‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 16 sur 33 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

Ë; C’était une chose alarmante que de s’entendre appeler par son nom, à dix heures de la nuit, dans une des rues de Londres qui avoisinent la Tamise. La qualité de femme n’est guère respecta! île à cette heure; celle d’épouse de régicide pouvait être un motif d’insulte , et la voix qui nomma mistriss Barkstead n’avait rien qui put adoucir l’effroi de cette interpellation. Cependant, lorsque Tom Love eut dit son nom, mistriss Barkstead se rassura et même éprouva quelque satisfaction d’avoir si inopinément rencontré nu tel guide et un tel appui. Ce n’était pas pourtant le hasard qui l’avait amené là. Tourmenté d'une inquiétude dont ses paroles expliquèrent bientôt la cause, il attendait, à ce qu’il semble, depuis longtemps, la sortie de mistriss Barkstead.

— Enfin vous voilà, dit-il, en lui donnant son bras sur lequel elle s’appuya tristement , bien loin, en ce moment, delà délicate retenue de cette jeune femme qui, quatorze ans auparavant, craignait l’aspect de ce farouche garçon boucher. — Enfin vous voilà , il était temps, sir Richard était au bout de sa patience. — Que voulez- vous dire? demanda mistriss Barkstead, mon fils sait-il que je suis venue? — Certes, il le sait, répondit Tom Love, et ii en mugit comme un jeune veau, et au fond il a quelque raison. I.e nom deM. Barkstead est son bien comme le vôtre, et vous ne pouvez pas ainsi le mettre à genoux devant des canailles royalistes ; d’un autre côté, le colonel est un saint, une victime, et c’est trahison que de dépouiller les vrais enfants de Dieu et de l’Angleterre de la gloire de son martyre. J’espère' bien que vous 11 ’aVez rien obtenu de cette infâme maison. — Hélas, répliqua mistriss Barkstead, je n’ai rien obtenu, rien qu’insulte etmépris! — Les lâches! murmura sourdement Tom Love, enchanté à la fois de ce qu’ils avaient été ingrats, et de ce que celte ingratitude servait l’exaltation de ce qu’il appelait sa politique; les lâches qui vous doivent tant, ils ont été sans pitié ! Oh ! que Dieu leur prête miséricorde, la vie est longue et le gibet de tous les fils de Cromwell

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n’est pas dressé pour demain. Ils nous reverront ! votre fils la juré, madame, il l’a juré, et c’est un brave jeune homme. — Où donc est-il ? reprit mistriss Barkstead, et comment avez-vous su que j’étais chez lady Salnsby ? — Voici comment, répondit le boucher. Ce matin, quand votre fils vous entraîna hors de la cour de justice, et que le jugement fut prononcé, votre mari qui, vous le savez, était pille et abattu durant toute l'audience, s’évanouit tout à coup. — Mon Dieu ! dit douloureusement mistriss Barkstead, il est si souffrant, si malade, que je nf étonne qu’il ait pu supporter les fatigues de tout ce procès ! — Et que s’en est-il suivi ?

— On l’emporta hors de la salle de 1 audience , et il se lemit bientôt; mais, madame, savez-vous ce qui est affreux ? c’est que tandis que les amis de la bonne cause s’alfligeaient de sa faiblesse, les gueux royaux se sont mis à le huer, en sifflant, l’appelant de tous les noms infâmes: fanfaron, lièvre de mai, lâche, basset de Cromwell. Cela ne peut se passer ainsi, madame, le colonel était, après milord Protecteur, sinon le plus haut en dignité, du moins le plus vénéré des saints juges du Stuart; il ne peut pas faillir a sa cause, à son heure suprême, et nous y mettrons bon ordre. Comment cela? s’écria mistriss Barkstead épouvantée. — Comment ? voilà ce que je me suis longtemps demande ; enfin , une idée m’est venue , mais j’ai pensé que je devais en faire part au plus intéressé en tout ceci, à votre honorable fils, et je suis aile ce soir à votre maison. J’ai frappé longtemps à votre porte : depuis <me la vieille Molly dort dans la terre chrétienne, on ne seveille guère vite chez vous : enfin, M. Richard est venu m ouvrir lui-raème. Avant de m’écouter, il a voulu s’assurer par lui-memc si le bruit que j’avais fait ne vous avait pas troublée. Quand il a trouvé votre chambre déserte, il est entré en désespoir, puis en fureur car, à force de suppositions fausses, il est arrivera la véritable Nous sommes venus pour nous en informer chez lady Salnsby et quand on nous a dit qu’une femme s’était présentée et avait été reçue, il n’a plus douté de votre projet. Je ne l’ai jamais vu si malheureux, pensant tantôt à la vie de son père, tantôt a l’honneur de son nom ; quelquefois, pleurant avec faiblesse, d autres voulant forcer les portes et aller vous arracher de cette demeure Enfin, je l’ai calmé, et il nous attend ici près, a la porte du docteur Andlay, où je lui ai donné rendez-vous.

A. quoi bon choisir cet endroit et ne pas rentrer sur-le-

champ ? dit mistriss Barkstead. — C’est que nous avons besoin

Jt-y

de voir le docteur, vous et moi, et votre fils aussi! Et Dieu nous soit en aide dans la sainte entreprise que nous allons tenter !

