‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Le magnetiseurChapitre 8 sur 27 · DESCRIPTION · texte numérisé non relu

DESCRIPTION

Voici un titre de chapitre le plus honnête du monde ; il avertit le lecteur du danger qu’il va courir et lui permet de le franchir à pieds joints, ou de s’y engager à volonté. C’est une rareté par le temps qui court, où le titre est une escroquerie très-habituelle de la littérature modernes. Certes, il m’appartient moins qu’à un autre de moraliser à ce sujet ; il me semble bien que j’ai, quelque part, couvert d’un titre collectif, qui avait l’air d’annoncer un ouvrage presque maritime, le Port de Créteil, me douzaine de petites histoires où je ne me rappelle pas qu’il y ait le moindre port, la moindre barque; je ne sais même s’il y aune goutte d’eau dans toutes ces histoires : à moins que quelqu’un de mes lecteurs ne se soit laissé aller à verser des larmes sur la dépravation des gens de lettres et des libraires. Et, à propos de cette dépravation, je pourrais vous dire, en forme de réflexion... Mais ici permettez-mni d’ouvrir une parenthèse.

(Je prends date pour la réflexion que je destine à remplacer la préface. La préface n’est plus lue, je le sais; le public se déplaît à ce commentaire en avant du livre, où on lui dit la pensée philosophique qu’on a eue, le but qu’on

s’est proposé en écrivant. Précaution admirablement utile dans une littérature comme la nôtre qui n’a but ni pensée. Le public bien averti que tel livre, où l’espèce humaine est dégradée dans ses exceptions les plus déplorables , n’est qu’une manière de faire aimer la vertu; le public, avide de ce qu’on lui annonce, cherche la morale promise, l’attend, la poursuit et achève l’ouvrage sansjl’avoir trouvée : ce qu'il n’eût certes pas fait sans cet avertissement. La préface a eu encore pour but de dire au lecteur : Remarquez que ceci est un livre d’études sérieuses et fortes, et que, sous peine de passer pour un esprit léger et ignorant, vous ne pouvez pas avouer qu’il vous a ennuyé. La préface a été la vengeance de toutes les pièces tombées ; la préface a remplacé l’analyse critique; la préface a été la vie de l’auteur; la préface a été un plaidoyer en faveur d’opinions devenues rouges de blanches qu’elles étaient ; la préface a été une chose sublime et universelle : mais, enlin, la préface a eu son temps, Le public la redoute, la fuit, l’abhorre presque à l’égal de lu dédicace. J’y veux substituer la réflexion. La réflexion comme je l’eutends n’est, à vrai dire, que la préface dispersée, le poison fondu dans un liquide plus étendu et que le lecteur prendra sans défiance, sans le dégoût qu’il éprouve pour la préface condensée. Si ceci n’est pas uue idée nouvelle, tant pis pour le public ; car c’est un monstre dévorant et vite rassasié que le public de nos jours. Il lui faut tous les matins deux volumes neufs à absorber, et cependant, à la cinquième ou sixième édition d’une idée, il n’en veut plus, il la trouve froide, usée, lavasse , et il la rejette. Le pâté d’anguilles n’irait pas aujourd’hui jusqu au troisième jour Je ferme ma parenthèse, car cette dernière idée me ramène tout droit à la réflexion que je voulais faire sur la dépravation des gens de lettres et des libraires.)

Je pourrai donc vous dire que leur dépravation, celle du moins par laquelle ils mentent impudemment au public par le titre insolent de leurs ouvrages , que cette dépravation n’est point de leur fait. Observez en effet les engouements et les dédains de notre monde. Qu’il paraisse un livre anglais ayant pour dénomination roman historique : tout ce qui a patience pour lire de vieilles histoires et puissance pour les dramatiser se rue à fabriquér des romans historiques ; car,

le roman historique est très-demandé, très-goùté, très-recherché. — Pouah ! dit le public au troisième essai, chassez ces pâles imitateurs, ce servùm pecus d’Horace qu’ils n’ont jamais lu, je n’en veux pas : tirez, tirez, ils ont écrit partout.

