous répondre, et vous allez en juger. Par des circonstances inouïes, le lendemain du jour où j’avais retrouvé mon fils, où je l’avais présenté sous le nom de Charles Dumont, et où je devais le remettre à un brave sergent pour le conduire en France, un ordre supérieur m’enjoignit de quitter Rome ; il ne s’agissait pas moins que d’une accusation capitale pour avoir soustrait une femme émigrée à son jugement. Je ne voulus pas emmener mon fils dans un voyage où ma liberté pourrait être menacée, et je le laissai à Rome, à mon domestique, avec ordre de le remettre au sergent Bazil. Je trouvai celui-ci à.Terracine; je lui donnai mes instructions, et je me rendis auprès du général en chéf. Le soin de ma justification, l’espèce de disgrâce que je subis alors et qui me fit nommer plys tard de l’expédition de Saint- Domingue, m’empêchèrent de revenir en France. J’appris de Bazil qu’il avait trouvé à Rome, à la porte de mon palais que le peuple avait saccagé en mon absence, un enfant qui s’était dit le fils du capitaine Dumont. Le reste de mes instructions avait été fidèlement observé. Dans la conviction où j'étais que le fils du capitaine avait été assassiné, ce rapport me suffit, et je fis élever à Paris cet enfant sous le nom de Charles Dumont. Je ne revins en France qu’en 1 804; six ans s’étaient écoulés. Je n’avais vu mon fils que vingt-quatre heures; sa figure ne m’était pas si ineffaçablement restée dans la mémoire, que je ne pusse être trompé; d’ailleurs, de l’àge de dix à seize ans, les traits d’un enfant prennent

d’ordinaire un tel développement, qu’ils changent presque tout à fait. Je revis cet enfant. Est-ce mon cœur, est-ce l’orgueil que j’éprouvais d’étre le père d’un jeune homme dont on vantait les talents et l’heureux caractère? je crus reconnaître mon fils à la tendresse qu’il m’inspira; je n’en doutai pas. La reconnaissance qu’il m’exprima me fit mal. J’aurais voulu lui dire qu’il devait à un autre devoir que celui d’une ancienne amitié les soins que je lui prodiguais ; j’en fus empêché par une raison qui, dès lors, commençâ mes inquiétudes. Je confiai à l'ami qui avait surveillé mon fils en mou absence, et qui était avocat, le secret de sa naissance et le projet que j’avais de lui rendre son véritable nom. Mon ami demeura terrifié à celte nouvelle. J’avais commis un crime sans m’en douter et je l’en avais rendu complice. Persuadé que c’était véritablement k fils de Dumont que je lui avais envoyé, il avait fait toutes les démarches nécessaires pour établir son état en cette qualité. Il avait provoqué une assemblée de famille : un tuteur avait été nommé; la succession de Dumont, si petite qu'elle fût, avait été liquidée et recueillie au préjudice de ses neveux; l’enfant avait été placé au lycée avec un extrait de naissance lui donnant ce nom : c’était une véritable usurpation d’état. C’est alors que mon ami me jeta un doute effrayant dans l’esprit : si le fils de Dumont n’était pas véritablement mort, nous aurions donc livré à la misère, à l’isolement, un enfant que le modique patrimoine de son père eût protégé auprès de la munificence impériale, puisque cette seule recommandation avait valu à l’enfant qui passait pour lui une bourse dans un lycée. Je tremblais à cette pensée ; mais j’étais si persuadé de la mort du fils de Dumont, que je rassurai mon ami. 11 me dit alors que ce qu’il y avait de plus prudent était de continuer à agir comme par le passé. Quant à ce qui concernait la fortune, sous prétexte d’arrangements et de partage, nous la rendîmes aux héritiers, et je passai pour le plus généreux des amis. J’en fus honteux, mais je dus me taire.

— Eh bien! dit Henriette, ce crime est-il fait pour troubler votre repos? A qui avez-vous fait tort? à personne. Et n’êtes-vous pas sûr, en votre conscience, que, si le lits du capitaine Dumont eût vécu, vous auriez fait pour lui tout ce que vous paraissez avoir fait?

LE MAGNÉTISEUR’ !4i

— Mais, reprit d’Aspert à voix basse, s’il vit, si véritablement je lui ai enlevé son nom, Sa fortune, son avenir... ou, plutôt, si j’ai perdu mon fils... si j’ai été puni de mon mensonge par mon mensonge lui-méme...

— One voulez-vous dire? s’écria Henriette.