• En parlant ainsi, ils arrivèrent dans une rue obscure et entendirent les pas d’un homme qui passait et repassait devant la jiorte d’Andlay, comme fait une sentinelle. Ces pas s’arrêtèrent soudainement, et Richard, malgré l’obscurité qui l’entourait, accourut au-devant de sa mère et de Tom Love qu’il avait entendus. Il prit sa mère dans ses bras, et ni l’un ni l’autre ne purent prononcer une parole. Tom Love, seulement, dit à Richard d’une voix émue : — Allons, consolez-vous, elle n’a rien obtenu !

Ils firent quelques pas en silence et se trouvèrent en face de la demeure d’Andlay : une lampe, placée derrière une vitre, annonçait que c’était la demeure d’un savant. L’habitude que les plus studieux avaient de veiller fort tard . avait fait entrer dans l’opinion populaire que tous les savants travaillaient au heu de dormir. Tout ce qu’apprenait un docteur était, en style d’école, le fruit de ses veilles ; et c’eût été un déshonneur pour un membre d’une société savante, que l’on passât de'nuit, devant sa maison, sans voir la fenêtre dé sa chambre d’études éclairée. 11 en était résulté que quelques-uns, après avoir médité une ou deux heures, laissaient brûler leur lampe, après qu’ils ronflaient dans leur lit, tandis que d’autres avaient soin de l’allumer avant de sortir pour quelque joyeuse orgie. Peu à peu, c’était devenu une telle habitude, qu’au jour fuyant, la servante d’un docteur allumait sa lampe et la mettait à côté de sa fenêtre, fût-il malade, ou absent; quelquefois même l’habitude l’emportait sur la mort, et la lampe brillait derrière le vitrau plombé, que le docteur était enterré depuis un mois. Quelques voisins riaient de la distraction, mais deux ou trois vieilles femmes assuraient que c’était le défunt qui revenait terminer quelque nécromancie inachevée, et comme il y avait danger d'être lapidé , si l’on voulait leur prouver qu’elles se trompaient , les voisins se taisaient, et il passait pour constant que le savant était un sorcier. De là, à conclure que Unis les savants étaient des sorciers, il n’y avait pas tellement loin que cette opinion n’eût été générale en Europe, deux siècles avant cette histoire, et qu’il n’en restât encore quelque croyance à l’époque dont nous parlons.

Richard et sa mère ne savaient pas pourquoi Tom Love les conduisait chez Andlay ; ils voulurent l’interroger ; mais il leur assura qu’ils devaient lui savoir gré de sa résolution, et qu’ils l’apprendraient suffisamment chez le docteur. U frappa donc à la porte, et

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le mouvement soudain de la lampe leur apprit que , pour Andlay du moins, cette précaution n’était pas une formalité. Ils furent bientôt introduits dans le parloir, pièce vaste et sombre, et Andlay, qui avait promptement reconnu les voix de mistriss Rarkstead et de son fils, accourut pour les recevoir. Sur la confidence que lui fit Tom Love qu’il s'agissait d’un grand secret, il les mena dans son eabinet particulier, où ils trouvèrent tout l’admirable désordre’de la science. Le seul fauteuil du docteur n’étant pas embarrassé de livres, mistriss Rarkstead y prit place : les hommes demeurèrent debout. Andlay leur ayant demandé quel motif les amenait à pareille heure , et dans cette circonstance , Richard fit signe à Tom Love de répondre; mais celui-ci, malgré son audace naturelle, était tout interdit, épouvanté qu’il était de la vue de quelques tètes de mort, dont la blancheur luisante saillissait sur le fond noir des vieilles armoires où elles se trouvaient pêle-mêle avec des livres. Cependant, surmontant son embarras et croyant avoir trouvé un expédient ingénieux, il tira de sa poche une énorme bourse pleine de pièces d’or, et la jetant sur la table, il dit aussitôt :

— Voici plus d’or que ne vous en donnerait un lord de la chambre des pairs pour lui faire avoir un enfant mâle; et ce fils, une fois né, ne vous en promettrait pas davantage pour le débarrasser de son père. Donc ceci est une bonne somme! Cependant, je ne vous demande, pour la gagner , ni un sortilège pour changer le sexe d’un enfant dans le ventre de sa mère, ni une conjuration pour faire mourir un père qui garde trop tard l’habitude de vivre : ce n’est rien de cela. Une simple nécromancie pour raffermir le cœur d’un homme dans sa poitrine, pendant six heures seulement, voilà tout ce qu’il me faut.

Alors il raconta à Richard et à Andlay la défaillance de Barkstead, après le jugement, et le triomphe des royalistes à cet aspect; il continua ensuite :

— Quant à lui sauver la vie, c’est impossible. La Tour est aux Salnsby ! Macdonnel y commande, et tout bête qu’il est, il a assez d’esprit pour être un bon geôlier; Voyez, docteur, c’est demain qu’on en finit! Voici le plus clair de ma fortune pour paver votre science; s’il est besoin d’un peu de sang pour votre conjuration, j’ai les veines faciles à piquer, vous pouvez en juger, elles courent sur mes bras comme des branches de lierre sur un chêne; et, enfin, s’il faut engager le salut d’une âme, je vous livre ce que j’ai en-

LUS DEUX CADAVRES

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