Se fait-il des contes fantastiques en Allemagne, passionnément accueillis en France? vite nous courons au conte fantastique. — Qu’est que c’est que ça? (prononcez quiqceqça) s’écrie encore le sublime public. Quoi! ce monsieur qui se promène et qui vient de dîner fait des contes fantastiques : cet autre qui a des gants et qui lorgne cette danseuse en fait aussi. C’est indécent! le conte fantastique veut une àme rêveuse et des habitudes poétiques : supprimez, supprimez le conte fantastique. Et la marine, cette brave marine qui a lofé, cargué, filé, berlingué, voyez de quel air on l’accueille aujourd’hui, on en a jusqu’aux écoutilles, on n’en veut plus. Il y a tel lecteur qui aimerait mieux voir tomber dans l’eau toute la marine française que d’avaler une page maritime. Il en a été de même du conte, de la nouvelle, de la chronique ; on en voulait d’abord, au point qu'il n’y en avait jamais assez chez le libraire. Faites, faites des contes, messieurs de la plume. ‘ L’éditeur ravi les commandait par quarteron, comme des œufs frais -, les gens de lettres en étaient si charmés, qu’ils passaient volontiers les quatre au cent. Mais bah! ouf! lüf! af! patatras! Pendant que les in-octavo s’imprimaient, le conte, la chronique, la nouvelle, s’abîmaient dans le gouffre de l’ennui public. C’était un livre perdu d’avance, repoussé de la famille du lecteur comme un enfant posthume, né après le dixième mois. Alors éditeur et auditeur s’ingéniaient ; on inventait un titre qui ne laissât nullement percer le conte, la nouvelle, la cfironique, et, avec un peu d’imagination, l’un s’appelait le..., l’autre la..., celui-ci un..., celui-là une, etc., etc., vous savez tous les titres qui vous ont dupés? Eh bien! en bonne conscience, est-ce la faute du métier ou celle du public? c’est celle du public assurément qui n’a pas compris que l’exploitation d’un genre n’est pas l’imitation des ouvrages de ce genre, et qui, proscrivant sur le titre, se fait attraper sur le titre, et le mérite bien.

11 y a des obstinés.qui, plutôt que de connaître leurs torts, sont gens à nous dire ; Eh! messieurs, que n’in veniez-vous

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quelque chose d’original, quelque forme nouvelle, hardie, inattendue, qui ne vienne pas de l’étranger, ou ne soit pas renouvelée d’un vieux bouquin ? mais, entre nous soit dit, et sans aborder la grande question de savoir s’il y a du neuf eu littérature; puisque nous en sommes à parler franchement, les mille ou douze cents lecteurs ou cabinets de lecture qui achètent un roman valent-ils bien la peine qu’on se mette en frais d’original et d’invention? Non, ma foi ! Oh ! l’impertinent, s’écriera le lecteur, l’insolent auteur! — Bien plus impertinent et insolent que vous ne croyez. D’abord, et avant tout, vous n’êlcs plus assez nombreux, vous qui aimez la littérature rien que pour elle, pour qu’on vous fasse un bon livre purement littéraire. La masse emploie son temps aux idées appliquées aux choses, et il n’y a plus prolit et honneur si ce n’est à parler politique, machines ou affaires ; et ensuite il u’y a pas de peuple moins fait sur les idées originales que le nôtre. Nous n’avons pas d’homme, quelque peu marquant, qui n’ait été bafoué jusqu’à eu mourir, du moment qu’il est sorti de la ligne battue. Ne vous souvient-il pas que Chénier , faisant un rapport littéraire à l’Institut, n’eut pas assez de moqueries pour l’auteur d ' Atala et du Génie du Christianisme , et pas un mot pour madame de Staël, oubliée dans ce rapport comme si elle eût été morte, ou plutôt comme si elle n’eût jamais vécu? Lamartine u’a-fil pas été nié jusqu'à ce que ses amis l’eusseut fait adopter comme uu reflet de Byron? Je ne parle pas d’Hugo, il lutte encore ; ni de Dumas, qu’on déchire, preuve qu’il existe, quoi qu’en dise le Journal des Débats. Que demandez-vous donc alors? des gens pour les siffler quand ils se seront donné beaucoup de peine; vaut autant l’étre avec Sa peine de moins. Voilà pourquoi vous avez tant de mauvais ouvrages... Voilà pourquoi vous avez ce livre. J ai ajouté ce dernier mot pour épargner ce soin à ces lecteurs tout chatoyants d’esprit qui écrivent leurs réflexions en marge d’uu volume loué quatre sous, ce qui gâte le volume, ce qui, pur conséquent, n’est point d’une scrupuleuse probité.

11 me semble voir la colère ou le mépris du lecteur en lisant toutes ces réflexions ; il me semble surtout le voir véritablement indigné contre un auteur qui, à la première ligue de ce chapitre, se vante de l’honnêteté de son titre pour y

manquer à la ligne suivante. Eh bien ! ceci est encore une dernière et excusable ruse, non pas pour vous faire lire ces doléances, mais pour vous empêcher de les lire. A ce mot description , lu plupart auront sauté le chapitre et continueront (le lire l’ouvrage avec l'iudulgence dont il a besoin, et l'auteur aura le petit orgueil de se vau ter d’avoir dit la vérité au public sans qu’il en soit arrivé malheur. Or, je continue, et croyez bien que, si je décris, ce n’est pas pour tenir la promesse du titre, mais parce que cela entre dans le plan que je me suis tracé, car cet ouvrage a un plan , quoique vous fassiez semblant de ne pas vous en douter.

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