— Vous ne me comprenez pas! s’écria le général, et moimémc, dans ce chaos d’événements, de doutes, d’incertitudes, je ne sais si je me comprends. Laissez-moi finir. Jusqu’à l’année dernière, tien n’avait troublé ma conviction, lorsqu'à cette époque, le sergent Bazil se présenta chez moi. 11 me raconta qu’il avait été mandé à la police pour y répondre sur le compte du jeune Dumont. U inc lut le rapport qu’il avait fait et dont je connaissais les circonstances; mais ce que j’appris de lui dans la conversation, ce que j’ignorais, c’est qu’en traversant la campagne de Rome, l’enfant s’élait expliqué très-clairement sur ses souvenirs d’enfance, et avait reconnu des lieux qu’il disait avoir parcourus avec son père. Dans l’intention première où j’avais été de laisser croire* à mon fils qu’il était Charles Dumont, jamais je n'avais reporté son attention sur ses premières années, assuré que, n’eu parlant jamais, le souvenir s’en effacerait tout à fait, ou en deviendrait si confus, qu’il n’exposerait jamais mon secret par ses révélations. Ce que j’appris de Bazile me fit frémir, car si, par hasard, ce jeune homme était vraiment Dumont, qu’était devenu mon Bis? avait-il péri dans le pillage de mon palais? Sans doute le crime que je croyais avoir commis disparaissait, mais j’avais perdu mon enfant. Cette perplexité était affreuse, d’autant plus affreuse que je ne pouvais en sortir. Mou fils ou le fils de Dumont, ce jeune homme enfin, que je ne sais plus comment appeler, était prisonnier en Russie, et je le croyais mort.

— 11 ne l’est donc pas?

— Non, s’écria d’Aspert, grâce au ciel ; quel qu’il soit, il vit et va nous être rendu. Je l’interrogerai, je chercherai dans scs souvenirs la vérité fatale; fatale dans tous les cas, car, d’un autre côté, j’ai tout lieu de croire que le fils de Dumont n’avait pas été assassiné comme je l’avais cru.

— Et comment avez-vous eu ces nouvelles informations?

— Le voici. Après le pillage de mon palais, je fis un procès à la ville de Rome (tour qu’elle eiit à m'indemniser des

LF. MAGNÉTISEUR.

perles que j’avais faites. Ce procès, je l’avais gagné, et l’avocat m’en avait remis les pièces que je n’avais jamais regardées. Il y a peu de jours, obligé de présenter mes titres au ministre de la guerre, je parcourais tous mes papiers, lorsque je trouvai le procès-verbal qu’on avait dressé le lendemain du pillage de nia maison. 11 en résultait qu’un enfant s’était présenté porteur d’une lettre; que cette lettre était du capitaine Dumont, et qu’il m’y recommandait son fils; on y ajoutait que le véritable fils du capitaine ayant été arrêté dans le palais et reconnu pour tel sur la déclaration du nommé Durand, le nouveau-venu avait été chassé comme un petit vagabond, et que l’autre avait été mis en liberté sur sa réclamation, pour attendre, avait-il dit, le sergent qui devait, d’après mes ordres, le conduire en France. L’irritation que les autorités de Rome ressentaient de ma conduite, leur haine pour les Français expliquent, si elles ne l’excusent pas, la légèreté avec laquelle on abandonna des enfants étrangers qui m’intéressaient. Quoi qu’il en soit, voilà ce qui arriva, ce que j'ai appris, ce qui me désespère ; car maintenant quel est l’enfant désolé et pleurant que Bazil a trouvé sur la pierre de la porte de ma maison? Est-ce mon fils revenu et qui répétait la leçon que je lui avais faite? Est-ce le véritable Charles Dumont que son abandon et son désespoir avaient ramené à cette porte déserte où il devait trouver un asile ? Je ne sais ; ma tête se trouble à nouer ces circonstances et à les expliquer. La seule chose qui en jaillisse, claire et terrible, c’est que j’ai déshérité un enfant de son nom ou de sa fortune, ce qui est un crime horrible; ou, que j’ai perdu mon üls, ce qui n’est pas un malheur moins horrible; et, maintenant qu’il va revenir, je ne sais que décider. Je ne sais si j’aurai le courage d’interroger ce jeune homme. 11 me faut perdre la plus douce illusion de ma vie, ou me créer un remords terrible : apprendre que je n’ai plus d’enfant, ou m’assurer qu’un autre a payé de son avenir ou peut-être de sa vie l’avenir et la vie de mon fils. Cette incertitude est atfreuse. Des deux côtés, il y a crime et malheur. — Vous le voyez, Henriette; moi aussi j’ai besoin d’un cœur qui me plaigne, qui me console, et surtout qui me seconde dans ce qui me reste à faire pour réparer le mal que j’ai fait.

— Hélas! dit Henriette, d’après tout ce que vous venez de me dire, vous devez être plus malheureux que coupable, car tout semble prouver que celui que vous avez cru votre fils ne porte que le nom qui lui appartient.

— Vous avez raison, dit d’Aspert; et si je garde mon incertitude, c’est que l’amour paternel parle dans mon cœur plus haut que l’honneur; c’est que je crains de voir la vérité, c’est que je n’ai pas une horreur si grande pour la pensée d’avoir perdu un étranger, que pour celle d’avoir perdu mon fils. Quelquefois j’ai voulu interroger la duchesse... D'Aspert se tut soudainement. Henriette lui dit :

— De qui parlez-vous ?

— Ah ! dit le général, de quelqu’un qui était à Rome; qui eût pu être informé de ce qui s’y était passé; mais je ne veux ni ne dois lui rien confier. Cette pensée est celle d’un homme qui s’attache à la plus faible lueur d’espoir qui lui apparaît :

Henriette vit bien qu’il lui cachait quelque chose; maiselle ne se sentit pas le droit de l’interroger; elle se tut, et le général continua sa supposition sur madame d’Avarenne. Il s'imagina son fils errant après le pillage de sa maison, rencontré par le domestique de la duchesse, ramené à sa mère, élevé plus secrètement encore qu’il ne l’avait été. Il bâtit toute une histoire et allait peut-être se résoudre à tout confier à Henriette, lorsque Lussay rentra. Il était sombre et semblait honteux de paraître devant d’Àspert. Celui-ci, en le voyant entrer, se leva, et, allant à sa rencontre, il lui dit d’un ton solennel :

— Lussay, sur mon honneur, votre fille est innocente: êtes-vous aussi assuré de n’étre- pas coupable?

— Que voulez- vous dire? répondit Lussay.

— Je suis certain qu’on a exercé contre elle une violence infâme ; que cette violence a été pratiquée pendant ce sommeil magnétique qui n’a plus de souvenir dans la veille; par ce sommeil de fer qui fait l’âme et le corps esclaves de celui qui l’impose et dont vous avez la puissance.

— Mais, s’écria Lussay dont le visage devenait livide à ce mot, mais c’est moi qu’elle accuse! Infamie! Il s’élança comme uu furieux vers sa fille, d’Aspert l’arrêta.

— Elle n’accuse personne, dit-il, elle répond : Je ne suis

LE MAOSÉTISEUK.

pas coupable. Pouvez-vous le dire avec la même confiance?

— Ah! s’écria Lussay, ce coup nie manquait; cette nouvelle accusation devrait être son dernier crime!...

— Elle ne s’adresse à vous qu’autant que vous ne pourriez la rejeter sur un autre, dit d’Aspert en regardant Lussay fixement.

— Un autre! dit Lussay frappé d’une idée qui semblait lui éclairer le passé. ..un autre... oui, un autre... ce peut être!

Sa fille l’écoutait avidement. Lussay l'interrogea avec anxiété... mais il n’arriva à rien... aucun indice .. aucun souvenir... 11 ne s’en étonna pas. Mais, après un moment de silence, il s’écria :

— Eh bien!... je le saurai!... je le saurai... Il faudra qu’il me réponde !

— Le voudra- t-il? dit d’Aspert.

— Oh! je l’y forcerai bien, dit Lussay.

— Eh bien! reprit d’Aspert, je réclame ce droit; j’ai plus que vous l’habitude des armes.

— Des armes, dit Lussay en souriant : ce n’est pas ainsi que je l’obligerai il parler... j’ai un moyen plus assuré, qui ne lui permettra ni détours, ni mensonges, ni subterfuges.

— Encore des folies, dit d’Aspert.

— Général, répondit celui-ci, ce sera une lutte terrible; mais je sens que je n’y succomberai pas. Si ce que vous appelez mes folies ont perdu ma fille, permettez du moins qu’elles servent à la venger; et si ce but ne vous semble pas suffisant, permettez, avant tout, qu elles servent à me justifier.

— Vous n’en avez plus besoin, dit d’Aspert. J’ignore les secrets de votre prétendue science ; mais je sais qu’il y a dans l’accent de l’homme une puissance inimitable qui atteste la vérité plus haut que les paroles; cette puissance était daus la voix de votre fille quand elle m’a dit : — Je suis innocente; elle était dans votre désespoir et dans voire colère, lorsque je vous ai jeté mon accusation à l’improviste. Je suis sur qu'il y a un autre coupable.

— Merci, dit Lussay, merci; je vous crois aussi... vous venez de m’éclairer d’un jour terrible et consolant aussi, puisqu’il me fait voir Henriette malheureuse, mais pure... Viens, ma fille, viens; pardonne à ton père... pardonne-lui... Si tu

LE MAGNETISEUR.

savais ce que c’est que de croire à la honte de son enfant !

Henriette se jeta en pleurant dans les bras de sou père ; elle y demeura longtemps, comme pour y reprendre toutes les caresses qu’elle avait perdues. Enfui d’Aspert dit à Lussay :

— Et maintenant ne voulez-vous donc pas lui permettre d’embrasser son mari?

Lussay ne comprit pas; le général s’expliqua tout à fait. Ils’ furent heureux ce soir-là, heureux un moment, pendant lequel ils oublièrent le passé et ne s’occupèrent point de l’avenir.

Page 1